HISTOIRE
DEPUIS ALEXANDRE JUSQU'A HADRIEN Par Maurioe Yebiœs.
Les lecteurs de la Revue théologique ont pu lire, Tannée dernière, une critique excellente de M. le professeur Bois sur ijne première partie de l'ouvrage dont nous venons de transcrire le titre. M. Vernes a étudié,.en effet, dans une thèse précédente, les espérances d'Israël relatives à son avenir depuis les origines jusqu'à l'époque persane. Aujourd'hui, il nous offre l'histoire des idées messianiques depuis Alexandre jusqu'à l'empereur Hadrien. Cette seconde thèse assez considérable (elle compte 294 pages), écrite en fort bon style et imprimée sur papier de luxe, aura sans doute été lue déjà avec intérêt par plus d'un lecteur. Elle l'aura surtout été par ceux qui sont plus ou moins au courant des questions qu'elle aborde et qui préoccupent de plus en plus le monde théologique en Allemagne. Le volume élégant de M. Vernes traite en effet une des questions les plus controversées et les plus délicates qui aient été soulevées par la critique contemporaine, une question sur laquelle une thèse célèbre de M. CJolani avait déjà attiré l'attention en 4864 : la question si importante des croyances messianiques, telles que nous les trouvons exprimées dans les documents juifs antérieurs ou postérieurs à l'époque évangélique, et dans les écrits du Nouveau-Testament lui-même. C'est une histoire complète des idées messianiques que M. Vernes prétend nous offrir, c'est-à-dire une exposition scientifique et critique de leur genèse, de leur développement et de leurs transformations depuis leur origine jusqu'après la destruction de Jérusalem en 70. La première partie de cette histoire, objet du précédent travail de M. Vernes, est rapidement résumée dans im premier chapitre. Puis, dans une série de quatre chapitres, l'auteur étudie successivement l'histoire dés idées messianiques sous la domination grecque (V Ecclésiastique et V Apocalypse de Daniel); sous les Easmonéens (la Silylle juive, V Apocalypse d'Hénoch, les Apocryphes);
après la prise de Jérusalem par Pompée et au temps d'Hérode (les Psaumes de Salomon, le Livre des Jubilés, la Sibylle du triumvirat)^ et sous les procurateurs romains contemporains de Jésus-Christ. Dans un sixième chapitre, l'auteur étudie Tidée messianique chez Jean-Baptiste et chez Jésus de Nazareth. Deux derniers chapitres nous montrent enfin l'idée messianique dans la primitive église (Judéo-chrétiens^ saint Paul, V Apocalypse de Jean, les Paraboles d*Hénoch), et chez les Juifs, après la destruction du Temple (la Sibylle juive (livre iv), Y Apocalypse d^Esdras et Y Assomption de Moïse),
On le voit, l'intention de l'auteur a été de nous offrir une histoire réellement complète sur le grand sujet qui nous occupe. Aussi M. Vernes nous fait-il remarquer avec une fierté légitime, quoique un peu affectée, que cette histoire est la première qui ait paru en France « depuis le renouvellement des méthodes de la science religieuse. » Il nous affirme même que son livre n'a pas de pendant dans la littérature théologique de l'étranger. Ici nous sommes obligés de le contredire en lui rappelant que, de l'autre côté du Rhin, ce sujet a été traité bien avant lui dans plusieurs ouvrages qu'à notre grand étonnement nous ne trouvons pas même mentionnés- dans son volume. Nous citerons seulement l'ouvrage de Wittichen (Die Idée des Reiches Gottes, 4872) et celui d*Anger : (Vorlesungen uber die Geschichte der messianischen Idée, 4873), pubUé par Krenkel. Nous passons également sous silence les articles très-complets des revues périodiques et les brochures publiés sur le même sujet. On ne peut pas tout Ure, cela va sans dire, et M. Vernes cite assez d'auteurs pour contenter les lecteurs les plus difficiles en France.
Nous le remercierons donc pour sa brillante thèse, quoique cette thèse, sauf quelques points essentiels, reproduise les résultats déjà soutenus avec une grande hardiesse par le savant maître auquel il l'a dédiée. Nous le féliciterons aussi d'avoir mis à la portée de notre public français, sous une forme si lucide, des problèmes si intéressants et si délicats. Nous espérons qu'il aura, comme il aime à le penser, rendu service aux études de critique religieuse. Son livre provoquera peut-être des recherches au milieu de ce public encore si peu instruit de ce qui se fait ailleurs dans le vaste domaine de la science religieuse. Nous sommes de ceux qui se flattent de comprendre l'importance de pareilles recherches pour la connaissance exacte des origines du christianisme. Nous avons pu, depuis bon nombre d'années, suivre attentivement les travaux publiés sur ces 6—1874
questions que nous n'hésitons pas à nommer capitales. Nous les avons nous-même examinées avec soin. M. Vernes ne trouvera donc pas étrange que nous entreprenions de faire une critique sérieuse de son ouvrage. Nous croyons ne pouvoir lui donner ime plus haute marque d'estime. Il va sans dire que nous n'essaierons pas ici de refaire son propre travail ; qu'on nous permette aussi de passer sous silence le premier chapitre de son livre. La critique de ce chapitre a déjà été faite dans cette Revue, et, selon nous, elle a été fort bien faite. Cette dernière remarque fera comprendre à nos lecteurs que nous sommes placés sur un autre terrain que celui sur lequel M. Vernes s'est évidemment placé déjà dans sa première thèse. Et nous ne faisons pas allusion ici aux questions de principes qui nous séparent sans doute d'une façon presque absolue, ni à la manière d'envisager l'histoire et surtout l'histoire religieuse. Non, nous laisserons ces questions complètement de côté. Ce qui nous divise, en effet, en dehors de ces questions-là, ce sont des problèmes de chronologie d'abord, auxquels nous donnerions une autre solution en fixant la date de certains documents apocalyptiques que nous aurions à examiner. Et M. Vernes sait aussi bien que nous combien ces problèmes chronologiques sont importants pour l'histoire qu'il a traitée. Mais ce qui nous divise le plus, c'est la méthode 'employée dans l'interprétation des documents, et sur ce point, le plus important de tous, notre désaccord est complet. Oui, disons-le de suite pour caractériser les divergences de nos procédés scientifiques, ce qui nous sépare avant tout le reste, c'est le respect des textes que M. Vernes examine dans son ouvrage, respect qui ne pourra jamais être poussé trop loin, même par la critique la plus hardie. Or, ce respect, nous ne le trouvons pas chez M. Vernes. Et cela s'explique lorsqu'on connaît sa méthode historique. Quelle est, en effet, cette méthode? Cette méthode, M. Vernes la signale en toutes lettres (p. 64-65 de sa thèse) ; elle consiste à chercher avant tout pour certains textes de nos documents des événements ou des personnages historiques contemporains que ces textes peuvent désigner. Voilà la préoccupation constante de M. Vernes. Quant à savoir si ces textes peuvent • réellement être appliqués à ces événements ou à ces personnages, c'est là une tout autre question dont il ne se préoccupe que fort peu. Ne faut-il pas que la méthode triomphe à tout prix et que le mystérieux ou le merveilleux disparaisse I Pour cela, on a recours aux interprétations les plus arbitraires. Nous en donnerons dea preuves tout à l'heure. On ne se donne pas la peine de remarquer
Tabîme qui sépare le sens grammatical du texte des faits historiques auxquels on prétend l'appliquer. Ou bien on couvre cet abîme avec une période empruntée au style bien connu d'un savant célèbre, plus artiste que savant, que M.Vernes tient en grand estime, et tout est dit. C'est ainsi qu'on procède dans la haute école scientifique et critique dont notre jeune auteur se vante d'être le disciple. Ce n'est pas ainsi que nous entendons la vraie méthode scientifique en ces sortes de matières. Pour nous, la vraie méthode, celle à laquelle se rangeront tous les hommes sérieux et sincères, consisté à étudier avant toiU^ de la manière la plus scrupuleuse et indépendamment de l'histoire contemporaine, les textes en question et leur signification dans l'ensemble des documents auxquels ils appartiennent. Et pour cette étude nous exigeons un soin minutieux, une attention exceptionnelle, une loyauté absolue. Après cela seulement, et quand nous aurons bien précisé le sens et compris la teneur de nos textes, nous chercherons s'ils peuvent ou non s'appliquer aux événements ou aux grands personnages contemporains. Telle est notre méthode à nous. Cette méthode, nous en sommes convaincus, a pour elle le suffrage du bon sens et de la véritable impartialité.
Eh bien I avec cette méthode, qui ne nous permet point de nous payer de phrases, nous arrivons à deS résultats bien différents de ceux constatés par M. Vernes. En suivant cette méthode, en effet, on se persuade bien vite que les textes impartialement consultés et traduits avec soin, nous ouvrent un monde d'idées tout autre que celui que la nouvelle école critique voudrait nous y faire découvrir. Oui, disons-le sans détour, les passages messianiques de nos documents protestent énergiquement contre l'interprétation prosaïque et bourgeoise qu'on voudrait leur faire subir. On ne réussira jamais à commettre cet attentat contre les espérances les plus saintes et les plus glorieuses d'un peuple que la critique ultra-savante du jour ne sait pas comprendre, pas plus qu'elle ne comprend les idées reUgieuses du véritable Messie et de ses disciples.
