‹ La question macédoienneChapitre 2 sur 12 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

posent ce volume (i) et en l'envisageant surtout dans sa portée pratique je me suis appliqué à déterminer par conjecture, mais sur un ensemble de données acquises, les bases approximatives de l'accord éventuel qui présiderait à la répartition des sphères d'in- Jluence grecque, serbe et bulgare dans les trois provinces convoitées de Salohique, de Monastir et de Cossovo.

(i) Ces études sont la reproduction plus méthodique de quatre articles successivement parus dans la Revue générale de droit international public au cours des années 1906 et 1906.

Passé historique des Grecs et des Slaves de la péninsule balkanique. — Leur identification religieuse et nationale sous la suprématie à la fois confessionnelle et civile du 'patriarcat œcuménique. — Hégémonie hellénique. — Emancipation politique des Serbes danubiens. — Shisme bulgare. — Création de la Bulgarie autonome. — Annexion de la Roumélie orientale. — Réaction de l'hellénisme.

L'hellénisme byzantin a survécu à la chute de l'empire dix fois séculaire qu'il avait pénétré de son esprit et de sa civilisation.

Epargnés par la conquête musulmane dans leur religion etdansleur langue, les Grecs, grâce à cette tolérance, se sont transmis de génération en génération les traditions d'un grand passé. Le patriarcat et l'école ont été pendant les longs siècles de servitude les symboles vivants delà patrie perdue.

Ce n'est toutefois que vers la fin du xvm e siècle

que cette persévérante unité morale a pris corps pour se manifester sur la scène politique.

Les circonstances semblaient alors favorables à ses entreprises.

La monarchie d'Osman était en pleine décadence : les Phanariotes formaient un parti puissant à Constantinople; ils régnaient en maîtres dans les Principautés danubiennes et toutes les éparchies de la péninsule balkanique leur appartenaient.

Quant aux Slaves ottomans, Bulgares aussi bien que Serbes, ils ne comptaient plus guère comme nations depuis que le patriarcat, passant sur eux son niveau, avait réussi à les dépouiller des seules autonomies dont ils étaient restés en possession pendant plus de trois siècles dans le domaine de renseignement et de l'organisation ecclésiastique. On ne voyait plus en eux que des chrétiens courbés sous la même loi despotique, relevant comme les Grecs d'une même confession et représentés comme eux par un même chef spirituel au siège de l'Empire.

Cette identification des groupes divers, composant en grande majorité la classe des raïas, répondait aux vues d'un gouvernement théocratique qui, ne faisant acception que des croyances et des cultes de ses sujets, affectait d'ignorer les races des vaincus et proscrivait jusqu'aux dénominations qui pouvaient entretenir le souvenir de leurs antécédents historiques.

Le patriarcat secondait efficacement le divan dans une politique d'unification qui grandissait son rôle et son autorité. Il n'avait pas seulement conservé après

la ruine de Byzance les attributions qu'il exerçait sous les empereurs grecs; un Bérat de Mahomet II lui avait concédé de nouveaux droits, même dans Tordre civil et, véritable représentant d'un Etat dans l'Etat, le chef de l'église orthodoxe disposait pour ainsi dire sans contrôle de l'honneur, de la fortune, de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et de l'instruction de ses ressortissants. Les fonctionnaires ottomans étaient même tenus de lui prêter main-forte pour assurer l'exécution de ses volontés (i).

C'est armé de privilèges aussi étendus, que le pouvoir œcuménique fit prévaloir sa suprématie dans tous les diocèses des Balkans et qu'il parvint à la longue à y implanter l'hellénisme dont il perpétuait la tradition. Substitution graduelle du clergé grec au clergé indigène (2), suppression des sièges épiscopaux encore indépendants, fermeture des écoles bulgares, serbes et valaques, enseignement exclusif de la langue grecque, tels furent les moyens par lesquels s'accomplit au cours des siècles ce travail de nivellement qui permit à l'orthodoxie byzantine de marquer d'une même empreinte et pour ainsi de dénationaliser des peuples d'origine, de culture, d'éducation et de caractères différents.

Il advint même à une certaine époque que les « intel-

(1) Exposé du ministre des affaires étrangères du Sultan en i855.

(2) En 1770 notamment la Porte exila au mont Athos sept évêques bulgares qui furent remplacés par des prélats d'origine grecque.

lectuels » bulgares adoptèrent le grec comme langue usuelle tout en favorisant eux-mêmes la création de collèges d'où leur langue était exclue, témoignage particulièrement suggestif d'un processus de pénétration dont l'histoire des nationalités soumises nous offre de nombreux exemples.

