RUE DE SEINE
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PRÉFACE
Je publie, avec des notes à L'appui, Les deux discours que j'ai prononcés à Lyon à l'occasion du 15e synode de l'union des Eglises évangéliques indépendantes. Grâce aux développements que je leur ai donnés dans La rédaction, ils embrassent dans son ensemble la question ecclésiastique telle qu'elle se pose aujourd'hui au sein du protestantisme français.
On y trouvera bien autre chose qu'une simple apologie du groupe d'Eglises auquel j'appartiens. Je me suis attaché aux idées et aux principes bien plus qu'aux situations, parce qu'à l'heure actuelle les principes eux-mêmes sont menacés. Il y a quelques années, comme je l'ai établi dans ces discours, les vrais principes en matière d'Eglise avaient pour eux l'opinion dominante dans la fraction évangélique du protestantisme français. J'en ai fourni, je crois, des preuves décisives. L'idée que l'Eglise en soi est une société de croyants, et l'Eglise visible une société de professants dont la condition normale est la pleine indépendance vis-à-vis du pouvoir civil, était généralement acceptée. M. le professeur Bois , dont
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l'influence devait être si grande au synode de 1872, n'était démenti par personne quand, dans la chaire de l'Ora- * toire, à Paris, il prononçait ces paroles énergiques : « L'Eglise se recrute aujourd'hui, comme à ses débuts, par les libres adhésions. Ce sont là les seuls principes vraiment libéraux et vraiment spiritualistes. » Il ajoutait que ces principes étaient « la réalisation la plus complète de V individualisme religieux, du protestantisme. » Nous sommes donc en droit de dire que l'individualisme véritable avait rallié à lui à cette époque toute l'élite évangélique et libérale du protestantisme français, même en dehors des Eglises libres. Il en était de même en Suisse. Ce résultat était considérable, car on pouvait espérer que ce qu'Adolphe Monod appelait si souvent l'Eglise de l'avenir arriverait peu à peu à se dégager de cadres imparfaits où l'on ne demeurait que par un attachement sincère pour les âmes, non encore préparées, croyait-on, à supporter le régime de la liberté complète.
Aujourd'hui, pour des raisons que j'ai essayé d'expliquer, un revirement notable s'est produit dans notre monde religieux. La chaire de l'Oratoire a entendu récemment, non sans surprise, des accents bien différents de ceux qu'elle avait entendus de la bouche de M. Bois. La vieille notion de l'Eglise multitudiniste et sacramentaire y a été développée avec autant de netteté que de talent^. La réaction ecclésiastique a eu dès lors son manifeste, et l'individualisme religieux, que l'éloquent professeur de Montauban assimilait au protestantisme, a été battu en brèche de divers côtés.
1. L'Éylise, discours prononcé le 3 juin 1S77 au temple de V Oratoire, par Eugène Bersier, pasteur auxiliaire de l'Eglise réformée de Paris.
PRÉFACE
On ne s'est pas contenté de rectifier et de compléter les idées ecclésiastiques de Vinet, acceptées ou pratiquées par une grande moitié du protestantisme dans le monde entier, on a organisé contre elles toute une campagne. Convaincu comme je le suis qu'elles seules peuvent sauver l'Eglise, à condition qu'on ne les dénature pas, comme on le fait constamment, j'ai cherché à établir, dans ces deux discours, d'abord que l'individualisme chrétien est la conséquence logique des principes de la Réforme, et ensuite qu'il a seul la solution suffisante de la crise du protestantisme français.
J'espère avoir traité ce grave et brûlant sujet sans me départir un seul instant du respect de toutes les consciences sincères, mais sans me croire obligé d'atténuer l'énergie de ma conviction. Oui, je crois que le protestantisme est perdu s'il s'écarte des voies du spiritualisme chrétien, inséparables du véritable individualisme. S'il veut trancher de la mater Ecclesia, de l'Eglise multitudiniste et sacramentaire, il sera toujours battu à plate couture par le catholicisme, qui seul s'entend à jouer cette partie, puisque c'est la logique de son principe. Se résigner au régime concordataire, ne plus tendre à l'affranchissement vis-à-vis du pouvoir civil, c'est vouloir éterniser ou l'anarchie doctrinale ou la pitoyable stratégie de la politique ecclésiastique.
Je sais qu'il est bon nombre d'esprits à la fois chrétiens et libéraux dans l'Eglise officielle qui pensent comme moi. Il faut qu'ils se prononcent et qu'ils disent s'il leur convient de faire pénitence à la suite des hommes éminents qui se croient obligés de répudier leur libéralisme passé.
TRÉFACE.
Nous les supplions de ne pas détourner leurs yeux du grand but à atteindre, qui est demeuré le même que dans leurs jeunes années. L'enthousiasme qui les animait alors, ne les trompait pas. C'est leur jeunesse qui avait raison contre une expérience'attristée et découragée parce qu'elle est incomplète.
C'est ce que nous éprouvons plus vivement que jamais pour nous-même. Nous n'avons aucune illusion sur les difficultés du temps; nous savons ce que c'est que de ramer contre le courant, et que de voir momentanément décriées ou dédaignées les causes auxquelles on a donné son cœur dans les années vaillantes de long espoir. Et pourtant ces causes nous sont plus chères et plus sacrées que jamais. Nous n'en verrons probablement pas le triomphe, mais nous y croyons fermement.
