CHAPITRE Vn
FROGRAIIIIE DE LA GUEBRE, MOYENS d'eXÉGUTION .
Dans une lettre confidentielle de M. Pogodine, en date du 3 janvier 1856, le fougueux professeur politique d'Alexandre II cterche avec inquiétude à pénétrer les intentions des puissances alliées, à la suite des succès de la Crimée. Or, ses connaissances et ses craintes se réunissant pour lui révéler la véritable situation des choses, ses calculs et ses alarmes forment le meilleur programme de ce qui aurait dû être fait à cette époque. L'occasion fut malheureusement négligée ; elle se représente aujourd'hui.
Pour savoir donc ce qui est à faire, nous n'avons qu'à reproduire les enseignements écrits il y a sept ans par M. Pogodine.
« Les puissances alliées, dit-il, se proposent évidemment de priver la Russie de toutes les provinces occidentales, et de la rejeter au-delà du Dnieper.
» La Bessarabie sera réunie à la Moldavie et à la Valachie, lesquelles seront constituées en un Etat indépendant, afin de nous séparer des Slaves.
» Les Slaves méridionaux formeront peut-être un Etat indépendant.
» Le royaume de Pologne, en annexant les provinces limitrophes, formera un troisième Etat hostile à la Russie, et qui nous séparera de l'Europe.
» Les provinces de la Baltique avec la Finlande devront renforcer la Suède, et les provinces transcaucasiennes retomberont auxr souverains de la Turquie asiatique et de la Perse.
» Nous serons réduits aux limites dans lesquelles nous nous trouvions sous le tzar Michel Fédorowitch.
» Voilà le but de Talliance anglo-française, de cette alliance à laquelle on fait tant de sacrifices ; voilà le but vers lequel nos ennemis marchent à grands pas.
» Il ne s'agit pas ici de couper un ou deux doigts, un bras, une jambe ; il s'agit de tuer son adversaire, ou au moins de lui lier les pieds et les mains, afin de le réduire à l'impuissance. »
M. Pogodine nous révèle la vraie politique à suivre à l'égard de la Moscovie. « Il ne s'agit pas de couper un ou deux doigts, un bras, une jambe. » Pas de demi-mesures. La présence de la Moscovie en Europe est un obstacle à la fédération ; il faut l'exclure de TEurope. Toute tolérance, tout compromis laisse sans garantie la paix de l'avenir ; il faut assurer définitivement cette paix par une guerre résolue, prompte, décisive.
Trois points géographiques principaux sont désignés par la nature elle-même comme limites du monde tourano-moscovite. C'est là que l'Europe doit
placer les douanes de la civilisation contre la barbarie :
1*" Exclure complètement les Moscovites de la Baitique par la délivrance de la Finlande et des provinces baltiques ;
2° Séparerla Moscovie de l'Europe parraflFranchissement de tout le bassin du Dnieper jusqu'à la Desna ;
3° Expulser les Moscovites de toute la rive occidentale de la mer Noire par la reprise de la Bessarabie et autres contrées de la Nouvelle Russie.
Alors sera élevée une barrière solide, sans lacune du Nord au Sud , pour arrêter les entreprises des fils de Gengis-Khan. Alors l'Europe fédérative pourra se développer dans la grandeur de la paix et de la liberté.
La Moscovie aura, de son côté, un champ fertile de développement dans les profondeurs de l'Asie. Le savant Pogodine lui a déjà indiqué cette route à suivre; il se montrait, en cette circonstance, meilleur politique que lorsqu'il tourne ses regards ambitieux vers l'Occident. *
Ce programme de guerre bien arrêté, il nous reste à examiner les moyens d'exécution.
Il est évident que dès aujourd'hui l'opinion publique de l'Europe désigne la France comme devant prendre l'initative de cette mission, initiative de la guerre, comme initiative de la grande fédération qui doit en être le résultat et la récompense. Le nouveau droit international médité par Henri IV doit être inauguré par nous.
Mais comme première condition, comme première garantie offerte à l'Europe, il faut imiter le désintéressement de Henri IV, qui, en distribuant entre différentes puissances les provinces à prendre sur la maison d'Autriche , ne demandait rien pour la France.
« La France, dit Sully, ne se réservait rien pour » elle-même, dans ces différents démembrements, » que la seule gloire de les distribuer avec équité. » Renri en avait fait la déclaration dès longtemps » auparavant. »
C'était, en effet, la meilleure garantie à donner à l'action fédérative ; c'est la condition préliminaire indispensable à l'entreprise d'aujourd'hui.
Il est inutile d'y insister ; il est inutile de combattre le rêve de quelques faux esprits sur la rive gauche du Rhin, qui nous est très-inutile et qui ne veut pas de nous ; ce serait tristement compromettre le principe fédératif que de l'inaugurer par une spoliation de voisins ; ce serait, de plus, se compromettre soimême.
