CHAPITRE V
Abandon par la Turquie des trois provinces macédoniennes de Salonique, de Monastir et de Gossovo.
Jusque vers le milieu du siècle dernier, la monarchie des Osmanlis avait été traitée par les grands Etats du continent comme une puissance asiatique qui ne pouvait justement prétendre à tous les égards que se doivent entre elles les nations policées. Cependant, menacée de mort dans son immobilité solitaire, cette monarchie avait senti le besoin de se départir des procédés demi-barbares qui la maintenaient au ban du monde civilisé, et l'Europe induite par cette conversion à l'admettre dans son concert, l'avait reconnue comme Etat européen.
Le Sultan, il est vrai, ne fut point émancipé des servitudes séculaires consenties par ses prédécesseurs ; mais, en dehors de cette subordination traditionnelle, il participa « aux avantages du droit public moderne »
(i) Ce paragraphe jest partiellement emprunté à mon ouvrage La Turquie et le Tanzimat ou Histoire des réformes dans Vernpire ottoman depuis 1826 jusqu'à nos jours (Paris, Librairie gêné raie de droit, 2 vol.
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et trouva dans cette association certaines garanties générales qui manquaient jusqu'alors à l'Etat musulman.
Mais, n'hésitons pas à le dire, l'adoption de la Turquie à titre d'Etat européen reposait sur une fiction. Or dans le droit en général, et particulièrement dans celui qui régit les sociétés politiques entre elles, la fiction ne peut remplacer la vérité qu'autant qu'aucune vérité palpable n'en a démontré la fausseté.
Les grandes puissances pouvaient se croire tenues de respecter l'autorité du Sultan sur ses sujets tant qu'il leur était permis de supposer que les chrétiens d'Orient seraient désormais gouvernés d'après les principes du droit public européen. Leur réserve n'avait plus sa raison d'être du moment où il devenait évident que le régime de l'arbitraire asiatique restait debout.
L'inviolabilité réciproque que se reconnaissent les gouvernements souverains n'est en réalité obligatoire que pour ceux qui sont en paix les uns avec les autres. La Turquie est toujours restée virtuellement en guerre avec la chrétienté.
Ce n'est point à dire qu'elle se gère encore d'après cet ancien principe de l'Islam qu'avec les « Infidèles » il ne peut y avoir que des trêves ; mais elle reste toujours dans une situation anormale dont il est naturel qu'elle pâtisse, et cette situation résulte du fait que son gouvernement n'a rempli après la conquête aucune des conditions élémentaires qui lui auraient permis de passer de F occupation militaire à l'incorporation despeuples conquis.
Ce gouvernement s'est montré incapable de toute organisation propre et de tout travail d'assimilation dans le milieu chrétien ; il n'a même pas tenté cette œuvre de rapprochement et de conciliation. Il a ignoré de parti pris les besoins sociaux des masses numériquement prépondérantes et moralement supérieures à bien des égards que la force rangeait sous ses lois, et comme il était impossible que ces besoins sociaux ne reçussent pas satisfaction, la tâche d'y pourvoir, négligée volontairement par le souverain de fait, a passé pour une large part en d'autres mains.
L'Etat musulman a été mis en tutelle (i) sous Faction d'une ingérence nécessaire et par conséquent légitime ; il ne se soutient que par l'appui des puissances étrangères et l'on peut justement lui appliquer le mot : si cedunt, ruit.
Une dernière expérience pèse sur lui comme une inévitable condamnation.
Depuis plus de trois ans « une effroyable anarchie » (2) règne dans les trois provinces orientales que la Russie avait émancipées et que le Congrès de Berlin avait replacées sous l'autorité directe du Sultan. Un banditisme sauvage y répand la terreur par ses pillages, par ses assassinats, par ses violences de toutes sortes et il n'est pour ainsi dire aucun village, aucun hameau, aucun lieu habité qui soit resté à l'abri de ses forfaits.
(1) Dépêche du Duc Decazes, du io janvier 1876.
(2) Expression de M. Petkow, ministre de l'intérieur de Bulgarie.
Et jusqu'à ce jour, non seulement la Porte a été impuissante à déraciner un mal en quelque sorte endémique qui s'aggrave sans cesse, mais elle s'est rendue responsable de ses progrès en entravant de propos délibéré le concours de la force répressive que les puissances lui avaient préparé (i).
La mesure des atermoiements est comble et l'éventualité d'une déchéance, disons d'un exode trop longtemps différé paraît inévitable.
Maintien de la souveraineté ottomane à Constantinople et dans la province d'Andrinople.
On écartera sans doute dans les conditions présentes ce que j'appellerai la solution majeure qui consisterait à refouler TOsmanlis sur la côte asiatique d'où il est sorti.
Par qui le remplacer à Constantinople, dirait-on, en se figurant le conflit des ambitions que susciterait
(i) « Les autorités ottomanes restent inférieures à leur tâche pour la répression des crimes commis parles bandes ; leur inaction est pour ainsi dire systématique » (note austro-russe du 8 décembre 1904)*
« La Turquie n'a rien fait pour appliquer les réformes décrétées » (dépêche n° 4 du Livre jaune de 1905).