Ainsi, en Moldo-Valachie, sous le règne des Princes phanariotes, le grec était en honneur et le roumain dédaigné. La Suède avait imposé son idiome en Finlande. L'allemand remplaçait en Hongrie le magyar qui, au temps de la centralisation autrichienne, ne se parlait plus que dans les campagnes. Il dominait également en Bohême sous le même régime.

En général, remarquons-le incidemment, la renaissance du dialecte originel au sein des nationalités conquises a précédé le réveil du sentiment ethnique et préparé le triomphe de l'idée de patrie. En Bulgarie, comme on le verra, les premiers symptômes de réaction libératrice se sont moins accusé dans la littérature que dans la sphère des intérêts religieux.

Notons aussi, et c'est justice de le reconnaître, que, indépendamment de la propagation de sa langue, le prosélytisme grec en pays macédonien y a exercé une influence bienfaisante dans Tordre intellectuel et social. Avec son autorité historique et son organisation civile et religieuse il a été, notamment pour les Bulgares, ignorants et grossiers à l'époque de leur incorporation à l'Empire ottoman, comme le moule dans lequel se sont développées leurs qualités natives, réalisant ainsi dans ce milieu restreint une œuvre civi-

lisatrice analogue à celle de l'Eglise catholique au sein des sociétés barbares du moyen âge.

Entretenu et de plus en plus conscient de sa force par l'effet même d'une possession d'état plusieurs fois séculaire, l'hellénisme avait jeté des racines si profondes dans l'orthodoxie orientale qu'en plein xix e siècle, au lendemain de la guerre de Crimée, le patriarcat, par la bouche de ses interprètes officieux, crut pouvoir protester en ces termes contre la suppression projetée par la Porte de certaines immunités jugées par lui intangibles: « Le gouvernement turc tend à détruire une institution grecque qui peut devenir le plus solide rempart contre l'invasion du panslavisme. L'église orthodoxe (c'est-à-dire, notons-le, la presque totalité des chrétiens ottomans) a une nationalité reconnue; elle est grecque. Son origine, sa langue, ses traditions, la série des grands hommes qui l'ont illustrée, la mission que cette Eglise a eu à remplir après la conquête au milieu des populations assujetties, tous ces faits démontrent qu'elle a été, qu'elle devait être, qu elle est entièrement grecque ».

C'est ainsi qu'à l'issue du xvm e siècle, alors qu'à Athènes et dans les îles de l'Archipel s'avivaient de plus en plus les espérances nationales, les Hétairistes dans leurs rêves ambitieux considéraient les Slaves ottomans comme « des frères barbares » appelés « à se grouper » un jour sous l'hégémonie hellénique.

Ce fut cependant l'un des deux « groupes » de ces « frères barbares » qui se signala le premier dans la voie de l'émancipation.

En i8o4 et en i8i5, à la suite de deux insurrections victorieuses,, les Serbes se constituèrent en État autonome et lorsqu'après l'affranchissement de la Morée et des provinces supérieures, l'hellénisme s'avisa de leur représenter ses titres anciens et nouveaux à l'héritage ottoman, « nos ancêtres, comme vos ancêtres, répondirent-ils non sans audace aux descendants byzantins, ont exercé l'empire sur les territoires des peuples auxquels vous aspirez à imposer vos lois, et si vous mesurez les droits que vous confère un passé encore récent à l'héroïsme des luttes qui vous ont soustraits à la domination musulmane, notre actif de gloire et de succès ne le cède point au vôtre, car, sans oublier que nous sommes vos devanciers dans l'œuvre de l'indépendance nationale, notre seconde et véritable délivrance nous l'avons réalisée par nos seules forces, tandis que de grands États ont mis au service de votre cause leurs flottes, leur argent et leurs généraux » (j).

De leur côté, les Bulgares, moins hellénisés dans les campagnes que dans les centres où résidaient les évêques phanariotes et les pachas, s'étaient réveillés à la voix des apôtres patriotes qui, dans les premières années du xix e siècle, prêchaient la restauration de l'ancienne hiérarchie ecclésiastique nationale et dénonçaient le haut clergé grec comme l'instrument le plus actif de l'oppression musulmane.

(i) Extrait de l'historique d'un journal, organe de l'Omladina serbe.

C'est ce dernier joug que le principal groupe slave tenta de secouer.

Il y réussit, préludant par la décentralisation religieuse au relèvement de sa condition politique.

