‹ La question macédonienne au point de vue historique, ethnographique et statistiqueChapitre 32 sur 32 · Le professeur Victor Iv. Grigorovitch, un des · texte numérisé non relu

Le professeur Victor Iv. Grigorovitch, un des

fondateurs de la slavistique en Russie, après son voyage dans les Balkans en 1844 et 1845, a publié en 1848 son « Aperçu d'un voyage en Turquie d'Europe ». C'est « un livre classique, dit un slaviste russe contemporain, d'où émane l'amour le plus profond et le plus intense pour les Slaves et leur culture ». Grigorovitch, cette grande autorité dans le domaine des études slaves, reconnaît que les Slaves macédoniens sont des Bulgares par leur langue, leur passé et leurs aspirations. Voici quelques extraits de cet ouvrage, tirés de la 2e édition, de Moscou 1877. « Etant donnée l'impossibilité de parcourir le vaste champ de la langue bulgare dans toute son étendue, j'ai cherché à visiter au moins les endroits où je croyais pouvoir trouver des particularités de dialectes. Au fond, mon plan de voyage était dominé par une idée : recueillir des renseignements dans des régions où la situation géo-

*) Archives de Naïden Ghéroff. Publiées par l'Académie des Sciences bulgare, 1911, vol. I, p. 739.

graphique faisait prévoir des différences de dialectes. C'est pour cela que j'ai atteint les frontières de l'Albanie, pénétré dans les forêts du Dospat, parcouru les plaines de la Thrace et visité deux fois la Bulgarie danubienne . . . En général, les Bulgares connaissent le turc ou le grec et cette circonstance empêche de déterminer, dès le premier entretien, quelle est leur langue maternelle. Ce n'est que dans leur vie domestique, en présence des femmes, qui sont, comme on le sait, très soumises, qu'il m'a été permis d'apprécier la richesse de leur langue et des formes employées. En Macédoine, surtout, le Bulgare ne cherche pas dans les entretiens au dehors à faire un choix de mots ; quelquefois il emploie un langage qui est un mélange des trois langues (le bulgare, le turc et le grec). Mais, dès qu'il est, dans sa famille, il se sent à l'aise, sa langue se délie, son parler devient plus pur et atteint la précision classique . . . En ce qui concerne les dialectes, les Bulgares mêmes n'en ont pas encore des notions précises. Ils en jugent plutôt par le lexique; c'est pourquoi, en Macédoine par exemple, les habitants, surtout ceux des villes, distinguent plusieurs dialectes. Ainsi, on cite ceux de Vodéna, de Prilep, de Vélès, le dialecte des Chopos. Cependant, tous ces idiomes, étudiés de plus près, n'en font qu'un seul. On en peut dire autant des autres régions où l'on parle le bulgare . . . Je suis d'avis que la langue bulgare comprise dans toute son acception peut être divisée en deux sections ... La première, que j'appellerai occidentale, embrasse toute la Macédoine jusqu'aux Rhodopes; puis, en suivant cette chaîne de montagnes vers le nord, elle englobe une partie de la Bulgarie danubienne, jusqu'à Vidin. La section orientale comprend le pays à l'est des Rhodopes, au nord et au sud du Balkan » (p. 162 et suiv.).

«De Salonique à Enidjé-Vardar, sont situés les villages ... Ils sont habités principalement par des Bulgares qui se rencontrent déjà aux portes de Salonique, du côté de l'ouest . . . Vodéna (anciennement Edessa) a une po-

pulation mixte, cependant bulgare en majorité. J'y ai visité neuf églises et l'école nouvellement ouverte, fréquentée seulement par des enfants bulgares, fait digne d'être signalé . . . Ostrovo, village remarquable sur un lac de montagne, a une population moitié bulgare, moitié turque... Bytolia (Monastir), avec une forte garnison, logée dans des casernes construites par les Bulgares, a une population de Bulgares, de Valaques et de Turcs. On m'a raconté, ce que j'ai moi-même remarqué, que les Bulgares forment la majorité ... La ville d'Okhrida est actuellement peuplée de Bulgares, de Valaques et de Turcs et en partie aussi de Grecs et d'Albanais. Les premiers sont les plus nombreux. Les Bulgares d'Okhrida se distinguent par leur instruction et par la vivacité de leur caractère ... A Strouga, il y a une église dédiée à St- Georges où se trouvent quelques manuscrits et de vieux livres slaves imprimés. Près de l'église, il y a une école grecque. Les habitants de la ville sont Bulgares et Albanais, mahométans et chrétiens ... La ville de Ressen est peuplée de Bulgares . . . Les habitants de Serrés sont des Turcs, des Bulgares, des Valaques et des Grecs. Les deux derniers éléments surpassent considérablement l'élément bulgare ... A Démir- Hissar (Valovichta) j'ai visité le varoch, c'est-à-dire la partie supérieure (élevée) de la ville, peuplée de Bulgares » (p. 91, 93, 96, 101—104, 107, 114, 121, 123).

3. — A. Hilf erding, autre slaviste russe éminent, voyagea en Serbie, Bosnie, Herzégovine, en 1856 et 1857, et pénétra en Macédoine. Il estime que le mont Char sépare la Bulgarie de la Serbie et que les Bulgares ont passé même au nord de cette limite. « Prizrend », dit-il, « est situé encore en pays serbe, mais à son extrémité même, au pied de l'énorme crête (le mont Char) qui a arrêté le mouvement de la race serbe vers le sud. Cette crête sert de limite entre elle et la race bulgare, laquelle a contourné cette crête du côté sud-est, et a occupé la Macédoine et

la partie orientale de l'Albanie ... On y compte (à Prizrend) environ 3000 maisons mahométanes, 900 maisons orthodoxes et 100 maisons catholiques abritant environ 12,000 habitants mâles. La majorité des musulmans et la totalité des catholiques sont des albanais; les Serbes forment la majorité des orthodoxes, mais on compte aussi bon nombre de Valaques-Tsintsares, des Bulgares et des Grecs. La langue des Serbes de Prizrend se rapproche déjà sensiblement du dialecte bulgare ... Il serait instructif d'étudier cette fusion du serbe avec le macédo-bulgare de la population habitant les vallées du Char et le district de Tétovo ou Polog » (Oeuvres complètes. Vol. III. Pétrograde 1873, pages 141—142).

4. — J. G. von Hahn, consul autrichien à Joannina et à Syra, connu par ses savantes publications sur la langue et les légendes populaires des Grecs et des Albanais ainsi que par ses voyages scientifiques à travers la péninsule balkanique et surtout à travers la Macédoine.

Ses investigations sur l'ethnographie de la Macédoine ont une importance capitale. Dans son premier voyage en automne 1858 (Reise von Belgrad nach Salonik. Wien 1861) il était accompagné de Fr. Zach, de nationalité tchèque, chef de l'Ecole d'artillerie de Belgrade. Grâce à la collaboration de son compagnon officiel serbe, Hahn a pu dresser sa carte ethnographique d'une manière plus satisfaisante, les deux voyageurs s'entr'aidant par la connaissance des langues de la péninsule. Les hommes savants et politiques serbes s'intéressaient beaucoup aux résultats de cette mission. Le grand ethnographe serbe, Vouk Karadjitch, en fut averti tout de suite. En date du 7 janvier 1859, Yovan Gavrilovitch écrivait de Belgrade à Karadjitch, entre autres : « M. Fr. Zach, directeur de l'Ecole d'artillerie de notre ville, a voyagé avec M. Hahn de Belgrade jusqu'à Salonique et vient de rentrer ces jours-ci de son voyage. Je suis allé le voir aujourd'hui et

lui ai demandé s'il a noté au cours de son voyage les localitées habitées par les Serbes, les Bulgares et les Albanais dans ces régions. Il m'a répondu que non seulement il avait noté, mais à ma très grande joie il m'a montré une carte où il a marqué tout ce que nous désirons connaître » (Correspondance de Vouk. Vol. III, p. 420).

Cette carte, qui ne répondait pas aux espoirs des Serbes, n'a pas été admise dans la littérature serbe. Elle a paru cependant dans l'ouvrage précité de Hahn, sur deux grandes feuilles, sous les titres suivants : 1° « Croquis de la région occidentale de la Morava bulgare, par J. G. von Hahn et Fr. Zach »; 2° « Croquis du bassin occidental du Vardar supérieur, par J. G. von Hahn ». Sur ces cartes, chaque nom de village est suivi des signes de convention pour désigner la nationalité des habitants : a = albanaise, b = bulgare, s = serbe.

Eh bien, d'après ces cartes, la frontière ethnographique serbo-bulgare longe la rivière la Morava bulgare et va jusqu'à la ville de Prizrend. Au sud-est de cette ligne habitent les Bulgares, au nord-ouest les Serbes et les Albanais. La population à Kourchoumly, Prokouplié, entre Prokouplié et Nich est serbe (Reise von Belgrad nach Salonik, pages 22, 136, 137), tandis que Kourvin-Grad, Leskovets, Vrania sont peuplés de Bulgares (Ibidem, 28, 45, 144, 145, etc.). Ghilani, sur la haute Morava bulgare a une population mixte, des Albanais et un peu de Bulgares. Au nord du mont Char, la population est serbe et albanaise, sauf à Prizrend où l'auteur signale des Bulgares.

En ce qui concerne l'intérieur de la Macédoine, Hahn et Zach reconnaissent que sa population slave est bulgare de langue et de nationalité. Hahn est arrivé aux mêmes résultats après le second de ses voyages en 1863, accompli sur l'invitation de l'Académie Impériale des Sciences à Vienne et décrit dans le « Reise durch die Gebiete des Drin und Wardar unternommen im Jahr 1863 » (paru en 1867 dans les Mémoires de la même Académie).

Nous laissons de côté les passages se rapportant au centre macédonien bulgare et mentionnerons seulement les notes de l'auteur relatives à la périphérie de la Macédoine:

« Koumanovo. Ville de 650 maisons, dont 300 mahométanes et 350 chrétiennes, bulgares; il y a en outre 30 hameaux tsiganes, de sorte que la population se monte approximativement à 3500 habitants » (Reise von Belgrad nach Salonik, page 56). Des 134 villages du district de Koumanovo, 90 sont bulgares.

« Florina ... Le nombre de maisons (3000) qu'on nous a indiqué pour Florina est peut-être exagéré. Les Albanais mahométans et les Turcs forment la moitié de la population, et l'autre moitié est représentée par les Bulgares chrétiens » (Ibidem, p. 120).

« Okhrida ... Le quartier appelé Varoch est habité principalement par des Bulgares chrétiens qui se considèrent comme des véritables citadins et forment une communauté à part » (Reise durch die Gebiete des Drin und Wardar, p. 113).

« Strouga est situé sur les deux bords de la rivière Drin à la sortie du lac. La rivière le partage en deux. La moitié bulgare chrétienne compte 361 maisons et occupe le côté occidental, tandis que la moitié orientale compte 220 maisons mahométanes et 30 chrétiennes » (Ibidem, p. 99).

