La question Macédonienne
Située au centre de la Péninsule balkanique, entourée oe tous les Etats entre lesquels s'est démembrée cette Péninsule, communi(iuant avec la Grèce et ses îles par le Sud, avec l'Albanie et le Monlénégro du côté de l'Ouest, avec la Serbie au Nord, la Bulgarie à l'Est, la Macédoine est restée avec Conslantinople le morceau de roi de l'Empire turc. Si la population, décimée par les guerres, les brigandages ou l'exil plus ou moins volontaire, est très peu nombreuse, en revanche le pays bien arrosé, au climat tempéré, aux productions variées, est exceptionnellement fertile. Et surtout il s'étend sur la grande voie qui descend de l'Europe centrale par la vallée de la Morava et conduit vers l'Archipel aux îles enchantées, à cette mer, berceau de la civilisation et centre du grand commerce mondial. Aussi a-t-elle été l'objet des luttes entre la Perse et la Grèce, entre la Grèce et Rome, entre les légions d'Antoine et d'Octave et les armées de Brutius et de Cassius. Puis ses plaines furent inondées par les grandes invasions qui montaient de l'Asie vers l'Europe centrale et Vienne, faisant et défaisant les empires avec les Bulgares, avec les Serbes, avec les Turcs. Là, enfin, pendant des siècles, la Chrétienté a combattu l'Islam. Succombant d'abord, elle se relève ensuite avec les nationalités qui forment, aux portes de la Macédoine, une ceinture de petits Etats. Mais la Macédoine, devenue ainsi le carrefour de l'histoire du monde et le rendez-vous des races, aussi bien que celui des ambitions de l'Europe et de l'Asie, est encore restée aux mains des Turcs et n'a pu s'appartenir à elle-même ; et voilà pourquoi il y a une question macédonienne et pourquoi celle-ci nous apparaît sous une forme extrêmement complexe.
En effet, si en Grèce, en Roumanie, en Serbie, en Bul-
garie, des populations ont lutté pour l'indépendance et se sont finalement émancipées, du moins elles appartenaient à la même race, elles avaient les mêmes aspirations, une communauté d'idées. En Macédoine, au contraire, vivent des peuples divers, sinon par leur religion, du moins par leurs origines, leur langue, leurs ambitions, leurs mœurs ; la Macédoine — et son nom suffit à l'indiquer — est un mélange, un agrégat de Bulgares, de Serbes, de Grecs, de Valaques, enfin de Turcs, et ces populations veulent se soustraire au joug des Musulmans qui, depuis des siècles, les dominent et entendent bien conserver leur conquête ; d'où les luttes, les rivalités, les secousses qui ébranlent ce malheureux pays. L'Europe, comme dans toutes les 'crises orientales, intervient ; les ambi lions se font jour et l'équilibre de la Péninsule n'en devient que plus instable.
Singulier problème à étudier (|ue le problème macédonien qui présente ainsi un triple aspect et qui doit être envisagé tour à tour, au point de vue des aspirations autonomistes des races qui habitent la Macédoine, au point de vue du Turc souverain d.^ fait et de droit, et au point de vue des autres populations balkaniques et de l'Europe elle-même. Mais si l'on veut étudier la question macédonienne dans son ensemble, il faut indiquer d'abord les éléments principaux qui la constituent, puis les formes sous lesquelles elle s'est manifestée et enfin les diverses solutions qu'elle comporte.
La Macédoine — et il est devenu banal d'insister sur ce point — est une mosaïque de peuples, un enchevêtrement de races, qui, toutes, visent à l'indépendance. Son histoire se confond avec celle des populations qui l'habitent ; mais il faut les bien connaître avant de pouvoir apprécier leurs prétentions historiques et ethnographiques, qui diffèrent si profondément les unes des autres.
Le peuple, qui peut se réclamer en Macédoine des plus anciens et des plus glorieux souvenirs, est incontestablement le Grec. Il n'est certes pas en majorité dans les trois vilayels de Kossovo, Monastir, Salonique, qui constituent
la Macédoine, comme ou l'admet généralement, mais il se rappelle l'époque brillante où il dominait ce pays par les armes, où il lavait civilisé et policé. Il se proclame l'héritier de Philippe et d'Alexandre, de Byzance, fille de l'Hellénisme qui répandit la culture grecque dans les Balkans et initia les nations barbares et les peuples slaves aux bienfaits de la civilisation. La Grèce fut un foyer de vie littéraire et de beauté classique ; quand la barbarie subjugua l'Orient, de l'Acropole montait toujours la voix de ceux qui restaient épris d'idéal, d'émancipation, de liberté. Contre l'Islamisme envahissant, le Grec représentait la vraie religion ; Chrétien et Hellène étaient deux mots qui se confondaient. Dans leur lutte pour l'indépendance, les Grecs n'ont pas achevé leur rêve national qui est de reconstituer l'Empire d'Alexandre ou celui de Byzance, de posséder comme jadis la partie des Balkans voisine de la mer ; l'histoire et la tradition leur en font un devoir. Voilà la « grande Idée >•> qu'ils représentent, et pour qu'elle triomphe, Us en appellent à la libre adhésion des peuples balkaniques ; leurs revendications ne sont pas tant basées sur des théories de race et sur l'ethnographie que sur la puissance de l'Idée.