De ce moment la question bulgare apparaissait comme un rejeton sur la tige déjà puissante qui avait donné naissance à la Serbie et à la Grèce modernes.

« Tout problème religieux qui s'agite dans les pays occupés par les Ottomans, écrivait alors un ardent philhellène (M. Burnouf), devient en quelque sorte athénien ; toute solution fâcheuse est une atteinte portée à la Grèce indépendante. L'émancipation religieuse des Bulgares est une solution fâcheuse ; elle rompt avec l'avenir delà nation hellène ; elle l'amoindrit; elle lui ôte un de ses secours dans les luttes futures ; elle est une trahison de la cause hellénique ».

Or, dans la dernière phase de l'instance qui avait abouti au rétablissement de l'antique église d'Ochrida et de Tirnovo, les Bulgares s'étaient donné un gouvernement occulte dont les agissements entretenaient l'esprit de révolte au sein des populations balkaniques.

En 1875, les Slaves chrétiens de l'Herzégovine et de la Bosnie se soulevèrent et l'autorité du Sultan fut bientôt mise en échec dans toute la région serbe de la péninsule.

En cette grave conjoncture l'idée, se fit jour d'une entente internationale qui érigerait les deux pro-

vinces rebelles en une principauté pourvue des mêmes droits que les principautés danubiennes.

Si peu sérieux que fut ce projet, il apparut à Athènes comme une nouvelle menace du slavisme oriental, et « un vétéran de la guerre de l'indépendance», doat la presse parisienne reproduisit la protestation, interpréta ainsi les griefs de ses compatriotes : « les insurgés et leurs complices se croient les facteurs principaux de la question d'Orient. Ce rôle n'incombe qu'aux vrais Grecs de Byzance, c'est-àdire aux Hellènes de la Grèce et aux Grecs de la Roumélie, de l'Anatolie et de la Crète. Les Slaves- Grecs ont compromis la sainte cause; les fils de Byzance ont seuls le droit d'en poursuivre le triomphe ».

Et, de fait, en maintes localités de la Macédoine l'on vit de nombreux volontaires grecs s'enrôler dans les rangs des irréguliers ottomans et partir en guerre avec eux contre leurs propres coreligionnaires.

A ce moment, la Russie, déjà tenue en suspicion depuis le schisme bulgare, allait entrer en scène et exposer l'hellénisme à de plus rudes atteintes.

Si l'émancipation éventuelle des Bosniaques avait suscité dans le milieu grec de vives susceptibilités, que d'appréhensions ne durent point y causer les événements de l'année 1877 c l u * mirent les Etats européens du Sultan à la discrétion du Tsar !

Ne fallait-il pas, se disait-on, opposer à temps une digue à la marée montante du slavisme, c'est-à dire occuper au nom de V équilibre balkanique telle province

turque limitrophe que Ton garderait comme gage jusqu'à son incorporation au royaume hellénique?

Et tel fut en effet le but de l'incursion que tenta le général Soutzo sur le territoire voisin, même avant que le traité de San Stefano n'eut fait de la Bulgarie une Principauté tributaire.

L'Angleterre, la France et l'Italie durent intervenir auprès du Cabinet d'Athènes pour réprimer ses ardeurs belliqueuses.

Mêmes incidents à huit ans d'intervalle, lorsqu'il fut évident que les grandes puissances consentiraient à l'annexion de la Roumélie orientale à l'Etat bulgare.

Le cas toutefois eut pour la Grèce de plus graves conséquences. Le ministère Tricoupi voulait et préparait l'envahissement de l'Epire, et ses dispositions étaient déjà prises à cette fin, lorsqu'un blocus international le réduisit à l'impuissance.

N'est-on pas déjà édifié par ces exemples sur la nature des complications qui suivraient inévitablement l'autonomie macédonienne, si elle se réalisait dès à présent telle que les nationalistes représentés par les comitadjis la conçoivent? La transformation immédiate des vilayets roumélioles en « une seconde Roumélie orientale » ne provoquerait-elle pas les mêmes réactions extérieures que la révolution de Philippopoli?

Il est d'autant moins permis d'en douter qu'un autre facteur, dont les aspirations et les vues sont

analogues à celles de la Grèce, s'associerait à coup sûr à son soulèvement.

Je veux parler de la Serbie.

§ 2 Antagonisme des Serbes et des Bulgares.

