CHAPITRE IV
Etendue restreinte du territoire macédonien considéré comme t contesté ».
Je résume les principales considérations par lesquelles j'ai cherché à élucider et surtout à simplifier les diverses questions qui constituent le problème macédonien.
La difficulté essentielle à dénouer porte sur la répartition entre Grecs et Bulgares des territoires compris dans les deux vilayets de Salonique et de Monastir,
Les Grecs se désintéressent de la destination du vilayet de Gossovo auquel leur nationalité est étrangère; mais, si je ne me trompe, ils se montrent particulièrement favorables aux Serbes dont la domination dûment reconnue dans cette partie de la Turquie d'Europe et leur annexion éventuelle au royaume de Serbie contribuerait à l'équilibre jugé désirable entre les Etats balkaniques (i).
(i)Dans une conférence tenue à Athènes en 1906, M. Karasis, recteur de l'Université, a dit : « Nous regardons la Vieille Serbie, c'est-à-dire le vilayet de Gossovo comme un sol sur lequel
Il semble qu'une entente ne peut manquer d'intervenir à ce sujet entre les deux familles slaves voisines. Ainsi que je l'ai exposé en effet, la plus grande étendue du territoire provincial dont il s'agit rentre dans les limites de la Vieille Serbie et de l'ancien patriarcat autocéphale serbe dlpek et sa population est en grande majorité serbe.
Il est vrai que, sur les trente cazas qui le composent, les Bulgares entendent s'en assurer douze «exclusivement habités par leurs congénères »(i).
Les futurs négociateurs serbes auront sans doute à tenir compte de cette revendication dans la mesure où une constatation contradictoire la justifiera (2).
Il est probable aussi qu'ils renonceront à soutenir toute prétention sur la région septentrionale du vilayet de Salonique, convoitée par les annexionnistes extrêmes et où l'élément serbe est notoirement en infime minorité (3).
les Serbes ont avant tout des droits historiques et ethnographiques à faire valoir ».
(1) Ces cazas seraient les suivants : Uskub, Kuprulu (Velès), Tetovo, Costivar, Koumanovo, Kratovo, Kotchani, Ichtib, Radovich, Petchevo, Palanka, Prechevo.
(2) La statistique bulgare de M. Brancoff accuse elle-même dans ce groupe de cazas la présence de plus de 37 000 Serbes. Il n'y a que dans deux cazas où elle représente la population serbe par des zéros.
(3) Cette région s'étend de la Bregalnitza, affluent du Vardar, jusqu'au Despoto Dagh à l'Est ; elle a pour limite au Nord la frontière actuelle de la Principauté bulgare et au Sud le lac Doiran ; sa superficie, d'environ 9 080 kilomètres carrés, est à peu près égale à celle du Monténégro.
Il y a là matière à transaction.
Pour^ce qui est du partage entre Grecs et Bulgares des deux vilayels de Salonique et deMonastir, j'ai fait une distinction entre les districts de ces provinces qu'il y a lieu de classer dès à présent comme des dépendances éventuelles des patrimoines respectifs et ceux qui par suite du mélange des populations ne peuvent être alloués à l'une ou à l'autre des deux nationalités que sur la base d'un recensement préalable.
Les premiers comprendraient au profit des Grecs tous les cazas de la Macédoine méridionale ; les seconds, réservés aux Bulgares, seraient formés d'un groupe de cazas situés dans la Macédoine septentrionale. Les uns et les autres ont été nominalement désignés dans les notes précédentes.
Ces deux catégories de circonscriptions constitueraient une sorte d'incontesté mis en dehors des régions proprement mixtes qui seraient l'objet d'un dévolu ultérieur.
Gomme conséquence de ce sectionnement qui, remarquons-le, repose sur des données empruntées pour la plupart des cas aux statistiques de la partie adverse, le nombre des subdivisions administratives représentant le contesté dans les deux provinces macédoniennes ne dépasserait pas une vingtaine de cantons, offrant dans leur ensemble une superficie qui ri atteint pas les deux tiers de celle de la Belgique.
Or les ambitions qu'éveille du côté bulgare et du côté grec la possession de cette portion d'héritage
relativement modeste, sont presque équivalentes et, si on les figurait en lignes géométriques, les unes se superposeraient à peu près aux autres.
On ne peut cependant se refuser à reconnaître que, en persistant dans son intransigeance, cette rivalité irréductible assurerait le maintien indéfini du statu quo territorial et gouvernemental, c'est-à-dire la continuité d'une situation aussi intolérable pour les populations elles-mêmes qu'onéreuse à plus d'un titre pour les puissances qui ont assumé leur tutelle.
Car (si j'ai réussi à le démontrer) ce serait poursuivre une chimère que de rêver la transformation de la Macédoine en une province libre, isolée à la fois des Etats congénères limitrophes.
Supposons au contraire qu'un accord s'établisse entre les nationalités balkaniques sur la répartition éventuelle des trois vilayets ottomans ; parle seul fait de cette union qui associerait des forces imposantes en vue d'un but et contre un adversaire communs, la question macédonienne serait virtuellement résolue et avec elle jusqu'à un certain point, j'ose le dire en considérant ce règlement dans toute sa portée politique, la question d'Orient elle-même.
Le gouvernement des peuples chrétiens de la péninsule des Balkans a été pour la Turquie une cause permanente de faiblesse et de dangers. Ces peuples lui sont restés constamment hostiles sous le régime d'inégalité et d'oppression que leur imposait la constitution théocratiqueet les traditions musulmanes. De là les ingérences étrangères qui, par une progression
naturelle, ont&uccessivement dépouillé les Sultans de leurs principaux attributs souverains.
En abandonnant à leur sort des sujets inconciliables, de plus en plus conscients de leur valeur et de leurs droits, le pouvoir ottoman ne recouvrerait pas seulement son autonomie et sa stabilité ; il se ferait de ses ennemis des alliés, gardiens désormais aussi jaloux que lui de l'indépendance et de l'intégrité orientales.
11 me reste à justifier sous forme d'épilogue la prévision de l'événement qui réalisera un jour cette double délivrance.