NOUVELLE ÉCOLE FÉDÉRALISTE
Nous ne sommes encore, en France, quun petit nombre à défendre le principe fédératif dans son application complète, tant à l'intérieur qu'à Textérieur. Mais au milieu du tumulte des opinions en désarroi, nous avons au moins cet avantage de savoir où nous tendons^ et d'avoir, à l'avance, un programme réalisable à l'heure de l'arrivée au but.
Les partis, ayantpour drapeau une liberté mal définie, ont toujours été pris au dépourvu le lendemain du succès; et le jour de la victoire devenait pour eux le jour des embarras : toujours à défaut de principes fixes, ils ont dû se résigner à être, comme le Machabée, ensevelis dans leur triomphe.
Le fédéralisme, qui est aussi la liberté, mais la liberté bien formulée, avec un contre-poids suffisant d'autorité, le fédéralisme prétend triompher à son tour; mais il prétend en même temps savoir user de la victoire et en assurer la durée.
En effet, pour toute question, ses solutions sont prêtés ; le fédéralisme répond à tout parce qu'il simplifie tout;
et il simplifie tout, parce qu'il n'admet pas la politique de fantaisie.
Voici que se présente une question grosse d'embarras pour tous les cabinets. Comment y entrer? Comment en sortir? Comment faire en Pologne? Comment ne pas faire? Comment parler à l'Europe? Comment ne pas lui parler? Le publiciste sentimental veut que l'on se mette en guerre, parce que la Pologne souffre : on lui répond que ce n'est pas une raison pour faire soufifrir les autres. Le publiciste prudent demande qu'on ne se mêle pas des affaires d'autrui : on lui répond que souvent les affaires d'autrui sont les nôtres. Le diplomate qui ne connaît que la géographie des traités, circonscrit la Pologne dans un petit coin de la Vistule ; l'historien la porte de la Baltique à la mer Noire. Puis viennent les déclamations sur l'héroïsme, le sacrifice, les douleurs d'un grand peuple, auxquelles on oppose les désordres, les déchirements, les fautes du dix-huitième siècle, comme si les autres pays dans ce siècle avaient été des modèles de vertu.
Dans tous les esprits, confusions, déceptions, tiraillements, incertitudes.
Puis viennent les protocoles des grands de la terre, qui prétendent régenter les tempêtes, et ne savent pas même formuler clairement une question politique.
Au milieu de ce conflit d'expédients et d'incohérences, le fédéraliste se demande quels rapports se rencontrent entre son principe et la question dite polonaise. Or, la science lui dit que pour faire une Europe fédéra tive, forte, compacte, unie de sentiments, de mœurs et de connaissances intellectuelles, il faut en bien déterminer les limites géographiques, non d'une manière conven-
tîeiiMite (m arbitraire, mais en se conformant aux indications de la natiffe : la science lui dit qu'on ne doit admettre dans la fédératioa q«e des peuples de. même éducation historique, de même ciYÎIisation, ayant les mêmes aptitudes et les mêmes besoins, les mêmes intérêts dans Tordre matériel et dans Tordre moral.
Partant de ce principe, la géographie démontre que les limite» de l'Europe fédérative se rencontrent au bassin du Dnieper; Tethnographie démontre que les peuples slaves qui occupent ces dernières régions font partie de la grande famille indo-européenne, élément constitutif de la fédération : Tethnographie démontre encore que les Moscovites ne sont pas Slaves, et qu'ils appartiennent au monde asiatique, tant par leur origine que par les caractères particuliers de leur civilisation. Enfin, la science historique démontre que la fédération ainsi conçue est pour nous une tradition nationale. Car, Henri IV, lorsqu'il préparait le projet d'une fédération européenne, en avait fixé les limites au bassin du Dnieper, et en excluait expressément les Moscovites, comme appartenant à TAsie.
Considérée de ce point de vue, la question qui nous occupe ne laisse plus de place aux incertitudes et aux indécisions.
L'indépendance de la Pologne, jusqu'au Dnieper, est le complément nécessaire de la fédération européenne.
L'affranchissement de la Finlande, des provinces baltiques et de la Bessarabie en est l'accompagnement
obligé.
Le principe fédératif doit être le nouveau droit international de l'Europe.
Ttii
Pour le triomphe et Tinauguration de ce droit, tout sacrifice est léger.
Peut-être trouvera4-on que dans une actualité politique aussi brûlante, il y a ^ci une certaine surchai^e d'éléments scientifiques. Mais pour ceux qui penseraient que le principe fédératif ne se justifie pas assez de luimème,il y a besoin encore de l'éclairer des vérités de la science et de l'histoire. Le fédéralisme ne redoute aucune épreuve, et il appelle volontiers la discussion sur tous les terrains du domaine intellectuel et politique. Le présent écrit, d'ailleurs, n'est que la suite et le complément d'étiMles fédératives applicables à la France (1).
Répéter les mêmes théories dans une question internationale, c'est fortifier ce qu'il y a de vrai dans le principe fédératif, par ce qu'il y a en lui de complet. Un des grands caractères de la vérité est de se prêter à la fois aux généralités comme aux détails.