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LA FORÊT ET LA MONTAGNE

La forêt joue un rôle capital dans les régions montagneuses.

Les arbres empèchent l’érosion des pentes ; par leur couvert, ils protègent la terre de l’action mécanique des gouttes d’eau ou de la grèle ; par leurs racines, ils retiennent le sol et l’empêchent de descendre dans la vallée.

Qu'’au contraire l'orage s’abaite sur un terrain incliné et dénudé, sous le choc répété des gouttes d’eau, la terre se dissout etestentraînée, les pierres auxquelles cette terre servait d'appui se détachent et roulent dans la vallée. Il se creuse sur Île flanc des montagnes, des ravins que chaque

(4) Bulletin de la Société forestière de Franche-Comté et Belfort,

pluie approfondira, en arrachant sans cesse de nouvelles quantités de matériaux par l’affouillement des berges. Les masses d’eau que rien n’arrête, chargées de matériaux de toutes sortes, affluent des deux versants dans les vallons, et ne tardent pas à devenir d’impétueux torrents renversant tout sur leur passage (1).

Les mêmes phénomènes se reproduisent avecles mêmes conséquences funestes à la fonte des neiges là où la forêt a été détruite. Sous l'influence d’un vent chaud et du soleil, la fonte peut atteindre jusqu’a 0,50 à 0,70 par jour, ce qui représente une tranche d’eau de 0,33 précipitée dans la vallée ; en outre cette neige que rien ne retient forme parfois de véritables avalanches qui détruisent des villages entiers.

Il en est tout autrement, s’il existe une forêt, les tiges des arbres fixent la neige, l’empêchent de glisser; les aiguilles persistantes des conifères la protègent contre les pluies chaudes et les vents du Midi et en ralentissent la fonte. Les arbres forment en même temps un rempart puissant contre les avalanches venant d’au-dessus et protègent les lieux habités.

On peut donc dire qu’en montagne la forêt a un rôle capital ; outre son influence sur le ruissellement, elle

empêche la formation et le départ des avalanches, met

(4) Huffel. Économie forestière. — Briot. Nouvelles études d’économie alpestre (Paris, 1907). — De Kirwan. Du rôle des forêts en montagnes el en plaines (Cosmos, 1907). — Descombes. £fude sur

l'aménagement des montagnes.— Cavaillès. Le reboisement dansles Pyrénées, Revue de Paris, 15 novembre 1903. — Audebrand. La houille blanche et la question sylvo-pastorale. — Demontzey. Travaux de rebeisement des montagnes (Paris, 1878). — Fabre. Elaboralion des sources par la montagne et la forêt. La Nature, 18 août

obstacle au détachement et à la chute des pierres roulantes, réduit dans une certaine mesure les causes de ravinements, de glissements et d’éboulements des terrains. En résumé « le sol dénudé lutte contre l’eau, le sol armé lutte pour l’eau ».

Malheureusement, grande est la dénudation de nos chaînes montagneuses et, pour en comprendre les funestes effets, il suffit d'étudier les masses de matériaux solides expulsés aux estuaires de nos grandes rivières lorrentielles.

Ce n’est pas moins de 72 millions de mètres cubes de vases, sables, limon, que la Garonne, le Rhône, la Loire, l’'Adour, l'Hérault (4) expulsent chaque année à la mer. Les troubles de la Garonne à Toulouse peuvent contenir 25 grammes de matière solide par litre, et cela persiste cent quatre-vingt jours par an. L’Aude se charge annuellement de 1,700,000 mètres cubes de limon (2).

« J'ai calculé, dit M. Bouquet de la Grye, qu’il s’est déposé en soixante ans 40 millions de mètres cubes de vases entre Nantes et la mer. Un chiffre supérieur à celui qui a été enlevé pour le canal de Suez (3). »

La Gironde expulse annuellement 25 millions de mètres cubes de vases (4), les draînages entraînent une dépense annuelle de plus de 3 millions, et malgré cela, Bordeaux et même Pauillac sont menacés.

