DE QUELQUES
RÉPONSE A M. Le SAVOtJREUX
Mon cher ami,
Vous avez bien voulu, sur ma demande, rendre compte de mon étude sur le TeoUe primUif des Psaumes (1). Je vous en remercie sincèrement; mais je ne puis vous dissimuler que la plupart de vos critiques m'ont causé la plus grande surprise. Comment I vous admettez comme moi que le texte hébreu est altéré de diverses manières et en plusieurs endroits; vous avez publié ici même de savants articles pour le prouver ; vous avouez qu'il y a des t passages dont le texte a tellement souffert, qu'on n'en peut tirer aucun sens intelligible ; » vous employez même à cet égard quelques expressions que je trouve excessives ; et quand je viens vous dire : « Vous avez raison, le texte est altéré; mais peut-être l'est-il moins gravement que vous ne le pensez; essayons si, par quelque léger changement dans ces voyelles, dans cette ponctuation, dans cette division des mots qui sont si récentes, ou même dans ces lettres qui se ressemblent tellement qu'elles ont pu facilement être confondues par les copistes, nous ne parviendrons pas à retrouver la pensée de l'auteur, à rendre à cette magnifique poésie son rythme et son développement réguliers, » vous m'arrêtez court et vous me dites : « Jusqu'à ce que vous ayez découvert im manuscrit qui autorise vos conjectures, je vous défends de proposer aucune restitution du texte : tenezvous-en au texte masoréthique. Il est altéré, c'est vrai; cela n'y fait rien; interprétez-lé comme vous pourrez, mais ne vous avisez pas d'y rien changer. » C'est au point que je me demande, après avoir lu votre critique, si vous me permettez de toucher aux voyelles 1 Or, comme d'après vous le texte s'est altéré pendant la captivité de Babylone (p. 303), il en résulte que vous voulez fermer la bouche à l'exégèse critique jusqu'à ce qu'on ait
{^) Rnm thiologig^M, octobre 487d.
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découvert un manuscrit du temps de Jérémie et de Nabuchodonosor. Cela s'appelle, en bon français, renvoyer aux calendes grecques.
Mais raisonnons un peu. Supposons que, pendant la Commune, le sarcophage du roi phénicien Eshmoun-azar, qui se voit au Louvre, eût été brisé et qu'il ne nous restât plus qu'une copie de de l'inscription gravée sur son couvercle, celle de M. Schlottmann, par exemple, où le début du discours du roi des Sidoniens est lu et divisé de telle sorte, que ce savant allemand croit pouvoir le traduire ainsi : « J'ai été dépouillé du produit de mes temps, de flls prudents, ceints [pour le combat], orphelin, fils du veuvage (I?...), et je suis couché dans ce cercueil, etc., » ou celle de M. Halévy, qui traduit : t J'ai été enlevé avant mon temps, parmi ceux pour qui le jour s'est voilé, depuis mon élévation, intègre, flls d'immortalité, et je silis couché, etc., » ou celle d'un quelconque des nombreux savants qui ont interprété ce difficile passage d'une manière plus bizarre et plus absurde les uns que les autres. Me trouveriez-vous très-téméraire si je vous disais ceci : f Nous savons que le phénicien s'écrivait sans voyelles, sans ponctuation, sans distinction entre les mots, que le Resh et le Daleth avaient à peu près la même forme. Je propose donc de lire et de diviser les mots autrement que le seul texte qui nous reste, afin d'obtenir ce sens bien autrement clair et satisftdsant ; f J'ai été retranché avant mon temps, peu avancé en âge, j'ai été frappé à mort par un fils, et je suis couché dans ce cercueil, etc. ?» Un tel procédé vous paraîtrait-il déraisonnable? me diriezvous : « Non, jusqu'à ce que vous ayez découvert une autre copie de l'inscription d'Eshmoun-azar, qui divise le texte comme vous, je préfère le texte reçu. J'avoue qu'il est probablement altéré, qu'il présente, traduit comme il l'a été jusqu'ici, un sens bien extraordidaire, des mots inconnus, des constructions granmiaticales inouïes. Mais il vaut mieux, malgré tout, que votre conjecture, qui ne s'appuie sur aucune autorité manuscrite. • Oseriezvous raisonner ainsi? C'est pourtant le^ême langage que vous tenez à l'égard du texte masoréthique.
