LE MONUMENT DE NOWGOROD
II faut suivre partout les duplicités moscovites. Parmi les plus marquantes est la célébration à Nowgorod, le 20 septembre 186S, delà fondation millénaire de l'empire russe. Il y a longtemps que le cabinet moscovite cherche à faire illusion aux personnes étrangères à toute notion historique. Aujourd'hui, il prend ses lettres de noblesse et prétend les faire remonter à dix siècles bien comptés. Ainsi, cet empire dont on ne parlait même pas il y a deux cent vingt ans au congrès de Westphalie, a rassemblé ses papiers de famille pour démontrer qu'il est né presque en même temps que l'empire d'Allemagne et qu'il compte parmi ses plus minces cadets toutes les royautés secondaires et les principautés multiples de la Confédération germanique. La France elle-même, qui ne date réellement que de Hugues Capet, serait de deux siècles plus jeune. Quant à l'Espagne, dégagée bien plus tard de la domination arabe, elle ne pourrait songer à une question de préséance. Enfin, l'Angleterre aussi doit baisser pavillon ; car son histoire ne commence qu'avec Guillaume le Conqué-
rant. Donc, la Moscovie se présente comme notre aînée à tous.
Nous avons déjà vu ce qu'il faut penser de sa filiation avec Rurik ; nous avons constaté qu'entre les tribus normandes de 864 (1) et la Moscovie, il n'y a pas plus de rapports qu'entre les Kymris et la France, les Pietés et l'Angleterre, les Carthaginois et l'Espagne. Peu importe l'histoire, le monument de Nowgorod devait parler plus haut, et le tzar avait décidé de répéter à son peuple les paroles napoléoniennes : « Du haut de ce monument, dix siècles te contemplent! »
Il devient monotone de relever tous les mensonges diplomatiques du cabinet de Saint-Pétersbourg. Mais sa persévérance à tromper commande une égale patience à réfuter. Or, il n'y a que 2192 ans, et non pas 1 ,000, que Nov^gorod appartient à l'empire moscovite.
Nous avons vu qu'après l'affaiblissement des Rurikovitches du Dnieper, Nowgorod était devenu une république florissante, faisant partie de la Hanse, et célèbre par l'étendue et la prospérité de son commerce. Elle excita la convoitise des tzars de Moscou. Plusieurs expéditions avaient déjà été tentées contre la grande cité, lorsqu'Ivan IV, dit le Cruel, se présenta devant ses murs le 6 janvier 1570. Le peuple nowgorodien, déjà affaibli par les invasions anté-
(I) Véritable date de la prise de Nowgorod par Rurik.
rieures, ne put opposer qu'une courte résistance. Ivan fît son entrée dans la ville le 8 janvier.
Le récit des cruautés qu*il y commifforine un des plus sanglants épisodes d'une histoire féconde en crimes. Chaque jour, après sa prise de possession, il se faisait amener 500 à 1,000 notables, les condamnait à mort, et les faisait immédiatement exécuter par ses soldats.
Cette boucherie dura jusqu'au 12 février, et, dans cet intervalle, plus de 60,000 habitants furent égorgés. Ce qui causa ces sanglantes saturnales, c'est qu'Ivan soupçonnait les habitants de Nowgorod de vouloir se réunir à la Pologne.
A partir de cette époque, Nowgorod la Grande tomba pour ne plus se relever ; le jour de son incorporation à l'empire moscovite fut le jour de sa ruine. Et, par une amère dérision, c'est dans cette ville, mise à sac en 1570, que s'est célébré Tanniversaire millénaire de la fondation de l'empire.
Le monument destiné à ce fameux jubilé, qui déjà par lui-même n'était qu'un mensonge, semblait encore braver la vérité dans tous ses détails allégoriques.
C'était, à vrai dire, une œuvre de poids, immense cloche de bronze, faite en souvenir de la grosse cloche de Nowgorod, prise dans le sac de la ville par Ivan, et transportée à Moscou. Un morceau d'art, commandé par ukase impérial, doit nécessairement manquer d'inspiration. Ainsi en est-il de ce produit
volumineux. Son seul mérite est de peser 150,000 livres et de mesurer 50 pieds de hauteur.
Quant aux allégories, elles sont dignes d'être racontées.
