Serfidjé
1 Dont 64,000 Juifs. — 2 Dont 4042 Russes, 80 Géorgiens, 18 Serbes. — 3 Dont 820 Juifs, — * Juifs. — 6 Bosniaques mahométans. — 6 Juifs et Circassiens. — ' Gagaouses. — 8 La plupart Juifs. — 9 Juifs, Serbes> Bosniaques mahométans. — 10 Bosniaques. — u Bosniaques. — 12 La plupart Juifs. — 13 La plupart Juifs. — " La partie entrant dans la Macédoine géographique.
Les points de vue des peuples balkaniques sur la question
macédonienne.
Il y a plus d'un siècle déjà que la diplomatie internationale est tenue en haleine par le problème du proche Orient, source intarissable de malheurs pour les peuples des Balkans ainsi que pour ceux de l'Asie Mineure et qui fut une des causes principales de la guerre mondiale qui vient de se terminer. Néanmoins, la question n'est équitablement qu'à moitié résolue; on pourrait même dire qu'elle est plus embrouillée que jamais, ce qui ne présage guère pas l'ère prochaine de tranquillité et de paix durable, tant désirée.
Le problème d'Orient a surgi de deux raisons principales: premièrement, la rivalité de certaines Grandes Puissances, telles que la Russie, l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne, l'Angleterre, qui toutes tendaient à mettre la main sur une partie de la péninsule balkanique, soit remplacer le joug cinq fois séculaire des Turcs par le leur, ou bien à s'assurer une voie sûre pour leurs intérêts politiques et économiques; deuxièmement, les légitimes aspirations des peuples balkaniques à l'obtention de la liberté nationale et politique, à laquelle ils ont un droit sacré. La disparition d'une de ces Puissances (l'Autriche-Hongrie) et la neutralisation des Détroits, écarteront l'un des principaux obstacles qui s'opposaient à la solution du problème d'Orient. Il reste donc à résoudre les questions locales, balkaniques,
c'est-à-dire les questions albanaise, macédonienne, thracienne, etc., car certaines résolutions prises par le vainqueur au détriment d'autrui sont chancelantes et ne peuvent qu'engendrer de redoutables conflits et de nouveaux malheurs.
Pour cela, il faut d'abord préciser les droits des peuples balkaniques et, ensuite, procéder à la fixation des frontières de leurs Etats ou de leurs confédérations d'Etats, ce qui fera renaître le calme politique et permettra aux peuples leur développement social, économique et moral.
La solution actuelle de la question macédonienne étant basée sur la force et non sur les droits et la volonté des peuples qui habitent la Macédoine, nous estimons qu'il est de notre devoir impérieux d'attirer sur cette question la bienveillante attention de la Société des nations, des hommes d'Etat et de tous ceux dont les nobles efforts tendent à donner à l'humanité souffrante plus de liberté, de bonheur et de prospérité.
Les points de vue des peuples balkaniques, intéressés à un règlement équitable de la question macédonienne, diffèrent sensiblement les uns des autres. Nous en donnons ci-après un exposé suivi de nos considérations critiques.
La thèse grecque.
Comme on le sait, l'idée de nationalité envisagée comme doctrine politique est d'origine récente; elle remonte à la Révolution française. La notion de nationalité a été formulée à une époque plus près de nous encore: elle a été exprimée pour la première fois dans le célèbre discours du professeur de droit international de Turin, Pascal Mancini. Malgré le fait que depuis cette époque la littérature sur cette question s'est considérablement enrichie, la définition de Mancini, qui date de 1851, a conservé jusqu'aujourd'hui son importance et a acquis, du moins dans ses lignes générales la valeur d'un axiome politico-
social. La voici : « La nation est une société naturelle humaine, basée sur l'unité de territoire, d'origine, de mœurs et de langue, qui se manifeste dans une communion parfaite de vie et de conscience sociales ». Les chercheurs modernes du problème des nationalités, tels p. ex. Ramsay Muir, professeur à l'université de Manchester, donnent à peu près la même définition de la nation et des éléments qui la composent: l'unité géographique, la race, la langue, la religion, les coutumes, les traditions, les intérêts économiques et les aspirations communes. Plus ces éléments sont manifestes chez telle nationalité, plus le sentiment national est prépondérant.
Ce critère vient d'être consacré par le Traité de paix avec l'Autriche et signé à St- Germain par les représentants des Etats alliés et associés, le 10 septembre 1919. En effet, les articles 51 et 60 de ce traité stipulent que les minorités ethniques, c'est-à-dire celles « qui diffèrent de la majorité de la population par la race, la langue ou la religion » devront être protégées par des dispositions que ces puissances jugeront nécessaires.
Alors que cette conception de l'idée de nation s'est répandue partout, seuls parmi les peuples européens, les Grecs considèrent la religion comme le facteur principal pour ne pas dire unique, qui détermine la nationalité. Ils sont d'accord sur ce point avec les Turcs pour qui la religion est le seul élément constitutif de la nationalité.
La conception grecque est en honneur non seulement dans les milieux politiques grecs, mais aussi dans les milieux lettrés et dans le public. Aux yeux des Grecs, est Grec tout chrétien orthodoxe qui se trouve sous la juridiction directe du patriarche de Constantinople, qui fréquente une église ou une école grecque. Cette étrange conception de l'idée de nationalité a trouvé sa consécration dans la première constitution grecque de 1822, dont l'article 2 est ainsi conçu : « Tous les habitants de la Grèce qui croient en Jésus-Christ sont des Hellènes ».
Le clergé grec emboîtait le pas sur le gouvernement grec; il considérait comme Hellènes les populations balkaniques qui lui étaient immédiatement soumises, quelle que fût la race à laquelle elles appartenaient et quelle que fût leur langue. Reconnaissant cependant la force de ces deux éléments (la race et la langue), le clergé grec entreprit de semer la haine contre toute langue non-grecque de ses ouailles. L'invitation en vers que lança le pope Daniel à la population de Macédoine au début du siècle dernier est typique à cet égard. Elle débute ainsi: «Albanais, Valaques, Bulgares et vous peuples parlant d'autres langues, réjouissez-vous et apprêtez- vous tous à devenir Grecs. Délaissez votre langue et vos mœurs barbares, délaissez-les si complètement qu'elles puissent paraître un jour à vos descendants comme une fable! »1) Cet appel devint au XIXe siècle le credo de la « grande idée » grecque qui, entre autres, avait pour but de fortifier l'hellénisme chez les populations de Macédoine et de Thrace et de la propager parmi les peuples hétérogènes de ces deux provinces, ainsi que des provinces voisines, qui constitueraient un jour la Grande Grèce. En d'autres termes, la dénationalisation des Bulgares, Albanais, Koutso- Valaques, vivant dans les provinces méridionales de la péninsule balkanique, devint la préoccupation principale de l'hellénisme.
Le Patriarcat grec abondait dans le même sens. Sous prétexte que l'Eglise du Christ est une et que son chef est le patriarche grec, ce dernier alla jusqu'à déclarer qu'il ne saurait reconnaître d'autres religions nationales. Ainsi, lorsqu'en 1870 les Bulgares se constituèrent en Eglise autonome avec leur clergé et leur langue propres, comme ce fut le cas de bien d'autres peuples, les Grecs convoquèrent en 1872 à Constantinople, un Concile œcuménique qui excommunia les Bulgares et qui, dans l'article 1er formula cette sentence : « Nous blâmons, condamnons et dé-
*) Eiaaj-coyaij deÔaamiïa, etc. 1802, préface.
clarons contraire à l'enseignement de l'Evangile et aux canons sacrés des heureux Pères l'ethnophylétisme, soit les distinctions de races et les discussions nationales dans le sein de l'Eglise du Christ ». Les Grecs ne voulaient pas de distinctions de races afin de pouvoir instaurer la domination de la race hellénique sur les autres races : bulgare, albanaise et koutso-valaque.
La littérature ethnographique et les statistiques grecques de nos jours adoptèrent le même point de vue. Bulgares, Koutso-Valaques, Albanais et Gagaouzes de Macédoine et de Thrace, se trouvant sous l'autorité spirituelle grecque, sont classés comme « Hellènes » et rangés à côté de la race grecque dans les statistiques. Alors que ces allogènes étaient appelés par les voyageurs de l'Europe occidentale « Patriarchistes », chez des Grecs, ils passent pour « Hellènes » ou bien, d'après leur terminologie, pour des « Hellènes bulgarophones », « Hellènes albanophones », « Hellènes valaquophones ». Cette distribution est celle de la dernière statistique grecque, la plus détaillée sur la Macédoine, celle de l'ancien secrétaire du Consulat de Grèce de Scopié, M. A. Chalkiopoulos 1). Afin d'augmenter le nombre des Grecs de Macédoine, l'auteur de la statistique n'a pas hésité à faire entrer dans le giron de l'hellénisme les Tsiganes qui reconnaissent le patriarche comme leur chef spirituel. Ces Tsiganes sont dénommés dans la susdite statistique « Hellènes d'origine tsigane ». Cette manière orientale de comprendre la nationalité est partagée aussi par la presse grecque. Le journal grec « Néa Iméra », du 1er novembre 1914, déclarait avec suffisance qu'en Macédoine il n'y a pas de Bulgares, et que ceux qui parlent cette langue étaient Grecs parce qu'ils se trouvaient sous le pouvoir du patriarche grec: « Il n'y a pas, ajoutait-il, de plus purs Grecs que les patriarchistes bulgarophones! »
Enfin, le président du Conseil grec, Vénizélos luimême, dans son exposé des revendications grecques devant
a) V. plus haut, p. 181.
la Conférence de Paris, déclarait, entre autres, que le seul critère de la nationalité est la conscience nationale, non pas la race ou la langue. Dans cet ordre d'idées, il s'est empressé de citer les noms de quelques personnages d'origine albanaise, qui ont joué un certain rôle dans la vie de la Grèce moderne, tels : le vice-président actuel du Conseil des ministres de Grèce, M. Répoulis; le commandant en chef de l'armée hellénique, général Danglis; le commandant en chef des forces navales, amiral Coundouriotis, ainsi que la majorité des équipages de la flotte grecque, ont l'albanais pour langue maternelle.
L'exposé qui suit nous montrera cependant si la thèse grecque sur la notion de nationalité est juste et jusqu'à quel point les «Hellènes bulgarophones », ou «patriarchistes parlant le bulgare » ainsi qu'on les nomme, sont Grecs.
1° — Les patriarchistes bulgarophones qui, à la veille des guerres balkaniques de 1912 habitaient les parties plus ou moins grandes sur la ligne qui va de Castoria jusqu'à Derkos près Constantinople, sont de pure origine bulgare et n'ont rien de commun avec la race grecque. Ils se sont établis sur cette zone déjà au moyen âge et y sont demeurés jusqu'aujourd'hui. Nous mentionnerons deux ou trois seulement des anciens et innombrables témoignages grecs. Ainsi, dans les « Actes de St. Démétrius de Salonique », où sont narrés en détail les événements du VIIe siècle et la grande immigration slave en Macédoine méridionale, il est dit que la ville de Salonique était entourée, à cette époque déjà, au nord, à l'est et à l'ouest, de tribus slaves1). La chronique grecque du monastère Castamonite au Mont Athos, relatant les événements du VIIIe siècle, ajoute: «Pendant le règne des empereurs impies, les iconoclastes, les peuples des confins danubiens, les Rynchiniens et les Sagoudates ainsi nommés, profitant de l'anarchie des temps, après avoir occupé la Bulgarie et s'être étendus peu à peu dans différentes directions,
J) Tougard, De l'histoire profane. Paris 1874, p. 148, 150 et passim.
conquirent la Macédoine. Enfin, ils vinrent à la sainte montagne d'Athos avec leurs familles, n'ayant rencontré aucune résistance. Quelque temps après, on leur enseigna l'Evangile, ils y crurent et devinrent chrétiens fervents »1). Jean Cameniate, Salonicien, en sa qualité de contemporain, en 904, affirme qu'à cette époque la Macédoine du sud, depuis Verria jusqu'à la Strouma, était peuplée de tribus slavo-bulgares, les Sagoudates, les Drougouvites, les Strymoniens2). Théophylacte, archevêque d'Okhrida et écrivain grec de la fin du XIe s., relate comme suit l'établissement des Bulgares dans la péninsule balkanique: «Les Bulgares vinrent des confins de la Scytie. . . . Ils occupèrent toute l'Illyrie, l'ancienne Macédoine jusqu'à Salonique et une partie de la Thrace, notamment les environs de Berrœa, Philippopoli et les régions montagneuses adjacentes, et s'y établirent en vrais citoyens»3). Mille ans plus tard, les premiers explorateurs étrangers de ces parages y trouvaient les descendants de ces mêmes Bulgares. E. M. Cousinéry, consul général de France à Salonique au commencement du XIXe s., qui connaissait bien la Macédoine méridionale pour l'avoir parcourue dans tous les sens, relate, entre autres, au sujet de la plaine de Salonique : « Colakia . . . grand village entièrement peuplé de Grecs, qui paraissent y avoir toujours résidé, malgré la domination des Bulgares, dont ils sont entourés dans toute l'étendue de la plaine »4). De la région de Vodéna il dit: « Diocèse peuplé entièrement de Bulgares. . . Tous les archevêques qui se succèdent à Vodéna, quoique Grecs de nationalité, sont dans l'obligation d'apprendre la langue bulgare; leur diocèse se compose de plus de cent villages, dont les habitants ne parlent que cette langue »5).
1) V. plus haut, p. 40.
2) J. Cameniata, De excidio Thessalonicensi : Ed. Bonnae, p. 495, 496, 514.
3) V. plus haut, p. 46.
4) Voyage en Macédoine. Paris 1831, vol. I, p. 6t. 6) Ibidem, p. 77.
Et, de la plaine de Serrés: «A compter du Xe s. presque toute la plaine que parcourt le Strymon et toute la côte du mont Cercine furent occupées, comme elles le sont encore aujourd'hui, par des Bulgares »1).
2° — Bulgares d'origine, les Bulgares patriarchistes appartiennent à la nationalité bulgare par leur langue, leurs traditions, leur folklore, leurs costumes et leurs sentiments. Les écrivains grecs contemporains, la presse grecque en témoignent aussi tant qu'ils ne partagent pas la manière de voir générale grecque sur la question; ces témoignages sont particulièrement précieux si l'on s'adresse aux documents secrets grecs qui, ces derniers temps, ont été livrés à la publicité. Dans cet ordre d'idées, nous donnerons, en premier lieu, quelques extraits des témoignages de l'historien grec P. Aravantinos sur quelquesunes des villes macédonniennes et leurs provinces : « Pélagonie, ancienne ville et région en Macédoine. Dans cette contrée la ville nouvelle de Bytolia, appelée encore Monastir est peuplée de 20,000 habitants . . . Ses habitants chrétiens parlent principalement la langue bulgare ». — « Stroumitsa. Ville de Macédoine. . . peuplée aujourd'hui de 2000 habitants de race bulgare, avec métropolite, autrefois évêquesous la dépendance de l'archevêque d'Okhrida ». — «Tikvech. Ville et diocèse en Macédoine. La ville et le diocèse sont peuplés de Bulgares sous la juridiction spirituelle du métropolite de Vélès ». — « Prilep, ville de Macédoine... De nos jours, sa population est de 1200 familles, mahométanes et chrétiennes; les dernières sont de race bulgare et valaque ». — « Niagousta. Ville nouvelle en Macédoine, avec une population de 200 familles de race bulgare, sous la dépendance administrative de Salonique ». — « Kustendil. District et ville de Macédoine avec population bulgare; siège du métropolite», etc.2).