« Ressert a 600 — 700 maisons dont 150 mahométanes, 60 tsiganes (10 chrétiennes), 100 koutsovalaques chrétiennes et le reste (300 à 400) bulgares chrétiennes . . . Dans les villages de la Haute-Prespa, on parle seulement le bulgare et dans ceux de la Basse-Prespa — l'albanais » (Ibidem, p. 139).

« Ghevghéli . . . Là, il y a une école lankastrienne dans laquelle, dit-on, l'enseignement est donné en grec par un maître d'école grec. Les environs cependant sont toutà-fait bulgares et même dans la ville, la langue des familles est le bulgare » (Ibidem, p. 179).

« Prizrend, d'après le recensement officiel, a 11,540 maisons, dont 8400 mahométanes, 3000 orthodoxes et 150 catholiques. Le total de sa population serait de 46,000, dont 36,000 mahométans, 8000 orthodoxes (Bulgares et Koutso-Valaques) et 2000 catholiques» (Ibidem, p. 79).

5. Stéphan Verkovitch, Serbe. Subsidépar legouvernement serbe, il fut chargé d'une mission scientifique en Macédoine, y passa quelques dizaines d'années pour acheter des manuscrits et des antiquités pour le Musée serbe* En 1863 il fut élu membre de la « Société savante serbe », et plus tard fut reçu à l'Académie Royale des sciences à Belgrade.

Outre quelques études archéologiques et historiques, Verkovitch publia en 1860 un recueil de « Chansons populaires des Bulgares macédoniens. Livre 1er, chansons de femmes. Belgrade ». Ce recueil, fruit de dix ans de séjour et de recherches en Macédoine, a été dédié à la princesse serbe Julie Obrénovitch et imprimé dans l'imprimerie de l'Etat serbe. Dans une longue préface, l'auteur énumère les régions sud-macédoniennes peuplées de Bulgares, tels les districts de Castoria, Vodéna, Enidjé-Vardar, Négouch (Niausta), Koukouch, Doïran, etc. Le cours de la rivière Bystritsa forme la ligne de partage des éléments grecs et bulgares; puis, de Salonique cette ligne passe par les villes de Koukouch, Doïran, Démir-Hissar, Serrés, Drama pour aboutir à la basse Mesta qui sépare la Macédoine de la Thrace (p. II à VIII de la préface).

En 1868, Verkovitch publia à Moscou son ouvrage «Description de la vie des Bulgares macédoniens» contenant de précieuses notes ethnographiques sur le territoire de la Macédoine peuplé de Bulgares, notamment de Char-Planina à Salonique, du lac d'Okhrida à la Mesta, avec les villes de Scopié, Chtip, Kustendil, Vélès, Monastir, Prilep, Okhrida, Castoria, Vodena, etc.

Dans son dernier ouvrage : « Esquisse topographique et ethnographique de la Macédoine », paru à Pétrograde

en 1889, Verkovitch pose comme frontière ethnique entre Serbes et Bulgares la haute Char-Planina (p. 43). Il y donne la statistique de la population macédonienne que nous avons reproduite.

6. — Stoïan Novakovitch, président de l'Académie Royale des sciences serbe, le savant le plus éminent parmi les Serbes des temps modernes.

Le précurseur des prétentions serbes sur la Macédoine fut Miloch Miloévitch. En 1872, il présenta à la « Société savante des Serbes », plus tard «Académie Royale des Sciences », son recueil de chansons populaires serbes de la « Vraie Serbie » (y compris le Kossovo, la Macédoine, etc.), la plupart composées par l'auteur. Miloévitch trouve des Serbes partout, dans les Indes, en Asie Mineure, en Afrique; les Romains et les Hellènes en venant en Europe, s'installent sur des « terres serbes », etc. La commission (S. Novakovitch et M. Kouyoundjitch) chargée d'examiner le recueil, présenta son rapport dans la séance de la Société, le 1er février 1873: le recueil fut rejeté.

A propos des prétentions de Miloévitch sur la Macédoine comme terre serbe, nous lisons dans le rapport de la commission ce qui suit: «D'après les données ethnographiques de ces chansons populaires, c'est à peine s'il y aurait des Bulgares dans la péninsule des Balkans . . . L'auteur manque tout-à-fait de sentiment de fraternité et de tact envers nos voisins à l'est (les Bulgares). C'est par une telle mentalité et une politique d'accaparement que nous fûmes livrés au moyenâge à la servitude des Turcs. De nos jours, de nouveau, nous risquons de nous exposer aux calamités d'autrefois si par notre conduite à l'égard des Bulgares, nous imitons les procédés de M. Miloévitch » (Glasnik XXXVIII, p. 346, 347).

7. — A. Dozon, Français, correspondant de l'Institut, fit sa carrière consulaire à Philippopoli, à Salonique, à Mostar (Herzégovine). Il se fit connaître par sa connaissance

des langues balkaniques et par ses travaux sur la poésie populaire des Serbes, des Bulgares, des Albanais, etc. Dozon fut chargé par le gouvernement français d'une mission scientifique concernant le folklore bulgare. Voilà ce qu'il a dit de la langue bulgare: « Cette langue est aujourd'hui dominante non seulement dans la Bulgarie, mais dans la plus grande partie de la Thrace et de la Macédoine, et elle a dû assez longtemps régner en Albanie et en Epire, comme en témoignent de nombreuses dénominations géographiques et autres, dont une partie cependant doit être rapportée à la domination serbe, qui précéda de peu celle des Turcs. Ses limites occidentales sont le district de Bitol ou Monastir, le lac d'Okhrida et la région des Dibras, qu'elle dispute à l'albanais. Elle se divise en un grand nombre de dialectes, qu'on peut ramener à trois types: les orientaux ou de la Bulgarie et de la Thrace, les occidentaux ou de la Macédoine méridionale et ceux de la Macédoine du nord et de la vieille Serbie, qui se rapprochent du serbe par certaines formes grammaticales. Les dialectes occidentaux ou du sud-est de la Macédoine, diffèrent beaucoup des autres, notamment en ce qui concerne la prononciation et les élisions, dont l'abus semble trahir une influence étrangère » (Chansons populaires bulgares. Paris 1875, p. XII).

8. — Louis Léger, membre de l'Institut, professeur au Collège de France, par ses multiples et érudits travaux sur les Slaves et ses voyages dans les Balkans, est peut-être le Français le mieux qualifié pour dire la vérité sur la répartition ethnique des Slaves du sud. Nous citons les extraits suivants de ses ouvrages:

En parlant du paléoslave, un dialecte macédonien: « Cet idiome n'est point, comme on pourrait le croire, une langue-mère d'où dérivent les idiomes slaves modernes, c'est simplement une sœur aînée, c'est l'ancienne langue des Slaves bulgares, dans laquelle l'apôtre Cyrille (de Salo-

nique) traduisit les Ecritures au neuvième siècle » (Cyrille et Méthode. Paris 1868).

« Au point de vue politique, on désigne sous le nom de Bulgarie: 1° La principauté établie par le traité de Berlin entre le Danube et les Balkans, avec Sofia pour capitale; 2° le groupe formé par cette principauté et la province autonome de Roumélie orientale, réunies à la suite de la révolution qui s'est accomplie en septembre 1885 à Philippopoli. C'est de ce groupe que nous allons nous occuper ici; mais il est bon de faire remarquer qu'il ne comprend pas encore tout l'ensemble des Bulgares. Il laisse en dehors les Bulgares de la Macédoine et de la Roumélie occidentale destinés vraisembablement à être réunis quelque jour à leurs frères affranchis, ceux de la Dobroudja, abandonnée à la Roumanie par le traité de Berlin, ceux des départements de Pirot, Nich et Vrania, que le traité de Berlin a donnés à la Serbie » (Grande Encyclopédie, t. VIII, p. 400).

« L'intégrité de la Bulgarie comporte certains débouchés sur la mer Egée et la possession de la Macédoine, pays essentiellement bulgare » (Brochure sur « Les luttes séculaires des Germains et des Slaves ». Paris 1916, p. 22 à 23).

« Privée de la Bosnie et de l'Herzégovine, la Serbie étouffait dans ses frontières. On lui persuada qu'elle avait ailleurs des frères à délivrer, que la plus grande partie de la Macédoine était serbe — alors qu'elle est en réalité bulgare — et on sema de nouveau des germes de discorde entre les deux nations » (Ibidem, p. 35).

« Je reviens aux Bulgares. Ils ont pris rang parmi nos ennemis et nous n'avons aucune raison d'avoir pour eux une tendresse particulière. Mais le devoir des savants est avant tout de rechercher et de proclamer la vérité.

La Macédoine, malgré les affirmations contraires des Grecs et des Serbes, est à peu près entièrement peuplée de Bulgares. Les prétentions des Grecs et des Serbes ne

sauraient prévaloir contre les constatations précises des ethnographes indépendants tels que Lejean, Kiepert, Rittich, Grigorovitch, Hilferding, Mackenzie. En réalité, le mont Char (Char Dagh) indique la limite des nationalités bulgare et serbe. Les Slaves macédoniens se considèrent comme Bulgares et parlent un dialecte bulgare.

Ce n'est qu'après le traité de Berlin, lorsque la Serbie s'est vu définitivement enlever la Bosnie et l'Herzégovine, que certains de ses hommes d'Etat ont eu l'idée de chercher une compensation du côté de la Macédoine et de supposer des Serbes dans les pays peuplés de Bulgares » (Le panslavisme et l'intérêt français. Paris 1917, p. 12).

9. — Constantin Jirecek, de nationalité tchèque, professeur à l'Université de Vienne, est le connaisseur le plus autorisé des Balkans. Il se rendit célèbre surtout par ses: «Histoire des Bulgares» (1876) et «Histoire des Serbes » (1911 — 1918). Sur les limites de l'élément bulgare en Macédoine il se prononce comme suit:

« Les Bulgares se sont établis dans les anciennes provinces de Mésie, de Thrace et de Macédoine (d'après la nouvelle nomenclature turque, ces provinces s'appellent vilayets du Danube, d'Andrinople, de Salonique et de Monastir) et. en outre, dans une partie de la Bessarabie. Les Bulgares occupent ainsi un territoire d'environ 4000 milles carrés.

« La ligne de démarcation limitant le territoire où l'on parle bulgare est formée par le cours inférieur du Danube, de son embouchure jusqu'à Vidin; elle se dirige ensuite sur le Timok, atteint la frontière de la Serbie qu'elle dépasse rarement, puis elle tourne vers Prokouplié et Toplitsa. En longeant les hauteurs, sur la rive gauche de la vallée de Morava, elle contourne la ville de Vrania, gagne la Tcherna-Gora, se prolonge sur le Char, englobe le Haut-Dèbre et aboutit à la rive occidentale du lac d'Okhrida, au village de Line. Le pays situé au sud de ce

lac et de celui de Prespa, comprenant la plaine de Kortcha et la vallée de Dévol, a une population mixte d'Albanais, de Bulgares et de Valaques. Plus loin, la ligne de démarcation passe du Dévol par le lac de Castoria, les villes de Vlaho-Clissoura, Niausta, Salonique, en englobant les environs de Drama, et près des pentes sud du Rhodope » (Histoire des Bulgares. Edition russe d'Odessa, 1878, p. 743). Quant aux Serbes, il place leurs habitations hors de la Macédoine, entre le Monténégro et la Morava : « Parmi les tribus slaves qui s'établirent dans les Balkans, les Serbes proprement dits se sont installés à l'origine dans l'intérieur du pays, habitant un peu loin du Danube et de la mer, dans les vallées du Lim, de l'Ibar et de la Morava occidentale» (Geschichte der Serben. Gotha 1911, vol. I, p. 9).