Puisque j'ai cité l'inscription d'Eshmoun-azar, permettez-moi de réfuter immédiatement ce que vous dites contre mon explicad'un autre passage de ce texte.
Je crois avoir découvert le pronom personnel de la troisième personne du pluriel masculin dans le groupe ADMMHMT (1- ^* et S»), que je lis ADaMiM HéMaT et que je traduis par ces hom-
mes, en considérant ADaMiM tx)mme le pluriel de ADaM, homme, et HéMaT comme la forme phénicienne de l'hébreu HéMâH, eux, ceux-là. J'ai dit, et je maintiens qu'il est étrange que les commentateurs de ce texte n'aient pas vu cela.
En effet, l'existence du pluriel ADaMiM est parfaitement démontrée par cette phrase de la même inscription (1. 6) : i Quand même des hommes (ADaMiM) te le commanderaient (de profaner ce tombeau), n'obéis pas à leur décret (4), » et encore plus clairement, s'il est possible, par l'inscription de Marseille (1. 16), où on lit : KoL ADaMiM, tous les hommes qui sacrifient, etc. Quant à Pidentiflcation de HéMaT avec l'hébreu HéMâH, j'ai cité dans mon ouvrage plusieurs analogies qui me paraissent concluantes ; je vous y renvoie, ainsi que le lecteur. J'ajoute seulement que dans un article publié récemment (Journal asiati^ que, numéro de mai-juin 1873), M. Halévy, le savant et courageux explorateur de l'Yémen, assure avoir découvert le même mot avec le même sens dans les inscriptions sabéennes ou hunyarites.
Cependant, ce qui m'étonne, ce n'est pas précisément que ces analogies n'aient pas été aperçues jusqu'ici, mais c'est que l'ensemble et le mouvement des deux phrases de l'inscription d'Eshmoun-azar dans lesquelles se trouve ce groupe n'aient pas révélé aux interprètes qu'il devait être composé d'im substantif et d'un adjectif démonstratif. Si vous lisiez dans un vieux Uvre, un peu effacé par le temps, la phrase suivante : c Que les dieux saints les abandonnent à im tyran superbe, qui domine sur eux pour les détruire, cette royauté ou cet homme qui ouvrira ce cercueil... et la postérité de cette royauté ou de — hommes. » Etim peu plus loin : « Pourquoi ces dieux saints les abandonneraientils et la détruiraientrils , cette royauté et — hofnmes et leur postérité à toujours? » Hésiteriez- vous un seul instant à rétablir dans les deux cas le démonstratif ces devant le mot homm^t Eh bien ! il ne s'agit pas ici de le rétablir : il est écrit en toutes lettres ; il s'agit seulement de le reconnaître sous une forme à peine différente de celle du mot hébreu correspondant (2).
(4) Encore une iraducUon 8i natarelle que je sois tout surpris d'aToir été le premier à la proposer.'
(2) Eàsayez donc de faire entrer dans ces deux textes les interprétations bizarres que TOUS citez ou même celle de Munk ("V^wnme du fevfUJj pour voir les jolies phrases que TOUS obtiendrez.
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Quand à ADaM Hou, çue vous citez, il ne signifie pas ces hommesy comme vous l'affirmez, mais simplement cet homme.