*) Ibidem, p. 53.
2) V. plus haut, p. 34.
Dans l'ouvrage de M. Gédéon, secrétaire du Patriarcat grec, sur le différend gréco-bulgare1), il est affirmé que la majorité de la population chrétienne des diocèses de Serrés, Drama et Melnik est bulgare. Au sujet des élèves du couvent de St-Jean le Précurseur à Serrés, en 1872, il est dit: « Ils sont pour la plupart des Bulgares provenant des villages des trois diocèses susmentionnés, notamment de Drama, de Serrés et de Melnik ». Les pères du couvent « eux aussi », y est-il ajouté, « sont des Bulgares, un quart à peine sont Grecs ».
Le correspondant du journal grec « Hellas » (n° 10 de 1913) raconte ce qui suit de la propagande grecque dans le grand village bulgare Nestram, district de Cgstoria: « Ce qui m'a particulièrement impressionné, ce furent les écoles .... Les instituteurs obligent les enfants à apprendre des poèmes épiques et leur défendent de parler la langue bulgare, leur langue maternelle. C'est ainsi que l'hellénisme a été sauvé en Macédoine. Dans le village, il y a une école de jeunes filles. Les maîtresses en sont très jolies. . .»
P. Décasos, chef de l'Agriculture auprès du gouverneur général grec de Macédoine en 1913, a publié deux livres sur la situation agraire et économique de la Macédoine grecque. Concernant la population du district de Niagousta, l'auteur reconnaît qu'elle « se sert habituellement de la langue slavo-macédonienne ». Il énumère 17 villages du dit district, avec des « Hellènes » de langue slave. Malgré sa manière de considérer, à la grecque, les Bulgares patriarchistes comme des Hellènes, l'auteur trouve 15,211 « Bulgares » dans le district de Florina, 7000 Hellènes et « Bulgares » dans le district de Vodéna, et 6770 « Bulgares » dans le district de Sabatsko (Karadjova). L'auteur reconnaît de même que, dans les «villages grecs au sud de la plaine de Salonique appelée Roumlouk, la population
i) M. redeœv, "Eyypaça narpcap-^cxà xat ouvodexà, etc., p. 484,. 507, 508.
est moins dense que dans les villages du nord, qui sont de langue slave » x).
Lors des élections de 1915, les Vénizélistes comblaient de promesses et de complaisances les électeurs bulgarophones. Ils s'adressaient à ces « Hellènes » en ces termes : « Si vous nous donnez vos suffrages et que Vénizélos arrive au pouvoir, nous donnerons à la Bulgarie non seulement Serrés, Drama et Cavalla, mais aussi toute la région slavophone qui s'étend jusqu'à Castoria »2).
Le publiciste grec, S.-P. Phocas-Cosmetatos, dans son livre, récemment paru, « La Macédoine, son passé et son présent », Lausanne-Paris, 1919, affirme entre autres: « Le traité de Bucarest (1913) a enlevé le vilayet de Monastir aux Bulgares . . . Dans le vilayet de Salonique, il y avait 25 cazas; les Bulgares possédaient la majorité sur les Grecs dans les neufs cazas suivants: Doïran, Avret-Hissar, Stroumitsa, Tikvech, Petritsi, Mélénikon, Nevrokop, Djouma-Bala, Raslog ». (p. 38.)
Sur la demande du Ministère des affaires étrangères d'Athènes, le métropolite grec de Serrés, Apostolos, présenta le 13 juillet 1915 une liste des villages bulgares de son diocèse, au nombre de 40. Dans une autre liste du 29 octobre 1915, adressée à la Préfecture de Serrés, figurent encore quatre villages bulgares non mentionnés dans la liste précédente. Par conséquent, l'autorité spirituelle grecque reconnaissait que le diocèse de Serrés en Macédoine orientale renfermait en 1915 quarante-quatre (44) villages bulgares, parlant le bulgare, dont huit à l'ouest de la Strouma et 36 à l'est de la même rivière3).
Quant aux villages grecs du même diocèse à l'est de la Strouma, ils sont au nombre de cinq, notamment: Veznikovo, Dovichta, Topoliani, Sazmoussakly, Soubach- Keuy. Dans son rapport du 31 janvier 1909, adressé au
l) V. plus haut, p. 35.
a) Cf. le journal grec «T6 0côç» du 24 mai 1915.
3) V. plus haut, p. 181 et suiv.
Ministère des affaires étrangères d'Athènes, le consul de Grèce à Serrés, M. A. Saktouris, constatait la même chose : c'est-à-dire que l'élément grec de la ville de Serrés et des cinq villages grecs reste isolé, étant entouré de tous côtés de villages bulgares1).
En ce qui concerne le sentiment national de ces villages bulgares appelés « hellènes », après leur annexion au royaume de Grèce, il suffit de consulter le rapport, sous le n° E. P. 75 du 26 mars 1915, adressé par le commandant du 18e régiment grec tenant garnison à Serrés, au commandant de la 6e division. On y lit que « les recrues du régiment étaient non seulement des bulgarophones mais de purs Bulgares, par conviction et dans l'âme, et cela à un tel degré qu'il devient extrêmement dangereux. . . . Je vous communique, de même, qu'en qualité de commandant, je ne puis avoir aucune confiance dans les sentiments de ces soldats pour le présent aussi bien que pour l'avenir. De sorte que des mesures s'imposent. Je vous fais remarquer, qu'à la répartition des recrues dans mon régiment, ont été incorporés, si non presque exclusivement du moins dans une grande majorité, des Bulgarophones et surtout des Bulgares convaincus. Peu nombreux sont ceux qui comprennent le grec, même parmi ceux qui prétendent le parler ». A la suite d'autres rapports rédigés dans le même sens, le commandant de la 6e division, le général Bairas, adressait, le 15 mars 1915 (n° E. P. V. 195) une lettre au commandant du 4e corps d'armée et sollicitait « que tous les habitants des villages du littoral du district de Serrés soient installés dans l'ancienne Grèce et remplacés par des émigrés grecs imbus de véritables idées helléniques et ne sachant pas un mot de bulgare ». Le rapport ci-haut mentionné, du commandant de la 6e division, contient de même une statistique de la population des villages soumis à la circonscription militaire de Serrés. D'après ce relevé, le nombre des habitants de langue grecque est de 1199,
*) J. Ivanoff, La région de Cavalla, p. 73 et suivantes.
les Turcs sont au nombre de 1680 et les Bulgares au nombre de 14,363 âmes1).
3° — La conscience nationale des Bulgares patriarchistes est si peu douteuse qu'il suffit qu'ils jouissent d'une certaine liberté religieuse pour qu'ils se déclarent Bulgares et se rallient à l'Eglise autonome bulgare.
Jusqu'il y a un siècle, les Bulgares de Macédoine et de Thrace, pris dans les filets du clergé, des écoles et des églises grecs, passaient, aux yeux de l'étranger, pour « Hellènes ». Cependant lorsque commença la renaissance nationale bulgare et surtout lorsque fut proclamée la liberté des confessions, de langue et de nationalité par le Hatti-Chérif de 1839 et le Hatti-Houmaïoun de 1866, l'hellénisme des Bulgares s'évanouit sensiblement. Alors commença une lutte religieuse intense entre les éléments grecs et bulgares qui débuta en 1830 à Scopié, en Macédoine, dura 40 ans et se termina par le triomphe des Bulgares. En 1870, ces derniers se séparèrent et constituèrent une Eglise nationale autonome, avec son clergé, ses écoles, sa langue scolaire et liturgique propres.
L'article 10 du firman impérial qui constituait l'Eglise indépendante bulgare englobant outre la Bulgarie danubienne, la plus grande partie de la Thrace, fit aussi entrer dans ses frontières deux éparchies macédoniennes: Vélès et Kustendil-Chtip.
En ce qui concerne les autres diocèses macédoniens à population mixte, l'alinéa 2 du même article 10 prévoyait que ceux où les 2/3 de toute la population chrétienne sont formés par les Bulgares seront attribués à l'Eglise bulgare, s'ils en manifestaient le désir. Pour donner corps à ce désir, on choisit le mode du plébiscite, et ce fut là le premier cas historique de consultation de la volonté des populations balkaniques se trouvant alors sous le joug turc.
a) La question bulgare et les Etats balkaniques. Edition du Ministères des Affaires Etrangères. Sofia 1919, p. 83-84, et fac-similé n° 9.
Ce plébiscite historique eut lieu en avril 1872 dans les deux diocèses macédoniens, Scopié et Okhrida; ses résultats furent écrasants pour l'hellénisme: les habitants de 880 villes et villages des deux diocèses se proclamèrent de nationalité bulgare et affirmèrent leur ferme volonté d'être incorporés à l'Eglise bulgare1).
Lorsque en 1870, on accorda à la population macédonienne bulgare le droit d'autodisposition, elle commença petit à petit à s'affranchir du clergé grec, de ses écoles et de ses églises. En 1912, à la veille de la guerre balkanique, au moment où prit fin le joug cinq fois séculaire des Turcs en Macédoine, les Bulgares y avaient gagné les sept éparchies suivantes avec des métropolites et des prêtres bulgares, des écoles et des églises nationales : Vélès, Scopié, Okhrida, Monastir, Dèbre, Stroumitsa, Nevrokop. Dans les autres sept éparchies: Vodéna, Koukouch, Florina, Castoria, Serrés, Melnik et Drama, ils avaient des vicariats au lieu de métropolites. L'Eglise orthodoxe autonome bulgare avait cette année-là, en Macédoine, 1139 églises, 155 chapelles, 62 monastères, où officiaient 1132 prêtres et quelques dizaines de moines. Les écoles bulgares étaient au nombre de 1141, avec 1884 maîtres et 65,474 élèves. Ne sont pas compris dans ces chiffres les églises, les prêtres, les écoles et les élèves des Bulgares catholiques et protestants.
4° — Les Patriarchistes bulgares ont aussi manifesté leur conscience bulgare lors des grandes insurrections politiques de Macédoine et de Thrace contre le régime turc en 1902 et 1903. La plus grande partie des patriarchistes bulgares de cette époque manifestèrent leur nationalité en prenant les armes et en se ralliant à leurs compatriotes révoltés, alors que les Grecs aidaient les Turcs à étouffer la révolte. Des témoignages français, anglais et turcs ont corroboré unanimement ce fait, bien connu, des péripéties de la question d'Orient.
x) Pour plus détails, v. p. 106 à 107.
Ainsi, à l'occasion de la grande insurrection bulgare en Macédoine de sud-ouest de 1903, le vice-consul de Grande-Bretagne à Monastir, McGregor, écrivait, entre autres, au consul général Graves à Salonique : « Pour le moment je dois me borner à constater que l'insurrection est complète dans les districts de Monastir, Resna, Prespa, Okhrida, Kitchévo, Krouchévo, Korechta, Castoria, Florina et Morihova et que les patriarchistes de nationalité slave et valaque ont notoirement fait cause commune avec les insurgés » x). De son côté, le vice-consul français de Monastir, Choublier, communiquait à Delcassé, au sujet de l'espionnage des Grecs en faveur des Turcs: «Les autorités grecques de Monastir elles-mêmes ne craignent pas d'encourager ce mouvement et de prendre le parti des Turcs contre ces mêmes populations chrétiennes qu'elles prétendent devoir un jour revenir à la Grèce »2). Les Grecs d'Hellade adoptaient la même conduite que leurs compatriotes de Macédoine: étudiants et officiers grecs rivalisaient de zèle dans l'aide à prêter aux Turcs contre la population bulgare insurgée en Macédoine et Thrace en 1903. Les Turcs eux-mêmes ont reconnu le fait. On lit, en effet, dans le journal « Stamboul » de Constantinople, du 14 août 1903, ce qui suit: «Les journaux turcs reproduisent des journaux athéniens la nouvelle qu'une députation des étudiants de l'Université d'Athènes s'est adressée à Saadeddine-bey, chargé d'affaires de Turquie à Athènes, pour le prier de vouloir bien obtenir leur admission dans l'armée impériale ». Et, dans le même journal du 20 mai: « L'Ikdam» annonce que « quelques officiers appartenant à l'armée hellénique se sont adressés à la légation ottomane à Athènes et ont sollicité, tant en leur propre nom qu'en celui d'un millier d'officiers et soldats,
*) Blue Book. Turkey for the période of March-September 1903, n° 308, p. 261.
2) Documents diplomatiques. Affaires de Macédoine 1902. Paris 1903, p. 4.
d'être admis dans l'armée impériale pour la répression des bandes bulgares. Le ministre ottoman, tout en les remerciant chaleureusement de leurs sympathies, les a informés que leur demande ne pouvait pas être agréée, attendu que, grâce à l'activité des troupes et des gendarmes ottomans, les susdites bandes seront sous peu complètement dispersées ». Ce fait est attesté et par M. Maurice Gandolphe lors de sa tournée en Macédoine insurgée. « Un certain nombre de volontaires grecs », dit-il « ont demandé à être incorporés ces jours derniers et sont en instruction à Constantinople. D'autre part, le Patriarcat œcuménique a soumis au Grand-vizir un mémoire signé par les métropolites grecs de Macédoine, de Thrace et les notables des communautés .... Une défiance est toujours nécessaire de ces manifestations violentes, inspirées visiblement par l'éternelle rivalité du Patriarcat œcuménique et de l'Exarchat bulgare. Il paraît que, dans l'intérieur, les évêques grecs se sont livrés à de hardies évangélisations, sous forte escorte turque. . . -»1)
5° — En 1908, le régime despotique turc fut renversé et remplacé par le régime parlementaire. Cette ère, dite de la « liberté » (houriète), permit à la population de la Macédoine et de la Thrace, de réclamer devant le nouveau parlement ottoman ses droits ecclésiastiques et scolaires usurpés par le Patriarcat grec. Les patriarchistes bulgarophones se rangèrent les premiers du côté des mécontents contre Vhellénisme. Des dépêches et des pétitions émanant des villes et des villages patriarchistes, depuis Castoria jusqu'à la mer Noire, affluaient à la Chambre turque. Cette population, protestant contre l'usurpation de ses droits, déclara, en sa qualité de bulgare, qu'elle veut passer sous la juridiction de l'Eglise bulgare et demanda la permission d'ouvrir ses écoles et ses églises bulgares. Protestèrent également, les Bulgares dont les églises et les écoles restèrent
1) M. Gandolphe, La crise macédonienne. Enquête dans les vilayets insurgés. Paris 1904, p. 31.
fermées sous le régime hamidien qui protégeait la propagande grecque au détriment de la population bulgare.
