QUESTION FINANCIERE
Par tout ce qui précède, on a pu voir que nous ne faisons pas de la guerre contre les Moscovites une question de sentiment, mais une question d'utilité générale. Considéré sous ce point de vue, le but de la guerre pourrait certainement justifier quelques sacrifices pécuniaires . Cependant les esprits prudents , ayant souci de la fortune publique, seraient peut-être autorisés à soulever de sérieuses objections. « Trop souvent, pourraient-ils dire, la France a sacrifié ses trésor^ à l'idéal, et en supposant même que l'on sorte de l'idéal, et que la guerre se fasse dans un grand but d'utilité publique encore faut-il tenir compte des intérêts particuliers de la France et ne pas les compromettre à l'aventure. Prodiguer les richesses d'un peuple est aussi un genre d'oppression, et il serait au moins étrange d'opprimer les Français pour délivrer les Polonais. Le but, d'ailleurs, à atteindre est éloigné et incertain ; les sacrifices sont certains et immédiats. Il est donc permis d'hésiter. »
Nous reconnaissons l'importance de ces arguments. Aussi devient-il nécessaire de rassurer même les pru-
dêaces outrées, en démontrant que la guerre, loin d'entraîner pour la France des pertes en argent, peut devenir pour elle une source de profits pécuniaires.
Personne ne contestera que la Pologne rendue à son indépendance et à sa grandeur n'offre des ressources étendues en richesses agricoles et industrielles. La Pologne, avec cette perspective, peut donc, dès aujourd'hui, s'engager à payer les frais de la guerre de délivrance. Il ne lui faut que des garants pour une ouverture de crédit : les garants devront être ses deux principaux alliés .
En conséquence, de concert avec le gouvernement national de Pologne, la France et l'Autriche, avant leur entrée en campagne, peuvent rendre le décret suivant :
Article 1®'. — La Pologne, réintégrée dans ses limites de 1772, sauf quelques modifications (i) qui seront ultérieurement stipulées, est déclarée indépendante.
Art. 2. — La Pologne s'engage à supporter seule tous les frais de la guerre d'indépendance, ainsi que des difierentes indemnités qui en seront la suite.
Art. 3. — La Pologne ouvre un emprunt de deux milliards de francs au taux de 5 0/0, au prix d'émission de. . . , garanti par la France et T Autriche.
Art. 4. — La France et l'Autriche s'engagent à
(1) Voyez le chapitre précédent.
souscrire dès aujourd'hui à Teniprunt poloûait jusqu'à concurrence de un milliard de francs, chacune pour moitié, ou dans toutes autres proportions qui seront réglées amiablem^it entre elles.
Art. 5. — Le prix de cette souscription sera payé à la Pologne par la France et l'Autriche, contre des coupons de rente au taux d'émission jusqu'à due concurrence, en munitions de guerre et de bouche, canons, fusils, sahres, selles et brides, vêtements et chaussures, blé et approvisionnements de toute nature.
On peut hardiment prédire qu'après cette initiative prise par les deux alliés, le second milliard sera promptement couvert et même avec profit pour les spéculateurs.
Car, il faut aussi tenir compte de ce dernier élément social. Il est bon de se mettre en règle avec les financiers, gens peu accommodants, quand il ne s'agit que d'intérêts politiques. Mais ici on leur montrera un intérêt escomptable et négociable ; dès lors on peut compter qu'ils auront de la sympathie pour la nation polonaise. Ce sont, il est vrai, des Touraniens d'une autre espèce, auxquels il faut une proie. On leur livrera le marché polonais. Mais, au moins, on pourra toujours s'en délivrer par une balance de comptes.
Le mérite de cette combinaison consiste surtout en ce qu'elle devient pour la France, ainsi ^ue nous l'avons dit, un véritable profit. En effet, dès qu'elle s'engage à couvrir sa souscription par des approvision-
îieinènts de guerre et de bouche, les cinq cents millions qu'elle fournit ainsi forment une subvention de pareille 3omme à son agriculture et à son industrie. Elle ouvre un vaste débouché à tous les produits du soL Pour lès mines et la métallurgie, fourniture de canons et de fusils ; pour les ventes de l'espèce bovine et le développement de la tannerie, écoulement de brides, selles, chaussures; pour les produits de l'espèce ovine et les manufactures de draps, exportations de vêtements de toute espèce ; sans compter la multiplicité des transactions, échanges, opérations de banque, activité des transports, trafic des chemins de fer, enfin tout le grand mouvement qui féconde le commerce et enrichit le pays. Puis viennent les bénéfices que peut donner au gouvernement la' possession d'inscriptions de rente qui, à chaque succès de nos armes, augmenteront de valeur.
L'Autriche, de son côté, partagera avec nous les avantages de la ^combinaison et sera excitée à nous seconder de tous ses efforts ; car elle aura, comme nous, un double profit dans la victoire.
La subvention à l'extérieur faisant office de subvention à l'intérieur a été, pendant les guerres de l'empire, employée par l'Angleterre avec une merveilleuse habileté. De 1807 à 1814, l'Angleterre était sans numéraire ; lès billets de banque de vingt-cinq francs avaient cours forcé ; il y avait à peine assez de petite monnaie pour suffire aux transactions journalières ; le commerce était aux abois par suite du
blocus commercial ; on aurait dit un pays épuisé et à bout de ressources. Et cependant ce pays, sans numéraire et sans commerce, osa, dans ces moments difficiles, offrir des subsides de guerre à toutes les puissances de FEurope. De 1807 à 1814, les subsides envoyés à Tétranger dépassèrent deux milliards, sans compter un budget annuel intérieur de pareille somme. C^est que les subsides étaient fournis en produits du pays, de sorte que ces énormes subventions de guerre étaient, par le fait, des subventions accordées à Fagriculture, à l'industrie et au commerce iotérieurs.
C'est par le fait des plus terribles désastres de la guerre, que T Angleterre sut donner un développement miraculeux à ses richesses territoriales.
Nous sommes loin, bien loin d'une situation aussi difficile. Mais nous pouvons recueillir les mêmes avantages en décidant la délivrance de la Pologne. La guerre de Pologne apportera à notre agriculture et à nos fabriques une subvention de cinq cents millions.