‹ La question macédonienne au point de vue historique, ethnographique et statistiqueChapitre 8 sur 32 · Grébéna · texte numérisé non relu

Grébéna

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Les Turcs.

Après la défaite des chrétiens à la bataille de Tchirmen en 1371, les Turcs firent leur irruption dévastatrice dans la Macédoine, la subjuguèrent et la gardèrent en leur pouvoir pendant plus de cinq siècles, jusqu'en 1912. Grâce à cette longue domination d'abord, et par suite de l'établissement des colons turcs et de l'islamisation forcée d'une grande partie de la population indigène, la Macédoine médiévale changea beaucoup son aspect ethnographique. Ce changement fut le plus sensible dès le début de l'invasion. Une partie des habitants chrétiens qui échappa aux massacres et à la déportation, fut obligée d'embrasser le mahométisme; une autre partie qui trouva quelque grâce auprès du vainqueur, resta dans ses foyers avec l'obligation de travailler la terre devenue propriété des feudataires turcs.

A cet égard c'est la population urbaine de la Macédoine qui souffrit le plus, le fanatisme religieux du vainqueur ne pouvant tolérer la cohabitation des chrétiens et des musulmans dans les villes qui avaient reçu de fortes colonies turques. Massacrée, turcisée, chassée, il en resta très peu de familles; il y avait même des villes où toute la population chrétienne périt. Les villes étaient occupées par les Turcs émigrés de l'Asie Mineure: Monastir, Scopié, Chtip, Prilep, Kustendil, Drama devinrent à un moment donné des villes presque exclusivement turques. Les points stratégiques

furent immédiatement occupés par le vainqueur et, à leurs côtés, surgirent de nouvelles colonies turques. Sur les grands carrefours et dans les cols des montagnes, on renouvela les anciennes fortifications et de nouvelles furent élevées. Sur la voie, entre Salonique et Monastir, on bâtit une nouvelle ville purement turque, Enidjé-Vardar; au mont Char, on fortifia le col de Katchanik; pour protéger le passage d'Ossogovo, on construisit la petite forteresse Baïram-Pacha, actuellement la ville de Kriva-Palanka ; sur le gué de la Strouma supérieure, entre Doupnitsa et Kustendil, on jeta en 1470 le pont de Kadine-Most conservé intact jusqu'à présent; plus au sud, dans le défilé de la Strouma, on bâtit une nouvelle ville turque, Yokari- Djoumaïa; le défilé entre Stroumitsa et Pétritch avec son emplacement stratégique de Klutch (la clef) fut occupé par des villages turcs; enfin, Vélès, sur le Vardar, fut déplacé plus haut que l'ancienne ville et reçut le nom turc de Kuprulu, etc.

Le croisement profond de différents peuples avec l'élément turc primordial fit perdre à ce dernier son type racial surtout dans les villes. La population turque des villes devint bientôt très mélangée: elle était formée des indigènes (« Potournaks », turcisants) autour d'un pur noyau turc émigré tout de suite après la victoire. En dehors des villes surgirent deux formes d'agglomérations rurales turques: les unes purement turques, les autres mélangées. Les premières forment les grands groupes émigrés d'Asie Mineure, appelés Yourouks ou Koniars1). Généralement, ceux-ci ne se mélangent pas avec les Turcs provenant des populations indigènes islamisées qui, pour eux, sont des « Tchitaks », des « Erlis » ou des « Turcs

*) Yourouk (du verbe « youroumek », voyager, courir les chemins) veut dire nomade et rappelle l'occupation de ces Turcs bergers errant avec leurs troupeaux. Ils sont appelés Koniars par les Bulgares pour désigner leur provenance de Konia (Iconium).

Baltaïlène»1). Les Tchitaks parlent turc et se conduisent comme Turcs. Seules quelques antiquités aux environs de leurs villages, des traditions et des traces linguistiques dénotent leur origine non-turque.

