CHAPITRE PREMIER
De l'autonomie de la Macédoine.
Le parti révolutionnaire bulgare, on le sait, a pour organes deux comités dirigeants dont l'un, siégeant à Sofia, projette l'annexion à la principauté des vilayets de Salonique, de Monastir et de Cossovo et dont l'autre qui s'intitule « l'organisation intérieure » et a pour devise « la Macédoine aux Macédoniens », aspire à l'émancipation des trois provinces ottomanes qui formeraient un Etat autonome et indépendant.
Son œuvre, on peut l'affirmer, est doublement funeste.
Par sa propagande terroriste dans les centres où l'hellénisme est en minorité, elle n'a pas seulement
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pour effet d'aviver les rivalités nationales respectives. En guerre ouverte avec l'autorité territoriale et indirectement hostiles à l'action conciliante des puissances étrangères, les bandes insurrectionnelles qui infestent les contrées balkaniques entravent aussi par leurs menées les réformes destinées à garantir la sécurité et un bien-être relatif aux populations des campagnes généralement paisibles et laborieuses (i).
Aussi illogiques que malfaisantes dans leurs entreprises (2), peuvent-elles espérer jamais tenir en échec la force armée d'un gouvernement que les circonstances ont associé à une tâche civilisatrice internationale'!
Avant d'aborder l'étude des conditions diverses de l'accord dont la solution du problème balkanique me paraît dépendre, je voudrais démontrer par voie de comparaison et tout en me référant à la conclusion des données historiques précédentes, que les deux programmes des Comitadjis sont également chiméri-
(1) On lit à ce sujet dans une note adressée en novembre igo5 par les gouvernements d'Autriche-Hongrie et de Russie aux cabinets de Sofia, de Belgrade et d'Athènes :
« Si les réformes n'ont pas donné tous les résultats qu'on en attendait, cette déception a pour causes, non seulement les atermoiements de la Porte, mais encore les rivalités des nationalités macédoniennes qui ont provoqué des conflits sanglants et des agressions criminelles contre les personnes et les biens des habitants pacifiques ».
(2) V. le manifeste du Balkan Committee de Londres du mois d'août 1905 où il est dit : « la continuation de cette guerre équivaut à un suicide ; elle éloigne les amis naturels des Bulgares macédoniens et fait désespérer de leur avenir ».
ques et que les moyens conçus pour les mettre en pratique ne peuvent que concourir au maintien du statu quo territorial actuel.
Reportons- nous aux années 1875 et 1876 en nous identifiant un instant avec la situation de la Bosnie et de PHerzégovine dont les dissidences intérieures, considérées à un certain point de vue, n'étaient pas sans analogie avec celles qui divisent les populations macédoniennes.
Deux camps ennemis d'une importance numérique à peu près égale s'élevaient au sein de la famille yugo-slave voisine de la Serbie et du Monténégro, l'un composé de chrétiens renégats plus fanatiques que l'Osmanlis et l'autre représenté par des chrétiens orthodoxes non moins ardents dans leur foi traditionnelle.
Une minorité catholique se détachait de ce dernier groupe, tout en subissant comme lui la loi tyrannique des Musulmans ou pseudo-Turcs (1) qui, propriétaires privilégiés du sol, l'administraient plutôt en vassaux qu'en sujets.
Dépouillés en i85i de leur droits féodaux, les beys bosniaques et herzégoviniens redoublèrent d'âpreté dans l'exploitation de leurs anciens serfs devenus fermiers et de là pour la classe inférieure une détresse dont l'histoire fournit peu d'exemples; de là aussi ces soulèvements pour ainsi dire périodiques, ces explosions de haine et de désespoir qui faisaient dire au
(1) Potoarzi.
C te Andrassy : « il n'est pas de contrée européenne où l'antagonisme entre la croix et le croissant prennent des formes plus acerbes qu'en Bosnie et en Herzégovine ; les chrétiens s'y sentent encore esclaves » (i).