10. — Léon Lamouche, écrivain français contemporain, connu par ses ouvrages sur les Balkans, prit part à l'action réformatrice que les grandes puissances avaient entreprise dans la Turquie d'Europe. Sa connaissance des langues balkaniques et son long séjour en Macédoine lui ont permis d'approfondir les causes de la querelle des races de l'Orient européen.

Voici quelques appréciations glanées dans ses ouvrages :

« Le groupe de la population bulgare le plus important, en dehors des limites de la Principauté est celui de la Macédoine, au sujet duquel les appréciations varient de un à deux millions et pour lequel on peut accepter un chiffre moyen de 1,500,000 âmes » (La Bulgarie dans le passé et le présent. Paris 1892, p. 140).

« En Macédoine donc, la campagne intérieure est exclusivement peuplée de Bulgares; mais ceux-ci, sauf dans la ville de Salonique, où ils sont du reste très peu nombreux, n'atteignent jamais le bord de la mer. La limite méridionale de leur race passe à Vodéna, Salonique, Sérès, Drama, puis remonte vers le Rhodope » (p. 144).

« En Macédoine, la nationalité des Slaves qui forment la grande majorité de la population, a été, particulièrement depuis 1878, l'objet de discussions passionnées entre les Serbes et les Bulgares qui revendiquent, chacun pour sa race, la totalité de ces Slaves macédoniens.

« Jusqu'en 1878, on peut dire que le caractère bulgare des Macédoniens ne faisait de doute pour aucun de ceux qui avaient étudié cette question. Des voyageurs d'origines diverses, français, allemands, autrichiens, anglais, tels que Lejean, Hahn, Ami-Boué, Kanitz, l'historien tchèque Jirecek, etc., sont d'accord sur ce point. Les Macédoniens eux-mêmes ont, depuis longtemps, conscience de leur communauté de race avec les habitants de la Bulgarie; lors des luttes religieuses entre Grecs et Bulgares, les habitants d'Uskup, de Prilep, de Monastir, furent les plus ardents à défendre les intérêts bulgares. Aussi» la nationalité bulgare de la Macédoine était-elle alors considérée comme de notoriété publique. Dans le projet de réorganisation de la Turquie d'Europe, élaboré en 1876 par la conférence des ambassadeurs à Constantinople, la Macédoine est rattachée à un vilayet ayant pour chef-lieu Sofia; le traité de San-Stéfano la fait entrer presque tout entière dans les limites de la principauté de Bulgarie, de cette Grande-Bulgarie coupée plus tard en trois tronçons par le Congrès de Berlin

« Les autorités turques, du reste, reconnaissent également que les habitants des vilayets de Salonique, de Monastir et du sandjak d'Uskup sont en majorité bulgares. J'ai pu interroger à ce sujet des fonctionnaires de plusieurs villes de Macédoine et leurs réponses ont été identiques » (La Péninsule balkanique. Paris 1899, p. 21—22).

... « Pendant ce temps, on étudiait le tracé des frontières. Là aussi, le travail avançait lentement, car les difficultés étaient nombreuses. L'ensemble du tracé avait été, dès l'origine, divisé en deux sections destinées à être étudiées séparément. La première section dite du nord

et du nord-est, partant de la mer Adriatique dans la région de Scutari et aboutissant au lac d'Okhrida, intéressait les Etats slaves, le Monténégro, la Serbie et, dans une certaine mesure, la Bulgarie, à laquelle pouvaient revenir les pays essentiellement bulgares de Dibra, Strouga et Okhrida. La section sud qui s'étendait du lac d'Okhrida à l'Adriatique, vis-à-vis de Corfou, touchait surtout aux intérêts grecs » — (« La naissance de l'Etat albanais » — Revue politique et parlementaire, numéro du 10 mai 1914, p. 221).

Il publia dans le « Journal de Genève » du 17 octobre 1913 un article sur les événements politiques de 1913, en Orient européen. Nous en extrayons les passages suivants:

« Il est impossible à quiconque connaît tant soit peu la situation ethnographique, culturelle et politique de la partie occidentale de la Péninsule balkanique de penser que l'Etat de choses établi par le traité de Bucarest puisse être définitif ou même seulement de longue durée. On ne peut imaginer défi plus complet à la logique et à l'équité. Il est un fait primordial reconnu par tous les témoins désintéressés, par les fonctionnaires turcs comme par les consuls européens ou les officiers italiens, russes, français, etc., qui ont travaillé depuis 1904 à réorganiser la gendarmerie de cette région, c'est que, malgré sa bigarrure ethnographique, la Macédoine est, au fond, un pays bulgare . . .

« Non seulement la majorité des Macédoniens est bulgare par la langue et les moeurs, mais la conscience nationale, à laquelle les Grecs attachent tant d'importance quand il s'agit d'étayer les revendications helléniques, est plus développée peut-être chez eux que dans aucune autre fraction des populations balkaniques. On peut dire que depuis plus de cinquante ans, les Macédoniens n'ont pas cessé de combattre pour l'idée bulgare, d'abord contre le clergé grec pour l'autonomie de leur Eglise et de leurs écoles, puis contre les Turcs pour l'autonomie politique de la Macédoine.

« Quoique les organisations révolutionnaires aient pris pour devise la Macédoine aux Macédoniens et que certains de leurs chefs fussent ouvertement hostiles à toute idée annexionniste, leur mouvement n'en était pas moins nettement bulgare. On connaît l'importance de l'immigration macédonienne en Bulgarie et la place prise dans la vie politique et intellectuelle du royaume par les Macédoniens. La solidarité bulgaro-macédonienne s'est encore affirmée pendant la dernière guerre par la formation de bataillons de volontaires macédoniens, d'un effet total de 15,000 hommes, les uns déjà fixés en Bulgarie, les autres venus tout exprès pour combattre sous les drapeaux bulgares.

Rien de semblable n'existe à l'égard de la Grèce ou de la Serbie ».

11. — Arthur John Evans. Au nombre des Anglais qui ont parcouru la péninsule balkanique de long en large et ont fait paraître des ouvrages sur le passé et le présent des peuples balkaniques, il convient de placer au premier rang le savant Arthur John Evans, un des connaisseurs les plus experts des Balkans, qui s'est illustré par ses « Antiquarian Researches in Illyricum », « Illyrian Letters », « Through Bosnia and the Herzégovine », etc. Il voyagea en 1889 en Serbie, en Bulgarie et surtout en Macédoine, alors province turque, et publia son article « La Macédoine telle qu'elle est », dont nous citons ci-après quelques notes ethnographiques :

« Rien n'est plus frappant pour le voyageur qui parcourt la Macédoine1) que la haine profonde de la minorité grecque envers l'élément bulgare dont elle est entourée. Cette haine dépasse toute expression et s'il s'agissait de l'anéantissement du slave détesté, je craindrais que plusieurs Grecs fussent tout prêts à s'unir, dans ce but, aux bachi-bouzouks turcs. A Castoria, petite ville dans la

*) D'après Evans, la chaîne du Char forme la frontière septentrionale de la Macédoine.

région du Pinde, située sur un promontoire du lac du même nom, un Grec ne put se contenir et s'écria en ma présence: « Nous devons préparer aux Bulgares un nouveau Batak! » L'archevêque grec de la même ville s'évertua à me persuader de la justice du point de vue grec dans cette animosité de race. Quand vous verrez, me dit-il, nos églises et nos monuments avec leurs inscriptions grecques, vous serez stupéfait que les Bulgares puissent contester que le pays ait de tout temps fait partie de la Grèce. Mes connaissances parmi les Grecs nièrent tout d'abord la présence de Bulgares à Castoria; plus tard, cependant, quelques habitants bulgares me rendirent visite, accompagnés du maître d'école, et me donnèrent quelques renseignements à ce sujet. Selon eux, le quart de la ville, soit 250 maisons, seraient purement bulgares. En dehors de la ville, comme j'ai eu la pleine possibilité d'en faire l'observation, toute la population, sauf les Valaques du Pinde, est purement bulgare. Le dialecte local possède la particularité la plus caractéristique de la langue bulgare, c'est-à-dire l'article postpositif qui fait défaut dans toutes les autres langues slaves.

«D'autre part, il est urgent que les Grecs deviennent enfin objectifs et reconnaissent la nécessité de regarder en face le fait palpable et indéniable que Vêlement bulgare surpasse numériquement les autres dans toute la Macédoine, soit depuis les frontières de l'Epire et de l'Albanie jusqu'à celles de la Roumélie orientale et de la principauté bulgare actuelle. Ce n'est que dans certaines villes des districts de l'extrême sud que l'on rencontre, par-ci par-là, l'élément grec, mais encore y est-il neutralisé et totalement éclipsé par la masse rurale bulgare. Salonique, la seule grande ville de la province, n'est habitée, à vrai dire, ni par des Grecs, ni par des Bulgares, mais par des Juifs espagnols et par des Turcs. Déjà à Monastir, la population urbaine est plutôt bulgare et la langue bulgare est celle du marché. Prilep, Scopié, Chtip, Kratovo, Palanka,

Stroumitsa, Melnik, Mogléna et autres villes de V intérieur sont exclusivement bulgares. Ce n'est pas par ouï-dire que j'avance mes affirmations, mais je me base sur ma propre connaissance du pays. J'irai même plus loin et déclarerai qu'on peut parcourir toute la Macédoine, depuis Pinde jusqu'à la frontière bulgare, sans rencontrer un seul Grec ».

... « Personne ne peut nier que les Grecs ont certains droits historiques sur une grande partie de la Macédoine. Mais, en examinant minutieusement cette question, on arrive à conclure que la population aborigène s'était plus apparentée aux Albanais qu'à n'importe quelle tribu. Avant la domination romaine, tout le pays était sous l'influence hellénique. A l'époque de l'empire romain, la partie septentrionale du pays fut notoirement romanisée. Cependant, les migrations slaves qui s'ensuivirent submergèrent les éléments grecs et romains et la Macédoine devint le centre d'un royaume bulgare. Le rétablissement de la suprématie grecque conséquemment aux victoires de l'empereur Basile, « le Tueur de Bulgares », puis les dominations serbe et turque, n'altérèrent nullement le noyau de la population qui est toujours resté bulgare dès cette époque»1).