De tous les villages de la péninsule des Balkans, ceux des Turcs étaient les plus inconstants. On voit partout les restes d'anciens villages turcs abandonnés: des mosquées en ruines, des champs vastes avec des cimetières turcs à moitié enfoncés dans la terre, etc. Le point de vue mahométan, en vertu duquel tout vient de Dieu et qu'on ne doit pas fuir la maladie, provoqua la destruction de plusieurs villages turcs au temps des dévastations dues à la peste, le choléra et autres maladies épidémiques. Des villages nouveaux apparaissaient à côté des anciens ou, le plus souvent, on les bâtissait sur de nouveaux emplacements. En d'autres termes, les agglomérations turques actuelles ne correspondent pas toutes aux anciennes.

Les agglomérations turques actuelles de la Macédoine, à part les villes et quelques villages isolés, forment trois grands groupes : le groupe du littoral égéen, celui de Sary- Gheul et celui du Vardar. Le groupe du littoral est la continuation de la grande zone de population turque, qui tient du Rhodope et descend jusqu'à la mer Egée. De la Mesta inférieure jusqu'à la Strouma inférieure (lac de Tachyno), la grande majorité — par endroits la partie exclusive de la population — est turque. En outre, les villes de Cavalla, Drama et Serrés sont peuplées principalement de Turcs. A ce groupe se rattachent les agglomérations entre Salo-

*) Les chrétiens nouvellement islamisés enduisaient de chaux les haies de leurs maisons pour désigner que ces dernières étaient la propriété de musulmans. Ainsi ils évitaient le campement de troupes ou de fonctionnaires turcs dans leurs habitations et les acheminaient vers celles des chrétiens. De là le nom de « Tchitaks » (tchite = haie, ak = blanche) donné à ceux qui avaient leurs haies blanchies. — L'appellation de Turcs « erlis » (indigènes) est donnée aux Turcs qui tirent leur origine non-musulmane du pays (er = pays, terre), cependant turcisés complètement. — Les chrétiens islamisés par la violence sont dénommés quelquefois « Turcs baltaïlène », c'est-à-dire contraints par la hache (« balta »).

nique, la Bélassitsa et le lac de Tachyno ainsi que les villages turcs de la Chalcidique. Le groupe du littoral compte plus de 450 villages turcs. — Le groupe de Sary-Gheul avec 130 villages environ tient entre le lac d'Ostrovo et la Bystritsa moyenne ; ici se trouvent les riches bourgades turques de Kaïlar, Djouma. Ce groupe sert de limite entre les populations bulgares et grecques. — Le groupe du Vardar s'allonge sur la rive est du Vardar, depuis Doïran, à travers Valandovo, Stroumitsa, Radovich, Chtip, Vélès, jusqu'à la bourgade de Svéti-Nicolé (Clisséli) à Ovtché-Polé, avec une ramification sur les pentes de la Platchkovitsa. Il compte environ 240 villages turcs. — A part ces trois grands groupes, d'autres petits groupements turcs se sont établis le long des couloirs inférieurs du Vardar près de Maïa-Dagh, ceux de la Strouma moyenne dans le district de Pétritch, les Koniars de la Ptchinia inférieure, ceux de Kénali dans la plaine de Monastir, ceux qui tiennent les couloirs du Drin au sud de Dèbre et d'autres plus petits encore.

Au point de vue racial, on peut rattacher aux Turcs les Turcs chrétiens habitant la Macédoine du sud-est. Ils descendent en partie des « Turcopoules », mercenaires turcs au service de Byzance, lesquels avaient fini par s'établir définitivement sur le territoire de l'empire après mariage avec des femmes du pays. D'autres tirent leur origine de ces tribus turques qui, au XIIIe et au début du XIVe s., se livraient au pillage sur les côtes de l'Egée conjointement avec les catalans, et qui avaient fini par se convertir au christianisme et s'établir dans la Macédoine du sud. Cavalla, Salonique, Ber (Karaféria), le Mont Athos, etc. sont explicitement nommés dans les documents comme ayant souffert de leurs rapines. Aujourd'hui ces Turcs chrétiens habitent principalement le district de Zikhna. Ils parlent turc, s'appellent «christianlar » et ce n'est que très récemment qu'ils ont commencé à s'appeler « Ouroum » (Grecs). Dernièrement, ceux d'entre eux qui ont reçu une instruc-

tion ou sont en relations commerciales avec les négociants grecs de Cavalla, Serrés et Salonique, se piquent de parler grec au marché ou même entre eux. Les femmes, cependant, restent attachées à l'idiome natal. Ces Turcs chrétiens sont au nombre de 4000 et habitent dans les localités suivantes: Zéliakhovo, Staro-Zikhna, Rakhovo, Porna, Tolos, Tchépeldja, Mandil, Gorna et Dolna-Nouska, etc. Dans ces dernières localités ils sont mélangés de Bulgares.