La religion du désintéressement semblait, d'ailleurs, à Henri IV une base si essentielle au principe fédératif, qu'il ne reculait même pas devant des sacrifices éventuels en territoire.
Voici ce que nous apprend Sully :
« Il disait même quelquefois, avec autant de mo- » dération que de bon sens, que cet ordre une fois » établi (rordre fédératif), il aurait volontiers remjs
» la question de Tétendue que devait avoir la France » à la pluralité des suffrages. »
Étonnant hommage rendu en de tels temps à la légitimité de l'opinion générale !
Sans vouloir aller aussi loin, il faut au moins nous garder de toute idée d'agrandissement. Il est de toute importance de faire taire à cet égard les folles espérances et les injustes soupçons.
Ce premier point admis, tout devient facile.
Tenons maintenant compte des intérêts engagés dans la question spéciale de la Pologne.
Trois puissances détiennent le pays qu'il s'agit de rendre avec son indépendance à la fédération européenne.
Celle qui a la plus grosse part et qui en a fait le plus abus, la Moscovie, ne peut transiger avec nous ; nous ne pouvons transiger avec elle. Là, c'est la guerre : question simple, qui doit se résoudre par la force unie au droit.
Vient ensuite la Prusse. Dans ce pays, le gouvernement au moins est sympathique aux Moscovites, soit par un reste d'habitude, soit par la crainte de pertes territoriales proportionnées aux pertes de son voisin. Il est juste de tenir compte de ce sentiment Aussi de ce côte doit-on entrer en négociations.
Or, dès que l'on négocie, on est forcé d'accepter certains faits accomplis qui peuvent s'accorder avec les exigences du passé et les intérêts du présent ; on est tenu de faire de part et d'autre les concessions
- 119-^ que commandent Ie& transformations d'une situation à refaire.
Il est évident pour tout homme au courant de la réalité des choses, que Kœnigsberg etDantzig sont aujourd'hui des villes allemandes, dont la Prusse ne peut consentir l'abandon ; l'Allemagne entière se joindrait à elle pour protester. Il suffirait pour la Pologne régénérée que la libre navigation de la Vistule fût assurée. Ce serait, d'ailleurs, de droit commun dans le système fédératif.
Quant à la Posnanie, il faut aussi reconnaître que dans la région occidentale l'élément allemand domine presque entièrement. Sans vouloir entrer dans des détails statistiques plus ou moins sujets à contestation, il demeure constaté que la moitié occidentale de la Posnanie pourrait, sans inconvénient, être abanbonnée à la Prusse, en réservant podr la Pologne les villes dePosen et de Gniezne avec. toute la région orientale. Aucun Polonais ne s'opposerait à cette concession, pour prix de la paix européenne et de l'indépendance nationale.
Resterait à indemniser la Prusse, de manière cependant à ce que l'indemnité ne se prenne aux dépens d'aucun intérêt et même d'aucun amourpropre.
Or, précisément dans ces régions, se rencontrent les circonstances les plus propices à un facile arrangement.
On à longtemps, trop longtemps entendu parler
^ 120 des querelles du Holstein avec le Danemark. Le Holsteiu est un pays allemand, faisant partie, avec le Lauenbourg, de la Confédération germanique, et annexé par les traités au royaume de Danemark. Depuis de longues années, le Holstein et le Lauenbourg voudraient s'affranchir de la domination Scandinave ; depuis de longues années, le cabinet de Copenhague est fatigué des interventions germaniques. Peut-être que de part et d'autre la séparation eût pu facilement s'accomplir si la Prusse n'avait compliqué la question en mêlant aux réclamations et aux prétentions germaniques, leSchlesvig, pays essentiellement Scandinave. De là des querelles internationales et des difficultés insolubles. Pour se délivrer d'une perpétuelle menace et pour échapper à d'interminables protocoles, le Danemark est tout disposé à faire abandon du Holstein et duLauenbourg. Dès lors l'indemnité à offrir à la Prusse se trouve sous la main. La Prusse convoite le Holstein ; le Holstein demande à se séparer du Danemark ; le Danemark ferait trèsvolontiers la cession : l'annexion du Holstein à la Prusse répondrait donc à tous les yœux , et deviendrait un gage de paix. Seulement, il ne faut plus que la Prusse parle du Schlesvig. Les limites entre les régions germaniques et les régions Scandinaves sont tracées par le cours de TEider : là, doit s'arrêter l'ambition de la Prusse ; et la question du Holstein serait réglée en même temps que celle de la Pologne. • • . ' -■
Il serait important, d'ailleurs, de couper court à tout équivoque sur les limites, en décidant d'avance une question qui fait tout le fond du débat sur le Schlesvig. Ce qui, surtout, a toujours été l'objet de la convoitise des Prussiens, est le port de Kiel, magnifique station militaire pouvant abriter les plus grosses flottes. Or, par une de ces singularités géographiques créées par de vieilles conventions, tandis que la ville de Kiel est la capitale du Holstein, le port de Kiel appartient pour moitié au Holstein, pour moitié au Schlesvig; et les forts de la rive schlesvigeoise dominent la rade dans toute son étendue. Il devient donc nécessaire que l'acte de cession du Holstein empêche tout conflit ultérieur, en stipulant la neutralité du port de Kiel, restant propriété commune des deux duchés.