12. — Antoine Kalina, Polonais, professeur de philologie slave à l'Université de Lwôw (Lemberg), a fait paraître en 1891 dans les publications de l'Académie des sciences à Krakovie un travail important: «Etudes sur l'histoire de la langue bulgare ». Son ouvrage est basé non seulement sur les recherches antérieures, mais il a examiné le sujet lui-même et a voyagé en Bulgarie, en Macédoine, à Constantinople, etc. Dans l'introduction (historique, géographique et ethnographique) il délimite le territoire de la langue et de la nationalité bulgares en y

*) N'ayant pas sous la main l'original anglais, nous nous sommes servi de la traduction insérée dans la « Revue périodique » de Sofia, livraison XXXI, pages 58 et suivantes.

faisant entrer toute la Macédoine. A chaque page de son ouvrage, il considère le dialecte macédonien comme bulgare par excellence. Il fixe la frontière ethnographique bulgare en Macédoine comme suit:

«... A partir de la petite rivière Lipkovka la frontière se dirige vers Koumanovo à partir duquel, par un grand arc, elle se dirige au-dessus de Scopié vers le Vardar en se guidant sur les bases orientales de Tcherna-Gora (Kara-Dagh). Enclavant le Char, elle se dirige par Kritchévo vers le Drin Noir et par la Haute Dibra vers Okhrida. A partir du bord sud du lac d'Okhrida elle emprunte une direction orientale jusqu'à Castoria vers laquelle elle s'achemine en suivant au début le cours de la rivière Dévol. Quittant le bord sud du lac de Castoria, elle se dirige au-dessus de Bystritsa dans la direction sud-est, qu'elle quitte au nord de Chatista et se poursuit au-dessus de Verria vers Salonique. D'ici elle court par Langaza vers le nord, contournant le lac Takhyno au sud de Serrés et descend à petite distance de la mer jusqu'à l'embouchure de la Maritsa » (II, p. 270 et suiv.).

13. — P. A, Lavroff, Russe, professeur de philologie slave à l'Université de Pétrograde, considère aussi les dialectes macédoniens comme partie de la langue bulgare. Dans son étude « Aperçu des particularités phonétiques et morphologiques de la langue bulgare », Moscou 1893, il dit entre autres:

«La langue bulgare appartient sans contredit au nombre de celles qui avaient les voyelles nasales on et en. La preuve en est que dans certaines localités de la Macédoine s'est conservée jusqu'à nos jours la prononciation nasale dans les syllabes qui, dans la langue liturgique slave accusaient un & et <a. En outre, la flexion nominale a conservé un lien assez sensible avec le passé lointain non seulement dans les dialectes macédoniens, mais sur tout le territoire de la langue bulgare . . . Comme il est notoire,

le bulgare diffère des autres langues slaves par l'emploi de l'article. Dans quelques dialectes bulgares l'article offre trois formes; par exemple, le parler des Roupalans (des Bulgares du Rhodope) et le parler de Dèbre » (p. 13, 123, etc.).

Dans son « Précis de grammaire bulgare » (supplément au Dictionnaire bulgaro-russe par L. A. Mitchatek, Pétrograde 1910) ainsi que dans le « Précis de grammaire serbe » (supplément au Dictionnaire serbo-russe par L. A. Mitchatek, Pétrograde 1903) le professeur Lavroff traite le dialecte des Slaves macédoniens comme un dialecte bulgare. Il considère cependant certains parlers de la Macédoine septentrionale au point de vue phonétique (^ = ou) comme serbes, mais il s'empresse d'ajouter: «La proximité des territoires des deux langues (serbe et bulgare) explique suffisamment le fait que les serbismes de la langue bulgare et les bulgarismes de la langue serbe ont dépassé les frontières politiques et géographiques » (Précis de grammaire serbe, p. 1 — 2).

• 14. — Vatroslav Oblak, Slovène, est le spécialiste le plus éminent peut-être en matière de dialectologie macédonienne. En 1891 — 1892, il se rendit en Macédoine et y étudia spécialement les dialectes de Dibra et de Salonique (celui du bas Vardar et de Souho). En 1894, il publia dans le Sbornik du Ministère de l'Instruction publique, XI, ses « Contributions à la grammaire bulgare »; en 1895: « Quelques chapitres concernant la grammaire bulgare», dans l'Archiv fur slavische Philologie, XVII; en 1896 parut un ouvrage classique : « Macedonische Studien » dans les Comptes-rendus de l'Académie des Sciences de Vienne, n° 134, etc.

Dans tous ses travaux, V. Oblak considère les dialectes macédoniens comme incontestablement bulgares. Dans la première de ses études précitées, il classe dans le domaine de la langue bulgare tous les parlers macédoniens,

ceux de Salonique, Koukouch, Serrés, Démir-Hissar, Nevrokop, Melnik, Razlog, Vodéna, Castoria, Okhrida, Monastir, Prilep, Florina, Dèbre, Vélès, Koumanovo, Chtip, Kratovo, etc.

Dans la seconde de ses études précitées, V. Oblak fait des investigations détaillées sur le système des voyelles et des consonnes des dialectes macédoniens. Il constate que ce système, différent du serbe, est conforme à la phonologie des autres dialectes bulgares. Il constate de même que, par la perte de la déclinaison et par l'emploi des articles définis, les dialectes macédoniens et ceux de la Bulgarie proprement dite font un ensemble différent de toutes les autres langues slaves, et avant tout du serbo-croate. D'un autre côté, il constate (p. 102) que la langue bulgare, et spécialement ses dialectes macédoniens, par la richesse de ses formes verbales, par l'emploi surtout de l'aoriste et de l'imparfait, tient la première place entre toutes les autres langues slaves.

Comme conclusion de ses études sur la langue des Slaves macédoniens, on peut citer le passage suivant (Archiv fur slavische Philologie, XVI, p. 313): «A commencer par Grigorovitch et pour finir avec Kalina et Lavroff, les dialectes macédoniens, dans leur ensemble et jusqu'à quelques exceptions près, ont été rangés dans la famille de la langue bulgare et, d'après notre connaissance actuelle de ceux-ci, il ne se trouvera presque pas un seul linguiste sérieux pour contester cette liaison ».

15. — G. Weigand, professeur à l'Université de Leipzig, maître des séminaires roumain et bulgare à la même université, a voyagé plusieurs fois dans les Balkans et a publié des ouvrages importants sur les langues et l'ethnographie des peuples balkaniques. Dans son travail « Die nationalen Bestrebungen der Balkanvôlker », Leipzig 1898, nous lisons, entre autres:

« Interrogés au sujet de leur nationalité, les Slaves de la Macédoine se considèrent comme Bulgares . . . La langue

de la population de la Macédoine du sud et celle du nord est sûrement bulgare . . . Quant à l'emploi de la langue bulgare au nord-ouest de la Macédoine, la question n'est pas encore tranchée positivement. Il est difficile d'indiquer la ligne de démarcation entre les dialectes limitrophes bulgares et serbes, étant donné que ces derniers, appartenant à des langues apparentées, sont mixtes. En tout cas, il n'y a aucun doute que Von parle bulgare à Okhrida et dans la région de Dèbre, située au nord de cette ville, à Monastir (Bytolia), à Prilep, à Scopié et même dans les localités les plus méridionales de la Serbie, notamment dans les environs de Vrania» (p. 19).

« Toute la propagande serbe n'est qu'une duperie insolente dictée par la jalousie de ce qu'il écherra aux Bulgares une grande partie de l'héritage turc, le jour d'un partage équitable de l'empire caduc. Les Serbes ne veulent pas abandonner ce projet d'autant plus qu'ils n'ont, pour le moment, aucune espérance d'avoir le vaste territoire serbe qui est sous la domination autrichienne. Leur insolence est d'autant plus blâmable qu'ils pensent profiter de l'ignorance du grand public au sujet des affaires balkaniques, quoique tous les voyageurs et les philologues soient unanimes à reconnaître que la Macédoine est un pays bulgare » (p. 21).

Ensuite de ses voyages scientifiques à travers la partie sud-ouest de la péninsule balkanique, il a publié son ouvrage « Die Aromunen », en deux volumes, Leipzig 1894 — 1895, accompagné d'une carte ethnographique détaillée de la Macédoine du sud-ouest, de l'Albanie du sud, de l'Epire et de la Thessalie. D'après cette carte, l'élément bulgare forme la majorité de la population depuis le lac d'Okhrida jusqu'à Salonique, notamment dans les districts d'Okhrida, Ressen, Monastir, Krouchévo, Prilep, Florina, Castoria, Karadjova, Vodéna, Enidjé-Vardar, Ghevghéli, Doïran, Koukouch, Salonique.

16. — T. D. Florinsky, Russe, professeur de philologie slave à l'Université de Kiev, s'est arrêté trois fois à la question macédonienne dans ses travaux linguistiques et ethnographiques.

Dans son « Cours de philologie slave », vol. Ier, Kiev 1895, il dit à propos de la langue bulgare: «La langue bulgare est parlée par les Slaves qui habitent la moitié orientale de la péninsule balkanique, à savoir les anciennes contrées de Mésie, Thrace et Macédoine ou, d'après la terminologie ultérieure des Turcs, les vilayets du Danube, d'Andrinople, de Salonique et de Bytolia et, en outre, une partie de la Bessarabie . . . Quant à la Macédoine, elle est l'objet jusqu'à présent d'une violente polémique entre les savants: les uns la considèrent comme terre serbe, les autres comme bulgare. Cette dernière opinion doit être reconnue comme plus juste; nous considérons les dialectes slavo-macédoniens comme bulgares, nous basant sur les considérations exposées en détail dans le chapitre des dialectes du bulgare. Mais à part la question macédonienne, la frontière occidentale du territoire bulgare n'est pas sujette à une délimitation exacte. Là, la langue bulgare se confond imperceptiblement avec la langue serbe et des parlers de transition se forment, parlers que les philologues d'aujourd'hui rattachent tantôt au serbe, tantôt au bulgare. Néanmoins, malgré toutes ces vicissitudes, on doit admettre qu'en général dans le traité de San-Stéfano de 1878 les frontières ethniques bulgares sont fixées exactement » (p. 58).

Tandis que dans cet ouvrage, p. 173, Florinsky considère le dialecte de la Macédoine septentrionale (les districts de Scopié, Tétovo, Koumanovo, Chtip, Kratovo) comme dialecte de transition bulgaro-serbe, douze ans plus tard, dans son livre « La race slave », Kiev 1907, p. 65 — 66, sous l'influence de quelques études serbes, il estime plus juste d'attribuer la population slave de la Ma-

cédoine du nord à la race serbe, ce qu'il a marqué aussi sur la carte ethnographique jointe au même livre.

Quatre ans plus tard, dans sa « Carte ethnographique du monde slave occidental et de la Russie de l'ouest », Kiev 1911, grâce à des nouvelles investigations, Florinsky apporte quelques corrections à sa carte qu'il appelle « plus détaillée et plus exacte ». Eh bien, sur cette carte, les districts entiers de Chtip, Kratovo, ainsi que la moitié des districts de Scopié et de Tétovo sont indiqués comme purement bulgares. L'élément bulgare touche la ville de Scopié. De même la population slave de la Macédoine centrale et méridionale y figure comme bulgare et non comme serbe.

17. — L'Académie russe des sciences envoya en 1900 une mission de spécialistes en Macédoine, en vue d'étudier sur place les questions concernant l'histoire, l'archéolggie, l'ethnographie et la langue des populations macédoniennes, ainsi que pour amener l'éclaircissement de la question macédonienne, contribuer à sa solution équitable et par cela même au rétablissement de la tranquillité dans les Balkans. A la tête de la mission fut placé l'académicien N. P. Kondakoff qui publia le résultat de ses recherches dans les éditions de l'Académie, sous le titre « La Macédoine. Voyage archéologique ». Pétrograde 1909.