Du côté des protestants s'étaient rangés des villes et des villages suivants, en Macédoine:
Du caza de Florina, les villages: Armensko, Gorno- Névoliani, Nérète, Karpéchina, Gorno-Kotori, Lajani, Sourovitchévo, Ekchi-Sou, Patélé, Srébréno, Altos, Laghen, Pessotchnitsa, Vochtarani, Batch, Gornitchévo, Sétina. — Caza de Castoria, les villages : Nestram, Gorentzi, Dolno-Koumanitchévo, Staritchéni, Osnitchéni, Jélovo. — Caza de Kdilaré, les villages: Emboré, Paléor, Doroutovo, Assam-Keuy. — Caza de Vodéna, les villages : Tsarmarinovo, Orizari, Samar, Messimer, Kaménik, Piskopia, Svéti-Ilia, Trébouletz, Vertekop, Vladovo, Nissia, Tchégan, Arsen, Golichani, Pranéni. — Caza de Verria, les villages: Vechtitsa, Dolno-Kopanovo, Gorno-Kopanovo, Monospitovo. — Caza de Enidjé-Vardar, la ville de Enidjé- Vardar et les villages: Postol, Guptchévo, Kariotitsa, Vethi-Pazar, Vadrichta, Assarbégovo, Mandalévo, Babian, Kadiino-Sélo, Kroucharé, Pilorik, Damian, Ramna, Tchitché-Gass, Tcherna-Réka, Kochinovo, Pet-Gass, Kriva, Pétrovo, Bozetzt, Barovitsa. — Caza de Salonique, les villages: Toptchiévo, Yalladji, Gorno-Koufalovo, Daout- Bal, Zourbata, Sarytchévo, Tchohalari. — Caza de Lagadina, le village: Névrogan. — Caza de Doïran, la ville de Doïran et les villages: Valandovo, Fourka. — Caza de Ghevghéli, la ville de Ghevghéli et les villages: Mouine, Négortsi, Séhovo, Kara-Souly, Ochan, Davidovo, Bogdantsi. — Caza de Démir-Hissar, la ville de Démir-Hissar et les villages: Saviak, Barakli, Koumli, Latarévo, Spatovo. — Caza de Serrés, les villages: Mekech, Elchani, Kamila. — Caza de Drama, le village de Prossetchen. — Caza de Zykhna, les villages: Gorontsi, Egri-Déré, Karloukovo, etc. etc.
6° — Depuis 1913, alors que la Macédoine du sud a été attribuée au royaume de Grèce, les Bulgares qui y habi-
taient, les patriarchistes et tous les exarchistes, ont été soumis au pouvoir du patriarche grec de Constantinople. La presse grecque officielle d'alors évite de parler de « Bulgares sous le joug grec »; de temps en temps seulement elle fait allusion à des « Hellènes bulgarophones ». Dans son exposé devant la Conférence de la paix sur les revendications territoriales grecques, Vénizélos ne souffle mot de ces Bulgares qui sont environ 290,000 (sans compter des Pomaks bulgares au nombre de 40,000) dans la Macédoine du sud.
Cependant, à la veille de la première guerre balkanique de 1912, à l'occasion des élections au Parlement ottoman, les Grecs reconnaissaient ouvertement le caractère purement bulgare de la population en question de la Macédoine du sud. En effet, le protocole signé le 18/31 janvier 1912, entre les représentants des Bulgares ottomans et ceux du peuple et du Patriarcat grecs, en vue d'une action commune aux élections, consacre la proportion suivante des candidats bulgares et grecs en Macédoine du sud : sandjak de Monastir: 2 députés bulgares et 1 grec; sandjak de Salonique: 1 député bulgare et 2 grecs; sandjak de Serrés: 2 bulgares et 1 grec; dans la Macédoine du nord, dans le vilayet de Scopié, où il n'y a pas de Grecs, ces derniers accordent toutes les places de députés chrétiens aux Bulgares1).
En d'autres termes, en 1912, les Grecs eux-mêmes, en accordant cinq mandats de députés aux Bulgares de la Macédoine du sud et quatre aux Grecs, reconnurent non seulement l'élément bulgare de cette province, mais sa supériorité numérique sur l'élément grec. Une année après cette reconnaissance, la Grèce officielle « refusait d'avoir sur son territoire n'importe quel Bulgare ».
*) Ce protocole se trouve joint in-extenso comme annexe n° 2 à «l'Exposé sur la question de la Thrace occidentale», présenté par la Délégation bulgare à la Conférence de la Paix.
7° — A quel point la population de langue bulgare dans la Macédoine méridionale, actuellement sous la domination grecque, est de sentiment hellénique, le fait suivant le montrera. Lors de l'occupation grecque de ces parages en 1913, l'armée hellénique, par ordre du roi Constantin, mit le feu à ces mêmes villages, réclamés maintenant comme grecs, dans le seul but d'en finir avec l'élément bulgare. Furent incendiés non seulement les villages des Bulgares exarchistes, mais aussi des Bulgares patriarchistes y périrent. Dans le rapport de la Commission d'enquête internationale à ce sujet, nous lisons entre autres: « La liste suivante des villages incendiés est exacte, en ce sens qu'elle ne porte aucun village qui n'ait pas été brûlé. Mais elle est loin d'être complète, sauf en ce qui concerne les régions de Koukouch et de Stroumitsa. Beaucoup d'autres villages ont été incendiés, principalement dans les districts de Serrés et de Drama. Souvent, nous ne sommes pas parvenus à savoir le nombre exact des maisons d'un village. On remarquera que cette liste comprend quelques villages turcs brûlés par les Grecs en territoire bulgare, et quelques villages brûlés par les Serbes. L'immense majorité, toutefois, est faite des villages bulgares brûlés par l'armée grecque dans sa marche vers le nord.
« Le nombre des villages détruits figurant sur cette liste est de 161 et le nombre des maisons brûlées est d'environ 14,480. Nous estimons que les Grecs, au cours de la seconde guerre, n'ont pas brûlé moins de 16,000 maisons.
Les chiffres qui suivent les noms indiquent le nombre des maisons de chaque village.
District de Stroumitsa. — Onze villages bulgares brûlés par les Grecs: Dabilia (50), Novo-Sélo (160) Veliussa, Monastira, Svrabité, Popchévo (43), Kostourino (130), Rabortsi (15), Tcham-Tcheflik (20), Baldevetsi (2), Zoubovo (30);
neuf villages turcs brûlés par les Grecs: Anzali (150), Guetcherli (5), Tchanakli (2), Novo-Mahala (2), Ednokou-
kovo (80), Sekirnik (30), Souchitsa (10), Svidovitsa (10), Borissovo (15);
deux villages « patriarchistes »: Mokreni (16) el Makrievo (10),
ainsi que les trois quarts de la ville de Stroumitsa, soit environ 1000 maisons et boutiques. En tout 1620 maisons.
District de Pétrits. — 14 villages brûlés par les Grecs : Charbanovo, Breznitsa, Mouraski, Mitinovo, Ormanli, Michnévo, Starochévo, Klutch, Koniarené, Kolarévo, Mikrévo, Gahréni, Skrit et Smolari (Zes deux derniers en partie).
District de Razlog (Méhomia). — Dobrinitché (298).
District de Gorna-Dzumaja. — Simetli, Dolno-Souchitsa et Serbinovo (200), ce dernier village incendié par les Grecs après le traité de Bucarest.
District de Melnik. — 16 villages bulgares incendiés par les Grecs: Makriko- Sténo vé, Sklava (30), Svéti- Vratch (200), Livounovo (60), Dolno-Orman (90), Tchiflitsité, Prépetchénévo (20), Kapotovo, Kromidovo, Harsovo (100), Dolno-Oumitsa, Hotovo, Spatovo (16), Spanchévo (30), Otovo (60).
District de Névrokop. — Sept villages bulgares brûlés par les Grecs : Dolno-Brodi (300), Libiachovo (400), Kara- Keuy (40), Godlévo, Tarlis (10), Obidin, Tcham-Tcheflik, et 10 maisons de la ville de Névrocop, ainsi que le village turc de Koprivnik (100).
District de Salonique. — Villages bulgares brûlés par les Grecs: Négova, Ravna, Bogorod.
District de Ziliakovo. — Villages bulgares brûlés par les Grecs: Skrijévo, Libiachovo, Kalapot (en partie), Alistrati (en partie) et Guredjik.
District de Koukouch (Kukush). — 40 villages bulgares brûlés par les Grecs: ville de Koukouch 1846 maisons, 612 boutiques, 5 moulins; Idjilar (70), Alivdjalar (50), Goliabaché (40), Salamanli (15), Ambarkeuy (35), Karaja-
Kadar (25), Atchaklich (15), Seslovo (30), Stresovo (20), Chikirkia (15), Irikli (20), Gramadna (100), Alexovo (100), Morartsi (350), Roschlévo (40), Motolévo (250), Planitsa (en partie), Nimantsi (40), Mostolar (38), Jensko (45), Koujoumarli (30), Bigliria (18), Kazanovo (20), Dramomirtsi (115) en partie, Galavantsi (45), Kretsovo (45), Michaïlovo (15), Kalinovo (35), Tsigountsi (35), Harsovo (50), Novo-Sélo (20) en partie, Malovtsi (20), Vrighitourtsi (15), Garbachel (30), Haïdarli (10), Daoutli (18), Tchemnitsa (40), Rayahovo (150) en partie, Gola (15). En tout 4725 constructions.
District de Doïran. — 11 villages bulgares brûlés par les Grecs: Akanjéli (150), Dourbali, Nicolitch, Pataros, Sourlévo, Popovo, Hassanli, Brest, Vladaia, Dimontsi, Ratartsi.
District de Démir-Hissar. — Cinq villages bulgares brûlés par les Grecs: Kruchévo (800), Kirchévo (180), Tchernovitsa (170), Gherman (80) et Djouta-Mahala.
District de Serrés. — 6 villages bulgares brûlés par les Grecs: Doutli (100), Orchovats (130), Drénovo, Moklen, Trouchtaïn, Banitsa (120).
District de Ghevghéli. — 15 villages bulgares et trois villages valaques brûlés, surtout par les Grecs, deux d'entre eux, par les Serbes : Séhovo, Schlopentsi, Matchkoukovo, Smol, Baïaltsi, Marventsi, Orchovitsa, Smokvitsa, Balentsi, Braïkovtsi, Kortourino, Mouiné, Stoyakovo, Fourka et Ohani, Houma et Longountsa (valaque).
District de Tikvech. — Cinq villages bulgares brûlés par les Serbes: Mégotin (800), Kamendol, Gorno-Dissol, Haskovo, Kavadartsi (15), en partie, etc.
District de Kotchani. — Trois villages bulgares brûlés par les Serbes : Slétovo, Bézikovo, Priséka, etc. »
8° — Afin de diminuer le nombre des Bulgares en Macédoine, la thèse grecque sur la nationalité considère les Bulgares mahométans (Pomaks) comme Turcs. Or, 154,000 Pomaks habitent cette province ! Tombant ensuite
dans une inconséquence inexplicable, ces mêmes Grecs considèrent également comme Grecs les Grecs mahométans, ceux de l'île de Crète, par exemple!
9° — Pour leurs prétentions sur la Macédoine, les Grecs ont recours très souvent à l'argument des statistiques scolaires. Et pour enfler le nombre des élèves fréquentant les écoles grecques, ils comptent toutes les écoles grecques des vilayets de Monastir et de Salonique, quoiqu'elles soient en dehors des limites de la Macédoine proprement dite, telles les écoles de Korytsa, en Albanie, d'Elassona, en Thessalie, etc. En outre, ce qui est répréhensible: ils considèrent comme Grecs tous les élèves d'origine allogène (bulgare, albanaise, koutso-valaque), qui fréquentent les établissements grecs. Telle est « la statistique officielle grecque » de 1904 que Delyannis, ministre de Grèce à Paris, fit paraître dans « Le Temps » (n° 15897). D'après cette statistique, il y arait eu dans les vilayets de Salonique et de Monastir, 998 écoles grecques, avec 1463 instituteurs et 59,640 élèves. Dans l'ouvrage polémique de V. Colocotronis «La Macédoine et l'hellénisme», Paris 1919, p. 614, on lit: «D'après la statistique officielle grecque, nous avons dans les deux vilayets de Salonique et de Monastir 1011 écoles, 1463 instituteurs et 59,640 élèves». Dans le vilayet de Kossovo, les Grecs n'ont presque point d'écoles. Suivant les renseignements puisés à des sources grecques, le nombre rond des élèves dans les écoles grecques du vilayet de Kossovo se montait à 3000 1).
L'argument grec basé sur les statistiques scolaires, avec leurs défauts signalés, perdra de sa valeur si l'on prend en considération le nombre des écoles bulgares en Macédoine. Or, à la veille de la guerre balkanique de 1912, sans compter les écoles des Bulgares catholiques et protestants, la Macédoine possédait 1141 écoles avec 1884
2) Johannes Friedrich Dùrr, Das griechische Unterrichtswesen. Unter Mitwirkung der kôniglichen griechischen Regierung herausgegeben. Leipzig 1910, p. 129.
instituteurs et institutrices et 65,474 élèves, appartenant à l'Eglise nationale bulgare.
Il devient donc évident que la conception grecque du principe de nationalité ne repose sur aucune base réelle et scientifique, qu'elle est arbitraire et que, comme telle, elle se contredit elle-même toutes les fois qu'il s'agit de l'appliquer ici ou là. Il est non moins évident que les raisons qui déterminent cette conception ont pour but l'annexion à la Grèce de terres habitées par une population non-grecque: bulgare, albanaise et koutso-valaque.
La thèse serbe.
La façon de voir des milieux officiels et savants serbes sur la question macédonienne au cours du siècle dernier a passé par deux phases, dont la première englobe la période qui aboutit au Congrès de Berlin (1878) et la seconde date à partir de ce Congrès.
Pendant la première période, l'Etat serbe, les hommes politiques et savants serbes ainsi que la presse serbe étaient unanimes à reconnaître que le territoire de la région macédonienne s'étendait du mont Char à la mer Egée et que la population slave de cette région, tant par ses origines et son passé que par sa langue et son sentiment national, faisait partie de la nation bulgare. Le célèbre ethnographe serbe Vouk Karadjitch publia le premier, en 1815 et en 1822, des chansons populaires recueillies en Macédoine, qu'il intitula « Chansons bulgares ». D'après Vouk, Razlog et Kratovo, villes de la Macédoine du nord, étaient bulgares. D'autre part, les cartes ethnographiques serbes (celle de Davidovitch dressée en 1848, celle du professeur Desjardins, dressée en 1853, et celle de Fr. Zach, directeur de l'Ecole militaire de Belgrade, dressée en 1858) excluent toutes de la région ethnique serbe la Macédoine comprise entre Scopié et la mer Egée, en la
désignant comme région bulgare. En 1850, le Bosniaque St. Verkovitch, membre de la Société Savante serbe, devenue plus tard Académie des Sciences, fut chargé par le gouvernement serbe d'une mission scientifique en Macédoine. Après y avoir fait des recherches qui durèrent près de dix ans, il fit paraître à Belgrade un recueil intitulé « Chansons populaires des Bulgares macédoniens ». Ce recueil fut imprimé, à l'Imprimerie Nationale serbe, aux frais du gouvernement et dédié à la princesse Julie Obrénovitch. Un an plus tard, en 1861, à Zagreb, ville principale de la Croatie, les frères Miladinoff, originaires de Strouga (Macédoine), firent paraître leur ouvrage capital intitulé « Chansons populaires bulgares » et contenant des chansons recueillies surtout en Macédoine. Ce recueil fut imprimé sous les auspices et aux frais de l'archevêque croate Joseph Strossmayer, fondateur de l'Académie des Sciences yougoslave. F. Racki, éminent savant croate et président de l'Académie yougoslave, parlant en 1862 de la future Yougoslavie, désignait le territoire s'étendant du Danube à la mer Egée comme peuplé de Bulgares. Le Slovène Fr. Miklosich, fondateur de la philologie slave, a reconnu dans tous ses ouvrages que la Macédoine est une terre bulgare et que les dialectes macédoniens appartiennent à la langue bulgare. Un autre Slovène, V. Oblak, qui s'est particulièrement distingué par ses recherches savantes sur les dialectes macédoniens, établit le caractère incontestablement bulgare de ces derniers.