Quant aux Pomaks (Bulgares musulmans), grâce à leur isolement et à la conservation de la langue et grâce aussi à certaines traditions bulgares, ils sont restés non turcisés; nous en avons déjà parlé plus haut, p. 75.

Avant les guerres balkaniques (1912) le nombre des Turcs en Macédoine se montait à plus d'un demi million; il a diminué sensiblement pendant ces guerres et après les changements politiques qui s'effectuèrent ces derniers temps dans les Balkans: une partie de la population turque s'enfuit ou fut massacrée. Bientôt la plupart des Turcs macédoniens vont émigrer de Macédoine et dans quelques décades, ils y seront une petite minorité. Le Turc, le maître cinq fois séculaire, ne peut pas vivre soumis à ses anciens esclaves de religion différente. Avec les Turcs émigreront également un grand nombre de Pomaks qui, comme nous l'avons vu, confondent la religion avec la nationalité et accordent la priorité à celle-là. Seul un régime qui leur garantirait pleine liberté civique, nationale et religieuse pourrait les retenir en partie dans leurs anciens foyers.

De toutes les statistiques relatives aux populations macédoniennes celle qui concerne les Turcs est la moins parfaite. En effet, tandis que les communautés chrétiennes ont des listes paroissiales avec le nombre exact de leurs coreligionnaires, les Turcs, à défaut d'une statistique, ont recours aux registres fiscaux où la population mâle est inscrite en vue du service militaire ou de l'impôt militaire. Considérant la corruption des fonctionnaires

turcs mal payés, on peut se rendre compte de la défectuosité de ces registres où manquent souvent les habitants de quartiers entiers d'un village ou d'une ville. De plus, les Turcs y sont mêlés aux autres populations musulmanes, telles les Albanais, les Pomaks, etc. et ne figurent que sous une seule rubrique: mahométans, ce qui rend un peu difficile la répartition des habitants par races. Le seul critère dans ce cas restent la langue, les traditions et les coutumes des populations non-turques inscrites comme mahométanes. Les étrangers qui ont écrit sur les populations de Turquie se sont servi, eux aussi, de cette statistique turque, soit en la copiant littéralement, soit en la corrigeant suivant les données des communautés chrétiennes, etc. La statistique russe du prince Tcherkasky, de 1877, comptait en Macédoine 516,220 musulmans (Turcs, Albanais, Pomaks). Le savant serbe S. Verkovitch dont les données statistiques se rapportent aux années 1860 à 1883, évaluait la population purement turque, sans mélange d'Albanais ou de Pomaks, à 240,264. La statistique turque publiée dans les Salnamehs (almanachs officiels turcs) de 1894 et 1895 donnait le chiffre de 820,000 musulmans en Macédoine. Si l'on soustrait de ce nombre les 350,000 Albanais et Bulgares musulmans, il resterait pour les Turcs 470,000. Dans la statistique très détaillée de V. Kantchoff de 1900, les Turcs comptent 499,204 personnes. G. Roustier les chiffrait en 1904 à 474,000 âmes. La statistique officielle turque de 1905, publiée dans le journal turc «Asr», numéro du 29 janvier, évaluait les musulmans dans les trois vilayets (y comprit les Turcs, les Albanais de la Vieille Serbie, les Bulgares mohamétans, etc.) à 1,700,507 personnes. L'année suivante le gouverneur général des trois vilayets, Hilmi-Pacha, donnait un chiffre encore plus élevé pour les musulmans, soit 1,795,359 *). Quant aux sandjaks formant à peu près la Macédoine géographique, notamment ceux

*) René Pinon, L'Europe et l'Empire ottoman. Paris 1913, 7e. édition, p. 144.

de Salonique, Serrés, Drama, Monastir, Serfidjé, Dèbre, Scopié, la statistique de Hilmi-Pacha y compte 477,278 de population mâle musulmane. Le Tchèque VI. Sis évalue les Turcs de Macédoine en 1912 à 520,845 personnes et notre statistique pour la même année les estime à 548,225 âmes. Après les guerres balkaniques, ce nombre a diminué considérablement.