Mais il ne suCBt pas de protester, il faut démontrer. C'est ce que nous essaierons de faire en soumettant à M. Vernes quelques remarques détachées qu'on voudra bien prendre pour ce qu'elles veulent être et non pour une critique complète qui exigerait un volume plus gros que celui que nous annonçons.
Dans le second chapitre de son livre, chapitre qui forme le véritable début de son nouveau travail, M. Vernes nous décrit d'abord
la situation de la nation juive sous la domination persane. Ce fut là, nous dit-il, une période heureuse, favorable à l'étude, à la transformation des idées religieuses. Pendant cette période, l'idée messianique avait perdu le vif intérêt qui naît d'une situation troublée et incertaine. La personne du Messie, que les prophètes avaient envisagée si diversement selon les circonstances, et dont le rôle n'avait jamais été essentiel dans l'idée messianique, avait entièrement disparu de la scène. La preuve de cette assertion serait contenue dans le livre de la Sagesse de Jésus, fils de Sirach, autrement dit V Ecclésiastique,
M. Vernes cite à ce sujet plusieurs passages dans lesquels il est question, pour lui, d'une manière générale, des promesses faites par Dieu à Abraham et à David, d'un jugement exercé contre les ennemis du peuple de Dieu; enfin, de la venue d'Elie avant le jugement, passage dont il suspecte sans raison plausible l'authenticité.
Ici nous aurions tout d'abord aimé une reproduction exacte des passages cités, car il n'y a rien de tel pour éclairer les gens que la reproduction littérale des textes. Notre auteur ne l'a pas Mt;il s'est contenté d'élégantes généralités. Nous citerons donc pour lui, en traduisant exactement. Voici, en effet, d'après les LXX, le sens exact du Siracide, ch. xlvii, H : « Le Seigneur lui a par^ donné ses péchés (à David) , et il a élevé à j amais sa corne {canjK^tùo&f etç aima to yUpa^ aixov ) et lui a donné la promesse de rois et le trône de gloire en Israël (xa« IJcDxev aOrw SiaBihun:/ |3a(jtXÊ«y xaî Bpovov SoiYi<; ey'TwIcjparA, ch. XLV, 25). » Nous lisons encore : « Et pour ce qui concerne l'alliance avec David, un fils delà tribu de Juda, l'héritage du roi est transféré de fils en fils (xXyipovopa ^aaïkéfii^ vlou e^ utov jxovou).
Si nous en croyons M. Vernes, il ne serait aucunement question ici d'un Messie, mais uniquement de promesses générales.
Mais que signifieraient donc alors ces passages, et surtout le premier ?
Que signifie en particulier le terme devenu presque classique : TO /ipaç ToO Aaoiiy dans la langue messianique d'une époque qui touche de près à celle dans laquelle nous transporte le livre du Siracide? Nous n'avons, pour le savoir, qu'à lire une parole attribuée par le troisième évangéliste au prêtre Zacharie (i). Ici
(1) I, 69, %a\ )^yeipev xépaç aoDryjpuxç r/j^îv hf otKCj) àocotè. La question, ki, ne dépend abflolament pas du caractère historique ou non historique de ce récit. D nous
ce terme ne désigne nullement la puissance de la maison deDavid, comme on voudrait peut-être nous le faire croire, mais bien le David idéal, c'est-à-dire le Messie. Au reste, M. Vernes, qui semble connaître si bien la langue de l'époque dont nous parlons, ne sait-il pas aussi bien que nous quel rôle personnel important « les cornes » (rd xlpata, dans les LXX) jouent dans la grande vision messianique de Daniel? Si donc le terme en question avait cette signiflcation-là pour l'auteur de notre apocalypse que M. Vernes place à la même époque que la traduction grecque du Siracide, ne fautrilpas admettre que ce vocable a généralement été employé dans ce sens-là? Mais comment douter de la chose en lisant attentivement les textes que nous avons cités (4)?
Après cela, nous ne dirons rien d'un autre passage étrange placé dans la prière finale du Siracide. En voici la teneur (u, 40) : « J'implorais le Seigneur, le père de mon Seigneur (xuptov Tratepa xupt'ov /xoO) ! » Ce passage, M. Vernes le passe sous silence, sans doute parce qu'il le considère comme une interpolation ou comme un texte corrompu. Et pourtant si ce texte était authentique, s'il provenait du Siracide lui-même ou de son petit-fils, qui pourrait-il désigner sinon le Messie? (2) Qui nous prouvera qu'il est réellement interpolé ou qu'il est corrompu? Nous demandons des preuves, rien que des preuves, et nous nous soucions fort peu de votre sentiment subjectif sur sa provenance. Mais laissons pour le moment le fils de Sirach, ce sage pour lequel la religion était identique avec la sagesse et qui, pour cela même, n'avait sans doute nullement besoin d'un Messie.
Passons maintenant à un document bien aut^ment important que notre auteur place avec « tous ceux qui ont le moindre sentiment de la réalité historique et littéraire, » à l'époque de la grande persécution subie par les Jvits sous^ Antiochus Epiphane, vers 466. Nous voulons parler de la célèbre apocalypse de Daniel mentionnée auparavant. Il va sans dire que nous n'entrerons pas ici dans des considérations historiques ou critiques quelconques
soffit de coDStater que, pour Lac, les Juifs contemporains de son récit ont yu le Messie personnel dans le terme que nous signalons. L'expression de Zacbarie est empruntée au psaume CXXXII, 10 (voy. les LXX, édition Van Ess^ 4856).
(4) Qu'on songe aussi surtoutà la locution : o Gpovoç rijç So^nq evTW ïaûoc^l, qui implique éyidemment un occupant idéal personnel de l'avenir.
(2) On ne prétendra pas que la chose serait impossible^ puisque l'auteur du psaume GX emploie, dans les LXX, une expression identique (eiirsv o xvûioç TW xupccD (aoO], passage interprété comme messianiqué^ar Jésus lui-même (a Matth./xxn, 43U6),8elo ropinion de M. Vernes.
sur Torigine de ce livre grandiose que M. Nicolas appelle avec tant d*à-propos « le berceau caché de la philosophie de Thistoire (1). » Ces considérations nous mèneraient trop loin. Nous dirons simplement que la question de Tinauthenticité du livre de Daniel nous semble loin d*ètre résolue avec une évidence irrésistible. Tout ce problème dépend finalement de la question de savoir si le canon tel que le décrit le prologue du Siracide impliquait, oui ou non, la loi, les prophètes et les autres livres à l'époque à laquelle écrivit Jésus ben Sirach, c'est-à-dire probablement sous Simon le Juste (310-291) et si ce canon a été formé ou fermé sous Esdras et Néhémie.
En second lieu il s'agit de savoir si le petit-fils du Siracide qui traduisit le livre de son grand-père sous Ptolémée Evergète I (âi^J-Sâl) a trouvé oui ou non tout l' Ancien-Testament traduit à Alexandrie et les prophètes dans Tordre aujourd'hui reproduit par les LXX. S'il en était ainsi, comme semble le démontrer un petit ouvrage récent fort savant d'un théologien de Vienne (2), il ne pourrait plus être question de Psaumes maccabéens ou d'une composition de Daniel sous les Séleucides, et tous les beaux tra-^ vaux de la critique moderne sur l'inauthenticité et l'explication de notre apocalypse tomberaient à l'eau. Nous demanderons deplus à notre tour comment il se fait que l'auteur de la partie des livres sibyllins réputée la plus ancienne (m, 97-807) qui écrivit sous Ptolémée VII Physcon, qui régna d'abord avec son fi^re Ptolémée VI Philometor (3) (de 170-164), a déjà pu connaître la traduction grecque de Daniel à laquelle il fait clairement allusion aux vv. 388-400 de son poëme. (cf. les iUa jcépara du v. 397 avec Daniel, 7, 7), si le Daniel original a été composé en 166ÎEt admettons même que le j3aai7veuç v^oç du v. 608 ne soit point le jeune Physcon régnant avec son ft'ère, mais le Physcon régnant seul depuis 1 45, admettons que l'auteur sibylliste ait écrit seulement vers 140. : la traduction grecque de Daniel aurait-elle déjà existé à cette époque-là ? Nous soumettons ces réflexions aux critiques compétents.
Mais comme il a été dit, nous n'avons pas à nous occuper pour le moment d'une question pareille. Nous ne nous arrêterons pas non plus aux descriptions de M. Vernes relatives à la période
(\) Des Doctrines religienses des Juifs, p. 294, note 2.
(1) Forschmgen nach eincr Volkshibel zur Zeit Jesu, 1873, p. 35-44.
(2) Lire, à ce sujet, attentivement les vers 191-193, 316-318, 605-610, dans la belle édition de Friediicb.
troublée des persécutions qui doivent avoir inspiré la composition de notre apocalypse. Nous irons droit à la grande vision du ch. vu, et spécialement au fameux texte sur l'apparition du c personnage à figure humaine » qui est représenté arrivant sur les nuées. Ce « personnage, • comme chacun le sait, est introduit conmie suit dans la scène du jugement décrit par le chapitre en question (v. 43) : c Je voyais dans mes visions nocturnes,:et voici avec les nuées du ciel arriva comme un Fils deTHomme, et il s'approcha de l'Ancien des jours (de Dieu) et on jramena devant lui. Et la domination, la gloire et la royauté lui furent remises afin que tous les peuples et toutes les nations le servent. Sa domination est une domination éternelle qui ne s'évanouit jamais et sa royauté n'est jamais détruite. • A propos de ce texte, M. Vernes se hâte de nous prévenir que nous sommes ici en présence d'une vision, c'est-à-dire que l'avenir nous est exposé sous une forme symbolique et figurée. Mais, ajoute-tril, Tauteur se débarrasse bientôt de ces voiles quelque transparents qu'ils dussent être pour les contemporains. Par un artifice littéraire fort simple, il suppose que Daniel effrayé et inquiet n'a pas saisi le sens de la vision (v. i 5) : t J'abordai donc, lui fait-il dire, un de ceux qui étaient là debout (un ange) et le priai de me faire savoir le sens exact de ces choses ; alors il me parla et me découvrit la signification de tout ce que j'avais vu. » Vient ensuite l'explication donnée par l'ange sur les quatre animaux (v. 47).