Toute la presse serbe, officielle et non officielle, de l'époque qui va jusqu'au Congrès de Berlin, était unanime à affirmer le caractère bulgare de la Macédoine. Le Srbski Dnevnik paraissant sous la rédaction du secrétaire du prince Miloch de Serbie, ne manquait pas d'insérer fréquemment des articles sur les Bulgares de Macédoine et sur leur sentiment national bulgare qui se manifestait dans les villes de Chtip, Vélès, Monastir, Okhrida, Koukouch, Doïran,
Drama, etc. (Cf. les numéros des 4 juin 1858, 13 mars 1860, 14 avril 1860, 20 avril 1860, 26 juin 1860, 3 juillet 1860, etc.). Dans le même sens écrivaient aussi les autres journaux serbes: Srpské Narodné Noviné (de 1841 à 1844), le journal officiel serbe Srpské Noviné (1850 et suiv.) Vidov-Dan (1862 et suiv.), Yedinstvo (1871 et suiv.) etc. etc.
C'est ainsi que, pendant le troisième quart du XIXe s., lorsque l'idée d'une fédération yougo-slave avec les Bulgares commença à se dessiner de plus en plus nettement, le gouvernement serbe, avec le ministre des Affaires étrangères Garachanine en tête, accepta de la manière la plus empressée le projet du 5 avril 1867 relatif à la constitution d'une confédération serbo-bulgare et dont l'article 2 portait : « Le Royaume yougoslave se composera de la Serbie et de la Bulgarie; dans la Bulgarie seront comprises la Thrace et la Macédoine ». A cette époque, la Serbie officielle aussi bien que l'élite intellectuelle serbe étaient pénétrées de l'idée yougoslave et ne songeaient point à émettre des prétentions sur cette région bulgare. Svétozar Markovitch, éminent publiciste et précurseur du socialisme en Serbie, parlant de l'entente serbo-bulgare, écrivait en 1871 : « Notre but commun est la libération des peuples serbe et bulgare, et jamais nous n'entamerons une discussion pour savoir si la frontière entre Serbes et Bulgares sera la Morava bulgare ou la Morava serbe. Ce sera finalement au peuple affranchi d'en décider seul, s'il arrive qu'il ait besoin d'une frontière ».
Plus tard, en 1870, lorsque le peuple bulgare de Mésie, de Thrace et de Macédoine, après 40 ans de lutte contre le clergé grec, finit par obtenir son Eglise nationale autonome, les Serbes accueillirent avec une joie non déguisée ce succès des Bulgares. L'année suivante, en 1871, une assemblée nationale bulgare fut convoquée à Constantinople en vue d'élaborer les statuts de l'Eglise bulgare. A cette assemblée prirent part les représentants des éparchies bulgares de Macédoine qui suivent: Okhrida, Vélès, Skopié
(Uskub), Monastir, Vodéna, Kostour (Castoria), Kustendil-Chtip, Nevrokop, etc. A cette occasion, le journal serbe Yedvinstvo, dans son numéro du 19 mai, saluait la délivrance religieuse des Bulgares de Macédoine dans ces termes de sympathie marquée : « Il serait intéressant de connaître les noms de ces représentants qui, après 450 ans (allusion à la chute du royaume bulgare au XIVe s.), se réunirent le 15 mars 1871 dans la capitale de l'ancienne gloire et de l'ancienne splendeur byzantines pour délibérer fraternellement sur le moyen d'organiser leur Eglise qui, il y a dix ans, était asservie aux Phanariotes corrompus et qui, même à l'heure actuelle, souffre de leur fait dans la malheureuse Macédoine ...»
Le traité de Berlin (1878), cet acte funeste de la diplomatie européenne qui attira tant de malheurs sur les peuples balkaniques et même sur les nations plus éloignées, jeta la semence de la rivalité entre Bulgares et Serbes et engendra des guerres sanglantes. Ce traité, en enlevant aux Serbes les provinces essentiellement serbes de Bosnie et d'Herzégovine pour les attribuer au puissant empire d'Autriche-Hongrie, brisa l'essor du développement de l'Etat serbe et soumit ce dernier à l'oppression économique de son grand voisin. Afin de détourner du littoral adriatique les regards de la Serbie, l'Autriche-Hongrie lui montra le chemin de Salonique où devait s'affectuer, dans un avenir prochain, le partage de la succession de l'Homme malade et où les Serbes n'avaient pas à craindre une résistance bien sérieuse. La dynastie serbe des Obrenovitch, qui était, à cette époque, entièrement au service de l'Autriche- Hongrie, ne tarda pas à diriger la politique serbe vers la Macédoine.
En 1882, Miatovitch se rendit à Vienne et négocia une alliance avec l'Autriche-Hongrie, alliance qui fut conclue sur les bases suivantes: Les Serbes renonçaient à toute agitation en Bosnie et en Herzégovine; de son côté l'Autriche-Hongrie s'engageait à soutenir les prétentions
serbes sur la Macédoine. C'est ainsi que l'impérialisme austro-hongrois en Bosnie et en Herzégovine engendra l'impérialisme serbe en Macédoine.
Pour justifier ses plans de conquête dans le sud devant son peuple et aux yeux de l'étranger, le gouvernement serbe s'employa, par l'intermédiaire de la presse et au moyen de publications quasi scientifiques, à se convaincre lui-même et à convaincre les autres que la population slave de Macédoine était tout autant serbe que bulgare, qu'elle était dépourvue de conscience nationale, de sorte qu'elle pouvait très bien être partagée entre la Bulgarie et la Serbie. Dominé par cette idée, il créa auprès du ministère des Affaires étrangères, à Belgrade, une section spéciale chargée de la direction de la propagande serbe par l'école, l'église et les comitadjis. Simultanément il fit quelques tentatives de s'entendre avec le gouvernement bulgare au sujet d'un partage éventuel du pays.
Le Bulgare macédonien continuait de gémir sous les Turcs, de s'insurger contre leur domination et de mourir dans les cachots et sur les gibets, lorsqu'en 1912, au moment même où la Bulgarie, dans un élan où il y allait de son existence même, s'employait à briser en Thrace la force redoutable de l'Empire ottoman, l'armée serbe s'installait en Macédoine et proclamait le teritoire occupé partie intégrante de son patrimoine, au mépris du traité serbo-bulgare du 29 février 1912. Pour consolider la mainmise sur la Macédoine, la Serbie conclut, à la date du 19 mai (1er juin) 1913, une convention secrète avec la Grèce, convention dirigée contre leur alliée, la Bulgarie, dont les armées continuaient à briser les assauts répétés des hordres turques sur la ligne de Tchadaldja. La trahison de la Serbie et de la Grèce amena, un mois plus tard, la seconde guerre balkanique, celle des alliés de la veille, puis la paix de Bucarest qui livrait la Macédoine à la nouvelle coalition. En 1915, la plus grande partie de la Macédoine devint la possession de la Bulgarie. Trois ans plus tard, aux termes de l'armistice conclu le
29 septembre 1918 entre la Bulgarie et le commandement de l'armée d'Orient, la Bulgarie devait rentrer dans ses frontières d'ante hélium et évacuer la Macédoine. Le traité de paix de Neuilly, du 27 novembre 1919, ne fit que sanctionner les décisions de l'armistice; de plus, il attribua à la Serbie un nouveau territoire en Macédoine, notamment l'arrondissement de Stroumitsa.
Nous avons déjà noté qu'après le Congrès de Berlin, la Serbie, sous le règne du roi Milan, se prit à songer sérieusement à s'approprier sinon toute la Macédoine, du moins une partie de cette province. Elle abandonna tous ses anciens projets et tentatives d'accord avec les Bulgares, ainsi que l'idée d'une confédération yougoslave avec la Bulgarie, qui était déjà reconnue comme héritière de la Macédoine bulgare.
L'union de la Roumélie-Orientale à la Bulgarie, en 1885, fut très mal accueillie par la Serbie qui, sous prétexte de rétablir l'équilibre dans les Balkans, déclara la guerre à la Bulgarie. Cette guerre créa de nouveaux germes de haine entre les deux peuples frères. La Serbie ne se gêna plus de contester le caractère bulgare de la Macédoine et de prétendre au caractère serbe ou, du moins, slavo-macédonien de la population macédonienne. Dans ce but fut fondée à Belgrade la société « Saint Sava », destinée à la défense et à la propagation de l'idée serbe. Cette société élabora ses statuts en 1886 et l'année après, en 1887, elle commença la publication de son organe Bratstvo où trouvaient place des articles ultrapatriotiques sur la terre et le peuple serbes. Le point de mire de ces articles était la Macédoine bulgare. Deux ans plus tard, en 1889, parut à Vienne l'ouvrage connu du chauvin serbe Sp. Goptchevitch : Makedonien und Alt-Serbien, qui fut traduit en serbe et imprimé à Belgrade en 1890. Toutes les sociétés savantes et toutes les académies des pays slaves ainsi que tous les spécialistes en ethnographie slave condamnèrent ce pamphlet téméraire: pour cet aventurier de la plume, les Bulgares macédoniens n'existaient plus; ils étaient convertis en « bons Serbes ! »
Simultanément, le gouvernement serbe intensifia l'activité de ses agents consulaires en Macédoine et institua des consulats serbes même dans des localités où il n'y avait pas une seule âme serbe ni le moindre intérêt économique serbe. Il se mit d'accord avec le Patriarcat grec pour la nomination d'évêques serbes à la place des évêques grecs, et cela au détriment des intérêts ecclésiastiques bulgares.
A cette propagande du gouvernement serbe s'allia le
concours de maints savants et publicistes serbes, tels que
S. Novakovitch, P. Sretkovitch, Y. Tsviitch, A. Bélitch, Pro-
kitch, Andonovitch et autres.
D'après les savants, les publicistes et les hommes d'Etat serbes, la thèse serbe peut être résumée par les formules suivantes :
2° — « Le nom de Bulgares, que se donnent généralement les Slaves macédoniens, n'est pas un nom ethnographique et ne signifie pas Bulgare de nationalité,)) affirme Y. Tsviitch1). Un autre serbe, le ministre C. Stoïanovitch, s'aventure plus loin dans ce passage où, d'une plume maligne et ignorante, il écrit: «Avec le nom de Bulgare on ne désignait pas la nationalité bulgare, mais la simplicité, vu que cette appellation vient du latin vulgaris = homme simple, paysan, cultivateur, alors que pour la détermination nationale on emploie le mot mongole «bolgare », inconnu en Macédoine! »2)
L'assertion du professeur Tsviitch est trop hasardée et ne poursuit que des buts politiques. Elle est en flagrante contradiction avec l'histoire et l'ethnographie. C'est un fait de notoriété universelle, que la population macédonienne slave manifeste sa nationalité par le nom de Bulgare pour se distinguer de ses voisins, Serbes, Albanais, Grecs, Turcs. C'est ainsi qu'elle est nommée, depuis douze siècles, par ses
x) J. Cvijic, Remarques sur l'ethnographie de la Macédoine, 2e éd. Paris 1907, p. 7.
2) Nuova Antologia, n° de juillet 1915; la revue serbe «DéloD du 15 août 1915, p. 201.
voisins mêmes. L'ancienneté de cette appellation nationale est attestée par les nombreux et divers témoignages de sources grecques, serbes, turques, européennes se rapportant au moyen âge ou à l'époque turque. Au IXe s. déjà, la Macédoine faisait partie du royaume bulgare; c'est alors que le prince Boris proclama le christianisme religion officielle de ses Etats, que les Slaves macédoniens reçurent la dénomination politiconationale de Bulgares et que la liturgie était célébrée, en langue bulgare, comme à Brégalnitsa p. ex. (BouÀ^dpcov fXœrzr}1). Théophylacte, qui occupa le siège de l'archevêché d'Okhrida (en Macédoine) vers la fin du XIe s., reconnaît, dans ses œuvres et dans sa correspondance, que ses éparchies macédoniennes étaient habitées par «le peuple slave, appelé aussi bulgare* (ro zwv lOXofievœv yévoi eïz obv BouXyâpœv). Grec d'Eubée, il hait ses ouailles et dans son mépris il les appelle «Bulgares», «barbares», «vêtus de fourrures de moutons». Il mentionne particulièrement les Bulgares d'Okhrida, de Strouga, de Kitchévo, de Stroumitsa, ceux des régions de Mogléna, de Vardar, etc. Parlant des migrations des peuples, il ne fait pas de différence entre les Bulgares mésiens et ceux de la Macédoine, et affirme que les Bulgares se sont installés dans le pays comme de vrais citoyens depuis le Danube jusqu'à Salonique 2).
Nous mentionnerons encore quelques faits d'ordre historique. Dans la seconde moitié du Xe s., lorsque la Bulgarie proprement dite est asservie sous l'autorité byzantine, un nouvel Etat bulgare se consolide en Macédoine et le Patriarcat bulgare est transféré à Okhrida, sa capitale. L'empereur byzantin Basile II, qui plus tard fit la conquête du royaume bulgare de Macédoine, reçut le surnom de « Bulgaroctone » (tueur de Bulgares). De même, le chef des troupes norvégiennes, Haraldus, qui porta secours aux Byzantins pour
0 Theophilacti, Historia martyrii XV martyrum. Patr. gr. t. CXXVI, col. 208.
*) Theophilacti epistola I, II. Ed. Lamio; epistola XXI, XXVII, XXXIV, XLI, LXV. Ed. Meursio; epistola XVI, Ed. Finetti.
étouffer le soulèvement des Bulgares de Macédoine, en 1040, est glorifié dans les poèmes Scandinaves comme «Bolgara brennir » (destructeur, incendiaire des Bulgares). Toutes les insurrections de la population macédonienne contre Byzance et, plus tard, contre la Turquie, sont des insurrections bulgares, en vertu des documents byzantins, turcs ou occidentaux. Telles sont l'insurrection de Skopié, Okhrida et Castoria en 1040, celle d' Okhrida en 1081, celle de Roupel en 1255. Les soulèvements de Maléchévo en 1876, de Kresna en 1878, d'Okhrida en 1881, du mont Pirin en 1895, de Monastir en 1903, etc.
Sans parler de l'ancienne littérature religieuse bulgare, dont les représentants en vue ont travaillé aux IXe, Xe et XIe siècles en Macédoine, nous devons faire ressortir que les écrivains et les promoteurs de la renaissance bulgare sont sortis de la Macédoine qu'ils considèrent comme patrie bulgare et se servent de l'idiome du pays qu'ils appellent « langue bulgare». L'historien Païssi, originaire de la Macédoine du nord, publia, en 1762, son « Histoire slavo-bulgare ». Son contemporain, Chr. Jéfarovitch, de Doïran, est glorifié par les Serbes comme «zélateur de sa patrie bulgare ». Dès 1814, Hadji-Yakim, de Kitchévo, fit imprimer les premiers livres en idiome bulgare moderne. Cyrille Peytchinovitch, de Tétovo, fit paraître, à partir de 1816, ses livres «en langue simple bulgare telle qu'elle est parlée à Scopié et Tétovo ». C'est encore un Macédonien, Théodossi Sinaïtsky, de Doïran, qui, le premier, installa une imprimerie bulgare. Le premier pédagogue et philologue bulgare est le Macédonien Néophyte Rylsky. Les Bulgares qui, les premiers, ont montré un vif intérêt pour la poésie populaire et le folklore national bulgare, sont les frères Miladinoff de Strouga. R. Jinzifoff, le premier poète bulgare, qui ait célébré les souffrances de sa patrie bulgare, était macédonien, entre bon nombre d'autres. Enfin, la lutte organisée contre le clergé grec, conflit qui a commencé en Macédoine en 1830 et a duré 40 ans, est une manifestation nationale exclusivement bulgare.