Les minorités ethniques:

Albanais, Koutso-Valaques, Juifs, Tsiganes,

etc.

Les Albanais de la Macédoine ne sont qu'une partie de leurs congénères d'Albanie et appartiennent à une des plus anciennes races de l'Europe, l'illyrienne. Ils se sont établis en Macédoine durant la domination turque, surtout pendant les deux derniers siècles.

Au moyen âge l'Albanie proprement dite contenait de fortes colonies slaves, et une partie de la population albanaise était slavisée. Plusieurs montagnes, rivières et villages en Albanie portent encore aujourd'hui des noms slaves; la langue albanaise elle-même possède une grande quantité d'éléments slaves. L'Albanie a été longtemps soumise à l'Etat bulgare, au IXe, Xe et dans la première moitié du XIIIe s. En outre, l'Albanie centrale et méridionale se trouvait longtemps sous la dépendance spirituelle de l'archevêché bulgare d'Okhrida, ce qui contribua beaucoup au raffermissement des colonies bulgares dans le pays et à la propagation de l'influence culturelle bulgare parmi les Albanais. Il y avait alors en Albanie d'importantes villes bulgares, comme Dévol, Glavnitsa, Bojigrad et autres. Dans ces parages, les disciples des saints Cyrille et Méthode, Clément et Naoum, répandaient le livre slave. A Dévol, Marco, disciple de St-Naoum, était évêque; à Glavnitsa (près de Valona, sur la mer Adriatique), St- Clément avait ses palais dont le prince bulgare Boris lui avait fait cadeau et où s'élevaient des colonnes en pierres

avec des inscriptions relatant l'événement de la conversion du peuple bulgare au christianisme. Tous ces détails nous sont conservés dans les biographies de St-Clément, l'une écrite par Théophylacte au XIe s. et l'autre par Chomatiane au XIIIe s.1).

L'arrivée des Turcs dans les Balkans et l'introduction de l'islam parmi le plus grand nombre des Albanais eurent une répercussion fâcheuse sur l'élément bulgare; avec l'islam, les Albanais devinrent les dominateurs des Bulgares chrétiens en Albanie. Les colonies bulgares furent pillées et la population poursuivie ou massacrée. L'élément bulgare résista plus longtemps dans le sud-est de l'Albanie où il était plus nombreux, notamment dans les régions du Dévol et de la Chkoumbi supérieure. La province Opara, 30 à 40 km. à l'ouest de Kortcha, était encore peuplée des Bulgares au commencement du XVIe s. 2). Durant la seconde moitié du XVIIIe s. l'anarchie en Turquie était arrivée à son comble; le pouvoir central était impuissant vis-à-vis des gouverneurs des provinces révoltées. La ville valaque de Moscopolé, entre Kortcha et Opara, si prospère et florissante, fut ravagée à deux reprises par les Albanais, et sa population dispersée, 1769, 1788. L'Albanais Ali-Pacha de Joannina (1741 — 1822) se proclama souverain indépendant et conquit entre autres toute la Macédoine occidentale. L'Albanie du sud-est fut envahie par la population albanaise, et les Bulgares chassés et massacrés. L'élément albanais se cramponna alors solidement aux rives du lac d'Okhrida, jusqu'au couvent de St-Naoum. A la suite des incursions albanaises ultérieures de Djélaléddine-Bey et d'Arslan-Bey, les Bulgares diminuèrent sensiblement en Albanie orientale. La population bulgare de la région de Kortcha se maintenait encore il y a 40 ans à Boulgarets, Sénitsa, Bradvitsa, Rembets, Soviani et dans la ville même

*) Cf. La vie de St-Clément par Théophylacte et le sinaxaire de St-Clément par Chomatiane.

2) Ch. Hopf, Chroniques gréco-romanes, p. 280.

de Kortcha1); actuellement les grands villages entièrement bulgares sont Bobochtitsa et Drénovo.