Et cependant les Grecs sont très répandus en Macédoine comme dans tous les Balkans. Au nord de la Thessalie, ils ont le Roumlouk avec Karaféria, Vodéna, sur les pentes de l'Olympe, la Chalcidique, sauf le mont Athos qu'on a appelé le « Gibraltar russe » au milieu du pays grec. Sur les côtes, on parle grec, à Orfani, Kavala, de même qu'à Constantinople, où il y a 350.000 Grecs, à Salonique. à Monastir et jusqu'à Uskub et Serrés. Les communautés grecques font une aciive propagande en Macédoine, créent de nombreuses écoles qui sont très prospères, répandent la langue et enseignent les prétentions des Grecs. Et ainsi chez tous cette conception se développe que la Macédoine jadis fut grecque, que les Turcs l'ont enlevée aux Hellènes, et que ceux-ci par conséquent, doivent la reprendre. Jusqu'en 1860, les seuls ennemis des Turcs en Macédoine n'étaient-ils pas Grecs ou considérés comme tels ?
Mais les Grecs ne sont plus seuls aujourd'hui à désirer l'émancipation de la Macédoine, à revendiquer cette pro-
vince comme faisant partie de la grande nation liellène ; ils ont en face d'eux de redoutables rivaux, numériquement plus nombreux, les Slaves, représentés par deux branches principales, les Bulgares et les Serbes. Il y a quelque soixante-dix ans à peine que les Slaves nous sont connus par les travaux de Vie Karadjic, de Chafarjik, de Kollar, qui préconisaient la ronstiliilion d'une grande Slavie ; les Bulgares le furent en particulier par le livre de Cyprien Robert, qui exposait, en 1840, leurs revendications à l'Europe.
Les Bulgares, qui sont des Slaves tarlarisés ou des Tartares slavisés, se sont déversés, venant du continent, par le cours inférieur du Vardar, vers la côte grecque, au iif siècle de notre ère, presque en même temps que les Serbes qui étaient des Slaves purs et avec lesquels ils avaient les plus grandes ressemblances. Mais, jusqu'à quel point peut-on distinguer les Bulgares des Serbes au milieu des grandes invasions, et même de nos jours ? (1) Où prendre leur origine bien exacte ? Les Serbes ont-ils envahi la Macédoine avant les Bulgares (2), ou bien doit-on voir dans les anciens habitants de la Macédoine au temps des invasions, des Bulgares proprement dits ? (3). Certains même ont prétendu qu'ils avaient précédé les Grecs dans la conquête de l'Hellade. Autant de problèmes ethnographiques sur lesquels les historiens ont des opinions très différentes. Ce qui est certain, c'est qu'à une époque déterminée, vers le vi* siècle, la Péninsule pres(|ue entière fut submergée par les Slaves. Au x^ siècle, (de 963 à 1018), la Macédoine fait partie de l'Empire bulgare sous le Tsar Samuel, puis reconquise par les Grecs, elle retombe aux mains des Bulgares, de 1196 à 1241, tandis qu'au XIV* siècle, elle subit la domination des Serbes avec l'empereur Douchan (1346), qui tient sa capitale dans le centre macédonien d'Uskub, et cela jusqu'à l'arrivée des Musulmans. Alors, les Bulgares comme les Serbes subissent l'oppression turque qui laissa dans les cœurs tant de haines farouches, en même temps que les Grecs leur imposent et leur
(1) En ce sens: Ichircoff. Etude ethnographique sur les Slaves de Macédoine, Paris 1908, p. 69.
(2) GoPTCHEwiTCH. Macédonien nnd AU Serhien. Wien, 1889.