Encore ce ne sont là que les matériaux les plus légers,

(1) Fabre. L'exode montagneux en France

(2) Jacquot. La forêt et son rôle dans la nature et la société. Bulletin de la Société forestière de Franche-Comté et Belfort, 1908.

(3) Guénot. Le fléau du déboisement. C. C. J., février 4906.

(4) Clerget. Le problème de l’eau et le reboisement. Revue économique internationale, 1908.

les autres s’entassent dans les hautes vallées ou dans le lit des rivières et torrents qu'ils exhaussent. Alors les eaux, dont l'écoulement est entravé, divaguent et vont déposer pierres et terres dans les cultures, sur les routes ou les voies ferrées, semant partout la dévastation et la ruine. Ou bien le torrent se rue sur un village, détruisant les maisons, noyant les habitants. Les catastrophes de ce genre ne se comptent plus, c’est le village des Fourneaux détruit par le Charmeix (26 juillet 1906), c'est Bozel en 1904 envahi par le Bon-Rieux. Mêmes désastres dans les Pyrénées, à Barrèges, à Salies, à Auzous où le torrent entraîne huit maisons et leurs habitants (1).

On a observé que la torrentialité et le ravinement coïncident avec le déboisement et la dénudation. En France, 315,000 hectares environ, dont 205,000 pour les Alpes, 36,000 pour les Pyrénées et 74,000 pour le massif central et les Cévennes sont soumis aux dégâts immédiats des torrents ; et sur 1.462 torrents on en attribue 1,138 à la chaine des Alpes. C’est la région dénudée des Hauteset Basses-Alpes qui est la plus éprouvée. Un quart sculement de ces départements est aujourd’hui cultivable et chaque année le torrent en emporte un lambeau.

Le boisement plus ou moins considérable des montagnes a une influence considérable sur la navigabilité des cours d’eau. Celle-ci dépend en effet de la régularité de leur débit et de la quantité de matériaux charriés par les eaux. On vient de voir que le charriage est en raison inverse du boisement. La forêt retient la plus grande partie des eaux qu’elle reçoit pour les restituer ensuite

avec mesure et modération aux rivières. Elle atténue ainsi

(4) Revue du Touring-Club, août 1906, janvier et février 1907.

beaucoup les inondations et régularise le débit des rivières.

Cette action de la forêt a été, maintes fois, constaté. Dans le bassin de la Garonne se trouvent deux petites rivières, la Picque et FOnne ; le bassin supérieur de la première compte 50 pour 100 de forêts, aussi la crue horaire ne dépasse jamais 0"30 ; alors que pour l’Onne elle est de 0m 60 à 1"20 : le bassin supérieur de cette rivière n’a en effet qu'un faible taux de boisement, 50 pour 100 (1).

De nos quatre grands fleuves, trois ont un débit très irrégulier ; le Rhône en temps de crue roule huit fois son débit moyen ; la Garonne douze fois ; la Loire vingt fois ; c'est presque annuellement que se produisent des inondations entraînant des dégâts importants. Les populations de la Gascogne n’ont pas oublié l'effroyable désastre de 1875 qui fit six cents victimes et couta cent millions d’indemnité.

En 1856 la Loire détruisit pour 176 millions de routes, de ponts et de digues. Seule la Seine est généralement plus sage. Pourquoi ? La perméabilité de son bassin et son climat moins humide y sont pour beaucoup, mais les sylves du Morvan où elle prend sa source, et les nombreuses forêts sises çà et là autour d’elle et de ses affluents y sont aussi pour quelque chose. Et, si, à l’exemple de ses tumultueux voisins, elle vient de commettre d'importants dégâts à Paris et dans sa banlieue, ne doit-on pas l’attribuer aux coupes abusives qui depuis quelques années se multiplient dans son passin?

(4) Cavaillès. Le déboisement dans les Pyrénées. Revue de Paris, 15 novembre 1963.