Touchant le côté philologique du nom de Bulgare que les Slaves macédoniens se donnent depuis des siècles, il faut faire ressortir que, suivant les dialectes macédo-bulgares, ce nom se prononce comme suit: «Bougarin », dans la Macédoine du nord; « Bâgarin », dans la Macédoine du nord-est; « Bolgarin », « Bogarin » et « Boulgarin », dans la Macédoine du sud et du sud-ouest. A ces nuances correspondent les prononciations similaires dans les contrées bulgares de la Thrace et de la Bulgarie danubienne, soit : « Bougarin », dans la Bulgarie occidentale; « Boulgarin », dans le Rhodope; «Blâgarin», à Koprivchtitsa; «Bâlgarin», dans la Bulgarie du nord-est, etc.
Quant au nom de « Slave », ce n'est qu'un mot savant, absolument inconnu des populations macédoniennes.
2° — « La masse des Slaves macédoniens n'a pas de sentiment national ni de conscience nationale bien déterminée. Elle ne se sent ni serbe, ni bulgare, quoiqu'elle soit apparentée de très près à ces deux nations » affirme Y. Tsviitch 1).
Cette affirmation serbe est non moins téméraire que la première. Rappelons donc les principales circonstances du passé des Slaves macédoniens où s'est manifestée une conscience nationale, notamment dans les événements politiques, dans les luttes religieuses, dans les écoles et la littérature. Or, jusqu'à nos jours, nulle part la population macédonienne n'a manifesté un sentiment national serbe; au contraire, toute l'histoire de ce malheureux peuple est la manifestation la plus convaincante de l'existence d'une conscience nationale bulgare agissante et bien déterminée.
Grâce à la puissance de l'Etat bulgare et à l'effervescence religieuse et littéraire, le sentiment national bulgare s'était affermi à tel point en Macédoine, sous le premier royaume bulgare, que, lorsqu'au XIe s. Byzance mit la main sur elle, le vainqueur fut obligé de maintenir l'autonomie intérieure du pays et de sauvegarder ses droits ecclésiastiques bulgares.
a) Remarques, etc., p. 7.
Ne pouvant cependant tolérer un joug étranger, les Macédoniens se sont révoltés à plusieurs reprises, comme étant Bulgares. «En 1040, raconte un contemporain grec, Jean Skylitsès, après une servitude et soumission de 21 ans, les Bulgares se révoltèrent. Pierre Délian (petit-fils du roi bulgare Samuel) incita à la révolte le peuple bulgare qui était tombé récemment dans la servitude mais gardait bonne souvenance de son antique liberté. Les insurgés se soulevèrent en masse à Nich et à Scopié, ancienne métropole bulgare, proclamèrent Délian roi des Bulgares aux ovations enthousiastes de la foule et massacrèrent sans pitié tout Grec qu'ils y trouvèrent»1). Dans l'espace d'une année, toute la Macédoine, Salonique exceptée, assiégée par 40,000 insurgés macédo-bulgares, fut libérée du joug byzantin. Relatant le nouveau soulèvement de 1073 en Macédoine, le même chroniqueur byzantin l'attribue aux seigneurs bulgares de Scopié, qui battirent les Grecs sur le Char et proclamèrent Constantin Bodin tsar des Bulgares. Les villes d'Okhrida, Castoria firent cause commune avec Scopié2).
Sans nous arrêter aux soulèvements bulgares de Macédoine en 1081, 1097, 1168, 1195, 1254, 1255, nous passerons à l'époque contemporaine et mentionnerons les insurrections toujours bulgares -contre le régime intolérable des Turcs en Macédoine : celles de Maléchévo en 1876, de Kresna en 1878, d'Okhrida en 1881, de Melnik en 1895, l'affaire de Vinitsa en 1897, les insurrections de Serrés en 1902, de Monastir et de toute la Macédoine occidentale en 1903, que nous avons relatée, p. 112 à 119. Lors de la première guerre balkanique contre la Turquie, en 1912, 15 bataillons de volontaires macédoniens se rangèrent sous les drapeaux bulgares. En 1913, pendant la seconde guerre balkanique, ces mêmes bataillons se sont battus contre Serbes et Grecs. Pendant la grande guerre, la Macédoine a donné à la patrie 60,000 de ses fils
*) Skylitsès, dans Cedrenus, Hist. compendium, II, p. 527. Ed. Bonnœ. 2) Idem, Ibidem, II, p. 527, 715 à 717.
issus de toutes les classes du peuple, pour la revendication des droits usurpés de la race bulgare.
L'intolérable régime turc a chassé de leurs foyers 300,000 Macédoniens qui se sont réfugiés en Bulgarie où ils ont poursuivi leur tâche politico-culturelle en Bulgares dévoués, s'il en fût, à la cause nationale. Cette émigration macédonienne a donné au parlement bulgare une centaine de députés, huit ministres, neuf ministres plénipotentiaires et consuls, plusieurs fonctionnaires et évêques, etc. Pendant la grande guerre, la Bulgarie comptait parmi ses officiers environ mille Bulgares macédoniens.
Passant à la vie religieuse des Slaves macédoniens, c'est toujours le même sentiment national bulgare qui se manifeste dans leurs actes. La Macédoine a donné au peuple bulgare ses premiers saints: les frères Cyrille et Méthode de Salonique, Clément d'Okhrida, Naoum d'Okhrida, Prohor Ptchinsky, Gavril Lesnovsky, Yakim Ossogovsky. Le Patriarcat bulgare avait son siège en Macédoine, à Okhrida. Il devint plus tard archevêché, en 1018; il le resta jusqu'en 1767. De la sorte, la ville d'Okhrida devint le sanctuaire le plus vénéré de la patrie bulgare. Mais ce qui est plus significatif encore pour la conscience nationale des Slaves macénoniens, c'est la combat livré par cette population contre le clergé grec, la langue liturgique grecque et les écoles grecques. Cette lutte, commencé en Macédoine, en 1830, comme l'a remarqué l'Américain E. A. Clark, « met en relief toute la force du caractère bulgare. Menée sans violence et avec une fermeté inébranlable, cette lutte fut une manifestation de l'indomptable résolution du peuple bulgare de se libérer une fois pour toutes de la tutelle du clergé grec ». C'est en Macédoine, dans les diocèses de Scopié et d'Okhrida, que, en présence d'une autorité étrangère, la Turquie, eut lieu en 1872 le premier plébiscite national dans les Balkans. Le 95 % des voix se prononcèrent en faveur de la nationalité bulgare et de l'Eglise bulgare. Ce ne fut donc pas l'Exarchat bulgare, institué en 1870, qui donna un caractère bulgare
à la Macédoine; c'est plutôt à la Macédoine qu'échoit le mérite d'avoir levé, la première, en 1830, l'étendard du mouvement religieux panbulgare. Jusqu'en 1912, comme nous l'avons relaté plus haut, la Macédoine comptait sept métropolites bulgares et sept vicaires. Pendant la même époque il y eut en Macédoine 1132 prêtres avec 1139 églises, 154 chapelles et 62 couvents abritant quelques centaines de moines bulgares (les couvents bulgares du Mont Athos y compris).
Enfin, le sentiment national bulgare des Slaves macédoniens s'est manifesté non seulement parmi la classe des paysans, dans laquelle se recrutaient les insurgés les plus tenaces et les plus dévoués, mais aussi parmi les habitants des villes. Le professeur serbe Y. Tsviitch l'avoue lui-même. Il constate en Macédoine « une classe instruite imbue d'idées et d'aspirations bulgares, et dans la population slave de presque toutes les villes, c'est le parti bulgare qui est la majorité, généralement une majorité notable»1). En 1912, à la veille de la guerre balkanique, les Bulgares avaient en Macédoine des gymnases de garçons et de jeunes filles, des écoles normales, des séminaires, des écoles d'agriculture, des écoles primaires, soit un total de 1141 établissements, avec 1884 professeurs et instituteurs, et 65,474 élèves. En ne comptant ni les Bulgares soumis au Patriarcat et qui ne pouvaient fréquenter les écoles bulgares en Macédoine, ni les Bulgares mahométans, qui fréquentaient les écoles turques, les Bulgares exarchistes l'emportaient au point de vue de l'instruction sur les Serbes en Serbie et sur les Grecs en Grèce, qui se sont annexé les Macédoniens « dépourvus », disent-ils, « de sentiment national déterminé ». En outre, l'émigration macédonienne a donné à la Bulgarie maints savants, 12 professeurs d'université, des académiciens, des publicistes éminents, des auteurs-pédagogues. En d'autres termes, en dépit des misères et des souffrances d'un long esclavage et animé d'un
*) Remarques, etc., p. 12.
profond sentiment national, le Bulgare macédonien a fait davantage pour le progrès bulgare, en général, que tout autre peuple, ayant à vivre dans les mêmes conditions.
3° — En ce qui concerne la langue des Slaves macédoniens, la thèse serbe se sentant chancelante, émet des formules indécises ou contradictoires. Ainsi, Al. Bélitch, professeur de philologie slave à Belgrade, affirme ce qui suit: « C'est bien connu que la Macédoine méridionale a été le berceau de V ancienne langue liturgique slave, en laquelle ont été traduits les premiers livres de V Ecriture sainte, au temps des apôtres slaves, les frères Cyrille et Méthode. Cette langue ne faisait qu'une seule langue avec celle de la Bulgarie orientale ». Quant à la langue moderne macédonienne, Bélitch la divise en deux dialectes, celui de la Macédoine du nord-ouest, qu'il appelle dialecte macédo-serbe, et le dialecte du sud-est, qu'il appelle dialecte macédo-bulgare, suivant les traits linguistiques prépondérants, serbes ou bulgares1).
Le professeur Tsviitch s'exprime ainsi: «On ne peut pas, d'après la langue, résoudre dans un sens exclusif la question de V ethnographie, encore moins la question politique macédonienne»2). «Cependant tous les travailleurs sérieux s'accordent à reconnaître que les données actuelles ne permettent pas encore de se faire une idée exacte des dialectes macédoniens» 3).
Nous reviendrons plus loin sur la langue des Slaves macédoniens. Nous nous contenterons ici de rappeler que les as sertions ci-dessus vont à l'encontre de la vérité, car tous les « travailleurs sérieux » et les spécialistes étrangers les plus éminents sont d'accord sur ce points: 1° l'ancienne langue slavo-macédonienne était un dialecte bulgare ; 2° les dialectes slavo-macédoniens d'aujourd'hui font partie des dialectes bulgares modernes (V. Oblak, V. Jagié, A. Leskien, W.Vondrak, A. I. Sobolewsky, Th. Florinsky, A. Kalina, A. Sélichtcheff, L. Niederle, etc.).
*) Serbes et Bulgares clans la guerre balkanique. Belgrade 1913, p. 39 à 40 (en serbe).
2— 3) Questions balkaniques. Paris-Neuchâtel 1918, p. 49, 51.
La population macédonienne elle-même appelle son dialecte, langue bulgare; c'est ainsi que l'appellent les écrivains macédoniens de l'époque du réveil national et de nos jours (Païsï en 1762, Hadji Yakim en 1814, Cyrille Peytchinovitch en 1816, Néophite en 1835, Théodossi en 1840, etc.). Ce dialecte participe des particularités les plus caractéristiques qui séparent le bulgare moderne des autres langues slaves et surtout du serbe. La langue serbe est synthétique, avec déclinaison complète, comportant sept cas au singulier ainsi qu'au pluriel; elle a des infinitifs, avec des constructions spéciales pour le comparatif et pour le futur; elle présente des longueurs dans le système des voyelles, avec un vocabulaire spécial, etc., autant de caractères distinctifs qui le différencient nettement du bulgare. Le bulgare et les dialectes macédoniens forment un tout et se distinguent du serbe et de toutes les autres langues slaves par leur structure analytique moderne. Ils sont dépourvus de déclinaisons et de cas, et sont seuls parmi toutes les langues slaves qui emploient l'article défini. C'est avec raison qu'un savant croate a dit que le domaine de la langue bulgare s'étend jusqu'où va l'emploi de l'article défini.
4° — «Les coutumes qui se rattachent à la slava, la fête du patron de la famille, sont spécifiquement serbes : on ne les retrouve pas chez les Bulgares, mais elles se rencontrent dans presque toute la Macédoine », assure Tsviitch1). Le professeur Bélitch, se basant sur les allégations du publiciste serbe Vessélinovitch et sur l'affirmation du consul russe Yastréboff, soutient l'opinion énoncée par Tsviitch 2).
Sur ce point, la thèse serbe est dépourvue de sens scientifique. On sait, d'une part, que les us et coutumes, les rites, les façons des costumes, les chansons et les motifs de la poésie populaire, etc., se transmettent facilement d'un peuple à l'autre et font le tour du monde entier. On sait d'autre part
*) Questions balkaniques, p. 53.
a) Serbes et Bulgares, p. 72 à 73.
que la fête de slava, la fête du patron, d'une famille, d'un clan ou d'un village est célébrée non seulement chez les Serbes, mais aussi chez les Russes, les Bulgares, les Albanais, les Koutso-Valaques. Tsviitch et Bélitch ignorent les recherches faites sur ce sujet par des savants russes, tchèques, serbocroates, bulgares, tels que P. Koulakovsky, M. Drinoff, Ciro Truhelka, St. Banovié, A. Mitrovitch et autres. Dans ses travaux à ce sujet, Truhelka est arrivé à la conclusion que voici: «La fête de slava n'a rien de praslave ou de serbe; elle est d'origine pataraine (bogomiliènne) »1). Et Mitrovitch dit: «L'origine de notre fête slava d'aujourd'hui ne doit être cherchée ni chez les Serbes, ni ailleurs à une source orthodoxe; elle est issue réellement de la tradition païenne du dieu-patron; les patarains du moyen âge ont servi peut-être d'intermédiaires et légué la coutume aux générations suivantes » 2).
Ce qui est plus intéressant encore, c'est que le témiognage le plus ancien relatif à la fête de slava chez les Slaves remonte à l'an 1018 et qu'il se rapporte à l'histoire bulgare, mais non à l'histoire serbe. Le fait est attesté par le chroniqueur byzantin, Jean Skylitsès, qui nous raconte que le chef bulgare Ivatsès célébrait sa « sloujba, slava » (èopTy) [le jour l'Assomption de la Ste- Vierge 3).
5° — « Il n'y a pas, dans la Macédoine, de traces de civilisation matérielle bulgare. De plus, les recherches que j'ai effectuées parmi les paysans macédoniens m'ont permis de constater que les traditions historiques bulgares font défaut dans toute la Macédoine », affirme de nouveau Tsviitch 4).