Sur cette question, on rencontrera peut-être quelque résistance de la part de la Prusse. Mais lorsqu'il lui sera fait une offre sincère de conciliation, jointe à la ferme résolution d'agir contre elle si l'on n'agit pas avec elle, elle ne pourra s'en prendre qu'à ellemême des conséquences de son refus.
Reste enfin à régler l'intérêt autrichien.
11 faut bien re^îonnaître que nous n'avons plus affaire à l'Autriche d'autrefois. Après les énergiques efibrts du prince de Schwartzenberg pour régénérer l'empire par une excessive centralisation et une compression brutale, les hommes d'Etat de l'Autriche ont eu le mérite de renoncer à un faux système et d'en-
trer résolument dans le principe fédératif . Ils en ont été récompensés par un prompt apaisement des déchirements intérieurs, par un prompt retour à la prospérité. C'est à M. de Schmerling surtout qu'il faut foire hommage de cette nouvelle et fructueuse politique.
L'Autriche se présente donc dans de bonnes conditions de sagesse et de force pour une facile entente sur la Pologne.
Rappelons-nous d'abord :
1"* Que, dans le partage de 1772, l'Autriche s'est faite complice, moins pour s'agrandir que pour diminuer la part de ses voisins. Nous l'avons déjà dit, et cette distinction est importante à constater ;
i"" Que, depuis ce temps, les hommes d'État de l'Autriche ont constamment été tenus en alarmes par le voisinage des Moscovites, devenus peuples limitrophes des possessions autrichiennes- M. de Metternich ne dissimulait pas ses sentiments à cet égard. N'oublions pas que, le 3 janvier 1815, l'Autriche signait avec la France et l'Angleterre un traité offensif et défensif, dont un des principaux objets était la délivrance de la Pologne.
Lors de l'insurrection de Varsovie en 1831 , M. de Metternich recevait avec les plus grands égards l'envoyé des insurgés, et aurait pris un parti décisif s'il avait osé compter sur l'appui de la France.
Plus tard, sous Louis-Philippe, fatigué des exigences impérieuses de Saint-Pétersbourg, M. de Met
ternich s'écriait encore : « Ali ! si Ton pouvait compter sur la France ! »
Ses successeurs avaient hérité des mêmes sentiments politiques. Lorsqu'en 1853 l'Autriche fut invitée par la France et l'Angleterre à se joindre à elles dans la guerre, la première question du cabinet de Vienne fut de demander ce qu'on déciderait relativement à la Pologne. La réponse fut la même des deux côtés de la Manche : « La Pologne n'est pas en question ; nous ne voulons qu'arrêter les empiétements en Orient. — En ce cas, répliqua l'Autriche, nous nous abstenons. » Et elle crut faire une grande concession en se retranchant dans une neutralité armée. Elle savait, en effet, qu'au rétablissement de la paix elle se trouverait sur la frontière moscovite, exposée à tous les dangers du ressentiment et de la vengeance.
En 1855, il lui fut fait de nouvelles ouvertures pour l'engager à prendre une part active à la guerre. Elle posa pour première condition qu'une armée anglo-française de cent mille hommes serait portée en Gallicie. En même temps un traité de la Porte, consenti par Reschid-Pacha , abandonnait à l'Autriche la possession des principautés danubiennes comme indemnité de la cession de la Gallicie. Le cabinet de Paris souscrivait à toutes ces conditions. Ce fut l'Angleterre qui refusa. Lord Palmerston sauvait l'empire russe.
En toute .occasion, donc, l'Autriche s'est montrée disposée à transiger sur la possession de la Gallicie, II
- 124 ^ est évident, cependant, qu'on ne peut exiger d'elle un désintéressement poussé jusqu'à l'abnégation. Dans les circonstances actuelles, aux premières ouvertures faites à IM. de Rechberg, sur une coopération active avec la France, il répondit : « Ce qu'il y a de plus » certain, c'est que nous commencerions la guerre » par la perte d'une province. » C'était incontestable; aussi, dût-on songer à une compensation. Le bruit a couru, sans que nous puissions en garantir l'exactitude, que la France lui avait fait offre de la Silésie. Ce projet ne serait pas sans inconvénients. D'abord , ce serait offrir une province à prendre contre une province que l'on tient; ensuite, ce serait contraindre la Prusse à la guerre en lui donnant le rôle avantageux d'un offensé. Ne nous arrêtons donc pas à une combinaison où nous agirions sans droit.