Au reste, je ne puis m'étonner assez que, voulant rechercher le sens de ce groupe difficile, vous vous soyez adressé uniquement à rinscription de Marseille, laquelle, vous ne devez pas l'ignorer, est mutilée précisément en cet endroit, tandis que les deux phrases de l'inscription d'Eshmoun-azar, où se lit ce même groupe, sont parCaitement conservées. Le plus simple bon sens suffit à l'indiquer, la signification d'un ou de plusieurs mots obscurs ne peut guère se déterminer que par le contexte ; en vous adressant à une phrase gravement mutilée juste avant le^groupe en question et dont on ignore par conséquent toute la première partie, vous deviez nécessairement échouer dans vos recherches; et je ne suis pas surpris que ce texte, écrit pourtant en bonnes lettres alphabétiques parfaitement tracées, vous ait paru aussi mystérieux que des t hiéroglyphes. »
Cela montre combien il est dAgereux de parler de choses qu'on ne sait qu'à moitié. Vous voyez que je m'exprime avec modération.
J'aborde maintenant les trois passages des Psaumes que vous avez choisis pour en faire l'objet de vos critiques. De tous mes essais de restitution du texte primitif vous n'en citez que trois en effet, et pour les condamner tous les trois avec la même rigueur. Voyez pourtant la diversité des jugements humains : la première de ces conjectures est approuvée par le plus sérieux de mes critiques , M. Babut ; la seconde lui paraît plausible, et quand à la dernière, M. le professeur Nicolas a déclaré, à la soutenance, que j'avais très-probablement rencontré juste sur ce point (1). Cependant, ne craignez rien, je ne me prévaudrai pas plus qu'il ne faut de l'opinion de ces hommes si compétents et qui m'ont adressé sur d'autres points des critiques assez vives. Si, comme vous l'avez fort justement remarqué, je ne m'effraye pas d'être seul de mon opinion, c'est que je n'ai pas non plus l'habitude de jurer in verba magistri. Examinons donc ces trois textes l'un après l'autre.
Pour le premier, Ps. cvi, 7, vous m'apprenez que Vénéma avait depuis longtemps proposé la même correction que j'ai proposée moi-même. Je l'ignorais, mais je suis heureux de l'appren-
(1) Elle parait aussi très-probable à M. Maurice Vernes. Rmte crUiquê d'hûMrt el <k lUUraiure, numéro du %0 déc 4879^ p. 395.
dre : cette coïncidence ne peut, vous Tavouerez, çpie me fortifier dans mon opinion. Quant deux hommes, travaillant indépendamment Y\m de l'autre, aboutissent au même résultat, n'y a-t-il pas de grandes chances pour qu'il soit conforme à la vérité?
Cependant la redondance que je signale, et qui avait choqué Vénéma, Houbigant et bien d'autres, ne vous choque pas. Je n'ai pas de peine à le croire : vous traduisez comme s'il y avait la même préposition dans les deux cas :
Us se réToltèrent frès de la mer.
Près de la mer des Algues.
Mais ce sont deux prépositions différentes, d'abord /J^, puis J3^ voilà ce qui rend la répétition fastidieuse, intolérable. C'était le point important ; vous l'avez passé sous silence.
Sur le début du psaume xvi vous me faites plusieurs objections que je ne comprends pas. Vous assurez que la tournure : ai'je dit à V Etemel est • une faute contre les lois de la poésie hébraïque. » Mais, je Vous prie, en vertu de quel principe ime telle construction serait-elle interdite, lorsque nous lisons à toutes les pages des prophètes : a dit l'Eternel, a dit mon Dieu, dira votre Dieu, etc. ? Qu'y a-t-il de plus extraordinaire dans l'une que dans l'autre ?
Votre seconde objection est beaucoup plus sérieuse, et si vous ne m'en aviez fait que de semblables, vous m'auriez épargné cette réponse. Vous contestez que le verbe A.TâH signifie s'en aller. J'avoue que le passage de Job (xvi, 22) ne me paraît pas absolument décisif, quoiqu'il paraisse tel à Gesenius. Mais vous savez que ATâH est un terme poétique synonjone de BO. Or ce dernier verbe signifie bien en général venir; mais il revêt aussi souvent le sens de s'en aller. Vous en trouverez des exemples assez nombreux dans le Thésaurus de Gesenius. Je vous rappelle, en particulier, qu'il s'emploie pour exprimer le coucher, la disparition du soleil. Il me semble donc très probable que ATâH, son synonyme poétique, pouvait revêtir parfois le même sens. Que si on le rencontre rarement avec cette signification, c'est que son emploi n'est pas non plus très fréquent (1).