Si l'on voulait tirer des conclusions politiques du nombre des monuments du passé, les monuments turcs en Macédoine l'emporteraient sans doute sur tous les autres. Il est évident que la civilisation bulgare en Macédoine, aux IXe, Xe
>) Glasnik zemaljskog muzeja, XXIII (de 1911), XXIV, 265 à 274-
2) Ibidem, XXIV (1912), 396.
3) Cedrenus, II, 470 à 471.
*) Questions balkaniques, p. 53.
et XIIIe siècles, ne pouvait léguer à la postérité que des monuments en nombre restreint: le temps, l'animosité des Grecs envers tout ce qui est bulgare et l'intolérance turcomusulmane ont anéanti la plupart des monuments historiques et nationaux du peuple bulgare. A ce propos, nous pouvons nous référer aux témoignages historiques émanant des Byzantins Jean Skylitsès et Théophylacte : Lors de la conquête de la Macédoine, en 1018, l'empereur Basile II détruisit la forteresse d'Okhrida pour ôter à la population la possibilité « de s'insurger dans ce grand centre du royaume bulgare ». En outre, il incendia, à Monastir, les palais du prince héritier bulgare. Lorsqu'elle étouffa la révolte bulgare de 1073 en Macédoine, Byzance eut recours à des troupes mercenaires franques qui incendièrent, entre autres, le palais royal bulgare, ainsi que l'église patriarcale de Prespa, bâtie par le roi Samuel, afin de faire disparaître tout vestige de l'existence d'un Etat bulgare. Plus tard, lorsque l'Eglise bulgare tomba sous l'obédience spirituelle du Patriarcat grec, le clergé grec procéda à la grécisation des inscriptions anciennes en langue bulgare tant sur les édifices publics chrétiens que sur les églises. Les recherches et les fouilles faites récemment dans les couvents et dans les églises de Macédoine prouvant suffisamment ce fait. Les Turcs contribuèrent dans une plus large mesure encore à l'anéantissement ou à la transformation des édifices chrétiens. C'est un fait bien connu que la plupart des mosquées turques sont d'églises chrétiennes d'autrefois. En outre, jusqu'au commencement du XIXe s., le gouvernement turc donnait l'autorisation de restaurer les églises et non d'en bâtir des nouvelles.
Il ne faut toutefois pas déduire de ce qui précède qu'en Macédoine il n'y a aucune trace palpable de civilisation bulgare, comme la thèse serbe le soutient. Bien au contraire, la Macédoine, qui possédait dans le passé tant de monuments publics et privés, malgré les circonstances désavantageuses, exposées ci-haut, a conservé jusqu'à nos jours encore non seulement des traces de la civilisation matérielle bulgare
d'autrefois, mais aussi des monuments entiers de l'architecture religieuse bulgare, des fresques, des inscriptions, des objets d'art, etc.
En voici quelques exemples. Parmi les ruines de Philippi, entre Cavalla et Drama, il a été découverte une inscription lapidaire du VIIIe au IXe s., relative aux conquêtes bulgares dans ces parages1). — Trois stèles monolites qui démarquaient la frontière méridionale de l'Etat bulgare en 904; elles avaient été érigées par le roi bulgare Siméon à 20 km. au nord de Salonique et ont été découvertes in situ par l'archéologue danois King2). Près de l'ancienne église de Gherman, à Prespa3), on a trouvé un document, le plus ancien non seulement parmi les monuments bulgares, mais slaves en général; il porte une inscription lapidaire du tsar bulgare Samuel et datant de l'année 993. Sur l'île d'Achil, au lac de Prespa, subsistent encore de nos jours les ruines de dimensions considérables de l'église patriarcale bulgare, bâtie par le même roi Samuel. — Sur l'île Golémi-Grad du dit lac s'élèvent encore les restes d'une forteresse du même roi. Un autre fortin en ruines de la même époque ayant la forme d'un cône tronqué, a subsisté sur l'élévation méridionale de l'île d'Achil 4). — Deux autres fortifications analogues de l'époque du tsar Samuel se trouvent, l'une au défilé de Klutch près Stroumitsa, où fut livrée en 1014 la célèbre bataille entre le roi bulgare Samuel et l'empereur byzantin Basile II5); l'autre au sud du village Bârzechta, dans la
*) J, Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine, p. 1 et suiv.
2) Cf. Bulletin de l'Institut archéologique russe de Constantinople, vol. III, 184 à 194. — J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine, p. 7 à 9.
3) Bulletin de l'Institut arch. russe de Constantinople, IV, 1 à 20. — J. Ivanoff, Ouvrage cité, p. 24 à 26. — Idem, Les Bulgares en Macédoine, p. 126 à 127.
*) Au sujet de ces antiquités v. Bulletin de la Société archéologique bulgare, vol. I.
5) Les résultats des fouilles que nous avons pratiquées à Klutch vont paraître prochainement.
vallée de la Chkoumli supérieure. — Les tours et les ruines situées sur la colline dominant la ville de Stroumitsa sont connues dans les traditions orales du pays sous le nom de « Maisons du tsar Samuel ». — A Okhrida sont conservés les fondements et une partie des murs de la forteresse de ce même roi. — Sur les hauteurs escarpées qui forment le défilé de Démir-Kapou, sur le Vardar moyen, on remarque les ruines des fortifications que le chef bulgare Strèze y fit ériger au commencement du XIIIe s., forteresses qui étaient reliées autrefois par un pont en fer jeté sur le Vardar. — Sur la colline qui domine le village de Kirtchévo, district de Démir-Hissar, on voit encore les restes de la fortification élevée au XIVe s. par le chef militaire bulgare Vrana, avec une ancienne inscription bulgare gravée sur le rocher.
L'architecture religieuse est représentée, en Macédoine, par beaucoup plus de monuments qui y ont été restaurés ou dont les ruines sont conservées.
St. Clément avait été envoyé en Macédoine pour y accomplir une mission, sous l'égide du prince Boris. Le roi Siméon, fils de ce dernier lui confia ensuite le siège d'évêque à Vélika et il fonda, à Okhrida, trois églises, dont l'une fut le célèbre couvent de St-Pantéleimon. Après cinq siècles d'existence, lors de l'invasion turque, ce monastère fut transformé en mosquée musulmane et les reliques de St-Clément furent transférées à l'église de la Ste- Vierge où elles sont encore conservées actuellement. Le 27 juillet, à Okhrida, se réunit une multitude considérable de pieux pèlerins, venus de tous les coins de la Macédoine pour célébrer la mémoire de St-Clément. De là se répandent dans tout le pays les traditions liées au nom du saint, à ses exploits spirituels et à ses travaux littéraires. Le nom de Clément (Climé) est un des plus en vogue au sein des populations bulgares de la Macédoine occidentale. — Sur la rive méridionale du lac d'Okhrida s'élève le couvent de St-Naoum, sanctuaire vieux bulgare,
édifié en l'an 900 par Naoum, autre disciples des apôtres slaves, que le roi bulgare Siméon envoya en mission apostolique en Macédoine pour remplacer St-Clément. Suivant la tradition, la fille du prince Boris, sœur du roi Siméon, ayant été guérie par le saint, le prince combla ce dernier de bienfaits et l'aida richement pour la construction du couvent. Cette scène de la guérison de la princesse attire tout particulièrement l'attention parmi les fresques de ce monastère sur lesquelles figurent le prince Boris et les apôtres slaves avec leurs principaux disciples. Le saint y est vénéré non seulement par les Bulgares, mais aussi par les Albanais mahométans qui déposent leurs armes,, dont ils ne se séparent pourtant jamais et ôtent pieusement leurs souliers avant d'entrer dans le sanctuaire de St- Naoum. — - Vers le milieu du Xe s., le roi bulgare Pierre érigea le couvent de Ryla, situé aux confins septentrionaux de la Macédoine, en l'honneur du premier anachorète bulgare, St-Jean de Ryla. Grâce à sa situation, au milieux des terres bulgares, à son existence millénaire, et aux donations dont l'enrichirent les rois bulgares suivants, tels que Assen, Jean Alexandre, Ivan Chichman, le couvent de Ryla devint le vrai centre religieux bulgare et le gardien le plus vigilant des traditions nationales bulgares. Sa mission évangélique, ainsi que le rôle littéraire et national qu'il a joué parmi les Bulgares, pendant la domination cinq fois séculaire des Turcs, ont eu une portée considérable. Après le Mont Athos, c'est le lieu de pèlerinage le plus important dans toute le péninsule balkanique. — Le même roi bulgare, Pierre, fit bâtir le couvent de St- Georges près Scopié, dont les ruines ont été découvertes récemment. — Au XIe s., les élèves de St-Jean de Ryla fondèrent encore en Macédoine septentrionale trois monastères: à Ossogovo, à Lesnovo et à Ptchinia; tous trois conservés jusqu'aujourd'hui. — La Macédoine occidentale, elle aussi, possède ses anciens couvents bulgares de Bigor près Dèbre et de Pretchista près Kitchévo. —
En Macédoine méridionale, le Mont Athos abrite un autre sanctuaire bulgare, le couvent de Zographe dont l'influence nationale et littéraire n'a cessé de s'exercer depuis dix siècles. Les traditions littéraires et orales font remonter sa fondation au Xe s. et l'attribuent à la famille royale du tsar Samuel et de ses frères. Plus tard, il fut restauré par les rois Assen II et Jean Alexandre. C'est là que le père de l'histoire bulgare, Païsi, mit la dernière main à son ouvrage patriotique de 1762. — Quant aux couvents et églises bulgares en Macédoine bâtis à neuf, ou restaurés depuis un siècle, v. p. 88 et suivantes.
En parlant des monuments de l'architecture religieuse bulgare en Macédoine, nous ne devons pas passer sous silence l'art décoratif bulgare qui se manifeste de la manière la plus frappante et la plus originale. Au cours des XVIIIe et XIXe s., existaient en Macédoine deux écoles de sculpture et de ciselure sur bois: l'une à Dèbre, l'autre au Razlog. Les artistes confectionnaient surtout des iconostases, des trônes, des cadres, des corniches, des colonnes. Ils sculptaient sur bois, à la perfection et dans les moindres détails, des scènes bibliques encadrées de motifs ornementaux, empruntés aux règnes végétal et animal. Les entrelacs et l'élément tératologique, mis en honneur par les maîtres de l'art vieux-bulgare, constituent l'originalité de cet art bulgare nouveau, dont certains chefs-d'œuvre ont exigé dix ans de travail et la collaboration de plusieurs artistes, maîtres et élèves. Parmi les boiseries sculptées et ciselées dignes d'admiration, il faut mentionner celles des églises de Chtip et du Sauvear à Scopié, « exécutées par Pierre Philippovitch, de Gari et par Makari de Galitchnik, Bulgares de Mala-Réka, région de Dèbre, 1824 », ainsi que celles du couvent de Bigor.
La peinture religieuse était cultivée aux mêmes foyers artistiques, à Dèbre et au Razlog et, souvent, par les mêmes artistes sculpteurs et ciseleurs. Dès la fin du XVIIIe s., les peintres religieux bulgares commencent à s'affranchir
des procédés des vieilles écoles bulgares et byzantines et se mettent résolument à faire de l'art réaliste. C'est l'effet de l'influence de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne et des Académies russes, où avaient fait leurs études quelques-uns des représentants de la peinture religieuse bulgare, tels que Moléroff de Razlog, Dospevsky de Samokov, etc.
L'ornementation des anciens parchemins et manuscrits bulgares est non moins attrayante surtout pour ce qui est des vignettes et des majuscules ornementées. C'est ce qu'on appelle en paléographie « style vieux-bulgare », lequel est né sous l'influence des styles oriental et roman, puis s'est développé en Bulgarie où des apports nationaux et des procédés d'exécution originaux lui ont imprimé une nouvelle direction. Le style bulgare du XIIe au XIVe s. se dégage de l'influence étrangère. Les marques, les plus prononcées de son originalité, sont les entrelacs, la bizarrerie et la tératologie. Les manuscrits des régions d'Okhrida et de Bytolia, de la Macédoine du nord, du Ryla, des régions de Sofia, Tirnovo, ornés tous dans ce style-là, attestent l'unité de culture des différentes provinces bulgares.
Les mêmes manifestations artistiques se retrouvent dans l'ornementation du costume féminin et du mobilier bulgares. Elles sont représentées dans les broderies anciennes et modernes, sur les manches, autour des cols, sur le corsage et au bas des chemises, sur les oreillers, les couvertures, etc. Par leur style, par l'exécution, par leur coloris, ces broderies rappellent fort l'ornementation des manuscrits bulgares et trahissent la communauté des procédés de l'ancien scribe bulgare et de la femme bulgare.
Sous l'influence orientale, romane et, plus tard, saxonne, l'orfèvrerie de la Bulgarie médiévale et moderne, prend un essor considérable, surtout dans la spécialité de l'encadrement des icônes, dans celle de la confection de châsses pour les reliques de saints, de chasubles, de coupes, de croix, de plateaux, de reliures de manuscrits*
etc. Les foyers principaux de cet art se trouvaient à Sofia, Kratovo, Kiprovtsi, Bytolia, etc. Les travaux en filigrane des maîtres de cet art forcent notre admiration par leur beauté, leur variété et le fini de l'exécution des motifs sur or et argent. Les savants et les profanes s'extasient à la vue des églises d'Okhrida, des monastères de Ryla et de Batchkovo, avec leurs objets d'orfèvrerie, vrais chefs-d'œuvre.
En ce qui touche la question macédonienne, il ressort à l'évidence combien l'ancien et le nouveau point de vue serbes sont contradictoires et jusqu'à quel degré le second correspond au véritable état de choses, étant donné que ce point de vue repose sur l'échafaudage des aspirations politiques du gouvernement serbe à l'annexion de toute la Macédoine ou d'une partie d'elle.
La thèse bulgare.
Le point de vue bulgare est basé sur le principe des nationalités, tel qu'il a été établi par la sociologie et la science politique. En vertu de ce principe, la nationalité est une collectivité de citoyens ayant une individualité physique et morale, des traditions et des aspirations communes. Les éléments qui constituent et maintiennent l'individualité nationale sont: l'unité de race, l'unité de territoire, la langue, la religion, l'unité politique, l'histoire et les traditions, la littérature, les mœurs et les manifestations de la civilisation commune. Plus ces éléments sont manifestes chez telle nationalité, plus ses organes sont unis, et plus le sentiment national qui les anime est ardent et vivace. Basée sur cette vérité primordiale, la thèse bulgare, relative à la population slave en Macédoine, peut être soutenue par les arguments suivants qui la résument:
1° — Les Slaves macédoniens appartiennent au groupe oriental ou dacien des Slaves daco-pannoniens qui franchirent
le Danube, au cours des VIe et VIIe s., et s'établirent dans la péninsule balkanique. Les Slaves de Mésie et de Thrace rentrent également dans ce groupe, tandis que les Serbo- Croates descendent du groupe occidental ou pannonien. (Quant à l'exposé des arguments, v. p. 44 à 55.)
2° — Vers le milieu du IXe s., la plupart des tribus slavo-macédoniennes firent partie de l'Etat bulgare et portèrent le nom national de Bulgares qu'elles ont gardé au cours des siècles suivants et jusqu'à nos jours pour dénommer leur nationalité, leur langue, leurs institutions religieuses et civilisatrices. (Voir l'exposé des arguments, p. 55 à 60.)