(3) Lamouchb. Tai Péninsule hnJJ:anique, Paris, 1899, p. 21 et 23 et
ICHTBCOFF, op. CÎt.
littérature et leur religion. Au wnf siècle, le Phanar est le centre de la vie religieuse ; lévèché serbe d'Ipek est supprimé par le patriarche grec ainsi ([ue le siège métropolitain bulgare dOchrida. Les Grecs brûlent les vieux manuscrits bulgares pour effacer les traditions nationales ; il faut que la Macédoine soit grecque ou quelle reste turque.
Mais la lutte des Bulgares contre les Grecs et les Turcs se poursuit lentement. Jusque-là incertains de leurs destinées entre les Serbes et les Grecs auxquels les rattachent et la langue et la religion, ils veulent conquérir leur indépendance religieuse et sont aidés dans cette voie, non seulement par la Russie, mais par la Porte qui redoute avant tout l'influence grecque en Macédoine. Elle pense qu'un schisme sans doute l'affaiblira. Ils obtiennent du Sultan, par un firman du 10 mars 1870, qui créait un exarchat bulgare, l'Eglise autonome. Celte indépendance religieuse prépare l'indépendance politique et l'avenir de la race. La propagande bulgare en Macédoine très bien organisée avec des comités, des chefs, des dépôts d'armes, fit de rapides progrès. L'insurrection éclata en 1876, réprimée par des moyens d'une violence extrême. Gladstone dénonça Jes « atrocités bulgares ». L'Europe, puis la Russie intervinrent et la revanche se leva pour les Bulgares à San Stefano où l'on créait la grande Bulgarie qui allait du Danube à l'Archipel, englobant les provinces de Bulgarie, de Roumélie, de Macédoine, laissant seulement à la Turquie le pays d'Andrinople avec Constantinople et l'Albanie : mais elle fut considérablement réduite au traité de Berlin. Le programme bulgare revendique aujourd'hui ces territoires qui constituèrent un instant le domaine de la nouvelle principauté et y ajoute encore les districts de Kolonia, d'Anaselitza et de Servia, de telle sorte que la Grèce ne pourrait plus émettre de prétentions que sur le massif de l'Olympe.
Les Bulgares sont évidemment les plus nombreux en Macédoine et leur langue la plus répandue. Ils se servent pour leur propagande des écoles : gymnases, écoles enfantines, primaires ou supérieures, qu'ils opposent aux écoles grecques ; ajoutez à cela la prospérité, l'influence grandissante du jeune royaume, la puissance de son armée, la patiente
ténacité de ses habitants, • — « le Bulgare sur son araba, dit un vieux proverbe, poursuit le lièvre et le prend » — qui n'ont qu'un désir, conquérir les terres bulgares de Macédoine. Voilà bien dans la solution de la question macédonienne un élément de force indiscutable.
Il y en a d'autres cependant à considérer. Les Serbes ont longtemps dominé la Péninsule, et leur Empire, qui engloba la Macédoine, s'est étendu, sous le grand Douchan (1331- 1355), jusqu'aux murs de Constantinople. Avec la défaite des Serbes à Kossovo, où le Serbe Miloch tua de sa main le Sultan Mourad, disparut pendant des siècles la liberté des peuples balkaniques, elle reparut avec eux et le héros de l'indépendance nationale Kara-George, en 1812. La Péninsule fut conquise par les Turcs sur les Serbes, et ceux-ci furent ensuite les premiers à secouer le joug ottoman ; ils peuvent ainsi se vanter d'avoir donné aux autres peuples le signal de l'indépendance. Ce sont les titres qu'ils invoquent à la domination serbe en Macédoine ; ils y ajoutent des éléments ethnographiques très sérieux. Non seulement les patriotes serbes revendiquent le territoire de la Vieille Serbie, jadis le centre de la puissance serbe avec Uskub, capitale de l'Empire de Douchan, mais ils poussent leurs cartes jusqu'au sud du Char Dagh, jusqu'aux monts de Thessalie. Ils ont créé des écoles à Monastir, à Uskub, dans toute la Vieille Serbie où leur influence est la plus grande et qui doit faire partie de la Serbie future. Quoi qu'en pensent certains Bulgares, les Serbes représentent un élément important de la race slave en Macédoine : ils ne peuvent se désintéresser du sort de cette province, et leurs droits en Vieille Serbie sont incontestables. Mais leur propagande a été longtemps inactive par suite des crises intérieures qu'ils ont traversées, sous les rois Milan et Alexandre puis, ne voulant pas devenir schismatiques, ils ne se sont pas constitués en église indépendante, d'où leur infériorité dans l'action directe en Macédoine.