Au point de vue historique et ethnographique, Kondakoff est arrivé à constater que la population slave de Macédoine appartient à la race bulgare depuis son établissement dans le pays et s'y rattache encore de nos jours. Les conclusions du savant académicien sont bien catégoriques : « Tout le monde se rend compte qu'étant données la difficulté et même l'impossibilité de prouver que la population macédonienne est de nationalité serbe, on s'efforce d'embrouiller toute la question, afin de présenter la population macédonienne, non pas comme appartenant à un seul groupe national, mais comme un mélange de races de toutes espèces, un chaos sui generis . . . D'autre part,

il suffit même d'une courte excursion dans le pays pour se convaincre pleinement que les Slaves de Macédoine forment un groupe national déterminé, correspondant d'une manière très nette à la population qui habite la Bulgarie proprement dite. Sur tous les territoires que nous avons passés en revue, d'Okhrida à Scopié et Koumanovo, vit un seul et même peuple, qui déjà au IXe siècle s'appelait bulgare, que les Grecs appelaient du même nom et que les premiers voyageurs européens ont aussi appelé bulgare » (p. 293 — 294).

Les autres membres éminents de la mission, envoyée en Macédoine, étaient l'historien et homme politique russe bien connu, P. N. Milukoff, et le professeur P. A. Lavroff. Leurs rapports à l'Académie ne sont pas encore publiés, mais ils ont déjà émis leurs opinions dans d'autres publications. Ainsi, le professeur Lavroff, dans son « Aperçu des particularités phonétiques et morphologiques de la langue bulgare », étudie les dialectes macédoniens dans l'ensemble des dialectes bulgares (v. plus haut). Milukoff aussi, dans son importante étude sur « Les rapports serbobulgares dans la question macédonienne » (1900), et dans d'autres travaux, a proclamé catégoriquement le caractère bulgare de la population slave en Macédoine.

18. — Lubor Niederle, le plus grand ethnographe slave moderne, professeur à l'Université de Prague, s'est prononcé plus d'une fois dans ses érudits travaux sur le litige serbo-bulgare concernant la Macédoine. Tout d'abord, il a traité « La question macédonienne » dans une étude spéciale parue à Prague en 1901 (2e édition 1903), puis dans son ouvrage « La race slave » paru en 1909, dans les éditions de l'Académie des Sciences de Pétrograde1), et plus tard dans quelques articles de journal.

Arrêtons-nous à la conclusion de sa première étude: « Si Von pouvait placer la question du sort futur de la Macé-

*) Il existe une édition en tchèque et deux éditions en français, traduction de L. Léger, de l'Institut.

doine sur le terrain du droit naturel, la Macédoine devrait être attribuée à la Bulgarie » (p. 36). Enfin, toujours dans la même conclusion, l'éminent érudit s'exprime par ces mots vraiment prophétiques de 1901 et déjà réalisés: «D'après tout, ce qui s'est passé, le litige macédonien ne peut être arrangé à l'amiable ... il finira à la fin par une guerre entre la Serbie, la Bulgarie et peut-être la Grèce, et dans laquelle prendront part les grandes puissances, l'Autriche avant tout »... (p. 37).

Et dans « La race slave » (2e édition française, p. 214): «Les Slaves de Macédoine . . . Il est hors de doute que la partie la plus considérable de ce peuple se sent et se proclame Bulgare, qu'elle se rattache à l'Eglise bulgare autocéphale dont le chef est l'exarque résidant à Ortakiôï. D'autre part, il est certain que le nom des Bulgares est dans ces régions un nom historique et qu'il n'y a pas pénétré par la propagande religieuse des dernières années. Bien que ces régions aient été naguère annexées à l'Etat serbe, le nom de Serbe n'a pas pris dans le peuple ».

La frontière ethnique bulgare par rapport aux éléments serbes, albanais et grecs en Macédoine est délimitée comme suit: «(La frontière) suit la route de Nich et Skoplie, contourne cette ville et se dirige à travers les contreforts orientaux du Chardagh vers la Dibra. Sur cette ligne très peu connue, le territoire des Bulgares et de leurs voisins les Serbes est pénétré dans la direction du sud-ouest par un coin albanais. De Vrania à Koumanovo, de Skoplie à Tétovo on rencontre un grand nombre de villages slaves plus ou moins albanisés. Il est difficile dans ces régions de tracer une frontière bien nette.

« Vers la Dibra la frontière bulgare tourne vers le sud et suit la rive gauche du Drine noir dans la direction du lac d'Okhrida qu'elle contourne en partie, puis suit la rivière Devola, le lac Malik, gagne la ville de Goritsa et ensuite celle de Kostour. Les environs de Kostour sont encore bulgares jusqu'à Kroupichté sur la rivière Bystritsa.

Ici la frontière tourne au nord-est, vers le lac d'Ostrovo, puis elle passe à Voden vers le cours inférieur de la Bystritsa et gagne le golfe de Salonique qu'elle suit jusqu'à cette ville».

« Les environs de Salonique sont slaves. Après cette ville la frontière court à travers la plaine de Langadino vers la Chalcydique, passe à Visoka, Zarovo, Soukho, Niegovan jusqu'au confluent de la Strouma dans le lac de Takhin et vers Serrés où se heurtent les populations grecque, turque et bulgare » (La race slave, 2e édition française, p. 191—192).

Provoqué par certains politiciens, le savant tchèque publia le 4 juin 1914, dans le « Narodni Listy » de Prague, une lettre dont nous extrayons les passages suivants : « Je dois répéter de nouveau que, d'après les résultats acquis des recherches scientifiques faites jusqu'ici, la Macédoine se révèle terre bulgare, et la politique serbe serait mieux inspirée, si elle s'abstenait, en général, de se servir d'arguments ethnographiques pour justifier ses plus récentes prétentions . . . J'aime donc bien mieux qu'on nous dise franchement que la raison d'Etat commande à la Serbie d'exiger la Macédoine centrale. Si la raison d'Etat exige la conquête de cette province, quoiqu'elle soit pour ainsi dire le coeur bulgare, c'est cette raison qui décide. Il ne faut donc plus produire des arguments douteux ou généralement faux en faveur de la thèse insoutenable que la Macédoine ne serait pas bulgare ».

L'ouvrage de L. Niederle « La race slave » est accompagnée d'une carte ethnographique représentant la répartition territoriale des peuples slaves. La population slave de la Macédoine, de Scopié à Salonique, d'Okhrida à Drama, est présentée comme purement bulgare.

19. — Vaclav Vondrâk, Tchèque, professeur de philologie slave à l'Université de Vienne, est un des spécialistes les plus approfondis en matière du paléoslave.

Il estime que le dialecte macédonien, dans son passé et dans son présent, est un idiome bulgare : « Le bulgare », dit-il, « est suffisamment caractérisé par les consonnances cht et jd au lieu des paléoslaves//, dj. Naturellement d'autres signes s'y sont ajoutés au cours de l'histoire, comme la disparition de la déclinaison et de l'infinitif. Au groupe des dialectes macédoniens appartenait le slave liturgique qu'on appelle aussi vieux bulgare. C'est le dialecte macédonien qui fut fixé par écrit par les deux apôtres slaves Cyrille et Méthode; de ce fait, l'écriture slave était fondée » (Vergleichende slavische Grammatik I, II, 1906 — 1908, p. 3). Dans son «Altkirchenslavische Grammatik», 2e éd. 1912, p. 3, 5 — 6, il développe et précise le même point de vue.

20. — A, Leskien, professeur de philologie slave et indo-européenne à l'Université de Leipzig, le représentant le plus éminent en matière de slavistique en Allemagne. Il affirme que l'ancienne slave liturgique du IXe s. est un dialecte macédonien appartenant à la famille bulgare et que le serbe moderne du côté de la Macédoine s'arrête au Char vers Prizrend:

« On a abouti aux plus grandes invraisemblances ou paradoxes, lors de tous les essais tentés pour établir, par d'autres moyens que ceux que la langue même offre, quelle est l'origine du vieux bulgare liturgique et sa parenté avec l'une des branches de la langue slave, à nous connues. Que la langue de la vieille église slave appartient à la branche bulgare, cela est démontré catégoriquement par le fait que les tj, dj, kt, gt sont remplacés par cht, jd . . . » (Grammatik der altbulgarischen, altkirchenslavischen Sprache. Heidelberg 1901, p. XXVII).

«... Lorsqu'il (Constantin) créa, étant encore à Constantinople, avant son activité en Moravie, un alphabet pour la langue slave et qu'il traduisit l'Evangile dans la langue slave, il ne pouvait être question que de la langue

slave qu'il connaissait, c'est-à-dire celle de sa patrie, la Macédoine » (Ibidem, p. XIX).

« Ce fut l'œuvre de deux hommes instruits de Salonique, Constantin (Cyrille) et Méthode. Tous deux Grecs de naissance et par leur éducation de souche noble, ils étaient arrivés, ensuite des circonstances extérieures, à entrer en contact avec la population slave de la contrée . . . Quant au dialecte lui-même, que ces deux hommes employèrent dans leurs traductions, il devait être parlé par une tribu slave qui s'était fixée quelque part dans les régions de l'hinterland, sur les bords de la mer Egée, entre Salonique et Constantinople. Les populations de ces régions se donnaient elles-mêmes le nom de « Slaves », nom qui se répète si souvent dans les documents ; leur langue était le « slave ». Plus tard, cette dénomination ethnique fut remplacée par le nom politique de Bulgare. Ceci explique pourquoi la science donne à la langue de l'Eglise slave tantôt le nom de « vieux slave » et tantôt celui de « vieux bulgare » (ibidem, p. 9 à 10).

Quant à la langue serbe moderne, Leskien place sa frontière du sud-est sur la ligne de Timok-Morava-Char: « Le territoire linguistique, esquissé ci-haut grosso modo d'après la division politique, se trouve précisé plus exactement par la frontière suivante: à l'est et au sud par une ligne allant de l'embouchure du Timok jusqu'au Danube, en remontant le cours du Timok jusqu'à Zaïtchar; de là, jusqu'à Stalatch, à la jonction de la Morava occidentale et méridionale, puis dans la direction du sud par Prokouplié et Kourchoumlia jusqu'à Yanevo (quelque peu au sud-ouest de Prichtina); plus loin, jusqu'à Prizrend ou jusqu'au confluent du Drin Blanc et du Drin Noir; de là, en suivant la frontière du sud du Monténégro actuel jusqu'à l'embouchure de la Boïana dans la Mer Adriatique » (Grammatik der serbo-kroatischen Sprache. Heidelberg 1914, p. XX à XXI).

21. — A. J. Sobolevsky, Russe, professeur de philologie slave à l'Université de Pétrograde, membre de l'Académie russe des sciences. Sobolevsky regardait toujours avec amertume les dissensions entre les peuples slaves et s'efforçait par ses écrits de réconcilier les frères en lutte et les amener à la solidarité slave dont il était toujours un fervent défenseur.

