‹ La Question européene improprement appelée polonaise: Réponse aux objectionChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA FORHULK DE M. EMILE DE 6IRARDIN.

Tout lecteur ayant suivi avec attention les considérations historiques et scientifiques qui précèdent pourra facilement apprécier la valeur de la formule de M. E. de Girardin : « La Pologne libre dans la Russie libre. »

En général, il est assez facile de se tromper soimême , et de tromper le public avec des rapprochements de mots prenant une physionomie d'axiome et visant à la concision pour simuler la profondeur. Nous avions déjà eu « l'Eglise libre dans l'Etat libre. » Vain cliquetis de mots qui ne signifiait rien, ou qui signifiait simplement la liberté des cultes. C'était une vieille idée rajustée à neuf. Le raccommodage , cependant , eut un certain succès , mais finit bientôt par s'user et provoquer le rire des hommes sérieux. Comment donc M. de Girardin a-t-il ramassé une malencontreuse formule pour en faire une application réchauffée? Ce n'est pas là le défaut habituel de l'audacieux publiciste ; car un de ses mérites est de ne rien dire comme un autre.

Il est bon de noter que M. de Girardin était d'a-

bord pour la séparation Je la Pologne et de la Russie, Comment est-il arrivé à l'idée opposée : Absorption (le la Pologne flans la liasf^ie, Vune et Vautre également libres ? C'est lui qui va nous répondre : « J'y suis arrivé par la discussion, l'examen et l'étude. » Ce qui ferait supposer que, pour Topiuion première, il n'y avait eu ni discussion, ni examen, ni étude. M. de Girardin nous permettra de ne pas accepter un aussi modeste aveu d'étourderie.

Une autre raison, d'ailleurs, paraît l'avoir déterminé ; c'est la faiblesse des arguments de M. le vicomte de La Guéronnière en faveur de l'autonomie de la Pologne : « Certes, dit-il, s'il en eût existé de » meilleurs, doué de la rare habileté d'écrivain quïl » possède, M. de La Guéronnière les eut trouvés. » Puisqu'il ne les a pas trouvés, y'en ai conclu qu^ils » n'existaient pas. »

C'est là, ce nous semble, manquer un peu de charité. Que M. de La Guéronnière ait été faible, c'est un accident auquel nous sommes tous sujets. Mais ce n'est pas une raison pour l'accabler aussi durement sous l'ironie d'un éloge hyperbolique. Qu'on se représente le monde à court d'arguments, parce que M. de La Guéronnière n'en a pas trouvé!

Mais passons aux choses sérieuses.

Qu'entend M. de Girardin par Pologne libre ?

Pour qu'un homme ou un peuple soit libre, il faut, avant tout, qu'il se sente libre. Vous aurez beau lui offrir une chose que vous appelez liberté, s'il

appelle cette chose d'un tout autre nom, il n'a que faire de votre grammaire politique. Or, pour la Pologne, la liberté est, avant tout, l'expulsion du Moscovite, la séparation complète, radicale, définitive ; et la Pologne a bien le droit de donner son avis. Il est commode de reprocher aux Polonais d'être implacables et de mauvaise composition. Quand on leur offre une chose dont ils ne veulent pas, en vain on leur dira que c'est la liberté ; ils se sentiront beaucoup plus libres en la rejetant qu'en l'acceptant.

Cherchons maintenant ce que peut signifier une Russie libre. En d'autres termes, que veut dire pour un Moscovite le mot liberté? Pour que deux hommes puissent se comprendre, il faut qu'il y ait entre eux non-seulement une communauté de mots, mais encore une communauté de pensée ; car si le même mot est interprété par chacun d'une manière différente, tout devient malentendu et confusion.

Si donc vous parlez de liberté au Moscovite, il accueillera le mot avec le même empressement que vous, mais il y attachera un tout autre sens. Chez une population oîi il n'y a ni attachement au sol, ni sentiment de propriété individuelle, ni respect du droit d'autrui, c'est l'autocratie qui est l'élément social protecteur et conservateur ; l'autocratie est considérée par le Moscovite comme sa seule garantie. Et c'est là une tradition ancienne. Au seizième siècle, des ambassadeurs polonais envoyés à Moscou ayant été passer la soirée chez des boyards moscovites,

s'étonnaient devant leurs hôtes de Tétat de dépendance où ils étaient tenus par le tzar, ainsi que du peu de souci qu'ils montraient pour la liberté. « Ce que vous appelez liberté, leur répondirent les boyards, peut être une bonne chose chez vous; mais, chez nous, ce serait le désordre et la violence ; l'autocratie nous unit, nous sauvegarde et assure entre tous l'égalité. » Le même sentiment domine aujourd'hui dans la population moscovite ; et toute diminution de l'autocratie lui semblerait pour elle-même une diminution de liberté. Que signifie donc avec de tels éléments notre langage occidental.