Puis, sans faire aucune allusion au personnage à figure humaine (qu'on remarque bien cette omission frappantj^e !) le texte continue, V. 48 : « Mais les saints du Très-Haut recevront le royaume et le posséderont éternellement et à jamais.» Enfin, l'auteur demande une explication plus précise sur ^le quatrième animal et sur la petite corne arrogante qui faisait la guerre aux saints et remportait la victoire sur eux «jusqu'à ce que vînt l'Ancien des jours (Dieu), qu'il fût fait droit aux saints du Très-Haut et que le temps arrivât oùles saints devaient posséder le royaume. » L'ange alors reprend la parole et après avoir expliqué ce qui se rapporte à la corne arrogante, il sgoute : « Mais le tribunal prendra séance et on lui enlèvera (à la corne) la domination, etc., et la royauté, la domination et la puissance de tous les royaumes, sous le ciel seront donnés aux saints du Très-Haut. » Telle est, d'après M. Vernes, Y explication de la vision et du « personnage à la figure humaine, » qui reçoit l'empire du monde pour le posséder à jamais. Et quel est ce personnage, selon M. Vernes? c Le personnage auquel Tange
substitue dans son explication le peuple des saints (ou des Juifs, plus exactement la fraction fidèle du peuple de lave) est la personnification d'Israël, exactement comme les quatre animaux de la vision sont la personnification des quatre empires (babylonien, mède, perse et syrien), que Técrivain leur substitue également dans son explication. Du Messie^ point de trace (1). »
Voilà le grand mot lâché, le mot de Hitzig et de M. Colani (2). Ce mot est-il exact, en d'autres termes correspond-il à la vraie pensée de l'auteur de notre vision? C'est là une autre question à laquelle nous tâcherons de répondre en deux mots dans ce qui suit. Et ici il s'agit d'être précis et de ne pas nous contenter de phrases, mais surtout de rester fidèle à la description exacte que Daniel — ou, si l'on veut, pseudo-Daniel — - nous donne de sa vision. Nous nous demanderons donc, tout d'abord : de quelle manière le voyant se représente-t-il les faits qui se passent devant lui ? Où se trouve-t-il au moment de sa vision ? Il nous le dit lui-même au début de son chapitre septième : « Je voyais dans une vision pendant la nuit, et voici les quatre vents du ciel s'abattirent sur la grande mer, et quatre grands animaux sortirent de la mer, etc. > D'après ces indications sur lesquelles on ne peut se méprendre, le voyant se trouve évidemment sur la terre avec sa vision et pas ailleurs (3) Où se passent maintenant la suite des événements décrits par la vision? Ils se passent incontestablement sur la terre, car les animaux en question sont jugés sur la terre, ils ne planent pas dans les nues et encore moins dans le ciel. La scène du jugement dépeinte à partir du v. 9 s'accomplit donc aux yeux du voyant sur la terre et pas dans les nues (4) et encore moins dans le ciel.
Voilà qui est clair et certain, n'est-il pas vrai ? Eh bien, voici maintenant le même voyant qui aperçoit dans la même vision nocr turne arriver quelqu'un comme un Fils de l'Homme « porté sur les nuées du ciel. » Il s'approche du Très-Haut et il est amené devant lui, devant le Très-Haut qui préside le jugement en question sur la terre. Ce quelqu'un semblable à un Fils d'homme peut-il être
(i) C'est nous qui soulignons.
(2) « n n'y a pas (là) un mot sur le Messie ni, en général, sur le chef de ce peuple de saints. » {Jésus-Climt et les croyances messianiques^ p. 16, 4^» édit.)
(3) Au verset 22, TAncion des jours vient (eASev o TraXaioç Twy yhiîûw LXX) ; il est donc envisagé comme descendu sur la terre !
(4) U en est de même des visions du ch. viu. Là aussi, les apparitions ont lieu sur la terre de Susan (vin, 2-3) et du fleuve Ukâ (viii, 16-17).
oui OU non envisagé comme montant au ciel, ou comme descendant dudel? M. Colani affirme qu'il monte (p. 46de sa thèse). M. Vernes répète cette « remarque si juste. » Qui a raison, M. Colani ou le chapitre septième de Daniel? Poser cette question naïve c'est la résoudre. Mais on persistera peut-être à nous dire : Cela n'est pas ! Le voyant nous est bien représenté sur la terre, mais la vision ou l'objet de sa vision s'accomplit dans les nuées du ciel. Eh bien, voici un détail qui rend cette interprétation absolument impossible. Au V. 16, Daniel — ou pseudo-Daniel — s'approche de l*un des assistants du tribunal céleste et lui demande l'explication de ce qu'il voit. Comment ce fait serait-il possible si le tribunal céleste ne tenait pas, aux yeux du voyant, sa séance là où il se trouve luimême? La chose pourrait-elle être plus évidente et serons-nous enfin définitivement édifiés sur la question de savoir si « le personnage à figure humaine » monte au ciel ou en descend (1) ?
Mais où voulons-nous en venir avec cette démonstration peu importante en apparence? A un fait souverainement important pour l'explication exacte, vraiment historique de notre vision. En effet, ne voitron pas que, si le « personnage à figure humaine » de cette vision descend avec ou sur les nuées du ciel, il ne peut absolument pas être une personnification du peuple des saints ou d'Israël. Ou bien le voyant se serait-il par hasard représenté le peuple des saints résidant dans le ciel et descendant de là pour assister au jugement dont parle notre vision? Quoi! aux yeux de ce voyant, Israël serait descendu du ciel au v. 49, quand au v. 21 la corne arrogante lui fait la guerre sur la terre au moment où l'Ancien des jours arrive pour le jugement!
Supposer pareille chose n'est-ce pas supposer une confusion absurde dans les idées de^ce voyant?
On pourrait, il est vrai, recourir à l'explication fantastique que Daniel a voulu désigner par cette descente du ciel l'origine divine
(1) Si notre manière de voir est reconnue la seule eiacte^ ce dont nous ne doutons pas un instant, nous réclamon3 la priorité de la démonstration; telle qu'elle se trouve exposée ici nous ne ratons encore rencontrée nulle part. Nous citerons, à l'appui de cette manière de Toir, le texte significatif des LXX, qui, certainement, reproduit la yéritable pensée de l'original : « IQecipouv iv ôpa/xart T>îç vuxroç, >tal i$o\) fxerà twv yecpeXwv Toû oûpavou cî)ç ùtoç av9po!)7rou ep^o/^evoç, xat Iwç toO iraXatoO rm YtyLtfiùV i(^Baaz xac Ttpoanvé'/Qin d\)X(ù. Le terme ipy(6[itvo^ n'est-il pas celui là même que les synoptiques placent dans la bouche de Jésus pour affirmer sa desce^ du ciel? Et le mot écfOaae ne rappelle-t^il pas le sens exact des paroles : ECfOaaev
du peuple juif, comme il désigne l'origine antidivine des puissances représentées par les quatre animaux en les faisant sortir de la mer. Mais où donc notre apocalypse a-t-elle attribué une pareille origine au peuple juif? Voudra-t-on qu'elle fasse allusion à la création ou au psaume II? Ne sait-on pas que dans Tune il est question d'Adam, et dans l'autre de David ou du fils de David idéal et nullement du peuple juif î
Et si l'Ancien-Testament appelle Israël Fils de Dieu, il n'a jamais voulu^désigner par là une origine divine de ce peuple. Quelle singulière manière aussi de faire descendre du ciel le peuple des saints, quand ailleurs (xii, 2-3) le même voyant fait ressusciter du scheol ceux qui doivent assister à ce jugement et prendre part au royaume éternel ! Ne voit-on pas à quelles difficultés ou plutôt à quelles impossibilités on vient se heurter ici. Au reste, celui qui vient sur les nuées ne peut être un simple être humain, personnification d'un peuple. Comme l'a fort bien fait remarquer le savant Oehler (1), Jéhova seul, dans tout l' Ancien-Testament, est représenté porté sur les nuées du ciel qui lui servent de véhicule (Ps. civ, 3; Isaïe, xix,4). Le personnage semblable à un Fils d'homme de notre vision est donc un être divin, et cet être divin qui serait-il sinon le Messie (2) ?