Pour lui, il n'y a aucun doute que le dialecte macédonien a été de tout temps un dialecte bulgare, autant dans sa période médiévale que dans son état actuel. « . . . . Les données ci-énumérées », dit -il, «envisagées dans leur ensemble, nous autorisent de faire la conclusion suivante : la langue liturgique slave, dans sa base, n'est autre chose que le dialecte de Salonique de l'ancienne langue bulgare, dialecte peut-être mort durant le temps ou bien conservé en partie jusqu'à nos jours et mêlé à d'autres dialectes bulgares parlés dans les endroits voisins de la patrie (Salonique) de Cyrille et Méthode» (Le paléoslave liturgique. Kiev 1910, p. 14).

A propos du livre du philologue serbe A. Bélitch « Serbes et Bulgares dans l'Alliance balkanique », Pétrograde 1913, le professeur Sobolevsky s'arrête à la question macédonienne et dit: « Il y a tout aussi peu de raisons de parler du dialecte « serbo-macédonien »... Quelle que soit notre opinion sur les travaux ethnographiques de Florinsky et de Niederle, publiés par notre Académie des sciences, le fait qu'ils sont d'accord sur la langue et l'aspect ethnographique de la population slave de Macédoine est très important. Aucun des philologues slaves ne désigne comme serbe une langue qui ignore la déclinaison et qui possède une série de traits incontestablement bulgares et très peu de traits serbes. Tous les plus récents travaux concernant la langue bulgare écrits en Russie incorporent à cette langue les dialectes slaves de la Macédoine; cela n'a provoqué jusqu'ici d'objections que de la part des savants serbes . . . Mais si important que soit

le classement scientifique de la langue des Slaves macédoniens, l'attraction de ces derniers vers la Bulgarie est d'une importance encore plus grande » (Bulletin de la Société slave du 26 mai 1913).

22. — Alfred Jensen, Suédois, prof esseur à l'Université de Stockholm, est peut-être le seul Scandinave qui ait étudié sur place la question macédonienne et les rapports des peuples balkaniques dont il connaît les langues. Ensuite d'un voyage à travers la Bulgarie, la Serbie, le Kossovo et la Macédoine, il a publié en 1911 «La croix et le croissant. Esquisses de voyage à travers l'Orient européen. Avec 38 images. Stockholm » (Kors och halfmâne. Reseskissen frân den europeiske orienten. Med 38 bilder. Stockholm).

D'après Jensen, Char-Planina est la frontière qui divise la Vieille Serbie de la Macédoine, l'élément serbe de l'élément bulgare. Il a visité Scopié, Vélès, Prilep, Monastir, Okhrida, Vodéna, Salonique, Mont Athos, etc. Partout, de Scopié à Salonique, d'Okhrida jusqu'à la Macédoine orientale, il ne trouve qu'une seule population slave, les Bulgares, dont il décrit la situation politique, l'état culturel et scolaire, les révoltes, etc.

23. — Vatroslav Jagic, Serbo-Croate, professeur à l'Université de Vienne, est considéré comme le connaisseur contemporain le plus compétent de la philologie slave. Dans tous ses travaux insérés dans les éditions des académies des sciences serbe, croate, russe, ainsi que dans ses multiples publications parues à part, il affirme avec une compétence qui lui est universellement reconnue que le dialecte macédonien de nos jours fait partie de la langue bulgare et que la traduction des saintes Ecritures par les apôtres slaves, Cyrille et Méthode, au IXe s., a été faite en dialecte bulgaro-macédonien.

Son ouvrage classique sur l'« Histoire de l'origine de

la langue slave ecclésiastique » (Entstehungsgeschichte der kirchenslavischen Sprache, 2. Auflage 1913) est imbu d'un bout à l'autre d'une documentation magistrale prouvant l'unité du dialecte macédonien avec les autres dialectes bulgares de l'époque ancienne et moderne. Même un chapitre spécial est consacré aux «Preuves de l'origine bulgaromacédonienne de la langue liturgique slave » (Beweise fur den mazedo-bulgarischen Ursprung der kirchenslavischen Sprache), p. 270 et suiv.

Dans un autre de ses ouvrages sur «Les langues slaves» (Die Kultur der Gegenwart. Teil I, Abteilung IX, 1908) il s'arrête de nouveau à notre question. Comme elle y est traitée d'une manière pas trop spéciale mais à la portée de tous, nous en reproduisons quelques extraits. En parlant du vieux slave liturgique, il s'exprime comme suit:

« La langue bulgare. Parmi toutes les langues slaves, le dialecte liturgique slave, si riche en formes grammaticales, est originaire, comme il vient d'être dit, des contrées qui, de nos jours, font partie du domaine des idiomes bulgares. Le lien de parenté caractéristique entre le vieux slave liturgique et la langue bulgare actuelle consiste dans l'emploi des groupes de consonnes cht, jd (au lieu des groupes praslaves //, dj); le Bulgare prononce encore de nos jours nocht, mejda, et il est le seul parmi les Slaves à le faire (peut-être le prononce-t-il un peu plus dur), principe que nous avons à admettre d'avance, relativement au dialecte duquel la langue liturgique slave a pris naissance. Mais tandis que la langue liturgique slave se distingue par une plus grande richesse de formes de déclinaison et de conjugaison, la langue bulgare moderne est la seule, par contre, de toutes les langues slaves, qui ait perdu toutes les formes originales de la déclinaison. Par l'emploi d'un article postpositif (pouvant s'appliquer à n'importe quel nom), elle n'a qu'une seule forme au singulier, comme casus generalis, pour tous les cas du singulier et également une seule forme plurielle pour tous les cas du pluriel. Les différentes pré-

positions viennent ici en aide, comme dans les langues romanes » (p. 19).

« Dialectes bulgares. La langue bulgare se divise en plusieurs dialectes qui, récemment, ont fait l'objet des études assidues moins directement, il est vrai, par des dissertations scientifiques qu'indirectement par la publication du folklore, lequel a soigneusement respecté les particularités de la langue, le plus fidèlement possible. Avant tout, on établit une distinction entre les dialectes bulgares orientaux et les dialectes bulgares occidentaux. Les premiers, qui se subdivisent en idiomes bulgares du nord et du sud-est, ont sous plusieurs rapports un cachet plus original et plus indépendant que les derniers. La langue littéraire actuelle se fonde aussi sur le bulgare de l'est, parlé au sud des Balkans (Panagurichté, Koprivchtitsa, Kotel, etc.) un peu atténué, il est vrai, par le voisinage immédiat du bulgare occidental. Sofia même, la résidence, est située dans le domaine du bulgare occidental, celui des Chopes, comme on les nomme. Les dialectes macédoniens, par contre, occupent une position quelque peu spéciale; par leur consonnance et la richesse de leur vocabulaire, ils ont quelque analogie avec la langue serbe. Par la perte de la déclinaison et l'emploi de l'article postpositif (même sous une triple forme), le dialecte macédonien, se rattache dans une plus grande mesure au bulgare qu'au serbe » (p. 21).

24. — A. Sélichtcheff, professeur à l'Université de Kazan (Russie), fut chargé en 1914 d'une mission scientifique dans la Macédoine du nord par la Faculté des lettres de l'Université de Kazan. Malgré la surveillance des autorités serbes qui redoutaient que la vérité ethnographique de la Macédoine vînt à être dévoilée aux spécialistes, Sélichtcheff a pu faire une moisson linguistique suffisante dans les régions de Scopié et de Tétovo, précisément dans les régions sur lesquelles certains Serbes émettent des pré-

tentions d'ordre linguistique. Il en donne connaissance dans son « Rapport sur mes occupations pendant les vacances d'été de 1914 ».

Eh bien, dans ces dialectes nord-macédoniens, il a constaté toutes les particularités caractéristiques de la langue bulgare, particularités qui la distinguent du serbe et des autres langues slaves, ainsi l'emploi de l'article défini, le manque de conjugaisons, d'infinitifs, etc. Il donne quelques détails sur Cyrille Peytchinovitch de Tétovo, un des écrivains de la renaissance bulgare, qui, il y a cent ans, écrivait ses livres « en langue simple bulgare telle qu'elle est parlée à Scopié et Tétovo ». Sélichtcheff cite également maintes épitaphes rédigées en slavon ou en bulgare et empruntées aux cimetières de Scopié et Tétovo.

De son « Introduction à la grammaire comparée des langues slaves », Kazan 1914, nous faisons les extraits suivants relatifs aux frontières de la langue bulgare, y compris du dialecte macédonien:

« Le territoire bulgare est délimité en grandes lignes comme suit: Au nord, par le Danube, du Timok à la mer Noire; à l'est, la mer Noire; au sud, par une ligne très brisée allant de la banlieue de Constantinople vers Tchorlou, Ouzou-Kupru, la Maritsa inférieure, Drama, Serrés, Salonique. Par endroits, cette ligne descend à la mer. De Salonique elle longe la côte septentrionale du golfe du même nom, se dirige à l'ouest vers la région de Castoria, pour remonter ensuite au nord-ouest vers le lac d'Okhrida et Dibra. Dans la Macédoine du nord commence la région litigeuse entre Bulgares et Serbes; les contrées litigeuses s'étendent plus au nord encore, vers Prichtina, Vrania, Leskovets, Pirot, Zaïtchar, Vidin».

« Les investigations impartiales sur les données dialectiques existantes permettent d'affirmer que la partie septentrionale de la Macédoine, les districts de Tétovo, de Scopié et de Kratovo, d'après leurs parlers doit être attribuée au domaine de la langue bulgare. A ce dernier appar-

tiennent aussi les dialectes à l'est de la ligne Vrania, Pirot, Bélogradtchik, ainsi que le cours inférieur du Timok, jusqu'au Danube » (p. 24).

Quant à l'époque ancienne du bulgare, le professeur Sélichtcheff dit: «Dans la seconde moitié du IXe s., la langue bulgare ou mieux dire son dialecte de la Macédoine méridionale fut fixé par l'écriture. Ce furent notamment les apôtres slaves Constantin (Cyrille) et Méthode qui les premiers usèrent de la langue des Slaves bulgares habitant à Salonique et dans ses alentours. Les principales particularités de la langue dont Cyrille et Méthode se sont servis dans leurs traductions sont conservées de nos jours encore dans le bulgare : cht, jd (pour *//, *dj), dz (provenant de g devant e et i dans les racines et dans certaines suffixes des mots), la prononciation de e comme à, certaines particularités lexiques, etc. » (p. 29 — 30).