Aussi lorsque dans la presse occidentale des voix s'élevèrent en faveur d'une entente qui doterait les deux provinces serbes d'une administration autonome, l'opinion prévalut et le Congrès de Berlin déclara que pour suppléer à l'impuissance notoire de l'autorité territoriale, un gouvernement étranger était seul capable de tenir tête aux rivalités irréductibles des populations et ce rôle fut confié à l'Autriche-Hongrie comme Etat limitrophe.
La cause de l'autonomie macédonienne'est incomparablement plus ardue que celle de l'émancipation de la famille yu go-slave jugée par un verdict européen inapte à se régir elle-même.
Dans le centre balkanique où ils forment respectivement le tiers et les deux tiers de la population, les éléments turc et chrétien ne sont pas moins inconciliables que dans toute autre région de l'Empire; ils éprouvent les uns pour les autres une répulsion intime et permanente.
Et tandis qu'en Bosnie et dans l'Herzégovine les dissidences entre chrétiens ont un caractère exclusivement religieux et ne séparent des Orthodoxes qu'un faible contingent de Catholiques, en Macédoine la discorde s'alimente surtout de compétitions de races,
(i) Note du 3o décembre 1875.
opposant les Grecs aux Slaves et, dans le groupe slave, les Bulgares aux Serbes.
Et comme les deux principales nationalités ennemies prétendent chacune à la supériorité numérique, on se figure sans peine l'intolérance et l'anarchie dont les trois vilayets péninsulaires offriraient le spectacle sous le régime d'un gouvernement autonome.
C'est dans cette prévision, je l'ai déjà constaté, que, sans engager l'avenir, les puissances appelées à intervenir en Macédoine ont décidé que les réformes dont cette partie des Etats du Sultan serait l'objet, ne modifieraient pas sa condition politique.
Observons d'ailleurs que la configuration même du pays ne se prête guère à la création d'un organisme social séparé et indépendant. Par l'enchevêtrement des montagnes du Pinde au Rhodope, les vallées intérieures, surtout celles du Nord-Ouest, manquent de grandes voies de communication entre elles et représentent un véritable échiquier.
Ce morcellement naturel explique les différences ethniques qui caractérisent un pays dont le nom même est devenu synonyme d'ensemble disparate.
Au milieu des nombreux groupements nationaux qui ont succédé de ces côtés à l'Empire d'Orient, la Macédoine proprement dite n'a jamais formé un Etat. Elle s'est toujours rattachée à un centre politique extérieur.
Quant à l'incorporation des trois provinces ottomanes à la Principauté voisine, elle équivaudrait à la restauration de la Grande Bulgarie du traité de San
Stefçmo dont la réduction à des limites plus normales a été précisément le but principal du Congrès de Berlin.
Il suffit d'ailleurs de se rappeler les violentes protestations et les représailles qui ont suivi la révolution de Philippopoli pour se convaincre que les Grecs et les Serbes indépendants ne se prêteront jamais à une transformation qui associerait intimement les destinées de tous leurs congénères macédoniens à celles de leurs rivaux et ennemis.
Et s'ils étaient réduits à choisir entre l'union de ces frères à l'Etat bulgare et le maintien de ceux-ci sous la sujétion ottomane, il n'est pas douteux qu'ils se prononceraient pour la seconde alternative.
On assisterait à une scène analogue à celle que décrivait ainsi l'historien Ducas : si, lors de la prise de Constantinople par les Turcs, un ange se fût montré aux Grecs et aux Catholiques réfugiés dans Aya Sofia et leur eût dit : « reconnaissez l'union des deux Eglises et je disperserai vos ennemis », les Grecs seraient restés sourds à cette voix et auraient préféré le joug ottoman (i).
(i) Cette citation est reproduite dans Y Histoire de V empire ottoman par de Hammer.
Dénombrement ethnographique, comme première condition de l'entente qui aurait pour objet la détermination des sphères d'influence des trois Etats limitrophes de la Macédoine.