La navigabilité de nombreux cours d’eau s’en est allée avec les arbres. j

Au dix-septième siècle c’est par eau que l’on transportait à Bordeaux les marbres de Sarrancolin et de Campan que Louis XIV prodiguait au Louvre et à Trianon.

Au dix-huitième siècle, l’Adour, la Neste, la Haute- Garonne portaient des radeaux lourdement chargés. La Loire était une voie navigable de premier ordre. Au Moyen-Age, le Rhône et la Durance comptaient d'importantes corporations de bateliers.

Pourtant jamais la régularité de nos cours d’eau n’a été plus désirable qu'aujourd'hui, pour assurer un emploi constant de leur puissance dynamique. Les chutes fournissent à bon marché les forces nécessaires au transport de l'énergie électrique, à l'éclairage des villes, à l’électrochimie et à l’électro- métallurgie. C’est la houille blanche.

Celle-ci semble appelée à un grand avenir; déjà en France, les forces hydrauliques exploitées correspondent à 800,000 chevaux, et M. de la Brosse, ingénieur des ponts et chaussées, estime à 9 ou 10 millions de chevaux la richesse hydraulique de notre terriloire (1).

Notre pays jouit d’une situalion privilégiée grâce à ses nombreuses montagnes. M. Schwob (2) a dit que le vingtième siècle serait Le siècle de la houille blanche succédant à celui de la houille noire.

Mais la forêt ne remplit pas seule ce rôle de régulateur des cours d’eau ; le pâturage remplit les mêmes fonctions,

quoique dans des proportions plus faibles.

(4) Audiffred. Rapport sur la proposition de loi tendant à favoriser Le reboisement et la conservation des forêts privées. — Sénat, Documents parlementaires, n0 185.

(2) Schwob. Le siècle de l'eau.

Il existe entre l'arbre et le pré une étroite solidarité (4). L'un et l’autre sont également utile à la vie de la montagne et du montagnard. La pelouse fournit au paysan l'herbe qui lui permet de faire vivre ses bestiaux, sans lesquels l'existence lui serait impossible; mais son action est moindre que celle des bois.

L’herbe protège le sol contre l’action mécanique des pluies et des grèles, elle absorbe une certaine quantité d’eau et favorise ainsi l’infiltration ; mais, saturé, le sol inherbé ne met plus obstacle au ruissellement, il peut même, si le pré se trouve sur une pente trop inclinée, donner lieu à des glissements. La pelouse n’a aucune influence sur les neiges, elle n’oppose aucun obstacle aux avalanches ni à la fonte rapide.

On voit par là, que dans nos montagnes la pelouse et la forêt ont chacune leur place bien déterminée. Au dessus de 2,400 mètres, limite suprême de la végétation forestière, il n’y a évidemment place que pour l'herbe. Mais audessous il faudra choisir d’après les circonstances locales. Si on se trouve en présence d’un sol où les effets du ruissellement ne sont pas à craindre, une pelouse bien entretenue suffira, si au contraire il faut prévenir des inondations, retenir le terrain sur des pentes abruptes, le véritable remède sera la forêt.

Le meilleur est encore le pré-bois, pelouse parsemée de bouquets d'arbres, ou des prés protégés par des rideaux forestiers. En effet, l'arbre a une influence bienfaisante sur le pâturage; par son ombrage, par les dépôts de rosée qu'il provoque, par l'humidité qu’il répand autour de lui,

(1) Cardot. L'aménagement pastoral. We congrès de l'A. C. A. M. (1905).

LE DÉBOISEMENT y

par l'obstacle qu’il oppose aux vents dessèchants, il conserve la fraîcheur du gazon. Il consolide le sol et protège le pâturage contre les dégâts de l’avalanche et du ruissellement. Il abrite bêtes et bergers contre les ardeurs du soleil et contre les tempêtes. Enfin par ses décompositions foliacées il enrichit le sol et lui restitue les matières miné-

rales puisées dans les couches profondes.

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