(\) Je forai remarquer également que le Terbe UTsA, wriWj qui s'emploie pour désigner le \em^ Vagforiivm du soleil^ s'emploie aussi pour parler de choses qui finissent, qui sont arrivées à leur terme. Go sait qu'un assez grand nombre de racines hébraïques re-
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Autant votre deuxième objection esjt sérieuse, autant la troisième est puérile. Comment BulLà LI serait-il im barbarisme puisque leBulLà LeMèLeK (II Sam., xvii, 46) n'en «st pas un ? J'adopte pour cette expression le sens de Gesenius, que vous acceptez vous-même, quoique vous en proposiez un autre, infiniment moins naturel et impossible à justifier. Que si j'ai traduit : t Je suis englouti, » c'est que cette tournure m'a paru plus flpançaise et essentiellement identique à celle-ci, qui serait la traduction littérale : c II y a eu engloutissement pour moi. » Mais qu'à cela ne tienne, je consens volontiers à employer vos propres expressions et à traduire : « La ruine m'est survenue » ou avec Gesenius : Exitium paratum est mihi. Cette objection n'a donc aucime espèce de fondement.
La quatrième n'est guère plus solide. Je prétends que les adjectifs lâReB et lâRIB, qui signifient l'un et l'autre adversaire, supposent une racine lâRaB, attaquer, comme les adjectifs làSheSh et lâShISh, vieiix, supposent une racine lâSheSh, comme lâBeSh, lâPhéaKh, lâKhIL, lâHIR et tant d'autres viennent des racines lâBeSh, làPhaKh, làKhal, làHaR, etc. A cela, que me répondezvous ? Que certains noms se forment au moyen d'un iod préfixe. Vous pensez bien, je présume, que je n'ignorais pas cette règle de grammaire. Mais, je vous prie, pourriez-vous me citer un seul adjectif, je dis un seul, qui soit dans ce cas? Je vous en citerai des dizaines, des vingtaines, de la forme PàQeD ou PàQID ; vous n'en trouverez pas un seul de la forme laPQeD ou laPQID.
Des noms d'hommes comme Jacob, Isaac, Jephté, etc.; quelques noms d'animaux et quelques substantifs comme ITsHâB, huile, ou laLQouT, poche, dont la forme est toute différente de celle des deux adjectifs en question, ne sauraient en aucune manière nous autoriser à dériver ces derniers de la racine RIB. Sinon, pourquoi ne dériverait-on pas làSheShde ShOuSh, lâPhéaKbde POuKh, etc.?
Pourquoi donc inventer tant de racines pé-iod, dont plusieurs sont tout à fait inusitées, si les racines aîn-^av correspondantes suffisaient à expliquer leurs dérivés? Les formes lâKIN et lâBIN qui offrent le plus de ressemblance avec celles que nous discutons ne prouvent rien, puisque ce sont des noms d'hommes compo-
vè(enl ainsi les sens les plus opposés en apparence. U me semble que le psalmiste compare, pour ainsi dire, implicitement la fin de son bonheur au coucher du soleil. Seulement, au lieu de BA, il a employé ATâU comme plus poétique. (Cp. Es.^ li^ 5 ; Ps. xxxti, 6; Jér., XV, 9, etc.).
ses de la même manière que Jacob, Isaac, etc., c'estrà-dire au moyen du futur, et qu'il s'agit, encore une fois, d'expliquer des adjectifs. Ces adjectifs ne s'expliquent d'une manière satisfaisante que par l'existence, à côté de RIB, d'une racine lâBAB, qui devrait se trouver dans les dictionnaires hébraïques au même titre que lâHAR, lâShaSh, etc. Tout le monde sait d'ailleurs que ces doubles racines ne sont pas rares; j'en ai compté 17 dans Gesenius. lâBaB ne sera donc pas plus étonnant, à côté de RIB, que lâMaR à côté de MOuR, lâTsaQ à côté de;TsOuQ, lâQaTs à côté de QOuTs, lâSaM à côté de SOuM, etc., etc.