25. — La Société slave de Bienfaisance à Pétrograde qui joua un rôle considérable dans l'affranchissement et la renaissance des Slaves du sud, déplora toujours les querelles néfastes entre Serbes et Bulgares au sujet de la Macédoine. La guerre fratricide de 1913 entre les deux nations sœurs obligea les membres de la société à faire entendre un vibrant appel à la concorde entre Serbes et Bulgares; il y va donc de leur bonheur futur. « L'opinion de la Société slave, à propos de la question macédonienne » fut publiée dans le « Bulletin slave » de Pétrograde, numéro de janvier 1915. En voici quelques extraits:

« Depuis longtemps, la Société slave de Bienfaisance à Pétrograde, a acquis la conviction que, dans le domaine politique, tous les efforts des Slaves doivent tendre à la constitution d'Etats nationaux dans les limites naturelles de chaque nationalité, prise à part ... Il est nécessaire pour cela de provoquer à Belgrade et à Sofia une conversion de la psychologie politique des deux peuples, de manière que les Bulgares adoptent de plein gré l'idée de l'an-

nexion des côtes de l'Adriatique à la Serbie, et que les Serbes se persuadent enfin, dans la même mesure, que la Macédoine est une terre bulgare, par la majorité de sa population, dans laquelle l'élément serbe, n'est que très faiblement représenté et qu'ils devraient consentir, par conséquent, à ce qu'elle fasse partie intégrante de la Bulgarie de San-Stéfano ».

26. — N. S. Derjavine: « Les rapports bulgaro-serbes et la question macédonienne ». Pétrograde 1914. Traduction française, Lausanne 1918.

L'auteur de l'ouvrage, professeur à l'Université de Pétrograde, appartient à la jeune génération des slavistes russes. Pour compléter ses connaissances académiques sur la vie et la culture intellectuelle des Slaves, il a fait de fréquents voyages, surtout dans les pays des Slaves du sud. Tout imbu de l'idée de l'unité de la civilisation des peuples slaves, et éprouvant une profonde tristesse des luttes entre nations sœurs, telles que celles des Serbes et des Bulgares, Derjavine a mis le doigt sur la plaie, source de dissensions, — la question macédonienne. Et guidé par ses sympathies, comme par son amour pour la vérité, il étudie les rapports bulgaro-serbes en insistant tout particulièrement sur le problème macédonien et sur sa complexité au point de vue historique, linguistique et ethnographique, pour aboutir à la conclusion que « les Slaves de Macédoine sont des Bulgares et que leur langue est un dialecte bulgare ».

Il est convaincu que seule une politique de sincérité, basée sur le droit national des peuples de disposer d'euxmêmes, est en état de faire disparaître les cloisons établies par les intéressés eux-mêmes et apporter le bonheur à tous. « Puisse enfin », dit-il, en terminant son ouvrage, « l'héroïque peuple serbe trouver en lui la force morale nécessaire — et cette force morale il l'a, elle vit en lui — pour reconnaître spontanément ce qu'ont reconnu depuis long-

temps et à l'unanimité l'histoire, la science et le sentiment national de la population macédonienne elle-même, une population qui voit dans les Bulgares ses frères de langue et de sang, et qui a lutté avec eux la main dans la main pour la religion, pour la vie et pour la liberté ».

27. — La Mission évangélique protestante (anglaise et américaine) en Macédoine. Il y a déjà un siècle que cette mission poursuit son œuvre de propagande dans les Balkans. Sa traduction de l'Evangile en langue bulgare moderne date du premier quart du XIXe s. Ce n'est d'ailleurs qu'après la guerre de Crimée que les sociétés bibliques anglaises et américaines se vouèrent à un travail organisé au point de vue littéraire et scolaire. En tête de cette œuvre fut placé la section balkanique du Board américain créée en 1858 — 59 sous le nom de « Mission évangélique américaine en Turquie d'Europe ».

En 1873, son activité scolaire s'étendit en Macédoine. Il fallut néanmoins pour la propagande adopter la langue de la population prépondérante du pays. Dans ce but, on procéda de la manière suivante, comme nous le raconte le vieux missionnaire américain, John W. Baird, qui a à son actif une activité de plus de quarante ans en Macédoine :

« Nous avons choisi », dit-il, « une commission formée d'Américains avec un représentant pour chacun des peuples: grec, bulgare, valaque et turc. Il fut adopté à l'unanimité que la commission fît un tour dans Bytolia (Monastir) un jour de marché, au moment de la plus grande affluence des habitants du vilayet, pour se rendre personnellement compte de la langue employée par les masses. A la fin de la tournée, le soir du jour du marché, il était clair pour tous les membres de la commission que la langue la plus généralement connue et parlée de tout le monde, Grecs, Valaques et Turcs y compris, était le bulgare. Nous avons donc adopté cette langue dans les écoles et les églises que nous avons ouvertes en Macédoine ».

Lorsqu'en 1913, après quarante ans d'activité féconde de la mission évangélique américaine, le régime serbe fut inauguré en Macédoine, toutes les écoles bulgares furent supprimées et les établissements bulgaro-américains durent mettre terme à leur activité sur ordre du gouvernement serbe. La mission américaine adressa alors aux Puissances et au chef du Foreign Office d'alors, Sir Eduard Grey, son appel que nous reproduisons ci-après dans ses passages essentiels :

« Excellence,

C'est un fait bien notoire que, pendant une période de plus de cinquante ans, des missionnaires américains protestants se sont consacrés à une œuvre religieuse et civilisatrice dans diverses parties de la péninsule balkanique. Ils s'acquittaient de cette mission sans viser des buts et sans avoir des attaches d'ordre politique ayant, par principe, constamment évité toute immixtion dans les affaires politiques. En considération de ces faits, un exposé succint des pays où s'est accomplie cette tâche peut présenter quelque valeur, en ce moment où se résoud le sort de grandes portions de la péninsule balkanique. Vers le milieu du siècle dernier, l'attention des missionnaires américains était attirée par les Bulgares établis à Constantinople et dans le voisinage de cette ville. L'impression qu'ils en recueillirent fut si favorable que la mission décida d'étudier les pays d'origine de ces Bulgares . . .

En 1873, après un voyage d'études, la ville de Bytolia fut choisie comme centre le plus propice à notre activité en Macédoine. De ce centre, l'œuvre de la mission s'étendit dans toute la Macédoine; des temples et des locaux de prédication furent créés à Bytolia, Ressen, Prilep, Vodéna, Enidjé-Vardar, Kavadartsi, Vélès, Scopié, Prichtina, Radovich, Raclich, Stroumitsa et dans les villages Velussa, Mourtino et Monospitovo près de de cette ville . . .

Quoique le plan initial de la mission prévît une action aussi bien parmi les mahométans de la Turquie d'Europe

que parmi les Bulgares, elle dut en fait se borner à agir parmi les Bulgares. La bible fut traduite en bulgare moderne et vendue dans toute la Bulgarie, en Macédoine et en Thrace. Plus de 600 cantiques furent aussi traduits en bulgare et utilisés par tous les adeptes de la mission, aussi bien en Bulgarie qu'en Macédoine. Toute la littérature imprimée par la mission est en bulgare. Partout où avaient lieu des réunions, les prières étaient dites en bulgare, sauf à Prichtina et à Mitrovitsa où nous prêchions en serbe. A Samokov et à Bytolia nous avons créé des lycées avec un institut agricole et industriel à Salonique. La mission entretenait des écoles dans beaucoup de villes et villages. En Bulgarie, elle possédait ses écoles. En Macédoine, elle en avait: à Bytolia, Thodorak, Mejdourek, Koukouch, Enidjé-Vardar, Koléchino, Monospitovo, Stroumitsa, Drama, Bansko, Bania, Méhomia et Elechnitsa. Dans toutes les localités, l'enseignement se donnait et se donne en bulgare, sauf au collège pour les jeunes filles à Monastir où nous l'avons remplacé par l'anglais. Nous étant librement réunis avec les populations, ayant vécu parmi elles au cours d'un long séjour en Macédoine, dans les villes, et durant des voyages fréquents dans l'intérieur du pays, nous sommes absolument convaincus que la grande majorité de la population du pays que nous avons désignée comme champ de notre activité en Macédoine est bulgare par ses origines, par sa langue, par ses coutumes populaires, et qu'elle fait partie intégrante de la nation bulgare ».

Le 5 août 1913.

Signé:

J. F. Clarke, D. D., missionnaire dans la Turquie d'Europe depuis 54 ans.

J. W. Baird, missionnaire dans la Turquie d'Europe depuis 40 ans.

R. Thomson, d'Edimbourg, missionnaire depuis 30 ans à Constantinople et dans la Turquie d'Europe.

Les déclarations faites au sujet de la Macédoine par un autre missionnaire américain, le Dr Edward B. Haskell, ont le même poids. Elles ont paru dans un des journaux de la propagande, la « Zornitsa », du 19 juillet 1917, sous le titre « La nationalité de la population macédonienne ». En voici les principaux passages:

« On reparle encore dans les journaux de la population en Macédoine. Ayant vécu 21 ans dans ce pays, je veux bien croire que mes observations à ce sujet ne sont pas sans intérêt. Je fus nommé missionnaire en 1891. Arrivé à Samokov en décembre de la même année, j'appris, pendant un an et demi, le bulgare. Puis je fus envoyé à Bytolia (Monastir) exactement vingt ans après la désignation de cette ville comme centre d'action évangélique parmi les Bulgares de Macédoine.

«Après un séjour d'environ un an à Bytolia, je fus chargé d'ouvrir un siège de propagande à Salonique avec le Dr. Haus, ancien directeur à Samokov. Je restai à Salonique depuis le 10 octobre 1894 jusqu'au 24 juin 1914. Il n'est peut-être pas un Américain ayant parcouru, comme moi, presque toute la Macédoine et l'Albanie. Après l'insurrection de 1903, je passai plusieurs mois à distribuer des secours aux victimes et je visitai à cet effet 60 villages dans les régions d'Okhrida, Ressen, Kitchévo, Florina et Castoria. Pour les affaires de notre mission, je visitai les villes et les régions de Prilep, Vélès, Scopié, Tétovo, Prichtina, Mitrovitsa, Chtip, Kotchani, Maléchévo, Radovich, Tikvech, Vodéna, Enidjé-Vardar et tous les pays à l'est jusqu'à Xanthi, Gumurdjina, Daridéré et Akhâ-Tchélébi. Il va sans dire que je connaissais parfaitement les régions comprises entre le Vardar et la Mesta, car c'est là que j'avais le plus à faire.

«Comme missionnaire, je ne pouvais pas être partisan de telle ou telle nationalité. Je m'efforçais d'être impartial envers tous ... Je ne suis ni historien, ni géographe. Je puis parler seulement de ce que j'ai vu et entendu sur les lieux que je visitais en personne.

«Mon long séjour et mes tournées en Macédoine m'ont convaincu que la grande majorité de la population chrétienne en Macédoine est bulgare. En traçant une ligne de Drama jusqu'à Castoria, il restera peu de Bulgares au sud et peu de Grecs au nord, mais les neuf dixièmes de la population chrétienne au nord de cette ligne sont Bulgares. Les neuf dixièmes sont aussi complètement Bulgares à l'est de la frontière Castoria — Okhrida — Dèbre-Char — Tcherna- Gora et jusqu'aux anciens confins de la Serbie.

«Prenons par exemple Bytolia (Monastir). J'y ai trouvé assez d'Albanais et de Turcs, beaucoup de Bulgares et un certain nombre de Grecs et de Valaques. Mais, je n'ai rencontré aucun habitant serbe à Bytolia. Il est vrai qu'il y a des nuances entre l'idiome des Bulgares à Philippopoli et leur idiome à Bytolia. Cependant, ceux-ci se servent aussi de l'article et les formes grammaticales de la langue sont bulgares et non serbes. En 1893 — 1894, il n'y avait pas d'organisation révolutionnaire et point d'agitateurs venus de Bulgarie, néanmoins la population se déclarait bulgare. Le Vendredi- Saint, en 1907, m'étant rendu à la cathédrale grecque, j'entendis un des prêtres donner des ordres en bulgare pour allumer des cierges ».