« La Turquie considère avec plaisir les luttes entre chrétiens et ne prend aucune mesure pour les faire cesser » (dépêche n°9i Livre jaune de 1905).
une telle vacance au sein des Etats non unis du continent européen ?
Assurément l'histoire légitimerait les prétentions des Grecs à cette succession et il fut un temps où la « grande idée » dont ils s'entretenaient, celle de la restauration de l'Empire d'Orient, n'était pas aussi chimérique qu'elle le paraît à présent. Telle était notamment vers la fin du xvu e siècle l'aspiration des Hétairistes pour lesquels la tradition byzantine se confondait avec la renaissance nationale.
Alors, comme je le rappelais au début de ces études, l'hellénisme sous le couvert de l'orthodoxie maintenait sa suprématie sur les chrétiens ottomans et il pouvait considérer ces coreligionnaires comme des auxiliaires acquis à ses entreprises.
Depuis, « ces frères barbares » se sont pour la plupart émancipés ; ils sont devenus des concurrents qui, eux aussi, les Bulgares surtout, songent peut-être à réaliser le rêve de leurs anciens chefs qui se sont présentés plus d'une fois sous les murs de Byzance (i).
Aujourd'hui l'abandon du Bosphore à l'un ou à 1 autre de ces rivaux serait le signal d'une lutte acharnée qui ne ferait que réveiller les convoitises d'un troisième et plus puissant compétiteur.
(i) Aux vi e et au x e siècles.
On lit dans une brochure bulgare parue au millénaire des apôtres Cyrille et Méthode : « Nous devons agir d'abord en Macédoine ; le tour de la Thrace et du reste viendra après* La circonscription d'Andrinople et la Macédoine sont des pays bulgares et ne peuvent appartenir qu'aux Bulgares ».
Pour les Slaves orientaux en particulier, si, se prévalant de leur situation géographique, ils se montraient résolus, comme on n'en peut douter, à interdire aux Grecs l'occupation de Stamboul, ils ne pourraient que difficilement s'y maintenir eux-mêmes, car, peuples pasteurs et agriculteurs, ils n'ont point les aptitudes que réclame l'exploitation d'une position maritime aussi importante (i).
On exclut naturellement l'hypothèse de la prise de possession des Détroits par l'un des grands Etats d'Occident. Celui qui, en en disposant, commanderait les deux mers méditerranéennes et confinerait à trois continents, deviendrait par sa prépondérance commerciale et politique une menace pour les autres : l'Europe serait en présence du danger contre lequel elle s'est longtemps défendue en mettant obstacle aux desseins de la Russie (2).
L'empereur Joseph II déclarait que jamais les Turcs ne sortiraient de Constantinople, parce que Ton ne saurait s'accorder sur le choix de leur successeur. « C'est leur félicité (aux peuples commerçants), disait de son côté Montesquieu, que Dieu ait permis qu'il y ait dans le monde des nations propres à posséder inutilement un grand Empire ».
Ce sont apparemment des considérations de cet or-
(1) Dépêche de lord J. Russel à Sir H. Bulwer, du 24 septembre 1861.
(2) « (Constantinople à la Russie, disait Napoléon en 1807, jamais ! C'est l'empire du monde. »
drequi, à l'époque du Traité de Tilsit, présidèrent au partage projeté de quelques-uns des Etats ottomans entre la France, l'Autriche et la Russie. Le sultan devait garder sa capitale avec la partie de la Thrace située entre Enos et Bourgas.
Gonstantinople, en effet, quelles que soient les mains qui le détiennent, pourrait d'autant moins rester isolé sur la côte européenne que la presqu'île des Dardanelles et son détroit en sont une dépendance nécessaire. Un boulevard suffisamment étendu devrait le séparer des Etats voisins et protéger ses abords.
La Thrace, circonscrite par les Balkans et par le Rhodope avec ses derniers contreforts vers la mer Egée, répondrait merveilleusement à cette destination, car elle forme avec ses frontières terrestres et les côtes maritimes depuis le cap Eminieh dans l'Euxin jusque vers l'embouchure du Karassu, l'ancien Nestus, un quadrilatère d'une défense facile, immense camp retranché que la nature paraît avoir ménagé au possesseur privilégié du Bosphore, région fertile entre toutes, de trois mille lieues carrées de surface, qui peut se suffire à elle-même par sa production et par ses débouchés.
L'autorité du Sultan resterait intacte dans les limites de ce vaste territoire où la population turque déjà en majorité s'accroîtrait à la longue par l'immigration successive des musulmans établis au Nord des Balkans et à l'Est du Rhodope.
Maître incontesté de Ge domaine européen, de l'Asie
Mineure, de l'Arabie, du Bosphore et des Dardanelles le Commandeur des croyants posséderait encore l'un desplus beaux royaumes du monde.