Faisons en l'application à une autre fraction de Moscovites, fraction, du reste, assez importante ; car on la porte à une dizaine de millions. Nous voulons parler des raskolniks (1). Dites à ces sectaires que vous leur apportez la liberté. Savez-vous ce qu'ils entendront par là ? Ce sera le droit de faire le signe delà croix avec deux doigts. Ace compte, ils seront heureux. Mais dites-leur que la liberté c'est le droit de voter, le droit d'écrire, enfin tout le cortège des droits constitutionnels, ils croiront que vous vous moquez d'eux. Que leur importent ces choses périssables? II s'agit, pour eux, du salut éternel qui est attaché à deux doigts de la main.

Une autre secte moscovite, celle des Siméonowtzi,

(d) Il y a en Moscovie près de deux cents secles différentes. C'est encore là un caractère touranien.

voit la liberté dans le droit de tuer un enfant nouveau-né (1).

Pour les Skoptzi, c'est le droit de mutilation pour empêcher la reproduction des malheureux humains.

Chacun interprète la liberté selon son éducation, selon son naturel, et chez les Touraniens surtout, il faut renoncer à notre dictionnaire politique.

Pour les Turcs, la liberté consiste à être maître dans sa maison et dans son harem.

Pour FAlbanais, la liberté c'est le droit au pillage.

En 1808, un ambassadeur persan vint à Paris avec une suite de quelques domestiques, esclaves chez lui. Un de ces derniers aytfnt commis une maladresse en servant à table, le Persan donna ordre de lui couper la tête.

M. Jaubert, premier drogman, courut aussitôt chez l'empereur l'avertir de ce qui se préparait. Napoléon, indigné, répondit à M. Jaubert : « Allez dire à M. l'ambassadeur que s'il exécute sa menace, j'envoie chez lui douze grenadiers, et je le fais fusiller dans sa cour. » On peut se figurer la stupéfaction du

(i) Les Siméonowtzi forment une secte obéissant à un patriarche considéré comme le successeur de Saiot-Siméon. Quand le patriarche meurt, les principaux vieillards qn'i aspirent à sa succession se réunissent en cercle dans une chambre. Un enfanl nouveau-né est apporté dans les bras de l'un d'entre eux, puis il est jeté à la volée successivement dans les bra's de chacun, jusqnf^à ce que mort s'en suive. Celui dans les bras duquel il expire est proclamé patriarche et se revêt immédiatement des insignes de sa dignité.

personaage. « Eh quoi! s'écria-t-il, vous appelez la France un pays de liberté, et vous enchaînez mes droits ! »

C'est ainsi que les mots changent de sens, selon la bouche qui les prononce.

Tout droit nouveau demande, pour Tapplication, une préparation locale ; et la meilleure des institutions ne saurait être profitable, si, avant d'être mise en jeu, elle n'a sa racine dans les esprits appelés à en profiter. Ainsi , Ton a voulu brusquement en France faire eSsai du régime britannique. Combien de fois déjà a-t-il fallu y introduire des modifications. Et cependant le Français et l'Anglais, issus de la même race, ne sont séparés que par des nuances. Mais ces nuances ont suffi pour que longtemps les deux peuples aient compris la liberté d'une manière différente.

Avant donc que d'être autorisé à parler d'une Pologne libre dans une Russie libre, il faudrait faire que le mot liberté eût le même sens pour le Polonais et le Moscovite. Or, il en est tout autrement. Prenons pour exemple le seul fait de l'émancipation des paysans dans l'un et l'autre pays : ce fait conduit à des idées et à des conséquences sociales entièrement différentes en deçà et au-delà du Dnieper. Pour le Polonais agricole et sédentaire, l'émancipation sera un attachenjent plus prononcé au sol devenu sa propriété ; pour le Moscovite nomade, l'émancipation sera le détachement du sol qui n'enchaîne plus ses

pas; pour le I^olonais, ce sera le droit de jouirseul du fruit de son travail ; pour le Moscovite, le droit de fuir un travail antipathique, et de chercher aventure dans toute région.