Quel serait dès lors le but pratique du rapprochement auquel j'imaginais, en terminant mon exposé historique, qu'une sorte de réunion amphictyonique tenterait de préparer les voies? (i)
Il ne peut consister à mon sens que dans le partage des provinces macédoniennes entre les trois Etats limitrophes, c'est-à-dire, en tant qu'objectif actuel, dans la détermination des sphères d'influence que s'attribueraient réciproquement de ce côté des Balkans les gouvernements de Grèce, de Serbie et de Bulgarie.
Quels que soit d'ailleurs la forme et le caractère des négociations futures, on estimera sans doute que la première question à résoudre pour préciser le cuique suum est celle de l'évaluation et de la répartition des races comprises dans les trois vilayets de Salonique, de Monastir et de Cossovo.
Jusqu'en ces derniers temps, on le sait, aucun recensement officiel ne s'est opéré en Turquie et les nombreuses statistiques particulières recueillies par les ethnographes étrangers et indigènes accusent entre
(i) V. Ed. Engelhardt, La Confédération balkanique dans la Revue d'histoire diplomatique de 1891.
elles des différences telles qu'elles paraîtraient invraisemblables si Ton n'en connaissait les causes.
Je croîs m'être suffisamment expliqué à ce sujet en constatant que, sous Faction combinée des pouvoirs politique et religieux, les distinctions de filiation généalogique s'étaient plus ou moins effacées au sein de la communauté spirituelle qui réunit la grande majorité des chrétiens de Turquie.
De là sans doute ces erreurs aujourd'hui manifestes de certains relevés courants où majorités et minorités sont souvent interverties (i), où même des groupes nationaux encore compacts sont simplement négligés, c'est-à-dire confondus dans des groupes d'une autre origine (2).
Il faut donc que la lumière se fasse sur l'ethnologie macédonienne et que l'enquête ouverte dans ce but offre toutes garanties d'indépendance et d'impartialité.
Cette opération préliminaire peut n'être pas d'une exactitude aussi rigoureuse que celle d'une vérification cadastrale. Il ne s'agit pas en effet, dans la prévision qu'elles soient un jour disponibles, d'attribuer les trois provinces balkaniques considérées comme un
(1) Pour les seuls vilayets de Salonique et de Monastir tel dénombrement évalue la population grecque au double de la population slave. D'après tel autre les Slaves seraient quatre fois plus nombreux que les Grecs.
(2) Par exemple, pour le vilayet de Cossovo qui englobe la Vieille Serbie, de récents tableaux ne donnent aucun chiffre pour les Serbes. Ceux-ci sont comptés comme Bulgares (Brancoff, La Macédoine et sa population chrétienne, 1905,. p. 18.
bloc à la race prédominante, c'est-à-dire de leur appliquer dans sa brutalité le système majoritaire suivant lequel la moitié plus un absorbe la moitié moins un.
C'est un sectionnement des populations qu'il y a lieu d'établir d'après la distribution effective des unités ethniques, et à celte fin il importe avant tout de rassembler ces unités en circonscriptions locales plus ou moins homogènes en faisant en quelque sorte table rase des divisions arbitraires qui les ont séparées.
Si paradoxal que paraisse ce système, l'uniformité de régime par le moyen de morcellements administratifs, c'est-à-dire d'agrégats dissemblables et souvent hostiles, a toujours été le dernier mot de la politique intérieure des Turcs à l'égard des non-Musulmans et l'exemple des monarchies dont la composition présente quelque analogie avec la leur n'est certes pas de nature à la justifier.
Là, reconnaissons-le, le rapprochement des éléments disparates s'est fait sous l'influence d'une même loi de justice et d'égalité. Une telle communion était impossible dans un Empire où le conquérant était resté pour ainsi dire en état de guerre (Djihad) avec les peuples conquis, maintenant la supériorité de sa race asiatique sans changer le caractère théocratique de son gouvernement.
Le classement normal auquel il conviendrait de procéder dans les vilayets balkaniques aurait un précédent qui pourrait être mis à profit.