Mais comment rendre compte de l'explication de la vision donnée par l'ange à Daniel ? Notre réponse sera toute simple. L'ange n'explique absolument pas le personnage à figure humaine ; il ne fait aucune allusion à ce personnage tandis qu'il insiste sur les quatre animaux et surtout sur le quatrième. Pourquoi donc ne pas mentionner dans cette explication le principal objet de cette vision? Parce que, sans aucun doute, la signification de Fils d'homme descendu sur les nuées avait été parfaitement comprise par le voyant. Celui-ci ne demande donc pas d'autre explication que celle des quatre monstres et surtout celle du quatrième. Quant aux détails ajoutés par l'ange sur le peuple des Saints, ils signifient seulement que ce peuple recevrait le royaume, — mais avec un chef ou un roi, car ce voyant ne pouvait pas plus se représenter un royaume sans roi que nous ne le pourrions nous-mêmes. — Un royaume sans roi est un nonrsens; or, l'auteur de notre Apo-
(1) Realenqfklopœdie de Ilerzog, ii (article MessiaSj p. 417).
(2) Nous ne tirons aacone conclusion de ce fait, relativement 4 1& nature supraterrestre de ce Messie. Cette conclusion a été tirce par des écrivains aussi peu suspects d'orthodoxie que MM. Nicolas^ des Doctrinei religietuef, p. 292; Haag^ Théolog, bibl^ p. 432, et d'Eichthal, p. 38. Nous n'avons donc pas à insister sur ce point.
calypse emploie le terme significatif n31 /D, traduit par le terme PaatXeta, dans les LXX. Le peuple des Saints recevant le royaume et le possédant éternellement ne peut donc être que risraël des temps messianiques ayant à sa tête un Messie, ou plutôt le Messie^ c'est-à-dire le Messie idéal (1). Ces deux conceptions étaient inséparables dans la pensée d'un Juif. Nous ne pouvons donc absolument pas admettre l'assertion hasardée de M. Vemes, que les temps messianiques et le Messie sont deux conceptions souvent distinctes dans l'histoire de l'idée messianique. Cette manière de voir est le renversement de la vérité historique comme nous le démontrerons par tout ce qui suit.
Arrivons maintenant à l'époque hasmonéenne dont M. Vemes résume brillamment l'histoire dans le chapitre troisième de sonlivre. Ici notre auteur place avec les critiques les plus compétents un poëme juif inséré dans le Recueil des oracles sibyllins, poëme qui occupe la plus grande partie du livre III (v. 97-807) de la collection que nous possédons aujourd'hui. Ce poëme nous transporterait vers l'an 440, c'es1>-à-dire sous le règne de Jean Hyrcan (2).
(4) Nous ne rappellerons pas ici Tinterprétation donnée à notre yision par les rabbins du Talmud {Sanh.j f. xcyiiï, 4 : Si boni sunt Isr, tune tmiet (Mmias) in nubibm cœli) et par le quatrième Esdras, xiii, 3 : Volabat ilU homo cwn nvUbw cœli, ni enfin les allusions répétées dp Jésus au Fils de l'Homme, qui vient sur ou avec les nuées^ sans parler des paraboles do Ilénoch, que nous plaçons ailleurs que M. Vemes. On nous dira peut^ être, comme Volkmar, que les rabbins et le quatrième Esdras ont emprunté leur Messie Fils de rilonmie aux chrétiens. Quoil les rabbins... à leurs ennemis mortels? Si donc les rabbins ont vu le Messie dans la vision de Daniel^ ne Caut-il pas croire qu'ils ont compris cette vision comme on l'avait tou.ours comprise dès l'origine ? Ou bien prétendra-t-on qu'Us savaient moins bien l'hébreu ou le chaldéen que nos modernes critiques? qu'Us comprenaient moins bien le langage -apocalyptique de Daniel que MM. Hitzig, Colani et Vemes?.. La prétention serait par trop forte, eUe nous ferait sourire. Après avoir établi le caractère personnel du personnage de Daniel, vu, 13, nous ne dirons rien de l'hypothèse d'Ililgenfeld, qui retrouve le Messie dans l'apparition mystérieuse du ch. viii, 45-17 (Cf. X, 6, et XII, 6), qui ordonne à l'archange Gabriel d'expliquer la vision au voyant. Nous avouons que, depuis l'époque où nous avons lu les pages d'Hilgenfeld {ludische Apocaîyplik p. 47-50) sur ce point, cette manière de voir s'est singulièrement confirmée dans notre esprit. Nous ne pouvons pas, comme M. Vemes, sourire aristocratiquement de <c cette innocente erreur, » partagée par un savant aussi éminent que le regretté professeur Oehier, de Tubingue iMessias dans Eerzog, ïx, p. 447). Nous trouvons, au contraire, ce sourire bien inexpérimenté, en présence d'hommes tels que ceux auxquels il s'adresse.
(2) Les deux portions les plus anciennes des livres sibyUins sont, d'après le témoignage à peu près unanime des critiques modernes : 4° la portion indiquée (ni, 97-807), composée soit sous le règne commun de Ptolémée VI Philométor et de Ptolémée VII Physcon (470-464), soit sous celui de Physcon régnant seul (445-447;, vers 440 ;io la portion comprenant les versets 36-99 du même livre m, et qu'U faut placer sons le triumvirat d'An-
Nous n'avons pas à refaire ici l'analyse fort bien faite de ce morceau. Nous irons donc, comme pour ce qui précède, en droite ligne aux passages sibyllins qui nous intéressent le plus. Dans un premier passage, la sibylle fait allusion à l'exil assyrien envisagé comme un châtiment qui frappe l'Israël idolâtre, mais à ce châtiment se rattache la promesse de temps meilleurs. Nous traduirons littéralement les vers qui suivent (III, 282-294), ne pouvant pas considérer la traduction de M. Vernes comme absolument exacte :
« Mais uoe fin (réXo;) meilleure et la plus grande gloire l'attend
c< Gomme le Dieu immortel la réalisera pour toi. Mais toi reste
« Fidèle aux saintes lois du grand Dieu^
« Lorsqu'il relèvera vers la lumière tes genoux fatigués.
« Alors Dieu enverra du ciel (oOpavo9ev) un roi
« Qm inséra, chaque homme (âvSpcc éyaotov) dans le sang et la lueur du feu^ .
<( Et il existe une tribu royale dont la race ne peut
« Broncher, et celte race à travers la succession des temps
<t Régnera^ et elle commencera à élever une nouvelle maison de Dieu.
« Et tous les rois des Perses Tassisteront (en apportant)
« De Tor et de Tairain, et du fer bien travaillé.
a Car Dieu lui-même donnera une sainte vision nocturne,
« Et alors^ le temple sera de nouveau comme il était auparavant. » (1 )
M. Vernes, avec Bleck, Lûcke, Friedlieb, applique cette prédiction à la conquête de Babylone par Cyrus et à la reconstruction du temple de Jérusalem par Zorobabel, descendant de David. Il attaque à ce sujet l'interprétation messianique de Bttlgenfeld qui, entre parenthèses, est depuis 1871 de son opinion (2).
Il nous dit aussi que Oehler n'a pas hésité à combattre Hilgenfeld sur ce point quand ce même savant n'exprime que des^outes sur le sens messianique de notre passage (3). Nous avons plus d'une objection à faire à l'opinion de M. Vernes et des critiques dont il
toine^ d'Octave et de Lépide^ de 40-30 ans avant Jésus-Christ. Récemment^ un jeune critique allemand a revendiqué une origine juive antérieure à l'année 70 après Jésue-Christ pour les deux premiers livres et pour le onzième (Dechent» Ueber dos erste, tweUe und elfte Buch der sybilliniichen Weissagungen, 1873). En France, par contre, M. Delaunay a soutenu^ dans son Mémoire présenté à l'Académie des inscriptions, la thèse des fragments multiples dont serait composé le morceau le plus ancien (ni, 97-817) (voir le Temps du 4 février 4874). La question des oracles sibyllins ne nous semble donc pas encore être complètement élucidée.
(1) Gomp. Friedlieb, Oracula Sibylinaj p. 62.
(î) Voir la ZeitschHfi fUr ioissenschaftliche Theol^ 4874, p. 63.
(3) Mestiat dans Hcrzog^ n, p. 429.
invoque Tautorité. Cyrus aurait-il dans la pensée du sibylliste réellement été envisagé comme envoyé du ciely pu plus exactement envoyé du haut du ciel (oupavoSev) ? Le poëte se serait-il exprimé de la sorte pour dire simplement que ce grand monarque avait exécuté la volonté de Dieu en châtiant Babylone ? En second lieu, Cjrrus scvBxt-îljugé chaque homme dans le sang et dans la lueur du feu, en d'autres termes, avait-il exercé un jugement terrible et universeli^our employerlesexpressionsfort justesdeHilgenfeld (4)? En troisième lieu, ne faut-il pas admettre un étroit rapport entre le roi envoyé du ciel dn v. 286 et la tribu royale du v. 288 qui est incontestablement celle de David ? Nous posons toutes ces questions sans les résoudre, en ajoutant que l'allusion du sibylliste à Cyrus nous paraît plus problématique qu'une allusion à un David idéal ou à un Messie dans ce passage.—M. Vernes demande encore si c'était à David , le Messie, que les rois des Perses auraient apporté les présents dont il a parlé au v. 291-292. Nous lui demanderons à notre tour si le psalmiste (Ps. 72) et le prophète (Isaïe 60) n'auraient pas parlé de présents apportés au roi ou à l'Israël idéai des temps messianiques? Enfin, M. Vernes sait aussi bien que nous qu'on attribuait la restauration du temple au Messie lors de ces mêmes temps messianiques (2).