A l'instar d'Ali-Pacha, Moustapha-Pacha de Scutari (première moitié du XIXe s.), ravit aux Turcs les terres jusqu'au Vardar. C'est avec une grande peine que le pouvoir central réussit à écarter les campagnes dévastatrices des Albanais, mais la population bulgare en souffrit beaucoup: en Macédoine occidentale, par exemple à Prespa, Monastir, Prilep, surgirent des colonies albanaises. Les attaques albanaises de Dèbre et le pillage des troupeaux et des biens bulgares furent les plus récents. Ces vexations albanomahométanes obligèrent plusieurs localités bulgares à émigrer ou à se déplacer pour être occupées par de petites ou grandes agglomérations albanaises, comme par exemple celles entre Kitchévo et Gostivar et sur les contreforts sud-est du Char, dans la région de Tétovo. Les Albanais tiennent le défilé de Scopié jusqu'à Tétovo ainsi que la vallée du Vardar à l'ouest de Scopié. Un autre groupe albanais descendit même jusqu'au Vardar, au sud de Scopié, en face de l'embouchure de la Ptchinia. La Forêt- Noire de Scopié, surtout sa partie nord-est, est entièrement albanaise. La plupart des colonies albanaises du district de Scopié remontent à la guerre austro-turque de 1689, quand une partie de la population chrétienne de ces parages émigra en Autriche.

Les Albanais, privés de livres dans leur langue et d'une forte conscience nationale, se laissent facilement prendre à l'influence étrangère, sitôt qu'ils se trouvent dans un milieu différent. Les habitants turcs de Monastir, Okhrida, Strouga, Gostivar, Scopié, etc. sont composés principalement d'Albanais. Les familles albanaises chrétiennes installées dans les villes et villages grecs ou bulgares se transforment en Grecs ou Bulgares et perdent vite leur langue.

*) A Kortcha, il y a des Bulgares dans deux quartiers de la ville; ils sont bilingues et sur le point de s'assimiler. En 1888, ils avaient ouvert une école bulgare avec 40 élèves et un maître d'école, mais à la suite des démarches du Patriarcat grec, l'école fut fermée.

Numériquement, les Albanais de Macédoine formaient jusqu'en 1912 un contingent important: ils étaient 194,195 personnes, la plupart mahométans. Dans les districts de Préchovo et de Dèbre ils formaient la majorité de la population. Leur nombre était également assez considérable dans les districts suivants: Scopié, Koumanovo, Tétovo, Gostivar, Monastir, Kitchévo, Castoria, le nahié de Bilichta, etc.

Les guerres balkaniques et la révolte albanaise contre le régime serbe en 1913 amenèrent une diminution considérable de l'élément albanais. Un certain nombre de villages furent incendiés, les populations massacrées, les maisons saccagées, le bétail emporté. Ces atrocités peuvent être considérées comme la manifestation de la vengeance des Serbes contre les méfaits séculaires commis par les Albanais mahométans sur la population serbe et chrétienne en général. En effet, d'après notre propre enquête, ont été détruits entièrement ou en partie dans les vilayets de Monastir et de Scopié les villages suivants et leur population massacrée ou contrainte à émigrer: Mourgach, Souhodol, Pribiltsi, Obednik, Tsernéets, Gradichté, Kajani, Ramna, Dolentsi, Sop, Zaïass, Toursko-Rétchani, Vroutok, Zdounié, Raven, Gorno-Elovtsi, Ortchouch, Simnitsa, Ghionovitsa, Dobri-Dol, Kalichta, Tchégrané, Forino, Tchaïlé, Groumtchin, Tchiflik, Lomnitsa, Tsérovo, Sénokoss, Novo- Sélo, Dobertsa, Kopatchine-Dol, etc. Sur la dévastation des districts de Dèbre et de Liouma par les Serbes on possède le rapport officiel présenté aux Grandes Puissances et publié dans le « Corriere délie Puglie » du 21 décembre 1913. Nous avons, sur ce sujet, des témoignages serbes. Le député socialiste serbe, Katslérovitch, déclarait: «L'insurrection albanaise a été étouffée par la Serbie dans le sang. L'armée serbe a incendié 35 villages albanais sans permettre à leurs habitants de les quitter. Je ne veux pas parler des atrocités anciennement commises sur les Albanais. L'armée serbe, d'ordre de son gouvernement, a massacré