Que reste-t-il maintenant de vos objections? Il n'y en a qu'une de sérieuse, et elle n'est pas décisive, tant s'en faut. Mais quand même vous auriez renversé mon interprétation aussi complètement qu'il est vrai que vous l'avez laissée intacte, qu'auriez-vous prouvé? Que je me suis trompé sur ce point, qu'il faut chercher autre chose, que la méthode a été mal appliquée. Vous n'auriez pas démontré pour cela que cette méthode soit « fausse dans son principe, » comme vous l'affirmez si hardiment. Pour avoir le droit de tenir ce langage, il faudrait avoir montré que le texte masoréthique est clair, qu'il exprime des pensées dignes du psalmiste, qui s'enchaînent naturellement les unes aux autres et dont le parallélisme n'est' pas trop irrégulier. Il faudrait tout au moins avoir donné du texte reçu une explication préférable à celle que je propose, qui suscite moins d'objections et de difficultés. Or, c'est là, non-seulement ce que vous n'avez pas fait, mais ce que vous n'avez pas même essayé de faire. Et vous ne l'avez pas essayé parce que vous sentiez bien que vous auriez échoué dans cette entreprise, comme tous les exégètes qui l'ont tentée.
Vous ne seriez pas moins embarrassé de donner une explication raisonnable de la fin du psaume lxxxvii que du commencement du psaume xvi ; et c'est pourquoi vous ne l'avez pas essayé non plus. Vous avez préféré vous borner à critiquer, sans vous souvenir que la critique est aisée... Voyons du moins si la vôtre est aussi solide qu'ironique.
Il faut avouer en tout cas que vous ne ménagez guère vos termes. Vous m'accusiez tout à l'heure (je n'ai jamais compris pourquoi) d'avoir commis un barbarisme ; il s'agit maintenantd'un « bon solécisme, » d'une t grosse faute de construction. » Et pourquoi? parce que je ponctue le texte de manière à traduire : le Très- Hauty l'Étemel \ tandis que, dans les quelques passages où ces deux noms de Dieu se trouvent l'un à côté de l'autre, il est dit : l'Eter'
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nel, le Très-Haut. Je pourrais vous répondre qu'on dit généralement le roi David et que cependant on trouve une fois David le m (II Sam., XIII, 39). Dans quelle langue est-il interdit d'intervertir l'ordre de deux noms désignant la même personne? Je comprendrais votre objection si les Hébreux avaient été polythéistes et s'ils avaient adoré deux ÉteimelSy l'un très-haut et l'autre moins haut, à peu près comme les Phéniciens avaient deux Ai^tartés , et les Grecs deux Vénus. Mais ils étaient monothéistes. Très-HaM n'est donc pas une c épithète > de Jéhovah; c'est un des nombreux noms de Dieu, comme le « Tout-Puissant », « le Créateur », etc.; et ce qui le prouve, c'est qu'il se rencontre le plus souvent isolé. Ces deux mots ne sont donc pas en < construction, » mais en apposition, ce qui est bien différent. Or, deux mots en apposition peuvent être mis, au gré de l'écrivain, l'un avant ou après l'autre : tout dépend de la direction de sa pensée, de la gradation qu'il veut étabUr. Dans le psaume LXXXVII, tel que je l'interprète, la gradation est sensible et admirable : c Celui qui soutiendra Sion c'est le Très-Haut, c'est l'Eternel (ou plutôt Jéhovah, celui qui est.) Le premier terme ne relève qu'une des perfections de Dieu, sa souveraine grandeur; le second lés relève toutes à la fois. Cette disposition donne à la phrase une ampleur, une énergie, une majesté qu'elle n'aurait pas au même degré, si l'ordre des deux noms était interverti.