E. de Pressensé.
Paris, co novembre 1877.
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PREMIER DISCOURS
l'individualisme chrétien et la. réformation1.
Je me lèverai et m'en irai vers mon Père.
Luc, xv, 18.
Appelé bien malgré moi à remplacer, pour ce discours d'inauguration du 15e Synode de l'union des Eglises évangéliques de France, mon cher collègue et ami M. Roger Hollard, atteint par un grand deuil dans ses plus chères affections, je désire d'emblée m'élever à la hauteur des principes, laissant de côté toutes les questions de personnes qui pourraient nous troubler. Ce n'est pas certes que nous soyons indifférent aux pénibles séparations qui ont amoindri notre petite phalange, ni que nous puis-
i. Ce discours a été prononcé en substance dans l'Eglise évangélique de Lyon, le 24 octobre 1877, jour de l'ouverture du 15e synode de l'union des Eglises évangéliques de France.
sions oublier que ceux qui nous ont quittés avaient particulièrement honoré nos Eglises. Ils emportent notre affection et notre estime; nous savons bien qu'en se rattachant à l'Eglise officielle, ils ont obéi à des motifs de conscience que nul n'a le droit de juger ou de critiquer. Pas une parole amère ne sortira de notre bouche. Seulement, il nous sera bienpermisde protester avec quelque énergie contre les sombres prophéties qui ont annoncé bruyamment la mort de nos Eglises parce que quelques personnalités éminentes les avaient abandonnées et reniées avec éclat. Que sont les personnes en face des idées? Elles ne valent que par les idées, quand il s'agit de la lutte des principes. Si quelque idée nouvelle, si quelque conception ecclésiastique supérieure à ce que nous avons connu jusqu'ici avait surgi, nous serions inquiets ou ébranlés. Mais de grâce, où a-t-elle surgi cette idée, cette conception nouvelle ? Nous avons vu reparaître la vieille notion de l'Eglise-école qui n'avait pu trouver un seul défenseur au synode de 1872. Or si les revenants sont peu à craindre, c'est surtout dans le monde des idées. Après cela, nous ne nions pas que les défections que nous déplorons n'aient une certaine gravité comme symptôme des lassitudes de l'heure présente. Il souffle sur l'Eglise comme sur le monde un vent de réaction qui ramène la jeunesse elle-même vers les ornières du passé. Au point de vue théologique comme au point de vue
PREMIER DISCOURS
ecclésiastique, le protestantisme français a subi un temps d'arrêt. Il est' incontestable qu'il y a dix ans sa fraction évangélique était pénétrée d'un vrai et sage libéralisme. Yinet était son père de l'Eglise, et les principes que nous représentons acquéraient tous les jours une plus grande influence. Le synode de 1872, comme je l'établirai plus tard, lésa très-positivement consacrés dans ce qu'ils ont d'essentiel, ou du moins les a présentés comme le but à atteindre. Aujourd'hui on ne peut contester qu'il ne se fasse une tentative très-énergique d'engager notre protestantisme français dans une voie très-différente et selon nous fâcheusement rétrograde. Voilà le péril que je voudrais signaler en toute sincérité.
Je désire rappeler d'abord que les principes qu'on essaye de discréditer -sont le développement logique delà Réformation prise non dans sesinconséquencesf mais dans son idée mère et centrale. Ce sera l'objet de ce discours, et comme nos Eglises ne se sont pas contentées de proclamer ces principes, mais les ont encore pratiqués dans la faiblesse et la pauvreté, c'est-à-dire dans ces conditions de la fidélité obscure qui sont le gage certain de la sincérité, je ne m'éloignerai pas du but principal de ce discours d'inauguration en traitant ce grave sujet. Je désire ensuite, dans un second discours qui sera le complément nécessaire du premier, me transporter ia médias res, au sein même de la crise actuelle de notre protestantisme, et établir qu'elle ne peut avoir
d'issue que par un franc retour aux principes qui étaient de plus en plus adoptés, il y a quelques années, par ses diverses fractions. Vous le voyez, je ne me renfermerai pas dans le cadre de notre organisation ecclésiastique. Je m'attacherai à la pensée qui l'inspire ; elle est plus grande que nous, elle dépasse de beaucoup ce cadre et elle est appelée à devenir le levain pour faire lever toute la pâte. Nous ne pouvons pas nous séparer de la grande famille réformée ; son héroïque passé nous appartient comme à ses autres branches ; nous l'aimons de l'amour le plus profond. Nous prenons part à ses douleurs, à ses luttes, et notre ardent désir est de contribuer à y faire prédominer par la seule influence de la vérité la tendance à laquelle, selon nous, l'avenir appartient et qui est très-spécialement notre raison d'être.
Cette tendance, on lui a donné un nom qu'elle n'avait point demandé, elle l'avait même décliné par son organe le plus illustre *, — mais enfin, puisqu'on lui en fait un nom de guerre, elle l'accepte. Les soldats du Taciturne en avaient bien accepté un autre qui était décidément infamant, et ils en ont fait le mot d'ordre de leur lutte héroïque pour la liberté de conscience. Est-ce que le nom de protestantisme n'est pas lui-même tout à fait incomplet, et n'est-ce pas la même nécessité de la lutte qui l'a fait accepter par nos pères? Nous ne rougirons