En 1878 la Commission européenne chargée d'orga-
niser la Rouméliè Orientale en province autonome s'appliqua de prime abord à démêler les entités collectives dont étaient formées les agglomérations rurales et urbaines et elle créa d'après ce relevé de nouveaux districts électoraux où les trois nationalités musulmane, grecque et bulgare étaient plus équitablement représentées que dans les circonscriptions définies par la loi générale des vilayets.
C'est une réforme pareille que prévoit le 3 e paragraphe du programme arrêté dans les entrevues impériales de Murstegg en 1903.
Cette réforme toutefois d'après les critiques de la presse hellénique ne serait pas considérée comme la vraie source d'un critérium propre à faire fléchir l'intransigeance des rivalités nationales.
On affirme en effet que l'enquête rouméliote a été plutôt une iniquité qu'un redressement, car, dit-on, la députation des Grecs et des Musulmans à la Chambre provinciale n'était pas, bien loin de là, en rapport avec l'importance numérique de ces deux catégories de sujets.
L'on se prend à douter que les polémistes armés de ce prétendu grief se soient réellement pénétrés de l'esprit d'équité et de conciliation qui a notoirement présidé aux actes de la Commission de Philippopoli.
En minorité sensible dans cette région orientale (1), les Musulmans et les Grecs ne pouvaient pré-
(1) V. les procès-verbaux de la Conférence de Constantinople de 1876.
tendre qu'à une délégation restreinte dans la future assemblée législative, et cependant il y avait à tenir compte de la valeur et de l'étendue des possessions territoriales des uns et de l'influence qu'exerçaient les autres sur les intérêts économiques et sur les progrès intellectuels du pays.
Cette considération (les protocoles de 1878 et 1879 en font foi) n'a pas été étrangère à la disposition statutaire en vertu de laquelle le gouverneur général investi d'un mandat européen pouvait désigner proprio motu des députés dans les deux classes numériquement inférieures, et commissionner ainsi des avocats faisant en quelque sorte fonction de défenseurs d'office.
Ainsi s'inaugurait en Turquie, d'après un mode adapté aux circonstances, le système de la « représentation proportionnelle » qu'une récente expérience a mis à l'ordre du jour dans les Etats d'Occident.
II ne semble donc pasjuste d'accuser les enq uêteurs de 1878 de partialité en récusant d'avance l'autorité du remaniement électoral dont l'idée leur aurait été empruntée.
Projet d'une commission internationale de recensement. — Signes distinctifs des nationalités. — Définition géographique de la Macédoine.
L'intervention européenne n'en est pas moins sollicitée des deux parts sous la forme d'un dénombrement
rigoureusement individuel qui serait confié à une Commission entièrement indépendante du gouvernement territorial. Et pour que son œuvre soit « légitime, efficace et définitive » (on a soin de le spécifier), cette Commission comprendrait, à côté des mandataires des six grandes puissances et de la Porte, ceux des Etats balkaniques limitrophes et de chacune des communautés patriarchiste, exarchiste, catholique, etc.
Séduisante et désirable en principe, cette combinaison soulève plus d'une objection pratique.
11 n'est d'abord pas certain que tous les Cabinets ayant voix au chapitre s'y rallient.
N'est-ce point une inconséquence d'associer à la revision future, même avec simple voix consultative, les délégués des parties justement suspectes les unes aux autres et dont les prétentions contradictoires motivent précisément le recours à des fonctionnaires étrangers?
Leur contrôle ne serait-il pas la source de contestations sans fin et à quelles échéances lointaines ne faudrait-il pas renvoyer l'achèvement d'une tâche entreprise avec un appareil aussi compliqué ?
D'autre part, la Porte, si ce projet lui était formellement soumis, le repousserait à coup sûr comme attentatoire à sa souveraineté, c'est-à-dire parlamême raison qu'elle a longtemps opposée à la surveillance internationale que les puissances entendaient exercer sur la gestion financière des trois vilayets macédoniens.
Et c'est même, à n'en pas douter, pour prévenir
toute ouverture à ce sujet qu'elle a résolu d'aviser elle-même à une mesure dont elle ne s'est jamais souciée dans son inertie traditionnelle.