Mais nous n'insistons pas, comme nous pourrions le faire en signalant encore les expressions eschatologiques tIJ^o^ et iôla yityiovn. Tout ce langage, nous dira-t-on, est celui de l'hyberbole poétique qui s'appUque parfaitement à Cyrus et au retour de l'exil. La question est de savoir seulement, si le poète sibyllin a pu appliquer de pareilles hyperboles à un souverain païen et à une restauration aussi modeste que le fut celle dont nous avons parlé. Qu'on songe seulement à la différence des temples de Salomon et de Zorobabel I Le sibylliste aurait-il pu dire de ce dernier: Et alors le temple sera de nouveau comme il était auparavant (<i>^ irapoç ^ev)?
Passons à un texte plus important placé dans la même portion du livre III"« dont nous avons fait remonter la composition à 4 40. Nous voulons parler du morceau qui débute avec le v. 652 du livre troisième. Ici la sibylle commence par exhorter les mortels à apaiser Dieu par des sacrifices et à pratiquer la justice en prévision de la colère divine qui s'approche (v. 624). Cette colère à
(4) Juâisâhe Apocali(fpt%kj p. 64.
(5) Targoum de JonaUian sur Isalé, un, 5, dans WOnsche : Die ÎMen dit Mettioi^ p. 41.
venir est reconnaissable surtout aux dévastations qui frappent la Grèce, conquise par l'étranger (les Romains). Ces calamités sont dépeintes avec plus de détails jusqu'au v. 651 . Au v. 652 le poëme continue dans les termes suivants que nous reproduisons littéralement :
« Alors du Soleil [difriskioio] (c'est-à-dire du del, de TOrient) Dieu euTerra un rùi, <( Qui paciûera twUe îa terre (TTaaav yaïoiv) en mettant fin à la guerre terrible, u En faisant périr les uns et en accomplissant pour les autres les fidèles promesses
(opxta mcTcc reXcaaaç), a II ne (era pas toutes ces choses selon ses propres conseils, (c Mais en obéissant aux ordres élevés du grand Dieu. f< Et le peuple du grand Dieu de brillantes richesses « Sera surchargé, d*or et d'argent et de vêtements « De pourpre, et la terre fertile et la mer « Seront remplis de biens. Mais des rois commenceront cf À s'irriter entre eux, méditant de méchants projets dans leur esprit. « La haine ne peut devenir un bien pour les hommes misérables, a Aussi les rois des nations sur le pays (d'Israël)
<c Se précipiteront de nouveau en troupes serrées, se préparant eux-mêmes leur perte. If Car la maison du grand Dieu et les hommes illustres a Us voudraient détruire. Aussitôt qu'ils seront arrivés dans le pays « Us sacrifieront en cercle autour de la ville, les rois odieux, (( Chacun ayant son trône et chacun son peuple infidèle, (c Mais alors Dieu avec sa grande voix parlera à tout <r Peuple grossier et ôrgueilleift, et un jugement les « Frappera (provenant) du grand Dieu, et tous périront (c Par la main de l'Immortel. Et du ciel tomberont u Des glaives de feu sur la terre^ de grands flambeaux aussi <c Apparaîtront et répandront leur lumière au milieu des hommes, <c Et la terre, génératrice de toute chose, sera ébranlée en ces jours, a Par la main de l'Immortel et les poissons dans la mer, (C Et tous les animaux de la terre ainsi que les innombrables espèces d'oiseaux, « Toutes les âmes humaines et touto la mer c( Trembleront devant la face de l'Immortel et l'épouvante sera (partout), m
Après cette traduction, fort peu élégante, mais strictement littérale, revenons aux premiers vers de notre morceau qui surtout doivent nous occuper ici.
M. Vernes se demande quel est le roi dont il est question dans ces vers, et il continue comme suit : « La réponse doit sembler facile si Ton ^e rappelle les résultats précédemment acquis. » Avant de décider si le sibylliste désigne par le roi envoyé du ciel (ou de rOrient) un personnage idéal, nous avons à nous demander si, aux environs de Tan i40, il existait en Judée une personne à
laquelle puisse convenir la description d'un monarque qui, par ses victoires et ses traités , rend à ses compatriotes l'indépendance, aussi distingué d'ailleurs par sa piété que par le succès de ses armes. Poser la question, c'est la résoudre. Le roi que désigne la sibylle est vivant; il est fils du prêtre Mattathias, c'est un des frères du grand Judas , Jonathan, si le poëme est antérieur à la mort de celui-ci, en U2, ou Simon, qui fut le premier prince des Juifs. Ce qui achève de donner une figure humaine et réelle au personnage que la sibylle annonce en termes suffisamment précis, c'est le trait tout historique et tout politique d'une double action à la fois guerrière et. diplomatique et, en second lieu, que Dieu seul pourra triompher des forces réunies des nations païennes. Dans le tableau qui va suivre de l'assaut donné à la ville sainte par les rois coalisés (1), tableau qui appartient à l'avenir et dont les cou* leurs sont chargées comme il convient à une œuvre de pure imagination, le personnage du roi hasmonéen est absent et Dieu apparaît comme vengeur. On ne voit pas comment ceux qui admettent qu'il est question plus hautd';an Messie à venir se rendent compte de sa brusque disparition. » Donc, selon M. Vemes, il n'est pas question ici d'un Messie idéal, pas plus que dans la vision de Daniel.
CîommentI le m venu du Soleil (du ciel ou du Levant), dont parle le V. 652, serait un Macchabée, et ce Macchabée devrait pacifier toute la terre (6ç Ttadav yaâv itaiazi) ? C'est bien de la terre dans toute son son étendue qu'il est, en effet, question ici, et non de la Palestine seulement ; car ce n'est pas ainsi que le sibylliste se serait exprimé s'il n'avait songé qu'à cette dernière (2). Et cette pacification, le roiy dont parle notre poëme, la réalise-t-il, comme le prétend M. Vernes, non-seulement par des victoires, mais surtout par des traités politiques? Est-ce là ce que signifieraient les termes : oiç J'opxtà maxa rekéaax^ ? Où donc voyez-vous là des traités politiques dans ce langage grandiose et essentiellement religieux? Les v. 655-656 enfin (ovSi fxe tatç louxi^ (BouXatç xoL$h Ttavra ttoiifiaei, aXXa 0eov jxcyaXoto TttSyîcyaç îoyjxaciv ioOAot;) peuvent-ils s'appliquer vraiment à un souverain has-
(4) Tableau que noiis avons reproduit dans notre traduction littérale.
{%) Nous ne pouvons nous empèober, en lisant ce telle sybillin, de penser an souverain idéal de TOrient dont nous parlent Tacite (v> 43) et Suétone {Vefp.j iv)^et qui vient pour conguérk et poct/ler le monde» Ce sont là certainement des allusions à notre orade. Si donc les auteurs païens ont déjà compris notre texte de la sorte, le sibylliste aurait-il voulu dire autre chose?
monéen ! Mais il y a plus, M. Vernes est-il bien sûr que le poëte sibyllin aurait donné le titre de roi, même dans son poëme, au Macchabée Jonathan ou à son frère Simon, « le premier prince des Juifs ?» Ne sait-il pas aussi bien que nous que le titre de (BaaAeuç ne ftit pris que par le petit-fils du « prince » Simon, Aristobulepr (405-104) (1)?
Notre jeune savant ne s'inquiète pas pour si peu, quoiqu'il nous dise lui-même en propres termes : « Ce qui doit frapper (dans notre passage) c'est le contraste entre les deux peintures si voisines (celle du roi et de son œuvre — et celle qui suit sur la situation du peuple juif, le dernier assaut livré à Jérusalem et le jugement messianique, etc.), dont l'une, en dépit de quelques traits poétiques, se maintient sur le terrain, des choses réelles, dont l'autre, au contraire, est purement idéale et surnaturelle. > Le poëte aura donc bien pu appeler roi un simple chef macchabéen : cela rentre dans les traits poétiques. Il a pu dire de lui qu'il pacifierait toute la terrey quoique Jonathan et Simon ne terminèrent jamais la guerre avec les Séleucides. La poésie ne peut-elle pas se permettre ces descriptions-là, voire même4es plus flagrantes absurdités? Ce peut être là l'opinion de M. Vernes; en tous les cas, cette opinion ne sera jamais la nôtre, ni celle, des critiques scrupuleux.