3° — Au point de vue physique, les Bulgares macédoniens et les Bulgares de Mésie et de Thrace sont identiques. Les Serbes en diffèrent sensiblement.
Ainsi, les Bulgares du nord et les Bulgares macédoniens sont d'une taille moyenne, de 166,5 cm. quant aux premiers et de 167,5 cm. quant aux seconds dans la partie occidentale de la Macédoine, tandis que ceux de la partie orientale mesurent jusqu'à 168,5 cm. Les Serbes sont de haute stature: 171 cm.1).
Par leur indice céphalique, les Bulgares du nord sont des mésocéphales en général (79,65 %) comme les Bulgares de Macédoine (79,46 %2), tandis que les Serbes accusent une brachycéphalie nettement prononcée (84,5 %).
l) Cf. Dr S. Wateff, Contribution à l'étude anthropologique des Bulgares (Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 1904, p. 438 et suiv.). — J.Deniker, Les races et les peuples de la terre. Paris 1900, v. les Appendices. — R. Martin, Lehrbuch der Anthropologie. Jena 1914. — E. Pittard, Les peuples des Balkans. Recherches anthropologiques dans la Péninsule des Balkans, spécialement dans la Dobroudja. Genève et Lyon 1920. — Nous avons consulté aussi l'étude importante de K. Drontchiloff, assistant de géographie à l'Université de Sofia: «Anthropologie des Bulgares macédoniens », qui paraîtra prochainement.
a) Les Bulgares de la Macédoine occidentale, ceux d'Okhrida, Monastir, Tétovo, etc., sont généralement brachycéphales, probablement sous l'influence de l'élément albanais connu par sa brachycéphalie très accusée (86,5 %), tandis que les Bulgares de la Macédoine centrale et orientale sont mésocéphales, comme les Bulgares de la Bulgarie proprement dite.
Quant au pigment (des yeux, des cheveux et de la peau), le type brun et le type mélangé dominent chez les Bulgares du nord et chez ceux de la Macédoine. Le type blond est assez rare. Groupés par types, ils se répartissent comme suit:
Type brun Type mélangé Type blond
Bulgares du nord 45 % 44,5 % 10,5 %
Bulgares de Macédoine . 41,96 % 46,27 % 11,77 %x)
4° — La langue des Slaves macédoniens est un dialecte bulgare, autant dans sa phase médiévale que dans son état actuel.
La langue est, sans contredit, une des caractéristiques les plus essentielles d'une nation, puisqu'elle permet à ses divers membres de communiquer leur pensée, dont elle est l'expression; elle conditionne l'éclosion et l'épanouissement d'une littérature nationale; c'est par elle, enfin, qu'une nation manifeste son idéal, c'est son meilleur instrument.
La langue bulgare, cet organe puissant de la nationalité bulgare, date de plusieurs siècles. Elle est connue par les documents, dont les plus anciens remontent à mille ans en arrière. C'est en cette langue bulgare, en vieux dialecte sud-macédonien, que, au IXe s., les apôtres slaves, les Saloniciens Cyrille et Méthode, ont traduit les livres liturgiques, ainsi que cela est établi aujourd'hui par la linguistique slave et par ses représentants les plus éminents du monde entier, soit par Leskien, professeur à Leipzig, Jagié et Vondrak de Vienne, Sobolevsky et Lavroff de Pétrograde, Florinsky de Kiev, L. Léger de Paris,etc. Les slavistes serbes eux-mêmes, comme nous l'avons mentionné plus haut, ne font pas exception à ce sujet et
l) Dans l'étude de K. Drontchiloff nous avons, pour la Macédoine, un groupement un peu différent:
Type brun 41 %
Type mélangé 56,7 %
Type purement blond 2,3 %.
reconnaissent que le dialecte macédonien en lequel les livres liturgiques ont été traduits, au IXe s., était un dialecte bulgare. L'inscription lapidaire du tsar bulgare Samuel, portant la date de 993, découverte dans la région de Prespa, en Macédoine, est le plus ancien document daté, en vieux bulgare. C'est également le plus ancien monument linguistique slave.
C'est aussi en ce dialecte macédo-bulgare que se développa une littérature considérable pour les besoins du clergé, de l'Etat et des œuvres sociales de la nation bulgare tout entière. Alors que, au moyen-âge, toute l'Europe centrale et occidentale se servait d'une langue morte et étrangère, le latin, seuls les Bulgares furent assez heureux pour créer leur langue littéraire issue d'un dialecte parlé et compréhensible, de développer une littérature nationale, de la transmettre plus tard aux Serbes, Russes et Roumains, et de la conduire, après bien des vicissitudes, jusqu'à nos jours. Tandis que le parler populaire était banni, en tant que langue littéraire, pendant des siècles dans les pays occidentaux, le Bulgare n'a cessé de glorifier son Dieu et d'écrire en sa langue maternelle, depuis mille ans environ1). Ainsi, le dialecte macédo-bulgare, grâce aux travaux des saints Cyrille et Méthode et de leurs élèves, devint la langue sacrée du monde slave, la clef de sa culture spirituelle, la pierre angulaire de sa philologie et l'instrument puissant de la science linguistique indo-européenne.
Déjà au Xe s., le macédo-bulgare ou le bulgare en général différait sensiblement du serbe, comme cela a été démontré, entre autres, par le philologue serbe L. Stoïanovitch dans son discours inaugural à l'Académie des
l) En 1199, le pape Innocent III condamna à l'autodafé la traduction de l'Ecriture sainte en langue française. Il n'y a pas longtemps, les Grecs brûlèrent à Athènes, en pleine rue, la traduction de l'Evangile en grec moderne. En outre, ce qui est plus suranné encore, l'art. 2, alinéa 2, de la Constitution de l'Etat de Grèce interdit l'emploi du texte biblique en grec moderne.
sciences à Belgrade1). Différent du serbe à cette époque lointaine, le bulgare dans tous ses dialectes en diffère encore plus sous sa forme moderne.
Le dialecte moderne des Slaves macédoniens n'est pas uniforme; il se manifeste, au contraire, par des parlers différents. Ainsi, à l'extrême nord de la Macédoine, le long de la Pchinia supérieure, de la Moravitsa, des contreforts de la Forêt-Noire et en partie du Char, règne le parler qui vient de la vallée de la Morava bulgare. Le plus répandu est le parler central qui tient le cœur de la Macédoine: Monastir, Prilep, Kitchévo, Vélès, Chtip, la ville de Scopié avec ses régions du sud et de l'est (Kàrchi- Yaka, Blatia), etc. Le parler du sud englobe les régions méridionales de la Macédoine: Okhrida, Dèbre, Castoria, Vodéna, Koukouch, Salonique. A l'est de Salonique et de la Strouma inférieure, jusqu'à la mer Noire, régnent les parlers du bulgare oriental.
Tous ces parlers macédoniens se caractérisent par les signes les plus typiques de la langue bulgare moderne, qui les différencient des autres langues slaves et surtout du serbe. Voici ces particularités les plus caractéristiques:
a) La langue bulgare, seule entre toutes les autres langues slaves, est devenue analytique. En général, elle se sert d'un seul cas, et ce n'est que par exception qu'elle emploie parfois le vocatif et l'accusatif. Les parlers macédoniens partagent les mêmes particularités que le bulgare commun. Les Serbes, au contraire, ont une langue synthétique, avec déclinaison complète, comportant sept cas, tant au singulier qu'au pluriel. Cas échéant, la différence entre le serbe d'un côté et le macédo-bulgare, de l'autre, est donc énorme. Voici, p. ex., la déclinaison, au singulier, du nom « jéna » (femme) en serbe, en bulgare et macédobulgare :
') « Glas » de l'Académie des sciences serbe, vol. III, 14.
Serbe :
Nom. jén-a
Bulgare
et macédo-bulgare :
jéna-ta1)
Gén.
jén-é
na, ot2)
jéna-ta
Dat.
• > • jen-i
na
jéna-ta
Ace.
jén-ou
jéna-ta
Voc.
jén-o
jén-o
Instr.
jén-om
s, so
jéna-ta
Loc.
jen-i
v, vo
jéna-ta
b) La langue bulgare, seule entre toutes les autres langues slaves, se sert largement de V article défini pour tous les trois genres; cet article suit les substantifs, lesadjectifs, les adjectifs numéraux, les pronoms, les participes. Cette particularité, même si elle était isolée, est suffisante pour distinguer le bulgare du serbe car, comme Fa dit un savant Croate : « Le domaine de la langue bulgare s'étend jusqu'où va l'emploi de l'article défini ». Cet article se rencontre également dans tous les parlers macédoniens. En outre, ces derniers, comme les parlers du Rhodope en Bulgarie, possèdent même trois formes différentes d'articles définis, servant à exprimer trois nuances différentes3).
c) La langue bulgare et les parlers macédoniens, seuls parmi les autres langues slaves, n'ont pas d'infinitif, alors que le serbe l'emploie régulièrement.
d) Par la richesse, de leur conjugaison, la langue bulgare et les parlers macédoniens occupent la première place parmi toutes les langues slaves. Ils surpassent le serbe par le large emploi des formes de l'aoriste et de l'imparfait, tombés en désuétude dans le serbe.
1) Ta, art. déf. pour le féminin.
2) Na, ot, prépositions à, de.
3) L'emploi de l'article défini, même dans le parler de l'extrême nord de la Macédoine, est constaté dans les travaux philologiques des Serbes et des étrangers: S. Tomitch, La Forêt Noire de Scopié (Naselja srpskih zemalja, 1905, vol. III, p. 485, 486, 487, 489, 490, 491, 498. - Y. Hadji- Vassiliêvitch, La Vieille Serbie méridionale. Belgrade 1909, vol. Ier, passim, vol. II, passim. — A. Sélichtcheff, Rapport sur mes occupations pendant les vacances d'été de 1914. Kazan 1914, p. 18 et suiv.
e) La langue bulgare, seule parmi toutes les langues slaves, forme le comparatif des adjectifs et des adverbes au moyen du préfixe po9 et le superlatif par l'emploi du préfixe naï. Il en est ainsi de tous les parlers macédoniens. En serbe, le comparatif se forme d'une autre manière et le superlatif se fait en faisant précéder le comparatif du préfixe naï. Une autre particularité inconnue dans le serbe, mais commune au bulgare et aux parlers macédoniens, consiste dans l'emploi des degrés de comparaison pour les substantifs et les verbes. P. ex. : younak (= héros, homme vigoureux, gaillard), po-younak, naï-younak; obitcham (j'aime), po-obitcham (j'aime plus), naï-obitcham (j'aime le plus), etc.
f) La langue bulgare et tous les parlers macédoniens ne connaissent pas de longueur et de brièveté des voyelles; ils se servent de l'accent tonique, qui, comme en russe, peut se déplacer d'une syllabe à l'autre, d'après une règle donnée. Le serbe, en revanche, est très sensible aux voyelles longues et brèves, qu'il emploie sous quatre nuances différentes; il n'a pas d'accent tonique proprement dit.
g) Les voyelles du slavon T> (ù) et b (ï), excepté les groupes avec r, 1, ont dans le serbe une seule variante, la voyelle a, tandis que les dialectes bulgares et macédoniens remplacent le T> par i>, o, le l par t>, e.
h) A la voyelle nasale a* (on, an) du slavon, correspond toujours un ou dans le serbe. Les parlers bulgares et macédoniens la remplacent par i>n, t>, a, on, o. Celui de l'extrême nord macédonien y substitue ou dans les racines des morts et a dans les suffixes et les terminaisons.
i) Les anciens groupes cht, jd (de *tj, *dj) donnent toujours en serbe é, gj. Les parlers de la Bulgarie et de la Macédoine les remplacent par cht, jd; chtch, jdj; k\ g\ Les variantes k\ g' dans la Macédoine septentrionale s'expliquent par l'influence du serbe.
j) Le vieux slave 5 (dz) qui n'est pas connu dans le serbe, est trop employé par les Bulgares du nord et ceux
de la Macédoine, surtout à Scopié, Tétovo, Okhrida, Vodéna, Salonique, etc.
k) La labiale 1', si caractéristique et fréquente dans le serbe, fait défaut ou est très rare dans les parlers bulgares et macédoniens.
I) Alors que le serbe vocalise la consonne 1 en o, quand elle termine une syllabe, les parlers bulgares et macédoniens la conservent.
m) La langue bulgare et les parlers macédoniens ont une unité lexique beaucoup plus grande que le serbe et ces mêmes parlers.
n) La toponymie macédonienne reflète la manière de prononcer bulgare.
Toponymie macédonienne à prononciation bulgare:
Scopié
Chtip
Dèbre
Sâmbotsko
Lâgadina
Blatets
Gradets
Dambovo
Dâmbéni
Glâmbotchani
Râmbets
Kândrevo
Rojden
Grajdino
Radojda
Bârjdani
Mejdourek
Ograjden
Krivogachtani
Pechtnik
Pechtani
Païak
La prononciation serbe aurait été:
Scoplié
Chtiplié
Dabar
Subotsko
Lugadina
Blatats
Gradats
Dubovo
Dubéni
Dubotchani
Rubats
Kudrevo
Rogjen
Gragjino
Radogja
Brgjani
Megjourek
Ogragjen
Krivogacani
Peénik
Pecani
Paouk, etc.
5° — La Macédoine et la Bulgarie du nord ont partagé, pendant des siècles, la même destinée politique.
Depuis le milieu du IXe s. jusqu'en 1018, la Macédoine prit une part très active à la vie politique du royaume de Bulgarie. Vodéna, Mogléna, Prespa, Okhrida furent tour à tour les capitales de l'Etat bulgare. Au cours de la domination byzantine, aux XIe et XIIe siècles, les deux pays furent de nouveau soumis au même régime politique. Le vainqueur octroya une certaine autonomie au pays et maintint ses droits ecclésiastiques. La ville macédonienne de Scopié fut désignée comme capitale des « ducs de Bulgarie ». Les fréquents soulèvements des Bulgares de Scopié, Okhrida, Philippopoli, de la région du bas Danube contre les Byzantins, contribuèrent à l'affermissement du sentiment national bulgare et au maintien de son unité politique et morale dans tout le territoire peuplé de Bulgares. Au déclin du XIIe s., la Macédoine, entrant de nouveau dans les frontières du second royaume bulgare, obtint sa liberté nationale pour la perdre au cours de la seconde moitié du XIIIe s. Vers la fin du XIVe s., le joug cinq fois séculaire des Turcs s'appesantit sur tous les pays bulgares: la Bulgarie danubienne, la Macédoine et la Thrace formèrent une grande province turque, celle de Roumélie, et la ville de Sofia devint le siège administratif et militaire du chef de la Roumélie, Beyler-Bey. En 1878, la Bulgarie du nord et une partie de la Thrace, obtinrent leur autonomie, après tant de souffrances et d'insurrections. La Macédoine eut le malheur de gémir quelques décades encore, sous le régime du sultan. Ce ne fut qu'après plusieurs révoltes, comme celle de Maléchévo en 1876, de Kresna en 1878, d'Okhrida et de Prilep en 1881, du Pirin en 1895, de Monastir en 1903 x), et après la première guerre balkanique, en 1912, que les forces turques furent brisées à Lulé- Bourgas par l'armée bulgare, que la Macédoine fut sauvée
') Voir p. 108 et suiv.
d'une tyrannie néfaste, pour être rejetée, hélas, peu après, sous le régime de nouveaux maîtres.