28. — Vladimir Sis, Tchèque, est le dernier savant étranger qui, après ses voyages à travers tous les pays balkaniques, s'est occupé de la question macédonienne. Sa parfaite connaissance du serbe, du grec et du bulgare et son séjour prolongé en Macédoine, lui ont permis d'approfondir la question surtout au point de vue linguistique et ethnographique. Dans la conclusion de son livre « Mazedonien », paru à Zurich en 1918, l'auteur émet une fois de plus la vérité constatée déjà tant de fois et sans exception par tous les savants spécialistes qui se sont occupé depuis un siècle de la brûlante question macédonienne:

« Pendant cette guerre », dit-il, « on a beaucoup parlé en Europe du principe des nationalités. Tous proclamaient

que chaque peuple doit être maître de ses propres destinées et on demandait que les petits peuples obtiennent leur unité et leur indépendance nationales.

« Il faut maintenant que ce principe soit enfin appliqué en première ligne dans la péninsule balkanique. La future conférence de la paix doit se pénétrer d'une vérité, à savoir que si on arrachait la Macédoine à la Bulgarie, ce serait porter au principe de l'unité bulgare un coup mortel et perpétuer le mécontentement. C'est pourquoi, il est absolument nécessaire, que les frontières de la Bulgarie, enfin unifiée, englobent la Macédoine dans son intégrité; question vitale pour la paix européenne, chroniquement mise en péril par les querelles et les discordances balkaniques. L'Europe veut avoir la paix, il faut que le spectre d'une guerre future disparaisse. Or, qui veut la fin veut les moyens, ce qui signifie que la Macédoine doit être réunie à la Bulgarie.

«L'agrandissement de la Serbie aux dépens de la Macédoine ne saurait être justifié; il serait contraire au principe des nationalités, car la Macédoine est bulgare, ce que plusieurs Serbes ont reconnu, alors que la politique serbe ne se souciait guère de la Macédoine. Je le répète, ce n'est ni l'Exarchat, ni la politique de la Bulgarie libérée qui ont bulgarisé la Macédoine, c'est la Macédoine même qui fut le berceau de la renaissance bulgare. La Macédoine a donné au peuple bulgare ses premiers promoteurs et protagonistes nationaux: Païssi, Néophyte Rylsky, Peytchinovitch, Kârtchovsky, les frères Miladinoff, etc. En fondant l'Exarchat, la Macédoine s'est acquis les plus grands mérites, car elle a travaillé de la sorte à la liberté de croyance du peuple bulgare. Elle lui a donné une littérature nationale écrite en langue populaire, car les premiers livres bulgares ont été imprimés à Salonique. La Macédoine ne cacha jamais ses sentiments patriotiques; elle comprit parfaitement les besoins nationaux du peuple bulgare, qui a souffert et dont le sang coulera encore, s'il le faut pour

sa nationalité jusqu'à ce que le soleil de la paix et de la liberté se lève enfin sur toutes les régions bulgares unifiées. Bulgare par tout son passé, la Macédoine est bulgare aussi par le présent, malgré les deux années de domination serbe et grecque. Il faut qu'elle reste bulgare pour l'avenir.

« Mais, qu'adviendra-t-il si les puissances européennes détachent la Macédoine entière ou seulement une partie d'elle, du corps national bulgare?

«La plaie saignante ne se cicatrisera jamais. Le peuple bulgare, ainsi dépouillé, ne se taira pas longtemps. La lave brûlante recommencera à s'échapper du volcan balkanique; de sombres nuées s'amoncelleront et obscurciront de nouveau le ciel, le spectre de la guerre reparaîtra et l'heure sonnera où le paysan bulgare abandonnera pour la troisième fois sa charrue, saisira le glaive vengeur et versera les derniers gouttes de son sang pour la libération de la Macédoine. Puisqu'il est profondément vrai que la Macédoine est bulgare au point de vue ethnographique et national, alors il faut qu'elle devienne aussi politiquement! La science impartiale doit prononcer à ce sujet son ultime sentence, avant que la diplomatie européenne prenne sa décision. Qu'on rende enfin leur patrie aux milliers de fugitifs macédoniens, qui fuyant devant les Turcs d'abord, puis devant les Grecs et les Serbes ensuite, ont cherché et trouvé un asile tutélaire en Bulgarie ! Sur les tombeaux de milliers des Bulgares ayant combattu pour la libération de la Macédoine, qu'on érige un monument digne de leurs sacrifices et de l'idéal national pour lequel ils se sont immolés!

«Telle est la seule solution équitable de la brûlante question macédonienne. Alors se trouvera réalisée le devise du grand Gladstone: «Le Balkan aux peuples balkaniques ! » Alors seront paralysées définitivement les velléités des autres puissances de s'immiscer dans les affaires purement balkaniques.

«Mais, l'Europe veut-elle vraiment la paix?»

29. — Emile Kûpfer, Suisse, philologue, professeur au collège de Morges, canton de Vaud. Il a vécu dans les Balkans et en a appris les langues. Dans son étude consciencieuse « La Macédoine et les Bulgares », Lausanne 1918, il écrit entre autres ce qui suit:

« Revenant maintenant à la Macédoine, nous aurons donc à résoudre le problème de la nationalité de ses habitants slaves. Nous procéderons par les deux voies indiquées : celle de la détermination objective, afin de savoir si ces Slaves sont — du point de vue ethnographique — Serbes ou Bulgares; puis celle de la détermination psychologique (ou subjective), pour connaître si jusqu'ici (1912 — 13), ils ont manifesté clairement leur volonté d'être Serbes ou Bulgares. Deux questions se présentent donc — une d'ethnographie, puis une d'histoire. Pour les résoudre, une méthode unique, celle des faits dûment constatés par des étrangers au débat » (p. 8).

Au lieu d'instruire ce procès dans les nuées, ne serait-il pas infiniment plus simple d'interroger cette population elle-même, ainsi que ses voisins? Or, dans leur immense majorité, et avant l'occupation serbe de 1912 — 15, ces Macédo- Slaves se nommaient « Bougari », ou « Bolgari », ou « Bogari ». Jamais leurs voisins — Grecs ou Turcs, Albanais ou Valaques, Juifs ou Tsiganes — ne les ont désignés autrement. Jamais non plus ces « Bougari » ne se sont appelés simplement « Slaves » ou « Macédoniens ». Dans la réalité ces noms ne s'emploient pas, car ce sont de simples concepts scientifiques » (page 12).

« Nous avons admis, dans l'introduction à cette étude, que le principal indice objectif de la nationalité ethnographique, c'est la langue. Quoi de plus probant, de plus péremptoire? La langue d'une population paraît une des rares choses indiscutables dans ce domaine. Mais hélas! dans cette malheureuse Macédoine que l'on dépèce comme une proie, tout est sujet à controverse, et l'idiome macédoslave a fourni la matière de longs débats. Nous devons donc aborder ce sujet.

«Les langues serbe et bulgare sont de même souche slave. Elles sont voisines par le vocabulaire, au point que beaucoup de mots leur sont communs, et que beaucoup d'autres ne se distinguent que par l'accentuation ou par quelque nuance phonétique. Malgré cela, pourtant, sous le rapport des sons déjà, chacune des deux langues a ses caractères propres très marqués. Mais c'est au point de vue des formes grammaticales que la différence des deux idiomes est la plus grande. Le serbo-croate, comme les langues slaves en général, possède des déclinaisons très complètes. Seul le bulgare les a perdues, sauf quelques vestiges. En revanche, il emploie un article qui présente la particularité (comme en roumain ou en suédois) de s'ajouter au nom ou à l'adjectif: gorà = forêt; gorà-ta == la forêt. Les rapports des mots, marqués en serbe par la déclinaison, s'expriment en bulgare par des prépositions. D'autre part, ce dernier idiome a aussi perdu complètement le mode infinitif du verbe. Il ne peut donc exprimer l'action en général que par une circonlocution. « Désirezvous ce livre ? » se traduira par « Désirez-vous que (vous) lisiez ce livre ? » Cette structure grammaticale particulière sépare avec une absolue netteté le bulgare du serbe, et fait qu'il est difficile, quand on ne connaît qu'une des deux langues, de comprendre vraiment l'autre . . .

«Depuis Schafarik, les maîtres de la linguistique slave ont tous rattaché sans réserves au bulgare le plus authentique les parlers de la Macédoine. C'est simplement qu'à tous égards, et particulièrement sous le rapport fondamental de la structure grammaticale, ces parlers présentent sans exception les traits caractéristiques du bulgare » (p. 13—15).

«Au cours de notre rapide enquête, un fait a été établi rigoureusement. C'est que les Slaves macédoniens, sauf une fraction infime, ont été universellement reconnus comme Bulgares de langue (ou de race) jusqu'il y a quarante ans. Par conséquent ils ne peuvent être autre chose aujourd'hui.

Et si nous soulignons cette vérité, c'est qu'il le faut bien en un temps où il est si difficile de se faire entendre.

«Mais, nous tenons à rappeler le principe admis en commençant, que la nationalité ethnographique d'une population ne permet pas encore de préjuger de sa véritable nationalité politique. En d'autres termes, et dans le cas particulier, il ne suffit pas à nos yeux que les Macédo- Slaves soient de langue bulgare pour qu'ils doivent, en vertu de ce fait, être incorporés à la Bulgarie. Il faut pour cela savoir s'ils sont aussi Bulgares de sentiments et d'esprit, si leur conscience nationale s'est prononcée dans le sens de cette réunion. Cette enquête psychologique, l'histoire récente de ce peuple peut seule permettre de la faire en connaissance de cause » (p. 22).

Puis, l'auteur passe en revue les différentes manifestations nationales bulgares de la population macédonienne: la lutte contre le clergé grec pour l'autonomie scolaire et religieuse, lutte commencée à Scopié (Macédoine), les insurrections sanglantes (surtout celle de Monastir, en 1903, toujours en Macédoine, contre le joug séculaire des Turcs, l'enrôlement volontaire des Macédoniens soUs les drapeaux bulgares lors des guerres de 1912, 1913, 1915 — 1918, etc. Enfin, pour exprimer l'ardeur du sentiment national bulgare chez les Macédoniens, E. Kûpfer relève les vers du poète macédonien R. Jinzifoff (1862):

« La Macédoine, ce pays merveilleux,

Jamais, jamais ne sera grecque!

Les fourrés, les bois et les monts,

Les pierres mêmes de ce sol,

Les oiseaux, les poissons du Vardar,

Les vivants et les morts se lèveront

Pour crier à l'Europe et au monde:

« Je suis bulgare 1 Des Bulgares vivent ici ! »

Hélas! Jinzifoff ne pouvait supposer que sa patrie, souffrant de l'hellénisme, se verrait un jour menacée par les Serbes . . .

Carte de la Macédoine

Page 1