Il y a encore d'autres compétiteurs, sinon des représentants de races différentes en Macédoine ; ce sont d'abord les Koutzo-Valaques qui descendent sans doute des colons lalins établis en Macédoine après la conquête de Paul-Emile.
Ils formèrent, au xf siècle, un empire bulgaro-valaque autour de Presba puis lurent refoulés par les invasions byzantines et turques dans les chaînes du Pinde et de l'Olympe. Vivant d'abord côte à côte avec les Grecs, ils les aidèrent dans leur lutte contre les Turcs et leur fournirent les héros les plus valeureux de la grande guerre. Peu à peu, les Grecs, inquiets du schisme bulgare et des progrès slaves en Macédoine, voulurent soumettre étroitement les Valaques au patriarchat au lieu de leur laisser employer la liturgie roumaine. La lutte s'engagea entre les Grecs et les Valaques qui cherchaient à obtenir comme les Serbes le droit d'avoir en Macédoine des évêques et des prêtres de leur nationalité et étaient soutenus par la Porte. Doù les rapports très tendus qui ont existé un instant entre la Grèce et la Roumanie. Ces Valaques sont dispersés en Macédoine et atleignent peutêtre 70.000. Suivant qu'ils favorisent telle ou telle nationalité, leur concours peut être précieux : les Bulgares cherchent évidemment à l'obtenir. Parmi les Valaques beaucoup rêvent, comme certains patriotes roumains, de constituer la grande Valachie, ou désirent s'unir aux Albanais, afin de se soustraire ainsi à la domination grecque.
L'Albanie forme une importante partie de la population macédonienne jusque dans la vallée du Vardar, et au sud, jusque dans celle de la Vistritza; on trouve encore des Albanais autour de Monastir et d'Uskub. Ils se disent les descendants des Pélasges qui occupèrent jadis la Péninsule; guerriers farouches et indomptables, ils furent les piliers de l'Islamisme auquel ils se convertirent en grande partie de très bonne heure et c'est en Albanie même qu'on trouve les vrais Musulmans de Turquie. Laisseront-ils les Grecs et les Slaves se partager ces riches provinces qu'ils ont conservées héroïquement à l'Islam au cours des siècles, ou bien si un partage devait s'effectuer, les ambitions de certains autonomistes albanais ne trouveraient-elles pas là une excellente occasion de se réaliser au détriment des prétentions serbes ou grecques ?
Il y a aussi des Juifs en Macédoine. Ils forment çà et là, comme à Salonique, des groupes importants, mais ne jouent aucun rôle dans le conflit des races.
Enfin il faut faire une place toute spéciale à celui qui est évidemment le moins nombreux mais qui reste depuis cinq siècles le possesseur de fait, sinon de droit, en vertu de la conquête et de la prescription, le Turc. Il apparut en Macédoine, sur les bords du Vardar, bien avant la conquête, dès le ix" siècle (1). Puis, diverses tribus turques pénétrèrent en Macédoine en 1065, en 1123, en 1243 ; voilà déjà des titres bien anciens ! Au xiv' siècle, les Turcs ottomans envahissent les Balkans, et, en 1370, toute la Macédoine est soumise ; le 15 juin 1389, les armées alliées des Serbes, des Bulgares, des Valaques, des Hongrois unis en présence des dangers communs, font un dernier effort, et sont écrasées à Kossovo au Champ des Merles ; les Balkans seront désormais asservis.
Mais malgré leur longue domination dans ces contrées, les Turcs sont peu nombreux, formant de grosses taches en pays slave ou grec, autour de Yénidjé, de Drama, de Demir- Hissar, ou constituant comme des étapes sur les grandes roules militaires, à Kuprulu, Verria, Grévéné, Oslrovo, puis à Uskub, Monastir, Salonique, chefs-lieux des trois vilayets. Si le nombre n'est pas un argument en faveur des Turcs, il faut dire impartialement que leurs droits sont solidement établis, aussi bien sur l'occupation que sur la tradition historique.
Mais ils se heurtent aux prétentions déjà exposées, parce que, disent les représentants des diverses nationalités, les Turcs font violence aux vœux des populations, à leurs sentiments religieux ; ils compriment l'essor des nationalités. De même que leurs frères de Grèce, de Bulgarie, de Serbie, de Roumanie, Grecs, Bulgares, Serbes, Valaques, veulent être indépendants en Macédoine. C'est là le premier aspect de la question macédonienne. Mais celle-ci présente un caractère tout spécial, parce que ces diverses catégories de Macédoniens se combattent entre elles et parce <|ue les pays limitrophes sont appelés à intervenir poui' faciliter le lrionq)he de la nalionalilé (ju'ils repi'ésentenl. Enfin, l'Europe, dii'orlement intéressée aux événements d'Orient qui peuvent rompromettre l'équilibre politique général et le maintien de la
(1) A. RAMBAro. L'Empire grec au x" sîcclr., p. 215".
paix, veut assurer, par un conUôle plus ou moins actif, la sécurité des personnes et des biens parmi la population chrétinne menacée par les agissements des bandes et la répres-sion turque.