Mais voici la plus grosse question qui surgit. Notre poëme, il est impossible de le méconnaître, dépeint un état de prospérité inouï se rattachant immédiatement à l'apparition du prétendu prince hasmonéen (v. 657-660), état dont nous ne trouvons l'analogie que dans les prédictions d'un Isaïe (lx), et que nous cherchons vainement sous le gouvernement de Jonathan et même sous celui de Simon Macchabée. La situation que nous voyons, en effet, dépeinte par I Macc, xiv, 8-J3, est loin d'égaler celle que
0) Voir Joseph, antiq.j lui, %, I ; Bell lud., i^ 3, 4^ et les monnaies juives à partir d'Alexandre Jannatts. Jonalhan n'a jamais eu d'autre titre que ceux de orpatT^yoç et de litpiSâpyYiq (I Macc., x, 51 ; Jos^h. aniiq.f xiii, 4, 4-2. Simon fut appelé y'you/Jievoç y.ai apj^tepeuç (i Macc., xiv, 44), ou bien encore: dtpj^tspr*/^ xat (irpati^o; xac l9v0epp^Y/Ç (I Macc., ivr, 47. Ces titres lui furent donnés en Tannée même dans laquelle M. Vernes place la composition de notre poëme (440). Gomment le poëte sibyllin aurait-il pu donner à Simon, en cette année-là, le titre de êaatXeuç? Jean Hyrcan même, appelé Jochanan le grand-frétre par les monnaies du temps, ne gouTema jamais autrement qu'avec le peupUj d'après l'inscription de ces monnaies (De Saulcy: Reovte mvmdsmaUqfie, 4864i p. 382f#g.}. Ses pouvoirs furent plulùt ceux d'un consul ou d'un âçx^^ ^ ^•""^ d'un roi. Le gouTeroement des premiers Macchabées était donc plutét une répubOque qu'on royaume.
retrace le sibylliste dans les vers cités. En second lieu, à cet état de prospérité extraordinaire, le poëte rattache une attaque finale' des rois païens contre le temple et la terre sainte. Cette attaque amène le jugement messianique dépeint avec des couleurs prophétiques saisissantes (v. 669-697) (1). Puis les enfants de Dieu vivront en repos et en paix autour du temple, car la main du Dieu saint les protège (702-709) . Les païens qui verront cela s'exciteront réciproquement à louer et à bénir Dieu, à envoyer des présents à son temple, et à se soumettre à sa loi, la plus juste de la terre (710-726). Parmi tous les rois de la terre régnera alors de nouveau là paix (743-760), et Dieu érigera wn royaume éternel pour tous les hommes. De toute la terre on apportera des présents au temple de Dieu. Les prophètes de Dieu déposeront le glaive, car ils sont juges des hommes et rois justes. Dieu demeurera en Israël et une paix universelle régnera sur la terre (766-794). . Nous demanderons maintenant aux hommes compétents en ces matières : tout ce tableau, à la fois terrible et glorieux, qui, selon M. Vernes, appartient seul à Tavenir, a-t-il pu être rattaché par le poëte à une situation relativement prospère laissée au peuple juif par les deux Macchabées Jonathan et Simon? Ces deux chefs n'avaient-ils pas, grâce « à leur double action 'guerrière et diplomatique, » obtenu l'alliance des Romains, déjà contractée par Judas Macchabée et renouvelée solennellement par Simon vers cette année même dans laquelle M. Vernes place notre poëme sibyllin (2) ? Et c'est en ce moment où les Hasmqnéens et le peuple juif étaient placés sous cette puissante protection de l'Ouest que le poëte sibylliste aurait parlé d'une coalition de tous les rois, d'une attaque générale contre le temple et Jérusalem, d'une intervention surnaturelle de Dieu et du jugement final (1). Pour ce qui nous concerne, nous ne pouvons croire à de pareilles divagations. Non certes, la situation en Palestine n'était pas faite, en ce moment, pour remplir l'esprit du poëte d'images aussi terribles ; il n'y avait pas lieu de s'attendre à une intervention divine et surnaturelle contre les forces nullement t réunies des païens. » L'interprétation donnée par M. Vernes de la première partie de notre poëme ne repose sur aucun fondement plausible. Le poëme tout, entier qui nous occupeest donc exclusivement prophétique : il est messianique d'un
(1) Voir notre traduction littérale.
{%) Voir I Macc., xiv, 16-«4.
82 REVUE THÉOLOOIQUE
bout à l'autre, et le roi du v. 652 est le Messie idéal en personne ; il n'est pas autre chose.
Mais il nous reste une dernière objection à réfuter. M. Vemes nous dit : « On ne voit pas comment ceux qui admettent qu'il est question d'un Messie à venir ( dans notre dernier vers) se rendent compte de sa brusque disparition (à partir du v. 657). > Où donc notre honorable contradicteur constate-t-il cette brusque disparition? Il est vrai qu'il nous fait remarquer plus loin que le poëte, au lieu de nous parler d'un roi unique imposant la loi à l'univers lors de la paix ininterrompue dont jouira la terre, déclare que les rois auront entre eux des rapports amicaux (v. 755).
Mais, en lisant les deux vers suivants, je vois ceci (756-757) :
Et d'après une loi tmqae le Dieu immortel gouveniera, Dans le ciel étoile, les hommes sur toute la terre.
Voici donc une loi unique qui suppose une souveraineté unique telle que la réclame M. Vemes. Au reste, que prouveraient des i rapports amicaux » entre les rois contre l'existence d'un souverain unique? Absolument rien. M. Vemes continue : « Ailleurs les prophètes seront les juges et les rois de l'humanité régénérée (v. 780-784). » Mais si les prophètes de Dieu (9eov iityocXoio itpo- <p>}TOft), qui ne sont autres que les Israélites en général ou les i Saints du Très-Haut » dont nous parle Daniel, sont appelés juges et rois, un roi théocratique idéal qui les gouverne n'est ici nullement exclu. Le langage monarchique (qu'on nous permette cette expression) du poëme sibyllin exige plutôt l'existence sousentendue d'un pareil roi. Enfin, s'il est dit aux v. 766-767 que Dieu érigera un royaume éternel pour tous les hommes, ce même Dieu nous est montré régnant dam le ciel étoile («vGpwTrotç rekéaticf h ovpavcp acrrepoevTt, v. 757). Ce n'est donc pas lui qui est le roi résidant à Sion (1). Mais il y a plus. Au v. 689 il est dit que Dieu jugera tous les païens qui assaillent Jémsalem par la guerre au par Vépée (TToXefxcj) yï^z fta^a^pa). Ehbien I ces expressions supposent visiblement la présence du roi qui a déjà agi de la sorte au v. 654. Elles supposent même un fait plus important, le fait que ce roi idéal exerce le jugement sur tous les païens. Enfin, au v. 775, à propos du temple honoré par tous les hommes, se trouve ce fti-
(0 Augustin et Lactance ne parlent pas de ce Ters, comme le dit inexactement M. Vemes, p. 62, note 1. Us parlent du terset 779 et Toient le hgo$ dans le terme otxoç ^ ce ^ est différent.
meux passage : < Car auprès des mortels on rappelle le âls du Dieu puissant (ylov yàp xaXéouai êpotoi fxeyaXoio 9eoro).
Ce vîoç qui est-il? Ce vers serait-il véritablement une interpolation chrétienne comme l'ont dit Gfrœrer, Lûcke, Bleck et Friedlieb? Faut-il, avec M. Alexandre, lire Hov au lieu de utov , quand les manuscrits les plus anciens lisent ulov? (1) Faut-il, avec M. Delaunay, laisser subsister le texte tel quel et voir dans le vîov une expression allégorique désignant le temple (2). Qui croirons-nous à la fin, et qui sait ce que le poëte sibyllin aura voulu dire avec ce terme, s'il est de lui !
Nous arrivons maintenant à un autre document beaucoup plus intéressant que les oracles sibyllins pour l'étude des idées messianiques juives telles que nous pouvons les constater avant l'ère chrétienne. Nous voulons parler de la célèbre Apocalypse de Hénoch, communément appelé le livre de Hénoch. Ce document, comme le dit fort bien M. Vernes, soulève un grand nombre de questions, ^ont quelques-unes fort délicates. Il a été, jusque dans ces derniers temps, l'objet de discussions et de contestations trèsvives. On n'a qu'à Ure à ce sujet l'histoire de la critique relative à son origine, sa composition, son caractère. M. Vernes a fort bien résumé cette partie introductive. Il aurait pu néanmoins mentionner dans ses notes les travaux de Wieseler, de Volkmar, de Langen, de Sieffert, de Philippi, de Wittichen, sans parler des articles de Hoftnann d'Erlangen, deGeîger et de Gebhardt. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, on ne peut tout Ure à la fois.
C'est également à l'époque de la djmastie hasmonéenne que M. Vernes fait remonter, non pas l'Apocalypse de Hénoch tout entière , mais les livres premier , troisième, quatrième et cinquième de cette Apocalypse. Il place cette portion sous Jean Hjnrcan, vers 110 avant Jésus-Christ. C'est dans cette première partie, dans le quatrième Uvre, que se trouvent ce qu'on appelle les visions de Hénoch. [Quant à la portion comprise par le livre deuxième, qui contient ce qu'on appelle les paraboles ou les simi-
(1) Aa reste, les expressions : xal tore êÇeyetpei PacxtXe/ov tïq aicovaç i:dvxaç tKàvOpdmov^ impliquent la présence d'un roi idéal terrestre placé à la tête de ce royaume étemel.
(%) Mémoire présenté à TAcadémie des inscriptions^ cité plus haut. M. Delaunay nous y apprend que Philon explique dans ses Traités que le logos & pour manifestations ou 8ymix)le6 le monde et Thumanité, que le monde a pour symbole le temple, et Thumanité Israël ; ainsi^ le monde est fils dé Dieu, Israël est fils de Dieu, et le temple^ image du monde^ est aussi fils de Dieu. Aussi, pour le sybilliste.
lUiides (ch. xxxvii-Lxxi), notre auteur les place avec Hilgenfeld et M. Colani au sein de l'Église chrétienne.
Nous n'aborderons pas en ce moment cette question délicate, qui divise le camp des critqùes modernes. Nous dirons simplement que M. Vernes, en se prononçant pour Topinion de Hilgenfeld et de M. Colani, n'a de son côté que Volkmar et deux théologiens d'une tendance bien opposée : Hofmann et son disciple Philippi, qui attribuent le livre de Hénoch tout entier (surtout Philippi) à un "auteur chrétien vivant vers l'année 4 00 après Jésus-Christ. Mais ces deux derniers théologiens se prononcent, à ce qu'il semble, pour une origine aussi tardive^ uniquement pour mettre le caractère authentique et apostolique de l'épître de Jude hors de toute atteinte.