Les Serbes, depuis qu'ils avaient conquis le selfffouernment, considéraient les Bulgares comme des frères cadets qui, livrés un jour à eux-mêmes, suivraient le sillage de leurs aînés, identifiant plus ou moins leur cause à la leur comme aux temps de leur antique union à l'Empire Serbe des Nemanitch, c'està dire qu'à Belgrade les Slaves de Roumélie prêtaient aux mêmes espérances qu'à Athènes à l'époque de leur complète soumission au pouvoir ottoman.

Il devait arriver que les mêmes entreprises, qui avaient porté ombrage à l'hellénisme, troubleraient les relations des deux peuples voisins, car l'und'eux avait aussi sa « grande idée » à laquelle il rattachait les destinées de l'autre.

L'annexion des Rouméliotes orientaux, qui en i885 avait déterminé les Grecs aux représailles, mit effectivement aux prises les Serbes et les Bulgares déjà moralement et politiquement séparés par des frontières nouvelles depuis les traités de San Stefano et de Berlin.

Eux aussi étaient devenus des frères ennemis.

En ces dernières années sans doute une certaine détente s'est produite entre les deux gouvernements slaves; mais les populations respectives sont restées hostiles et l'exarchat bulgare, notons-le, n'a pas peu contribué à leurs mutuelles antipathies en prétendant soumettre à sa juridiction les Serbes patriarchistes de la Vieille Serbie dont Belgrade est le centre naturel d'attraction.

De part et d'autre un banditisme s'est organisé qui porte la terreur dans les campagnes macédoniennes. Déjà, Tan dernier, un comité grec avait pris à tâche de recruter une sorte de contre-guerilla qui devait rendre aux Bulgares, persécuteurs des sujets grecs, œil pour œil, dent pour dent

Les Serbes danubiens n'ont pas manqué de venger par ce même- moyen leurs congénères ottomans, et, comme les néoclephtes dans le vilayet de Salonique, des corps de heiduks exercent leurs violences jusque dans les parages de Gossovo.

Maintien provisoire du statu quo territorial et réformes en Macédoine.

Tels sont, impartialement résumés, les faits saillants qui caractérisent les rapports passés et présents des peuples balkaniques et dont il est à peine besoin de dégager la leçon.

En 1870, un polémiste russe dont le nom se rattache

aux spéculations les plus osées du panslavisme militant, le général Fadeief, dans une brochure devenue célèbre, développait ce thème que les Slaves de Turquie n'étaient pas encore aptes à se gouverner eux-mêmes, qu'indépendants « ils retomberaient tôt ou tard dans un état pire que l'état actuel », qu'il leur fallait encore un maître qui présiderait à leurs groupements naturels tout en leur concédant une large autonomie dans leurs affaires intérieures.

Sans doute ce jugement intéressé n'a pas été absolument confirmé par l'expérience, en taut du moins qu'il s'applique à l'ensemble des Slaves orientaux.

Ne pouvaient-ils déjà en appeler, après quatre siècles du plus humiliant abaissement, les Serbes dont les chefs libérateurs savaient à peine signer leurs noms, et qui depuis un demi-siècle vivaient de leur vie propre sous un gouvernement régulier, quoiqu'il semblât que leur état social et intellectuel ne se prêtait pas encore à la liberté politique.

A leur exemple les Bulgares danubiens, non moins déprimés que leurs frères et voisins, eux qui pendant la même période de servitude « vivaient comme l'herbe qui pousse sous la pierre », n'ont-ils point aussi démontré leurs aptitudes à l'autonomie quoique devenus sans transition maîtres de leurs destinées?

L'on n'en doit pas moins reconnaître que la situation particulière de la Macédoine, telle que je crois l'avoir fidèlement décrite, justifie pleinement le pronostic pessimiste du critique russe et que c'est une appréhension analogue à la sienne qui a inspiré le pro-

gramme des réformes dont les grandes puissances ont pris l'initiative en 1903.

Dans la prévision certaine des luttes intestines et des conflits extérieurs dont l'affranchissement des trois provinces ottomanes serait aujourd'hui le signal, ne convenait-il pas de pourvoir tout d'abord à leur amélioration sociale par une action diplomatique directe, mais sous les auspices de l'autorité territoriale elle-même, en attendant que s'accomplisse l'œuvre intérieure de conciliation et d'accommodement à laquelle leur existence nationale est subordonnée ?

Les conditions de cette entente sont assurément très complexes, et à quels sacrifices réciproques n'auraient point à se résoudre les membres du Conseil amphictyonique qui en aborderait l'examen !

Il importe de les définir.

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