Des commissions de recensement instituées par elle fonctionnent à cette heure dans maintes localités provinciales.
L'enquêteur turc, est-il besoin de le dire, est sujet à caution. Tertius ffaudens, il bénéficie des rivalités qui divisent le camp chrétien au double point de vue national et religieux ; il lui importe de maintenir et de créer, s'il le faut, un certain équilibre non seulement entre les deux groupes principaux qui s'attribuent chacun la supériorité numérique, mais encore entre les sous- groupes slaves également en dissidence politique et confessionnelle.
Il doit tendre aussi à exagérer le contingent proprement musulman et à ces fins, l'imbroglio macédonien en lui-même, l'imprécision de quelques parties des frontières du pays, enfin l'intimidation pratiquée sans contrôle, sont pour lui des ressources qu'il se gardera bien de négliger.
Les statistiques ainsi obtenues n'auront pas plus de valeur probante que celles émanées des intéressés euxmêmes ; elles ne changeront pas en fait les positions jalousement défendues par ceux-ci depuis que les circonstances les ont amenés à se compter.
D'autres conditions inspirées par une méfiance réciproque sont d'ailleurs posées par les promoteurs de « l'internationalisation » du recensement individuel.
Les unes se rapportent au mode suivant lequel serait
constatée la nationalité des personnes, des familles, des centres, des régions.
On écarte naturellement comme signe indicatif la religion qui ne distingue pas les races et la langue qui, en Orient surtout, ne l'accuse pas toujours. Quant à l'école, s'il est vrai qu'en général dans les pays à populations mixtes elle est une des manifestations les moins douteuses de l'origine ethnique de sa clientèle, l'on ne saurait encore lui attribuer ce caractère en Macédoine où le clergé grec a eu pendant des siècles le monopole, c'est-à-dire la direction exclusive des établissements d'instruction publique.
Sans doute, depuis l'époque de sa renaissance politique le slavisme oriental a démontré une remarquable vitalité dans le domaine propre de l'enseignement, mais on ne saurait encore déduire de son recrutement scolaire actuel une donnée ethnographique décisive.
Un témoignage particulier toutefois paraît avoir la préférence dans le milieu des compétitions balkaniques ; c'est celui de la conscience nationale exprimée par la libre déclaration des sujets dénombrés.
Remarquons ici en nous représentant le but spécial de l'enquête projetée, que la notion de nationalité implique deux états distincts, la nationalité d'origine et la nationalité politique.
Plus reconnaissables aux époques lointaines où les groupements humains vivaient dans un isolement réciproque, la première est moins apparente dans les civilisations nouvelles. Maintes nations modernes sont formées de peuples de sang différent, et tel est nota m -
ment le cas de l'Empire ottoman que Ton pourrait justement qualifier de macédoine en prenant le mot dans son sens figuré.
Or en Turquie la nationalité politique n'est pas pour la majorité de ses populations ce qu'elle est d'ordinaire ailleurs, un bénéfice dont la perte équivaut en quelque sorte à une pénalité. La qualité de sujet du Sultan est odieuse au raïa qui n'hésite pas à s'en dépouiller pour en acquérir une autre, dès qu'il le peut sans danger pour lui et pour les signs.
Et Ton sait qu'il ne s'est pas fait faute de profiter des facilités souvent abusives que lui offrait à cet égard la protection étrangère.
A une certaine époque en effet, sans remonter très haut, les dénationalisations avaient créé parmi les chrétiens ottomans assez de ressortissants à la Russie et à la Grèce pour que le Divan avisât aux moyens d'en arrêter les progrès (i).
Une statistique loyale devra tenir compte de la condition légale de ces transfuges et de leur descendance, c'est-à-dire qu'elle s'abstiendra de mettre à l'actif de la population grecque ou slave de Macédoine le nombre peut-être considérable de ceux qui, devenus étrangers^ n'ont point quitté leur sol natal.