Tous les autres critiques placent le livre des paraboles avant rère chrétienne : les uns sous les Hasmonéens, les autres sous le roi Hérode. Nous citerons leurs noms pour l'édification du lecteur : Lucke, Dillmann, Ewald, Kœstlin, Langen, Sieffert et Wittichen.Nous n'ajouterons pas à cette liste de noms marquants celle des auteurs antérieurs à Lûckç, qui tous ont partagé notre manière de voir. M. Vernes n'a donc pas la majorité des suffrages pour la sienne. Mais ces questions, nous dira-t-il, ne se tranchent pas à coups de majorité, et nous sommes parfaitement de son avis : « Les paraboles de Hénoch portent leur date en ellesmêmes. » C'est précisément ce que nous dirons à notre tour, quand nous en reparlerons. Pour le moment, acceptons les conclusions critiques de Hilgenfeld, — je voulais dire de M. Vernes, — et tenons-nous au livre des Visions qui contiennent une revue générale de l'histoire d'Israël ou plutôt des destinées de la race humaine jusqu'à l'inauguration du royaume messianique.
Notre auteur nous donne une traduction complète de ces Visions (ou de cette vision) qui forment le contenu des chapitres 85-90. Cette traduction est la reproduction delà belle version allemande faite par Dillmann et offerte au monde savant dans son livre classique sur l'Apocalypse de Hénoch (1). C'est donc cette dernière version que nous placerons devant nous pour examiner l'interprétation donnée par M. Vernes aux passages les plus importants de notre vision.
Mais avant d'arriver aux passages messianiques qui nous
(1) Dos Buch Hcnoch ilbmeht und erhlârt, 4853.
préoccuperont de préférence, qu'on nous permette quelques observations préliminaires sur un point qui n'a rien de commun avec les passages en question, mais sur lequel nous ne pouvons nous empêcher d'attirer l'attention de notre honorable contradicteur.
Nous voulons parler du passage où il nous est parlé des soixante-dix pasteurs (ch. 89, v. 59)! Ces pasteurs préposés par le Seigneur des brebis à ces brebis (c'est-à-dire par Dieu au peuple d'Israël), qui sont-ils? Les plus anciens interprètes jusqu'à Lûcke ont vu dans les trente-sept premiers de ces pasteurs les rois indigènes du royaume d'Israël et de Juda. Aujourd'hui, et depuis Liicke, on est d'accord sur l'opinion qui voit dans les soixante-dix autant de dominateurs étrangers qui opprimaient le peuple juif. Telle est aussi l'opinion de M. Vernes qui adopte les calculs d'Ewald et de Dillmann sur le nombre 70, nombre qui joue un si grand rôle dans Jérémie et dans Daniel. Cette interprétation jouit, nous le savons , d'un grand crédit parmi les représentants de la critique moderne. Mais la question est de savoir si elle est conforme au sens caché et cependant assez clair des textes. On nous dit donc que les soixante-dix sont des princes païens institués par Dieu lui-même pour châtier son peuple. Cette opinion est-elle soutenable si nous examinons attentivement la langue allégorique de notre vision. Que nous dit à ce sujet le ch. 89? Il nous dit ce qui suit (1) : t Et (le Seigneur des brebis) convoqua soixante-dix bergers et il répudia les brebis afin que (les bergers) les fissent paître. « Et il dit aux bergers et à leurs compagnons : Chacun de vous paîtra dorénavant, les brebis et tout ce que je vous commanderai faites-le. Et je vous les livre selon leur nombre (après les avoir comptées), et je vous dû'ai quelles sont celles qui doivent périr. Ce sont celles-là que vous ferez périr. Et il leur livra les brebis. Et il en appela un autre (berger) et lui dit : Fais attention et observe tout ce que les bergers feront à ces brebis, car ils en feront périr plus que je ne leur ai ordonné d'en faire périr. »
Un premier fait ne frappe- t-il pas en examinant attentivement ce passage ? Ce fait est la simultanéité de l'appel adressé aux soixante-dix bergers qui comparaissent tous à la fois devant le seigneur des brebis. En second lieu, le seigneur des brebis confie la garde de celles-ci aux soixante-dix, afin qu'il ne périsse point un
(1) On ne nous en Toudra pas de traduire littéralement le texte ei élégamment reproduit par M. Vernes.
plus grand nombre de brebis que le maître ne Ta ordonné. En troisième lieu, la qualité de berger est incontestablement attribuée à Poutre qui est préposé aux soixante-dix.
Eh bien, Fauteur de notre vision aurait-il ainsi parlé de soixante-dix princes étrangers qui apparaissent successivement dans l'histoire et à de longs intervalles pour châtier le peuple d'Israël? Ces princes ont-ils tous été convoqués simultanément par Dieu pour exercer ces fonctions de hauts justiciers?
En second lieu, ces princes ont-ils donc été préposés à la garde des Juifs, afin qu'il n'en périsse pas un trop grand nombre — eux qui ont été leurs plus terribles ennemis ?
En troisième lieu, enfin, les soixante-dix bergers de notre vision ne sont-ils pas assimilés au berger (à l'autre) appelé à les surveiller tous ? Or, qui est cet autre berger? M. Vernes, avec les critiques qui lui servent de guides, répond : un ange. Les soixantedix, dirons-nous à notre tour, sont donc des anges (1).
Mais nous répliquera-tron : les bergers ne sont-ils pas dépeints par le v. 65 de notre chapitre comme tuant eux-mêmes et faisant périr plus de brebis qu'on ne leur avait ordonné d'en faire périr? Comment peuvent-ils représenter des anges? L'objection est très-juste, mais nous ne pouvons voir dans ce détail qu'une inconséquence de l'auteur de notre vision. Les bergers, en effet, n'ont pas été préposés pour tuer eux-mêmeSy mais imiquemement pour laisser périr les brebis et pour préserver celles qui, d'après l'ordre de leur maître, ne devaient point périr. Quanta ceux qui tuent réellement dan^ la vision, ce sont les lions, les tigres et les sangliers qui dévorent la plus grande partie des* brebis (v. 66). Ce sont donc ces bêtes féroces qui représentent les princes païens et nullement les soixante-dix bergers.
Au reste, comment l'auteur de notre vision aurait-il pu figurer des princes païens sous l'image à*hommeSy quand partout il représente les Israélites et Moïse même, sous celle d'animaux domes-
(4) Cette interprétation, la seule Traiment exacte selon nouSi a été indiquée par Ho(mann, d'Erlangen^ dans son Schriftbeweis, i, 422. Notre raisonnement, fondé sur le texte la confirme singulièrement à nos yeux ; elle nous paraît surtout assurée par le fàit^ nullement remarqué jusqu'ici (autant que nous sachions), que Daniel, l'inspirateur des paraboles de Hénoch, considère les anges comme det gardims (voir Daniel, 4^ 40^ 44^ 20). L'archange Michel est expressément appelé le chef d'Israâ (40^ 43, 24. 42j 4). Cest donc lui qui est Vauire (berger) dont parle Hénoch, 89, 64 . Nous sommes étonné que personne n'ait encore songé à ce rapprochement entre les anges garéSens de Daniel et les Urgmt de Hénoch.
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tiques et les peuples étrangers sous celle d'animaux sauvages ? Aurait-il attribué une telle supériorité aux monarques des Gentils jusqu'à leur donner la même stature qu'il donne aux anges (v. 87)? Les aurait-il, par hasard, placés sur le même rang que ces derniers?
Mais il y a un passage surtout qui, selon nous, condamne absolument la manière de voir de M. Vernes et de ses devanciers. Ce passage se trouve au ch. xc, 20, 25. Là, les prétendus princes étrangers ou les bergers sont jugés et condamnés avec les anges déchus, et ils subissent le même supplice que ces derniers. Les bergers sont donc eux-mêmes des anges déchus ou infidèles qui n'ont pas exécuté l'ordre formel de leur maître de garder les Israélites et de n'en laisser périr que ceux que Dieu avait ordonné de laisser périr.
La pensée de Hénoch est par conséquent la suivante : depuis le temps où, selon le dessein de Dieu, Israël devait être opprimé par les puissances païennes. Dieu avait désigné des anges gardiens qui devaient présider a^x châtiments qui frappaient ce peuple. Mais ils devaient en même temps prendre soin qu'Israël ne fut point frappé outre mesure. Cependant, les gardiens négUgèrent leur devoir et abandonnèrent aux puissances païennes plus de victimes qu'il n'en fallait ; de là, leur châtiment final.
Nous estimons que cette interprétation finira par être acceptée comme la seule rationnelle. Cela dit, nous n'avons rien à objecter à l'interprétation des quatre périodes telle que la présente M. Vernes. Ces quatre périodes figurées par les chiffres (42, 23, 23, 42), c'est-à-dire par deui périodes plus courtes au commencement et à la fin et deux plus longues au milieu, sont assurément celle de la domination assyrienne ou chaldéenne, celle de la domination persane, celle de la domination grecque et celle de la domination des Séleucides jusqu'au moment de la composition de notre vision. Celle-ci tombe donc à l'époque hasmonéenne. Mais, comme l'auteur compte depuis le début des Macchabées douze bergers (c'est^à-dfre douze anges préposés à douze souverains étrangers), il est à peu près certain qu'il écrivit dans le dernier tiers du second siècle avant l'ère chrétienne. Cela nous conduit, comme le montre fort bien M. Vernes, vers 440, sous Jean Hyrcan.