Certains publicistes ont aussi réveillé l'ancienne question de la cession à l'Autriche des principautés danubiennes. Or, ne serait-il pas étrange de s'armer en faveur du droit et de la justice, en commençant par un acte de spoliation ? On peut n'avoir pas grande confiance dans l'avenir de la Moldo-Valachie ; mais rien, jusqu'ici, n'autorise à effacer sa vie politique pour les facilités de la diplomatie.
Une autre combinaison se présente, qui peut satisfaire tout le monde sans dépouiller personne ; ce serait d'offrir le trône de Pologne à un archiduc autrichien. Un prince qui ferait l'apport de la Gallicie, où se trouve déjà une armée polonaise de soixante
mille hommes, toute organisée et prête à entrer en campagne, aurait, certes, des titres à la faveur nationale. Ensuite, on n'aurait pas à redouter les compétitions des grandes familles indigènes, sources de déchirements funestes aux premiers jours d'une indépendance longtemps comprimée. La noblesse polonaise, d'ailleurs, accepterait volontiers une transaction qui lui rendrait une patrie libre et grande. Les paysans seraient encouragés par l'exemple de quatre millions et demi de compatriotes déjà accoutumés à la domination autrichienne, et qui rentreraient au sein de la grande famille, sans rien déranger de leurs habitudes, sans rien sacrifier de leur bien-être personnel , jnais avec un surcroît de liberté et de dignité individuelle.
Enfin, le rôle du nouveau prince serait tout tracé ; il aurait pour mission d'appliquer et de développer le principe fédératif dont l'Autriche a pris l'initiative ; et il rencontrerait dans les traditions les plus vivaces de la Pologne l'esprit de provincialisme et l'esprit de liberté qui féconderaient son œuvre et la rendraient inébranlable. Alors s'accomplirait la transfiguration de la Pologne, de la Pologne rajeunie, n'ayant plus ni seigneurs ni paysans assujettis , mais ayant encore besoin d'une classe militaire comme d'une population agricole ; le militaire considérant désormais l'agriculteur comme un homme noble, et l'agriculteur considérant la noblesse comme sa sœur aînée.
Quant à la classe moyenne, qui n'existait pas au-
trefois, et qui vient de se révéler avec tant d'énergie dans l'insurrection d'aujourd'hui, elle a conquis la place qui lui appartient partout ailleurs en Occident, et assure désormais la vitalité d'une nation pleine d'avenir. Il est évident que l'insurrection actuelle a été faite malgré la haute noblesse, qui voulait au moins l'ajourner. C'est la bourgeoisie et la petite noblesse, c'est-à-dire les classes moyennes qui en ont pris l'initiative.
Nous devons ajouter que la haute noblesse s'y est associée aussi bien sur la Vistule que sur la Desna et le Dnieper.
Lorsque l'entente entre la France et l'Autriche sera bien consolidée par des garanties mutuelles, il importera peu que l'Angleterre s'abstienne. Il suffit de compter qu'elle ne soit pas hostile. Son intérêt, d'ailleurs, le lui commande, et son amour-propre peutrêtre l'entraînera avec nous.
Les alliés, au surplus, ne feront pas défaut.
Au Nord, les Suédois et tout le groupe Scandinave n'attendent que le signal de la France pour affranchir la Baltique en affranchissant la Finlande, l'Esthonie, la Livonie et la Courlande.
Au Midi, les Turcs amèneront avec enthousiasme leurs contingents.
Au centre, les Italiens sont tout prêts à marcher avec la France et l'Autriche pour faire vider aux Moscovites le bassin du Dnieper.
Les limites de la croisade sont marquées, non-seu-
leihent par la main de la nature, mais encore par les pas des bourreaux touraniens ; il n'y a qu'à suivre les traces du sang, depuis Smolensk jusqu'à Ëkaterinoslav.
Et la France n'a pas besoin, en cette occasion, de faire de grands sacrifices. Que son drapeau se montre sur la Vistule avec quelques milliers de soldats et trois cent mille fusils ; il se présentera aussitôt trois cent mille Polonais pour faire parler ces armes : assez de fois ils ont donné des preuves de leur héroïsme militaire ; et l'on peut compter qu'ils ne laisseront pas aux Français seuls les périls de la lutte et la gloire du triomphe.
Les Moscovites, sans doute, feront un suprême effort, comme Attila aux plaines de Châlons, comme les Sarrasins aux approches de Tours. Les grands faits historiques ne s'accomplissent pas sans de grandes luttes. Les monarchies européennes ont eu pour point de départ la victoire des champs catalauniens. La fédération européenne trouvera le sien dans le bassin du Dnieper.