(i) Ainsi s'explique comment la population du royaume hellénique, de 750.000 âmes qu'elle était après la guerre de délivrance, avait pu atteindre le chiffre de i.o56 000 lors du recensement opéré avant l'annexion des îles Ioniennes, c'est-à-dire pendant une période de moins de trente ans. — V. sur la question des dénationalisations, Ed. Engelhardt dans La Turquie et le Tanzimat, 1. 1, p. 63 et t. II, p. 99 (Paris, 20, rue Soufflot).
Nous savons aussi, j'ai déjà eu occasion de le rappeler, qu'il fut un temps où chez les raïas la religion primait la nationalité et où la communauté dans laquelle ils se confondaient étaient représentée par le haut clergé hellénique dont l'autorité s'exerçait à la fois dans l'ordre spirituel et civil. Si alors un recencement s'était effectué sur la base des tendances et des déclarations individuelles, il aurait sans doute justifié le mot attribué à Napoléon I er : « La grande majorilédes sujets ottomans est grecque... et les Grecs sont russes ».
Aujourd'hui les nationalités d'origine se sont reprises dans les sociétés chrétiennes de Turquie et la conscience qu'elles ont d'elles-mêmes peut être plus sûrement consultée.
Cependant leur dénombrement est de nature à laisser des doutes sur le classement de certaines catégories d'individus qui par la langue, les mœurs et les sentiments se sont plus ou moins identifiés avec un groupe autre que celui de leurs congénères.
On dénomme par exemple bulgarophones les Grecs slavisés qui ont perdu jusqu'à l'usage de leur propre idiome. 11 y a d'autre part des Slaves grécisants qui se séparent de leurs nationaux par leur culture et leurs sympathies helléniques.
Les déclarations des uns et des autres devraient, ce nous semble, être contrôlées par la notoriété (i).
(i) Bulgarophones et Grécisants ne persévérèrent pas toujours dans leur pseudo- nationalité. Un journal, la Macédoine, désignait récemment un Bulgare du village de Mocreni qui à l'âge
Cette dernière preuve serait d'ailleurs de règle dans tous les cas douteux.
Une dernière observation se rattache au choix du critérium qui paraît inspirer le plus de confiance aux deux partis rivaux. Si le témoignage de la conscience et des préférences individuelles était mis à l'épreuve, le recensement prendrait le caractère d'une sorte de plébiscite, en consacrant pour ainsi dire le principe de Voption de nationalité.
On ne méconnaît pas l'intérêt que présenterait une pareille consultation, si toute garantie de sincérité et d'indépendance lui était assurée. Il n'est guère permis de se faire d'illusion à cet égard en présence d'une propagande révolutionnaire qui a recours au terrorisme par l'assassinat pour gagner des adhérents à sa foi religieuse et politique.
Constatons d'ailleurs qu'il y a mésentente sur la définition géographique du territoire proprement macédonien.
Les Grecs voudraient en abstraire le vilayet de Cossovo sur lequel ne se portent point leurs vues, mais dont l'adjonction aux deux autres vilayets méridionaux
de 60 ans avait hautement renié ses sentiments helléniques à la suite de plusieurs assassinats commis dans son pays par les bandes grecques.
D'après le même journal, en août dernier, une députation de Comendgé du vilayet de Salonique avait remis au Vall une pétition signée par les chefs de ao3 familles bulgares que les recenseurs ottomans avaient inscrits comme « grecomans » patriarchistes alors qu'ils étaient exarchistes depuis dix ans et revendiquaient leur origine bulgare.
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réduirait le contingent hellène ou hellénisé comparé au contingent slave.
La population de la province de Cossovo est effectivement en majorité d'origine serbe ; l'élément grec n'y compte pour ainsi dire pas et Ton désigne encore sous le nom de Vieille Serbie la circonscription ou la plus grande étendue de la circonscription mise à l'index.
Il serait oiseux de rechercher si au cours de ses vicissitudes passées cette région appartenait ou non à la Macédoine historique, soit en totalité, soit seulement dans la partie inférieure qui constitue l'arrondissement actuel d'Uskub.
