IX. — LES EXILÉS ET LES EMIGRES
On a rhabitude de considérer comme un obstacle à la paix solide et définitive de l'Europe le grand nombre d'exilés et d'émigrés qui portent partout avec eux les haines, les rancunes contre leurs gouvernements nationaux , et dont les accusations acquièrent la force que leur donnent le caractère apparent de victimes et la réalité de continuelles et cruelles souffrances, qui proviennent du reste plutôt des affections de l'âme que des besoins du corps. Tous les Etats de l'Europe continentale ont fourni des éléments à cet obstacle , et les plus considérables les ont fournis en plus grande proportion. Mais qui ose élever la voix contre celui qui est assez fort pour le faire taire? On crie au contraire contre le gouvernement pontifical, qui certainement s'est montré le plus clément de tous les États qui ont été victimes d'une révolution victorieuse. Ce cri n'est ni juste ni généreux ; mais nous ne pouvons dissimuler qu'il est éclatant. Nous ferons donc ici quelques réflexions qui, nous l'espérons , suffiront à en rendre rin|ustice évidente. Quant au manque de générosité, on ne peut le montrer à qui ne le sent pas du premier coup.
Cette peine de l'exil pour les rebelles est-elle une invention du gouvernement romain ? Est-il donc le seul qui l'inflige ? N'est-ce pas le devoir de quiconque a la charge de protéger la société d'empêcher que quelques brouillons puissent à leur gré la bouleverser et la détruire? Et l'exil n'est-il pas une peine beaucoup plus douce que la déportation, la prison et la potence, dont certains gouvernements font usage en pareils cas, et des gouvernements qui passent pour des modèles de libéralisme?
Ceux qui se font les champions de l'Italie contre le gouvernement pontifical ont eu la force en main pendant quelques mois, et ils ont
trouvé bien d'autres moyens encore pour mettre leur pouvoir à Fabri des attaques de leurs adversaires, c'est-à-dire la spoliation i la des* truction des édifices, le poignard et les fusillades arbitraires I
La première pensée du Souverain Pontife, après les funestes événe* ments de 1849, fut d'accorder aussitôt un large et entier pardon à ceux qui s'étaient rendus coupables de félonie , en n'appliquant la juste sévérité des lois qu'aux chefs mêmes de la rébellion. Aussi n'y eut-il que deux classes peu nombreuses de coupables exceptées de cette généreuse amnistie, savoir : les membres du Gouvernement pro visùirey du Triumvirat et de V Assemblée constituantej et les chefs militaires des bandes qui avaient porté les armes contre le souverain légitime. On ne trouvera certainement pas dans l'histoire une restaa* ration qui se soit accomplie à de plus douces conditions ! Les exceptés de la première classe étaient au nombre de 200, ceux de la seconde au nombre de 83 , dont 21 étrangers, de sorte qu'il n'y eut que 262 sujets pontificaux exceptés de l'amnistie, c'est-à-dire qu'il n'y eut que ce nombre d'exilés. Depuis lors , 36 des membres de la Constituante et 24 chefs militaires ont obtenu la permission de rentrer dans leur patrie. Ajoutons que, parmi ceux .des chefs militaires qui implorèrent la clémence du souverain (il y en eut 28) , quatre seulement éprouvèrent un refus, parce que, au moment même où le Gouvernement recevait leur demande, il avait dans les mains lès preuves de menées commencées ailleurs et quJils voulaient conduire à leur fin aussitôt que la clémence du Pontife leur aurait permis le retour dans leur patrie. Quel est le gouvernement qui, avant d'accorder une grâce, n'exige pas de garanties qu'on n*en abusera pas au détriment de l'ordre de choses en vigueur? Quant aux autres exilés , les uns sont morts, les autres n'ont pas voulu implorer en leur faveur la clémence souveraine, soit qu'ils aiment mieux persister dans leurs desseins pervers , soit que la conscience de leur conduite passée les rende indignes à leurs propres yeux d'obtenir quelque indulgence, soit enfin pour d'autres motifs qu'il est fadle de deviner.
Il y a encore une autre classe d'hommes qui se sont exilés volontairement et auxquels il est interdit de revenir dans les domaines du Saint-Siège : ils sont au nombre de 1 ,273. Si on soustrait de ce nombre 629 étrangers qui n'ont aucun droit de demeurer dans un pays dont
ils ont violé les lois et combattu Taotorité, il ne reste qae 644 sujets pontificaux qui, pour rentrer dans leur patrie, ont besoin de la permission de la police romaine. Parmi ceux-ci, 152 ont demandé spontanément et obtenu de partir pour l'étranger , afin de se soustraire à la vigilance de la police^ parce qu'ils étaient coupables de délits communs qui auraient fini par être découverts. D'autres, déjà condamnés pour de pareils délits, ont obtenu que leur peine fût commuée en celle de l'exil, et un assez grand nombre d'autres ont dissimulé sous le nom d'exil pour cause politique la honte de la fuite qu'ils avaient dû prendre pour échapper à la justice des lois violées par eux de toutes sortes de manières.
Ainsi le nombre des vrais exilés se réduit à 202. Si on y ajoute 72 individus retenus actuellement en prison pour des délits purement politiques ; si on y ajoute encore 1 86 condamnés à la peine de l'emprisonnement pour des délits communs (vols, coups, homicides, etc.) commis par esprit de parti , — on devra conclure que ce qui reste des individus atteints par les sévérités de la loi , par svite du bouleversement si général et si profond des États Pontificaux, se réduit an nombre de 460 seulement. Hais n'oublions pas que parmi ceux-ci plusieurs cachent, sous le nom d'émigrés politiques, Ténor mité de leurs crimes, et qu'ils échappent ainsi à la peine méritée et à l'infamie. Alors nous verrons combien sont peu nombreux ceux qui ont émigré à la condition de ne pas rentrer dans les États Pontificaux sans la permission préalable de la police, et ce petit nombre obtiendra sans aucun doute cette permission quand le Gouvernement aura la certitude qu'ils ne préparent rien contre lui dans les lieux où ils demeurent actuellement, et qu'ils n'ourdissent pas des complots contre la sûreté de PÉtat dans lequel ils veulent rentrer. *