120,000 Albanais » 1). Le correspondant (un militaire) du journal serbe «Radnitchké Noviné» du 9/22 octobre 1913 donnait sur la répression de la révolte albanaise ce qui suit: « . . . . Je n'ai pas le temps de t'écrire longuement mais je peux te dire qu'il se passe ici des choses affreuses. J'en suis terrifié et je me demande sans cesse comment les hommes peuvent être assez barbares pour commettre de telles cruautés. C'est horrible. Je n'ose pas — le temps, du reste, me fait défaut — t'en parler davantage, mais je peux te dire que Liouma (c'est une région albanaise le long de la rivière du même nom) n'existe plus. Tout n'est plus que cadavres, poussière et cendre. Il y a des villages de 100, de 150, de 200 maisons où il n'y a plus un seul homme mais, à la lettre, plus un seul. Nous les réunissons par groupes de 40 à 50 et ensuite nous les perçons de nos baïonettes jusqu'au dernier. Partout on pillait. Les officiers chargeaient les soldats d'aller vendre, à Prizrend, les objets volés ». Le journal serbe accompagnait cette lettre de la note suivante : « Notre ami nous raconte des choses encore plus affreuses. Mais elles sont si horribles et si déchirantes que nous préférons ne pas les publier ».

Les Koutso-Vaîaques de Macédoine tirent leur origine de l'ancienne population thraco-illyrienne latinisée lors de la domination romaine. Ils sont connus sous les noms de Valaques, Koutso-Valaques, Tsintsars, Kara- Katchans, Sary-Katchans que les autres peuples des Balkans leurs donnent. Eux-mêmes s'appellent «Aromounes » c'est-à-dire Roumains2).

Au moyen âge l'élément koutso-valaque était plus considérable en Macédoine, comme il ressort des témoignages des écrivains byzantins et des chartes des souve-

*) Bulletin International No 4 de la Commission Internationale Socialiste à Berne (1916).

a) Les mots commençant par r prennent en koutso-valaque un a prothétique: Romouni = Aromouni.

rains byzantins, bulgares et serbes. Avec le temps presque tous ces anciens Koutso-Valaques macédoniens se sont fusionnés avec les populations prépondérantes du pays, les Grecs et les Bulgares. Toutes les agglomérations actuelles des Koutso-Valaques en Macédoine proviennent de la Thessalie, de l'Epire et du Pinde où l'élément roumain, refoulé vers les montagnes, a su se maintenir dès le haut moyen âge jusqu'à nos jours. C'est surtout durant les dévastations albanaises aux XVIIIe et XIXe s. que les Koutso-Valaques ont émigré en Macédoine. Seuls ceux de Mogléna doivent être considérés comme ayant immigré avant cette époque. Presque toute la toponymie des régions occupées actuellement par les Koutso-Valaques en Macédoine porte une empreinte slave, ce qui prouve de plus que l'établissement de ces derniers a eu lieu à une époque postérieure à l'installation des Slaves en Macédoine.

Les Valaques macédoniens vivent les uns dans les villes, les autres forment des agglomérations rurales. Dans ces dernières, ils sont agriculteurs et surtout éleveurs, errant avec leur troupeau, suivant la saison, dans les montagnes ou dans la plaine du littoral égéen. D'autres vont à l'étranger comme aubergistes ou commerçants. La population valaque des villes fusionne facilement avec Grecs et Bulgares. La plus grande partie des grécisants de Monastir, de Serrés, de Drama, etc. sont des Koutso-Valaques. Le bulgarisme a exercé une grande influence sur les Valaques de Mogléna où l'on trouve des villages entiers bulgarisés et où se trouve le seul village valaco-mahométan, Nâté.