Au sommet de la cloohe s'élève la statue de la Foi, appuyée sur la Croix ; sur les parois figurent Rurik et Vladimir, Pierre et Paul, Nicolas et Alexandre, tous coulés en bronze, et d'autres personnages occupant les premiers rangs dans l'histoire.
La cloche est supportée sur un piédestal de 70 pieds de diamètre, où sont représentées les différentes célébrités moscovites suivant l'ordre de dates. Ivan le Cruel commence la série, qui se termine par Nachimoff de Sébastopol. Il est vrai que, pour rester fidèle aux prétentions traditionnelles qui motivent la fête millénaire, on y a introduit des personnages complètement étrangers à l'histoire moscovite. Ainsi, l'on y rencontre Daniel, duc de Halitch, qui luttait contre les Mongols, au treizième siècle, alors que toute la Russie orientale ou Moscovie subissait leur joug ; et c'est au nom de ce personnage que la Russie moderne fait valoir ses droits sur une province qui s'est unie volontairement à la Pologne dans le cours du quatorzième siècle. Ajoutons que cette même province a vu naître Sobieski et Kosciusko, qu'il faudrait désormais compter parmi les Moscovites. Puis viennent des guerriers lithuaniens qui , pour avoir conquis une portion de la Russie occidentale aux jours de la domination tatare, ont, à ce qu'il paraît, donné à
la Moscovie le droit de posséder toute la Lithuanie. En première ligne, parmi eux, on voit Guédémine, qui, assurément, s'il se levait de la tombe, sera'l fort étonné de se trouver transformé en Russe-Moscovite. Et pourquoi pas Batu-Kan et Tamerlan ? Leurs possessions en Moscovie et ailleurs appartiennent aussi à la Russie millénaire; enfin, Prométhw peut également être revendiqué comme Moscovite, à cause de ses douloureux rapports avec le Caucase, qui est aujourd'hui autant moscovite et au même titre que la Lithi^anie.
Cette fameuse fêle de Nowgorod n'a donc été qu'une solennelle comédie, bien moins faite pour satisfaire l'orgueil national que pour aveugler l'Europe. Car le but principal de toutes les mystifications imaginées à Saint-Pétersbourg est, comme on lé dit vulgairement , de jeter de la poudre aux yeux et d'égarer par de vaines apparences les publicistes de rOccident. Il y a longtemps que ces tours réussis • sent : Voltaire et les encyclopédistes y ont été pris, et l'opinion publique s'est égarée à leur suite.
Quel rapport peut-il y avoir entre la Moscovie et la Nowgorod de Rurik et la Nowgorod grande république du moyen-âge, quand, dans tout l'intervalle qui sépare l'établissement des Rurikovitches sur la Klasma du sac de la ville par Ivan IV, il n'y a que luttes acharnées, guerres permanentes entre les Slaves et les Moscovites. Négligeons même, si l'on veut, les questions d'origines ; ne consultons que les faits his-
toriques; tous démontrent la différence des deux races, même avant Tinvasion des Mongols. Ceci est important à constater ; car les Moscovites, voulant se faire passer pour Slaves, prétendent attribuer aux influences de la domination tatare les diversités de goûts, de mœurs et d'aptitude, tandis que la nature mongole était déjà en eux bien avant l'invasion.
Pour démontrer la diversité des races par les faits historiques, il est inutile d'entrer dans les détails; les faits généraux suffisent. Or, ils se résument : i ° dans la forme du gouvernement ; 2° dans les tendances conquérantes des Moscovites, fédératives des Slaves ; 3"* dans les tendances religieuses.
Fofme du gouvernement. — L'autocratie est selon l'esprit des Moscovites ; jamais elle n'avait pu s'affermir dans les provinces polonaises appelées Russies, à Nowgorod, à Kiew, en Gallicie, malgré les tendances personnelles des princes. Mais aussitôt l'arrivée d'André Bogolubski sur la Klasma, son autorité devient illimitée. C'est la population elle-même qui l'y provoque, et tous ses successeurs n'ont qu'à se laisser faire. L'obéissance s'offre d'elle-même et fait l'autorité sans limites. Chez les Slaves, l'esprit de liberté se maintient dans les diètes, dans les conditions faites aux rois, dans la fière individualité des seigneurs guerriers.