Contentons-nous de rappeler qu'en 1903, à l'issue des Conférences de Murstegg, le Cabinet d'Athènes insista sans succès sur la rectification géographique qui aurait pour effet de restreindre la Macédoine aux deux vilayets de Monastir et de Salonique.
Cette thèse, appuyée par le Syllogue gréco-macédonien, ne fut point agréée par le consortium européen, et il n'est aucune des réformes introduites depuis lors sous les auspices des grandes puissances qui n'ait été appliquée au vilayet de Cossovo.
Considérons d'ailleurs que l'élimination dont il s'agit n'aurait pas au point de vue pratique toute la portée qu'on suppose, si, comme je le marquais à l'instant, la pluralité des sujets de l'une des deux nationalités rivales ne doit pas décider de la prédominance politique de cette nationalité sur l'autre.
Recensement sommaire confié aux consuls, aux officiers étrangers et aux deux agents civils austro-russes.
Je conclus.
Sans s'astreindre à un dénombrement mathématique qui n'est pas indispensable et qui dans les conditions particulières du pays nécessiterait des vérifications singulièrement compliquées, la Commission internationale, dont l'institution répondrait au vœu des parties en cause, s'appliquerait surtout à grouper les agglomérations ethniques en circonscriptions plus ou moins homogènes comme s'il s'agissait de leur représentation dans une assemblée élective commune.
Cette opération réaliserait au fond la première partie du projet de réforme concerté àMurstegg en 1903.
Que si, indépendamment de l'opposition certaine de la Porte déjà en voie d'enquête administrative et pour ménager ses susceptibilités ou pour tout autre motif, l'intervention d'une Commission internationale de recensement devait être écartée du programme macédonien, ne pourrait-on avoir recours aux nombreux consuls accrédités dans les trois provinces ottomanes, ainsi qu'aux officiers étrangers chargés d'y organiser le service de la sécurité publique î (1)
(1) D. M. Brancoff, op. cit., dit lui-même : « Ne conviendraitil pas de faire pour la Macédoine ce qui a été fait pour la Rou-
Déjà suffisamment informés de la composition ethnique de leurs districts respectifs (i), ces agents seraient invités à communiquer le résultat de leurs observations aux deux mandataires européens adjoints à l'inspecteur général turc siégeant à Salonique. Ceux-ci en recueilleraient les données récapitulatives après les avoir fait contrôler ou compléter au besoin par le personnel des secrétaires et des drogmans dont ils disposent et que, suivant les instructions concertées à Murstegg, ils envoient occasionnellement « en tournées » dans le pays.
Cette collaboration ainsi confiée à des fonctionnaires étrangers déjà commissionnés dans les trois vilayets ne serait-elle pas de nature à désarmer toute méfiance et à porter dans les esprits l'apaisement que donne la certitude?
Dès maintenant, toutefois, et telle est la considération finale de ce dernier exposé, Pethnographie macédonienne, si imparfaite qu'elle soit encore, met en pleine évidence ce double fait que l'élément slave domine au Nord et l'élément grec au Sud. En sorte que la difficulté principale du partage porterait sur le tracé d'une ligne qui diviserait les régions
mélie orientale ? Les agents civils, les consuls, les officiers étrangers qui se trouvent aujourd'hui dans ce pays devraient, à notre avis, vérifier sur place les allégations des nationalités rivales et proclamer la vérité devant l'Europe ».
(i) On a publié à différentes reprises des statistiques émanées des consulats russes et austro-hongrois et maints auteurs les ont utilisées. Le téjmoignage des officiers de gendarmerie français et anglaisa été invoqué par plus d'un journaliste grec.
médianes où les populations grecques et slaves sont plus particulièrement confondues.
Avant d'entreprendre, d'après cette donnée générale et sur la base d'observations positives, l'examen du conflit qui met plus particulièrement en cause les Grecs et les Bulgares, déblayons, si Ton peut dire, le terrain des compétitions rivales en le réduisant aux proportions les plus étroites.