En nommant ce nom nous sommes amenés à la question brûlante par excellence soulevée par notre vision. Il s'agit de l'interprétation du fameux morceau contenu au chapitre xc, du v. 46 au V. 38, morceau qui forme la fin de la vision historique d^
Hénoch. Là, l'auteur nous parle manifestement d'une attaque finale de la puissance syrienne dirigée contre les Macchabées et spécialement contre Jean Hyrcan. Celui-ci est représenté par un jeune bélier dont les aigles, les vautours, les corbeaux et les milans, avec les brebis des champs (les Juifs partisans des Séleucides), veulent briser la corne.
Mais Dieu, par une intervention miraculeuse, arrête ce dernier assaut (xc, 16-19). Alors un trône est élevé dans le pays agréable (la Palestine) et Dieu prend place pour le jugement. D'abord les anges déchus avec les bergers infidèles (dont nous avons parlé) sont précipités dans un gouffre de feu (xc, 20-27). Alors l'ancienne Jérusalem (la maison) est enlevée et Dieu apporte une nouvelle Jérusalem et la place à l'endroit où se trouvait la première (xc, 28-29). Dans cette nouvelle Jérusalem demeurent les Israélites pieux et les païens leur rendent hommage (xc, 30). t Alors, continue le voyant (v. 37), je vis naître \xn taureau blanc avec de grandes cornes, et tous les animaux des champs et tous les oiseaux le craignaient et l'imploraient en tout temps (ou à jamais). Et je vis jusqu'à ce que toutes leurs races furent transformées et qu'ils devinrent tous des taureaux blancs. Et le premier d'entre eux (était la parole et cette parole) était im animal puissant qui avait de grandes cornes noires sur la tête, et le seigneur des brebis se réjouissait à leur siyet et au sujet de tous les taureaux. »
Qui est ce taureau bla^c qui naît après la grande crise dépeinte dans ce morceau, c'est-à-dire après le jugement présidé par Dieu? M. Vernes explique l'apparition subite de t ce personnage » comme suit : t Pseudo-Hénoch avait déjà représenté les premiers hommes et les patriarches sous la figure de taureaux. C'est, sans doute, le désir de la symétrie qui l'engage à rendre à l'humanité, lors de la fin de sa vision, la forme qu'il lui avait donnée au début. Le rôle éminent qu'il prête au taureau blanc qui, le premier, serait revêtu de la. figure des ancêtres de sa nation est bien celui d'un roi au milieu de son peuple ; ce rôle convient parfaitement à Jean Hyrcan, dont l'auteur était contemporain et auquel il a prédit tout à l'heure de si hautes destinées. Les horizons du voyant sont trop indécis pour qu'on puisse presser rigoureusement ses déclarations ; mais il est très-conforme à tout le cours de ce petit poëme, si ingénieusement agencé et qui témoigne d'un art véritable, d'admettre la présence au sein de la Jérusalem nouvelle^ soit du fils de Simon, soit d'un de ces descendants^
Aucun trait supraterrestre n'est, d'ailleurs, appliqué au taureau blanc à cornes noires. »
Cette explication est vraiment étrange. On rencontre ici la manière du célèbre académicien passé maître dans cet art d'interpréter et d'immoler élégamment les textes les plus catégoriques. Ainsi le taureau blanc du livre de Hénoch, envisagé par tous les critiques, M. Colani excepté, comme une figure du Messie idéal, ne serait autre que Jean Hyrcan, — un Messie hasmonéen I Et c'est ainsi que l'on se débarrasse du passage le plus important de la portion la plus ancienne du livre de Hénoch! M. Vernes n'oublie qu'une chose : c'est que, tandis que Jean Hyrcan (le jeune bélier) règne avant le solennel jugement dont parle notre vision, le taureau blanc, au contraire, apparaît (il naît : ertvurde geboren, dit le texte allemand de Dillmann) api^ès le jugement, après l'érection de la nouvelle Jérusalem.
D'après les termes précis de notre passage le jeune taureau blanc ne peut donc être à aucun prix Jean Hyrcan. Mais dussions nous même admettre un ordre plus matériel que chronologique dans la peinture apocalyptique de Hénoch et supposer la présence du taureau blanc avaw^ le jugement dont parle le verset 20 de notre vision, il n'en restera pas moins vrai qu'il y a incompatibilité absolue entre le taureau blanc qui naît comme tel et le bélier qui représente Jean Hyrcan, car un bélier pouvait bien (d'après Hénoch) être transformé en taureau — comme les brebis le sont au Verset 38; mais il ne pouvait naître comme taureau/ Dire ou penser pareille chose, c'est dire ou penser une énormité. Nous sommes certains que M. Vernes sera de notre avis. Voilà donc Jean Hyrcan définitivement mis à l'écart, (i)
Maintenant, M. Vernes nous dira que le taureau blanc a pu être ou a été pour le voyant un descendant de Simon le Macchabée. Mais alors pourquoi lui donner la figure d'un taureau blanc qui l'élève si haut au-dessus des brebis qui composent d'abord la pojAilation de la nouvelle maison ou de la nouvelle Jérusalem? Pourquoi surtout le faire naître comme tel et lui attribuer ainsi une nature entièrement différente de celle des brebis qui l'entourent? Le désir de la symétrie a-t-il pu inspirer cette pensée au
(4} Cette objection, comme en général toutes celles qui sont exposées brièvement dans ce court travail, n'a jamais été présentée à M. Colani et aux partisans de ses résultats critiques ; mais elle surgira dans Tesprit de quiconque Toudra étudier attentÎTement les textes comme nous Payons fait nous-méme. 7—1874
W I^BVUB THÉOI.OGIQUE
voyant? Soit! admettons le désir 4e la symétrie, admettons mie Hénoch ait pensé aux premiers ancêtres et aux patriarches repré> sentes sous l'image de taureaux ^ même de taureaux blancs, qu'aurez-vous gagné avec cette concession ? Vous n'avez absolument rien gagné ; car le prodige n'en subsiste pas moins, le prodige de la naissance d'un être supérieur au milieu d'une race inti^ rieure, d'un êtpe qui rappelle l'humanité primitive, qui rappelle la pureté (qu'on songe à la couleur blanche du taureau) du premier Adam, d'un être investi d'une puissance unique (qu'on songe aux grandes cornes noires emblème de cette puissance). Et cet être extraordinaire et miraculeux aurait été aux yeux du voyant un descendant des Hasmonéens ? Autant vaudrait prétendre qu'aux yeux de ce voyant un bélier était un taureau blanc ou qu'un taureau blanc était \m bélier; ce qui serait absurde. Mais il y a plus. M. Vernes nous dit, avec son assurance étonnante : t Aucun trait supraterrestre n'est, d'ailleurs, appliqué au taureau blanc à cornes noires. » Quoi! aucun trait supraterrestre! Et que signifient donc tous ces animaux des champs et tous ces oiseaux du ciel qui tremblent devant le taureau blanc et qui Vimplorent ou Yadorent sans cesse? Quoi ! un Hasmonéen, un Messie terrestre, aurait été, dans la pensée de Hénoch, l'objet des^mblables hommages rendus par toutes les nations païennes, en d'autres termes par toute l'humanité représentée dans notre texte par tom les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel! Et vous ne voyez là aucun trait supraterrestre ! Que dire enfin de la métamorphose extraordinaire des brebis et de tous les autres animaux (des Juifs et des païens) en taureaux blancs, métamorphose qui s'accomplit visiblement sous l'influence toute puissante du taureau blanc à grandes cornes noires. N'est-il pas dit là en termes clairs et précis pour tous ceux qui les veulent comprendre : 4<> qu'ime transformation immense, surnaturelle devait, aux yeux du voyant, s'opérer chez les nations païennes, grâce à la seule présence du personnage surnaturel figuré par le taureau blanc ; 2^ qu'aux yeux de ce même Voyant une différence absolue séparait ce personnage de tout son entourage, car il est dès l'abord d'une manière extraordinaire, miraculeuse, ce que les autres sont obligés de devenir.
Et tout cela un Messie hasmonéen, simple roi dans la nouvelle Jérusalem, l'aurait accompli; il aurait été cet être supra-terrestre dans la pensée de Hénoch (1)? Y a-t-il là assez de contradictions
(1) Nous ne diress rien de l'étrange texte qui dit du taureau blanc : Il était la parole. M. Vernes traduit: Cétaii la parole, la parole mêmi (Dillmann : War dot Wori mur
et d'impossibilités accumulées pour démontrer le sans-façon et la supérâdalité des interprétations de M. Yemes et de son école?
Mais à quoi bon perdre tant de paroles. M. Yemes et son maître ont décrété que, dans notre vision, il ne serait point question d'un Messie idéal et supraterrestre. Que ceux qui ne voient rien de plus merveilleux que leur critique acceptent avec soumission ce décret. Quant à nous, nous ne les imiterons pas, absolument convaincus que la lumière se fera pleine et entière sur les questions que nous venons d'examiner et sur bien d'autres, plus importantes encore.
{A suivre.) A. Wabnitz.
sélbiges WoH), oe qui signifie tout autre chose. Ce lexte oontieni pour nous une énigme qu'on résoudra peut-être un jour.
Le rédacteur-gérant, F. Bonifas.
Imprimerie de J. Yidallet, Grand'Rue Saint-Louis, 49.