Et maintenant , je le demande encore, que pourrait-on ajouter à cette pensée magnifique et si savamment graduée par le génie du psalmiste, qui n'eût pour effet de l'afifaiblir î Ce n'est pas, en tout cas, ce que le texte ajoute qui augmentera beaucoup notre admiration :
L'Éternel comptera en inscrivant les peuples :
« Celui-ci est né là. » Sèlàh.
Et les chanteurs [sont] comme des joueurs de flûte [mt des danseurs]. Toutes mes fontaines [sont] en toi (4).
Et VOUS voulez que le même poëte qui vient de s'élever jusqu'aux plus hautes régions du sublime, que le même prophète qui vient de contempler du regard de la foi la terré entière con-
(4) Jejconsidére maintenant ce dernier mot (^m UnJ comme une variante de m eUe (v. 5)^ occasionné par le fait qu'il est d'abord parlé de Sion à la deuxième personne et que le même mot se trouve au verset 3. — • Les deux mots précédents signifiaient donc, sous leur forme primitive^ twidi ks habitaHons, et étaient une variante de UnUes les dmewtt de Jacob (v. S).
vertie au culte du vrai Dieuj ait écrit immédiatement, sans transition, de cette même plume frémissante encore de l'inspiration divine, des niaiseries pareilles, des lambeaux.de phrase sans queue ni tête et tels qu'un insensé pourrait seul en proférer dans son délire! Voyons, expliquez-moi cela ; qu'est-ce que cela veut dire ? Comment le traduirez-vous, combien de mots serez- vous obligé d'ajouter ou de tirer par les cheveux pour que ce ne soit pas « un pur galimatias ? »
Quant à moi, persuadé que ces mots n'offrent aucun sens tolérable, je les explique comme des gloses ou des variantes se rapportant à divers endroits du psaume. A cela, vous faites deux objections : 4« que le verbe SiPpeR ne veut pas dire expliquer ; 2*> que KâTOuB ne peut pas signifier un écrit.
Je commence par la dernière objection. Pourquoi KâTOuB, participe passif de la racine KâTaB, écrire^ ne pourrait-il pas devenir un substantif signifiant un écrit (ou, comme nous disons aujourd'hui que l'imprimerie existe, un manuscrit)^ comme cela a lieu en français pour ce même mot et en hébreu pour les mots lâTsOuà, QâLOuI, ShâBOuà, etc., qui sont aussi des participes passifs, signifiant étendu^ rôti,^divisé en sept, et des substantifs signifiant lit, grain rôti et semaine? Vous répondez que ce mot ne se trouve nulle part ailleurs avec ce sens. Dans le texte biblique, j'en conviens ; mais, sans Josué, v, 4 1 , nous ne saurions pas non plus que KâLOuI peut s'employer seul comme substantif. Il n'y a donc rien d'impossible à ce qu'il existât, à côté de KeTâB, une forme KâTOuB signifiant la même chose, peut-être avec une légère nuance. Cette forme existait en effet, et vous auriez pu vous souvenir que les livres dont se compose la troisième partie de l'Ancien-Testament se nomment en hébreu KeTOuBIM, pluriel de KâTOuB.
On pourrait, d'ailleurs, lire le mot en question comme les Masorèthes et traduire . « On expliquera en écrivant : ce peuple de mer ira là. » La significatiçn précise de cette expression importe peu ; l'essentiel, c'est qu'on reconnaisse que c ce peuple de mer ira là » est une interprétation ou une variante de c ce peuple de Coush ira là; (1) » et cela me paraît certain.
(1j « Ce peuple de Ceush » est une apposition à Tyr et peutrfttre aussi à la Pbilistie. Je prie mes lecteurs de corriger dans ce sens ou d'eflacer la note 3 de la page 442 de mon ouvrage. Les Hébreux semblent avoir appelé coushUes les peuples chamites ou qu'ils considéraient comme tels. (Gp. Âmos^ n^ 7).