Tendances conquérantes d'un côté, fédératives de Vautre. — Dès que la Souzdalie se forme en État, les populatioas finnoises veulent agrandir leurs domai-
nés, et à peine André Bogolubski a-t-il le tenops de s'établir, que ses nouveaux sujets l'entraînent au dehors. Ce sont eux, selon les chroniques, qui le poussent contre Kiew et Nowgorod, et la manière même de faire la guerre révèle aux Occidentaux une race qui ne leur appartient pas. Les villes du Dnieper avaient vu plus d'une fois les princes se battre et se déposséder noutuellement , sans avoir elles-mêmes beaucoup à en souffrir ; les populations non combattantes étaient épargnées. André, avec ses hordes, donne un tout autre spectacle, et le sac de Kiew est une sanglante leçon d'ethnographie.
Chez les Slaves, avec le combat cesse l'effusion de sang ; les agglomérations se font par le consentement des populations, et tout grand État repose sur le principe fédératif ; c'est ainsi que se forment la Gallicie et la Lithuanie ; c'est ainsi que ces deux États se réunissent successivement aux Slaves de la Vistule, pour établir d'une manière définitive une grande Pologne.
Tendances religieuses. — Le christianisme, en établissant le droit personnel, consacrait en même temps le respect du droit d'autrui. Or, ce dernier principe était tellement étranger aux traditions des Finnois de la Souzdalie, qu'ils luttèrent opiniâtrement contre les premiers Rurikovitches pour défendre leurs religions, soit païenne, soit musulmane ou juive. Dans les gouvernements rapprochés de la Russie Blanche et de la Petite Russie, l'esprit de résistance finit par être en
partie dompté ; mais les Moscovites de la partie orientale du gouvernement de Vladimir, les Mouroiuiens, ne furent contraints au christianisme que dans Tannée 1223, c'est-à-dire une seule année avant l'invasion des Mongols. Voilà comment s'explique ce fait, qu'au commencement du treizième siècle on trouve jusqu'à treize évêchés chez les Slaves du Dnieper, du Dniester et de Nowgorod, tandis qu'il n'y en a qu'un seul dans la Moscovie, à Rostow.
Enfin, la différence radicale qui sépare les Slaves des Moscovites, c'est la sympathie des premiers et la haine des seconds pour la civilisation latine.
Voilà suffisamment de preuves pour démontrer que , ujême avant l'invasion des Mongols, il n y avait entre les Ruthènes et les Moscovites ni unité morale, ni unité politique.
Une autre observation importante à faire, c'est qu'à l'époque de l'invasion des Mongols, la majorité des Moscovites actuels ne faisait pas partie des États rurikovitches. La rivière Oka formait la frontière de leurs possessions. Au nord, sur la Kama, étaient les Touraniens Bulgares, célèbres en Orient, et qui disputaient aux Nowgorodiens la possession du gouvernement de Vologda et d'Archangel ; puis, les Polovtz, mêlés aux Khazars, aux Mechtchères, aux Mordouins et aux Bourtas ; enfin, les Permiens, qui avant l'invasion des Mongols n'étaient pas nomades, mais agriculteurs et coumierçants.
C'est en se mêlant avec ces peuples que les Mon-
gols forment les khanals de Sibérie , de Kasan , d'Astrakhan et de Noghaï. Mais tous ces khanats sont indépendants des princes souzdaliens. Ce n'est que dans la seconde moitié du seizième siècle qu'ils commencent à être conquis par les Moscovites.
Ainsi donc, non-seulement l'histoire des Moscovites ne saurait avoir pour point de départ les Scandinaves de Nowgorod et du Dnieper, mais encore on ne peut prendre pour origine même le grand-duché de Souzdalie. Il faut commencer l'histoire moscovite par celle des Touraniens Bulgares de la Kama, des Mordouins, des Bourtas, des Mechtchères, desTchérémisses et autres Touraniens de la Moscovie au-delà de rOka et sur la Kama. Voilà la véritable origine de ce qu'on appelle en langue officielle l'empire russe (1).
Or, ce sont tous ces États, n'ayant rien de commun avec les Rurikovitches, et formant aujourd'hui la plus grande partie de l'empire moscovite, que Ton veut rattacher aux souvenirs de Nowgorod. Qu'on efface donc, en même temps, tous les enseignements de l'histoire, toutes les notions de droit. Peut-être alors pourra-t-on donner au monument de Nowgorod un caractère de vérité. Jusque-là, ce n'est dans l'histoire moscovite qu'un mensonge de plus.
(1) Voir chap. X,