6° — Les Bulgares de la Macédoine ainsi que ceux de la Bulgarie danubienne et de la Thrace ont eu durant des siècles la même vie religieuse et ecclésiastique.
Après qu'en 865, le prince Boris et son peuple se furent convertis au christianisme, la nation bulgare, dans sa grande majorité, se rattacha à cette religion, rite orthodoxe. Le siège du Patriarcat bulgare changeait de place, selon les circonstances politiques, Preslav, Okhrida, Tirnovo; et lorsqu'en 1767 1'« Archevêché bulgare d' Okhrida» fut usurpé par le clergé grec, il y avait plus de capitale religieuse bulgare, le Patriarcat grec de Constantinople étant devenu chef spirituel de tous les Bulgares chrétiens. C'est au cours du XIXe s., après une lutte organisée contre le clergé grec, lutte qui dura 40 ans, le peuple bulgare se vit octroyer, en 1870, le droit d'avoir une Eglise nationale et autonome. Cette lutte débuta en 1830, en Macédoine, à Scopié, elle est considérée par tout le monde comme la manifestation la plus convaincante de l'existence d'une conscience nationale bulgare active, et des sentiments qui animent toute âme de Bulgare. C'est en Macédoine, dans les diocèses de Scopié et d'Okhrida, qu'eût lieu, en 1872, le premier plébiscite national dans les Balkans. 95 % des voix se déclarèrent en faveur de la nationalité bulgare et de l'Eglise bulgare. Jusqu'en 1912, la Macédoine comptait sept métropolites bulgares, sept vicaires, 1132 prêtres avec 1139 églises, 154 chapelles et 62 couvents. La Macédoine a donné à l'Eglise nationale bulgare, après 1870, 11 métropolites: Ghennadius d'Okhrida, Panarète de Florina, Nathanaïl de Scopié, Mélétius de Stroumitsa, Cosma de Kitchévo, Théodosius de Nevrokop, Méthodius de Prilep> Parthénius de Galitchnik, Méthodius de Zarovo (département de Salonique), Mélétius de Monastir, Néophyte d'Okhrida.
Il y a plus : la Macédoine a participé à la vie religieuse du peuple bulgare auquel elle a donné ses premiers saints : les frères Cyrille et Méthode de Salonique, Clément d'Okhrida, Naoum d'Okhrida, Jean de Ryla, Prohor Pchinsky* Gavril Lesnovsky, Yakim Ossogovsky. Durant la domination turque, une série de martyrs macédoniens ont donné leur vie pour le christianisme, tels St- Georges de Kratovo, brûlé vif à Sofia par les Turcs, Ste-Zlata de Vodéna, St- Spass de Radovich, St-Anghel de Monastir, etc.
Les Bulgares du nord et, enfin, ceux de la Macédoine, ont coopéré à l'évolution générale de l'humanité, par la doctrine religieuse et sociale du « bogomilisme », précurseur de la Réforme de Huss, de Calvin, de Zwingli et de Luther et pionier des doctrines démocratiques des temps modernes. Le bogomilisme apparût dans les pays bulgares au Xe s. et se développa par ses deux écoles: l'une en Bulgarie proprement dite et l'autre en Macédoine dont les localités de Bogomila, Babouna, Koutoughertsi, etc., en évoquent le souvenir. Dans maintes manifestations de la vie sociale, religieuse et littéraire des Bulgares, le bogomilisme ramène les esprits à la réalité par ses incitations à la révolte contre les seigneurs et le clergé corrompu, ses commandements enjoignant au peuple de ne plus travailler pour le compte de ses maîtres, ses conceptions religieuses dualistes et le genre de vie austère qu'il préconise. Il franchit les frontières bulgares, provoque de violentes commotions en Byzance, favorise ï'éclosion de communautés bogomiliennes en Bosnie, en Italie, en France, où ses adeptes, sous le nom d'Albigeois (Bugri, Bougres, Bulgares) donnent le signal d'une croisade et d'une longue et sanglante guerre.
7° — La Macédoine a pris une part considérable à la vie littéraire bulgare. Sans parler de la vieille littérature religieuse bulgare, dont les auteurs en vue ont travaillé en Macédoine pendant les IXe, Xe et XIe s., tels que
Clément, Hrabre, le prêtre Jean, etc., pour ne nous arrêter qu'à l'époque moderne, nous devons faire ressortir que les premiers écrivains bulgares et les promoteurs du réveil national bulgare, viennent de la Macédoine. Le mouvement littéraire et national ne se propagea que plus tard en Bulgarie danubienne et en Thrace. Le père de cette renaissance est le macédonien Païssi qui, en 1762, lançait par son « Histoire des Bulgares » cet avertissement si profondément national : « Bulgare ! ne te trompe pas, aie conscience de ta race et de ta langue, enseigne en bulgare: la simplicité et la bonne foi bulgares dépassent la finesse grecque ...» Le premier écrivain bulgare, Hadji Yakim Kirtchovsky, qui, depuis 1814, se servit de la langue bulgare moderne dans ses publications, est également un Macédonien, de Kitchévo. Dès 1816, le cadet de ses contemporains, Cyrille Peytchinovitch de Tétovo (Macédoine du nord), fit imprimer des livres « en langue simple bulgare telle qu'elle est parlée à Scopié et Tétovo ». Le Bulgare qui installa la première imprimerie bulgare, à Salonique, était encore un Macédonien, Théodossi Sinaïtsky de Doïran. Il y imprima ses propres ouvrages et ceux de ses compatriotes, écrits « en langue slavo-bulgare » ou « en langue populaire bulgare ». Un autre macédonien, Néophyte Rylsky, est le premier pédagogue bulgare. Le premier philologue bulgare, qui compulsa les manuscrits du Mont Athos est C. Petkoff de Vélès. Les premiers grands folkloristes bulgares sont les frères Miladinoff, de Strouga, sur les bords du lac d'Okhrida. Le premier poète bulgare qui a chanté les tristes destinées de son pays natal, la Macédoine, c'est R. Jinzifoff, qui s'écriait en 1862: «Je suis Bulgare. Des Bulgares vivent dans ce pays! »
8° — Après la promulgation du Hatti-Chérif et surtout du Hatti-Houmaïoum, en 1856, par lequel le gouvernement turc proclama l'égalité de race, surgirent en Macédoine maintes corporations d'artisans et nombre de salles de lec-
ture, avec désignation de leur nationalité. Tandis que le mot de « bulgare » figurait sur leurs sceaux et enseignes, celui de serbe p. ex. ne s'y rencontrait jamais. Ainsi: « Corporation des tailleurs bulgares » à Salonique (1817), « Corporation des tailleurs bulgares » à Prilep (1867), « Corporation des boulangers bulgares » à Monastir (1867), « Salle de lecture bulgare », à Vodéna (1870), « Salle de lecture bulgare » à Vélès (1870), etc.
9° — Le caractère bulgare de la population slave en Macédoine a été, à maintes reprises, consacré par la science. A ce sujet, voir le chapitre suivant.
10° — La majorité de la population de la Macédoine a été consacrée bulgare en vertu des actes officiels et des décisions diplomatiques et internationales. Voici les principaux de ces documents: 1° Le projet de fédération de 1867 entre la Serbie et la Bulgarie, dans lequel on lit que la Bulgarie comprend les Bulgares, habitant la Bulgarie, la Thrace et la Macédoine. — 2° Le firman impérial de 1870, instituant une Eglise nationale bulgare. Sous l'autorité de cette Eglise entraient directement (art. 10) les diocèses macédoniens de Vélès et de Chtip-Kustendil; pour les autres diocèses, on prévoyait (art. 10, alinéa 1) le plébiscite. Le plébiscite de 1872 fit entrer dans le giron de l'Eglise bulgare les diocèses de Scopié et d'Okhrida, et ainsi de suite. — 3° Les décisions des Grandes Puissances à la Conférence de Constantinople, en 1876 — 1877, selon lesquelles toute la Macédoine, excepté la région de Salonique, devenait partie intégrante de l'Etat de Bulgarie. — 4° Le traité de San-Stéfano, de 1878, qui faisait entrer dans les limites de la Bulgarie presque toute la Macédoine géographique, excepté la ville de Salonique, la presqu'île Chalcidique. — 5° L'action entreprise par les Grandes Puissances, en vue des réformes à introduire en Macédoine. — 6° Le traité serbo-bulgare de 1912, qui consacrait le caractère bulgare de la Macédoine. — 7° La note remise
au gouvernement bulgare le 29 mai 1915, par les Puissances de l'Entente (la France, l'Angleterre, la Russie et l'Italie), note d'après laquelle toute la Macédoine centrale avec Monastir, Okhrida, Vélès, la Macédoine orientale avec Cavalla sont concédées à la Bulgarie. Pour plus de détails sur les actes, voir « Les Bulgares devant le Congrès de la paix». 2e éd. 1919, passim, de J.Ivanoff.
La question macédonienne devant
la science.
Parmi les éléments d'ordre politique, économique et ethnographique qui constituent le problème macédonien, la place la plus importante doit être assignée à l'élément relatif à la nationalité des Slaves macédoniens qui forment la majorité de la population du pays. Et comme les points de vue des peuples balkaniques intéressés ne sont pas toujours d'accord sur la question, on doit avoir recours à l'avis des savants et des spécialistes les plus éminents de l'étranger qui ont élevé leur voix en faveur de la vérité, d'autant plus que leur opinion est unanime et désintéressée. Les hommes d'Etat et les hommes politiques qui sont appelés à régler le sort de la Macédoine n'ont qu'à suivre les suggestions de ces spécialistes, s'ils veulent obtenir la pacification longtemps attendue des pays balkaniques.
Dans la revue des décisions de la science, émises sur la question qui nous occupe, nous avons omis intentionnellement toute citation de source balkanique, surtout bulgare. Néanmoins, nous nous sommes servi des assertions des savants serbes provenant de l'époque antérieure au conflit macédonien.
L'exposé des appréciations suit l'ordre chronologique.
1. — Vouk Karadjitch, Serbe, le plus grand ethnographe de son peuple et le créateur de la langue littéraire et de l'orthographe serbes modernes.
Il estimait que la Macédoine est une terre bulgare et que le territoire ethnographique et linguistique serbe s'arrête à la haute montagne Char-Planina. Dans le brouillon de Karadjitch du 17/29 août 1836 on lit: «Limites extrêmes de la Serbie au sud: la plaine de Kossovo, la Métochie avec Prizrend, Ipek. etc. » (La Correspondance de Vouk. Belgrade, 1907—1912, vol. III, p. 577.) Kratovo, ville de la Macédoine septentrionale, est considérée par lui comme ville bulgare (Correspondance de Vouk. I, p. 348).
Karadjitch est le premier qui, en 1815 et 1822, publie des chansons populaires de la Macédoine, chansons qu'il a intitulés « chansons bulgares », notamment dans son recueil de chansons « Pesnaritsa » de 1815 et dans le supplément aux dictionnaires comparés de St-Pétersbourg, 1822. C'est toujours lui, le premier, qui dans son « Supplément » a publié des notes sur la grammaire bulgare et des textes en langue bulgare. Cette première contribution scientifique du « Grand » Serbe, sur la langue bulgare a été basée sur le dialecte macédonien.
En 1859, Karadjitch écrivait à Naïden Ghéroff, viceconsul de Russie à Philippopoli une lettre pour lui demander quelques renseignements relatifs aux terres bulgares alors sous la domination turque. La Macédoine entre autres y était comprise, comme on peut en juger par la missive suivante :
«Vienne, le 16/28 mars 1859.
Très honoré Monsieur,
En me référant à la courte entrevue que nous avons eue ici et à votre zèle patriotique, je prends la liberté de vous déranger par cette lettre et la prière qui en fait l'objet.
Je vous envoie ci-inclus une liste de noms de plusieurs bourgs, villes et cours d'eau en Bulgarie, Macédoine, Roumélie, ainsi que dans l'Archipel et vous prie:
1° de rectifier les noms qui y figurent s'ils sont faux ou si le peuple chez vous les désigne autrement;
2° de m'indiquer, pour chacune de ces localités, le nombre des maisons turques, bulgares, grecques ou valaques, le nombre des mosquées turques, des églises, prêtres, écoles et instituteurs ....
Je sais que cela est très difficile, mais j'espère que vous vous y prêterez avec plaisir, surtout si je vous dis que ces données me sont indispensables pour un ouvrage sur les Serbes et les Bulgares que je suis en train d'écrire ....
Je suis respectueusement votre
Vouk Steph. Karadjitch.
Villes en Bulgarie:
Vidin, Artchar-Palanka, Lom-Palanka, Drénovets,
Metkovets, Tchiprovets, Pirot, Berkovitsa, Nich, Rahovo,
Vratsa, Sopot, Nikopol, Svichtov, Pleven, Lovetch, Sév-
liévo, Rousse, Tirnovo, Osman-Pazar, Toutrakan, Silistra,
Razgrad, Djoumaïa, Choumen, Rassovo, Kutchouk-
Kaïnardji, Kustendja (Constantsa), Mangalia, Pazardjik,
Raltchik, Provat, Varna, Vrania, Katchanik, Babadagh,
Hirsovo, Kozloudja, Djoumaïa, Tikvech, Tétéven, Dria-
novo, Radomir, Kaménopolé, Bélogradchik, Koumanovo1),
Scopié, Sofia, Doupnitsa, Kratovo, Etropol, Zlatitsa, Sa-
mokov, Tatar-Pazardjik, Grabovo, Kalofer, Plovdiv, Ka-
zanlyk, Klissoura, Yambol, Sliven, Zagar ou Zagra, Kotel,
Karnavad, Aïtos, Missivria, Bourgas, Chtip, Vélès, Kava-
dartsi, Prilep, Radovitch, Stroumitsa, Petritch, Doliani,
Nevrokop, Melnik, Souchitsa, Stanimaka, Ouzoundjovo,
Issaktcha, Matchine, Toultcha, Ikhtiman, Novi-Han, Trn,
Béla-Palanka, Djezaïr, Tchirpan, Sozopoli, Enidjéli, An-
hialo.
Cours d'eau en Bulgarie:
Lom, Ogoust, Isker, Vit, Rossitsa, Drista, Taban, lac Devno, Kamtchik, Sitnitsa, Lépènitsa, Vardar, Strouma,
l) Les noms en italique sont en Macédoine.
Strema, Maritsa, Toundja, Tcherna-Réka, Brégalnitsa, M esta, Téka, Stroumitsa.
Villes en Macédoine, en Roumélie et dans l'Archipel:
Vlaho-Klissoura, Salonique, Serrés, Drama, Orfano, Oladjik, Yénidjé, Cavalla, Gumuldjina, l'île de Thasos, Tchirmen, Orta-Keuy, Dimotika, Makri, Troïanopol, Féredjik, Hass-Keuy, Enos, Drenopol ou Edréné (Andrinople), Kirk-Klissé, Eski-Baba, Ouzoun-Kupri, Hieropol, Ypsala, Aïnadjik, Malgara, Kéchan, Ahtopol, Sergan, Midia, Viza, Sérail, Tchatal, Ormanli, Gallipoli, Silivria, Erekli, Rodosto, Kilia, Tsarigrad (Constantinople), Scutari.
Cours d'eau en Macédoine, en Roumélie et dans l'Archipel:
Matnitsa, Anghista, Arda, Régina, Tchorlou, Bélo- Moré (Archipel)»1).