60 REVUE THÉOLOGIQUB
Mai^ vous contestez que le pihel de SâPhaB signifie expliquer. n faut donc que j'en donne les preuves. Ce verbe veut dire le plus souvent raconter; mais de raconter à expliquer^ la distance, il faut l'avouer, n'est pas bien grande, et nous serions bien heureux que les racines hébraïques n'eussent jamais des significations plus éloignées les unes des autres. Cela est si vrai que les Septante l'ont souvent r^ndu par Jiyîyfojxoci, e^yiyeo/xae, — le même verbe d'où dérive le nom de V exégèse. Il signifie manifester dans Job, xxvni, Sfif. « Alors [Dieu] la vit (la sagesse) et il la manifesta » (par ses (Kttvre*, ajoute Gesenius), ce qui prouve qu'il faut traduire de même le commencement du psaume xix :
Les cieax tnant/et(eni la gloire de Dien^
Et le firmament montre TonTrage de ses mains.
Et tenez, voici un argument auquel je ne songeais pas et que vous me foumisez vous-même. Vous dites que « pour exprimer l'idée d*expliquer, on se sert du hiphil de NâGaD. » Or, c'est précisément ce hiphil de NâGad qui est ici en parallèle avec le pihel de SâPhaR, qui a par conséquen*le même sens, et que j'ai traduit par montre. Pourquoi contestez-vous donc à l'un le sens que vous reconnaissez à l'autre (1)î — Dans plusieurs passages où ce verbe est employé d'une manière absolue, sans régime (conune dans les interpolations que je crois avoir découvertes), il parait signifier parler ou raisonner (Ps. lxxiii, 15; lxiv, 6; Es., XLin, 26). Tout cela est bien voisin d'expliquer.
Mais il est un texte plus remarquable encore et où ce verbe ne peut guère se rendre que par expliquer ou interpréter^ c'est Esdr., VII, 14 : « Copie de la lettre que le roi Artaxerxès donna à Esdras le sacrificateur, le scribe, scribe des paroles des commandements de l'Eternel et de ses lois auprès d'Israël. » Et au verset suivant, en araméen: c Scribe de la loi de Dieu descieux.i Le sens d'iNTERPRÈXE convient beaucoup mieux ici que celui de savant (2).
Et par le fait, qu'était-ce qu'un scribe ? Etait-ce celui qui copiait les livres sacrés ? Evidemment non ; ce n'était pas là du moins sa principale tâche ; mais c'était celui qui était chargé de
0) Gp. aussi Job, xu, 7^ 8.
(2) Je ne puis admettre l'opinion d'Ewald^ qui veut que S6PheR soit déri?6 de SéPMt, livre (Gr.,$ 164, 4).
ALTÉRATIONS DU TBXTB DBS PSAUMES 61
les expliquer (Cp. I Cor., i, 20). Les < corrections des scribes » dont parle laMasore prouvent qu*à une certaine époque les scribes se sont cru permis de coriger le texte, à plus forte raison d'y ajouter quelques notes comme celles que je suppose.
Enfin, n'est-ce pas une chose extraordinaire que ce verbe se retrouve dans quatre ou cinq passages obscurs (1), qui offrent les uns et les autres des difficultés plus ou moins grandes, mais dont quelques-unes au moins sont insolubles, tandis qu'ils s'expliquent très-bien si on les considère comme des gloses î Ce fait n'est-il pas de nature à faire réfléchir ?
J'ai fini : je crois avoir réduit vos objections et vos critiques à leur juste valeur. Vous auriez pu m'en adresser de bien plus sérieuses. Vous auriez pu m'objecter, par exemple, qu'au psaume XL, verset?, pour que ma conjecture fût fondée, il faudrait :i^ que l'annotateur eût écrit son oreille et non oreilles^ car on ne dit pas « il a incliné les oreilles, » mais « il a incliné son oreille » (2), et 2<* qu'il eût écrit l'alliance (avec l'ariicle) et non alliance (sans article), car on dit te livre de r alliance (3) et non le livre d'alliance. A cela j'aurais répondu, au risque de vous paraître accumuler conjectures sur conjectures et de discréditer encore davantage ma méthode à vos yeux (ce qui semble pourtant difiScile), qu'en effet il avait écrit ainsi; et je crois que la version des Septante en fournit la preuve. Quel texte ces traducteurs peuvent-ils bien avoir eu sous les yeux pour se croire autorisés à le rendre par <rw/xa Je xaTyjptfeci) pt (4)? Jusqu'ici nul n'a pu le dire. Mais la chose s'expliquera sans trop de difficulté si nous supposons que leur manuscrit portait, comme nous venons de le voir,
son oreiUe -« l'alliance -* à moi.