On peut être assuré que d'immenses déceptions attendent TOccident sur les résultats politiques de ce fameux affranchissement, qui pourrait bien n'être, en fin de compte , qu'un acheminement vers une conscription générale constamment en disponibilité. L'idée, d'ailleurs, d'une grande marche d'invasion reste toujours traditionnelle chez le paysan moscovite. Plus d'une fois, à la traversée d'un village, le tzar a entendu les paysans lui dire : « Où notre père veut-il nous mener? Nous sommes prêts à le suivre. »

Cessons donc d'appliquer aux pays d'une autre langue les mots de notre vocabulaire politique. On a été jusqu'à parler d'introduire en Moscovie les institutions constitutionnelles. C'est comme si l'on offrait de transporter à Moscou le climat de Nice.

Écartons par conséquent cette idée de liberté commune renfermée dans la formule de M. de Girardin, et qui ne saurait exister là où il n'y a pas la moindre communauté de pensée : ne nous attachons qu'à l'idée d'union qui s'y trouve aussi contenu. Sur ce point, M. de Girardin n'est que l'écho des docteurs panslavistes qui prêchaient la conciliation au nom d'une fraternité d'origine. Le plus fameux d'entre eux, M. Pogodine, y a épuisé son éloquence. Le marquis Wielopolski y a perdu sa nationalité.

Si, d'ailleurs, dans les examens el les études qui ont motivé chez M. deGirardin un changement d'opinion, il avait consulté tous les faits historiques, il aurait vu que la fusion proposée par lui a été essayée sans succès et dans des conditions beaucoup plus faciles que celles d'aujourd'hui, et que trois siècles d'opiniâtres essais n'ont jamais pu associer deux races contraires.

Pendant plus de trois siècles, en effet, les Ruriko* vitches ont tenu sous une même dépendance les Finnois de la Klasma et les Slaves du Dnieper, et le but constant de leurs efforts a été de créer entre les deux régions une unité politique. Jamais ils n'y ont pu réussir, ni par la persuasion, ni par la violence, ni par la loi, ni par le glaive. Et encore les Burikovitches faisaient leurs essais sur des peuples qui n'avaient pour appui ni possession d'État, ni traditions politiques.

Et aujourd'hui on propose de renouveler les mêmes tentatives, aux mêmes lieux, sur les mêmes populations slaves ayant leur passé historique, leurs traditions nationales et tous les récits de combats et de colères qui ont grandi pendant des siècles l'abîme de séparation marqué par la nature I Belle proposition à soumettre à un congrès !

Trop longtemps l'Europe s'est laissée tromper par le prétendu slavisme des Moscovites ; trop longtemps des Polonais même, nous l'avons dit, ont été dupes des académiciens de Saint-Pétersbourg. Aujourd'hui

que la luniière s'est faite sut cette question ; aujourd'hui que la science a démontré ce que Sully avait pressenti, et que les Moscovites sont définitivement classés dans la famille touranienne avec leurs frères tatars, turcs et chinois, le panslavisme ne peut plus servir d'instrument à Saint-Pétersbourg ; il ne doit pas davantage servir d'argument aux publicistes qui cherchent consciencieusement une union impossible.

M. Viquesnel, dont nous avons déjà rappelé les remarquables travaux, et qui demeurant soigneusement étranger aux questions politiques, se contente d'interroger les décisions de la science, a écrit ces mots :

« En résumé, les besoins de civilisation propres à chaque race humaine opposent à la fusion des Moscovites et des Slaves un obstacle aussi insurmontable qu'à celle des Arabes et des Français en Algérie (1). »

Et pourtant les Arabes sont plus rapprochés des Français que les Moscovites des Slaves.

M. de Girardin reconnaît qu'aujourd'hui toute diplomatie est impuissante : en cela il a raison ; mais nous craignons bien que sa Pologne libre dans la Russie libre ne soit que l'équivalent d'une formule diplomatique.

(i) Ut supra^ p. 57^.

Souvent, à bon droit, M. deGirardin s'est insurgé contre V inanité des mots. Ne tombe-t-il pas aujourd'hui dans le péché qu'il reproche aux autres?

Pourquoi intituler sa brochure : Apaisement de la Pologne ? Étouffement eût été un mot plus juste : ce serait, d'ailleurs, chose plus possible que la fusion.

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