Les Valaques de Macédoine n'ont aucune importance à cause de leur petit nombre et de leur dispersion. Le Prof. G. Weigand qui a visité toutes les agglomérations de Valaques macédoniens, évalue leur nombre à 80,000 âmes1). Aujourd'hui encore, ils n'ont pas un grand centre spirituel et culturel. Dans les villes où comparativement il y a plus de Koutso-Valaques, telles que : Monastir, Krouchévo,

*) Die Aromunen. Leipzig 1895. Vol. 1er, p. 286 à 288, 294.

Serrés, Barakli-Djoumaïa, Khroupichta, etc. leur nombre est inférieur partout à celui des autres nationalités cohabitant dans les mêmes villes, bulgares, turques ou grecques1).

La population rurale des Valaques de Macédoine est répartie en plusieurs groupes. Le groupe de Monastir, y compris la population de la ville de ce nom, est le plus considérable à tous les points de vue. Il est formé de quelques grands villages situés près de la ville de Monastir, tels que : Tirnovo, Magarévo, Malovichta, Nijopolé, Gopech. Le groupe de Mogléna compte une dizaine de villages situés dans le Haut Mogléna et sur la montagne de Païak, dont les plus grands sont: Nâté (mahométans), Lioumnitsa, Livada. Le groupe de Verria compte huit villages et hameaux. A ce groupe appartiennent aussi les Valaques des villes de Verria et de Négouch qui, grâce à leur dénationalisation facile, on grossi de tout temps l'élément indigène grec. Le groupe de Vlakho-Klissoura, entre Castoria et Kaïlar, possède un petit centre, mais conscient au point de vue national, la bourgade de Vlakho-Klissoura. Au nord de cette dernière se trouve le village valaque Neveska. Les villages du sud sont sous une forte influence grecque, tels : Vlachko-Blatsa grécisé à moitié, et Sissani, dans sa totalité. Les Koutso- Valaques sont moins nombreux encore et plus dispersés dans la Macédoine septentrionale et orientale.

Les villages valaques de Monastir et de Mogléna ont beaucoup souffert pendant la grande guerre. Se trouvant sur le front des opérations, ces villages ont été presque anéantis et leur population dispersée.

La population juive (espagnole) en Macédoine est urbaine et s'occupe exclusivement de commerce. Elle compte 78,000 personnes et se trouve cantonnée à Salonique (64,000 âmes), Verria, Monastir, Castoria, Serrés, Cavalla,

x) D. Micheff, Les Koutso-Valaques en Macédoine. Sofia 1913, p. 12 à 31 (en bulgare).

Scopié. Une partie des Juifs de Salonique ont embrassé l'islam, les ainsi nommés «Deunmés» (convertis, tournés); ils ont joué un rôle considérable dans la vie politique de la Turquie moderne, notamment dans le mouvement jeuneturc.

La population tsigane est la plus dispersée de toutes; elle partage, comme partout ailleurs, les particularités de sa race. Elle ne forme aucune agglomération de quelque importance et vit à côté des autres nationalités, principalement dans la Macédoine méridionale. Elle ne se prête à aucune statistique précise, vu qu'à plusieurs endroits, les Tsiganes apparaissent comme Turcs, ailleurs comme Bulgares, suivant la religion qu'ils professent. Ils sont environ au nombre de 43,000.

Avant 1912, en Macédoine cantonnaient un certain nombre de Gircassiens qui s'y étaient installés il y a un demi-siècle, après leur dispersion par les Russes; d'autres étaient venus de la Bulgarie lors de sa constitution en principauté autonome, en 1878. Il y avait en Macédoine quelques villages de Serbes mohamétans (Bosniaques) dont le gouvernement turc encourageait l'immigration aux fins d'augmenter le nombre des musulmans dans cette Macédoine devenue la pomme de discorde entre les Etats voisins chrétiens. Ce fut surtout après la révolution jeune- turque du 11 juillet 1908 et après la proclamation d'une nationalité ottomane que le gouvernement turc entreprit l'installation de plusieurs familles bosniaques en Macédoine. Lors des guerres balkaniques, Circassiens et Bosniaques, connus par leurs méfaits envers les chrétiens, s'empressèrent de quitter la Macédoine et de s'expatrier en Asie Mineure. Une bonne partie des Bosniaques retournèrent, aidés par le gouvernement autrichien, dans leur ancienne patrie, la Bosnie.

Tableaux statistiques de la population macédonienne.

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