Pour donner un sens quelconque à ces trois mots, il fallait nécessairement considérer le second comme un verbe; sa forme.
(I) p8. xxii^ ^8, Lxxm, fin, lxxv, î, Uxxvii, 6 et peut-être ii, 7,. que je suis lente de considérer comme une glose se rapportant à i^ %, («) Ps. cxvi, t ; XXXI, 3 ; lxxi, % etc.
(3) Bi*, xxiT, 7 ; n Rois, xxiir> «, SU, etc.
(4) « Or ttt m'as formé tin eorpfl. » (Cp* Héhr., x, 5i)
6S REVUE THéOLOGIQUE
d'ailleurs, s'y prêtait aisément. Cela aurait voulu dire alors :
Ta al fait manger (4) son oreille à moi !
On comprend que ce sens, surtout après le vers précédent, qui exprime une pensée d'un spiritualisme si élevé, n'eût rien de séduisant pour les interprètes alexandrins. Ils cherchèrent donc quelque chose de mieux, on ne peut pas leur en savoir mauvais gré, et, grâce à la ressemblance du i et du Jl, ils imaginèrent de lire
h nna nui tk
qu'ils traduisirent, le premier mot, AZ, par $i, comme dans Job, III, 13; le second, GéVâH, par ow/xa, comme dans Job, xx, 25, (avec raison) et xxxiii, 17 (à tort), et comme le terme plus fréquent et presque identique H^IJI (pr. GeVilâH). Quant au troisième, BâRITâ; j'ai expliqué dans mon ouvrage qu'ils le considérèrent comme équivalent à BâRATâ, tu as créé.
Les scribes palestiniens lurent, eux aussi, comme ils purent ce texte étrange (8) et crurent probablement y trouver la pensée suivante : c Tu m'as creusé des oreilles, » afin que je puisse entendre ta voix, et eh particulier la vérité exprimée dans le vers précédent.
Hypothèses que tout cela! me direz-vous. Eh! sans doute ce sont des hypothèses ; que voulez- vous que ce soit, puisque les manuscrits de l' Ancien-Testament sont tous récents et appartiennent tous à la même famille? Me ferez-vous un crime de n'en avoir pas découvert un du temps de Jérémie ? Mais ces hypothèses expliquent certains faits inexplicables, ou du moins inexpliqués sans cela, et elles ont surtout l'inappréciable avantage de rejeter des auteurs sacrés sur leurs copistes ou sur leurs interprètes les non-sens et les inepties qu'on leur fait dire depuis plus de deux mille ans.
Au reste, que ceux qui trouvent ces altérations invraisemblables essayent de nous expliquer raisonnablement le texte reçu, ou s'ils n'y parviennent pas, comme cela est à craindre.
(\) U Sam., m, d5^ un, ^«
(%) Us prirent le H P<>ur un q dont la partie infèrieufe avait été etfacée par le tempd^ Quant aux oonfusions du 1 avec le ^ et du 3 avec le d, on sait qu'elles ne sont pas rares.
qu'ils découvrent des hypothèses plus simples, qu'ils proposent des modifications de texte moins hardies ; je serai le premier à les accepter, si elles me paraissent plus probables que les miennes. La critique ne devrait jamais être purement négative; mais, après avoir relevé Terreur, un critique sérieux et désireux de faire progresser la science, devrait toujours montrer la vérité, ou du moins ce qui lui paraît tel. On ne détruit bien que ce qu'on remplace.
Recevez, mon cher ami, quelles que puissent être nos divei^ gences exégétiques, l'assurance de ma sincère affection.
Ch. Beuston.
Orléans^ 6 janyier 1874.