Ainsi, il existe une question macédonienne comme jadis une question grecque, serbe, roumaine, bulgare, comme actuellement une question arménienne, crétoise, albanaise ; parce <{u"il y a eu Macédoine, paimi les dixerscs populations qui y sont représentées, des aspirations autonomistes.
11 se maniteste non seulement en Macédoine une lutte opiniâtre des nationalités contre leur souverain légitime le Turc, mais cette lutte se produit entre les chrétiens eux-mêmes. L'idée grecque qui exalte la propagation de Ihellénisme est opposée à ridée bulgare qui poursuit l'affranchissement de tous les frères de Macédoine. Les Bulgares s'arment parfois contre les Serbes qui combattent leurs prétentions politiques, et les Valaques font alliance contre eux avec le Turc. Hilmi Pacha disait un jour : « Je suis ici un gardien de fous, j'empêche tous ces enragés de se dévorer les uns les autres. » (1). Dans l'attristant récit des massacres de Macédoine, on voit en effet des chrétiens sentre-déchirer : les bandes massacrent des coreligionnaires, elles ne s'attaquent pas seulement aux Turcs abhorrés, parce qu'ici les prétentions de l'une ou de l'autre nationalité sont des prétentions rivales. Et puis, la religion orthodoxe, depuis le firman de 1870, a revêtu deux formes différentes : l'exarchat et le patriarchat, et c'est un motif de plus à la haine entre Bulgares et Grecs, l'exphcalion des massacres de Grecs par des Bulgares et de Bulgares par des Grecs. Il est impossible à l'historien de distinguer, parmi les scènes de meurtres et de brigandages, la part de responsabilité de l'une ou l'autre nationalité ; et même les bandes ont commis sur les Turcs et leurs propi-iétés des attentats qu'il leur sera difficile de justifier. Quoi qu'il en soit, et après avoir fait la part des choses, tout le monde est d'ac-
(1) Cité par René Pino.n. L'Europe ff rEmpire ul.foman, Paris 1908, p. 158.
cord pour flétrir les épouvantables massacres exécutés de façon systématique, administralivement, avec un calcul cynique, à rencontre des chrétiens de Macédoine et principalement des Bulgares, par l'administration turque.
Nous ne retracerons pas les diverses formes sous lesquelles s'est manifestée en Macédoine la poussée nationaliste, comment les Turcs s'y sont opposés et quelle a été l'atlilude de TEurope. Contenions-nous de dire que celle-ci, doublement émue des massacres de 1903 et de 1904, se résolut à prendre en main la cause macédonienne. Il y avait là, au premier chef, une question humanitaire et une question politique ; l'insurrection pouvait inciter Grecs, Bulgares et Serbes à intervenir pour protéger leurs nationaux. C'eût été la paix des Ballvans compromise et un danger de guerre général pour l'Europe elle-même. Par un accord tacite, elle donna mission aux deux puissances les plus directement intéressées dans les affaires balkaniques, qui avaient signé l'accord spécial de 1897 pour garantir le statu quo des Balkans, l'Autriche et la Russie, d'intervenir. Le programme qui fut élaboré à Mûrzsteg. après l'entrevue de Nicolas II et de François-Joseph (2 octobre 1903), établissait tout un ensemble de réformes et constituait un véritable règlement d'administration de la Macédoine. Il comportait notamment la nomination d'agents civils spéciaux d'Autriche et de Paissie accompagnant l'inspecteur général Hilmi Pacha, d'un général européen et d'officiers européens pour réformer la gendarmerie, une réorganisation des institutions administratives et judiciaires, une exécution immédiate des réformes promises, etc
Mais, vers la fin de 1904, les luttes reprenaient, des bandessurtout grecques, s'étaient reformées et répandaient de nouveau la terreur. L'entente entre Turcs et chrétiens n'avait pu être réalisée. Les deux partenaires de Miirzsteg résolurent d'imposer à la Turquie des réformes plus profondes, notamment en ce qui concerne les finances. Enfin, par l'accord du 27 avril 1907, les grandes puissances décidaient d'augmenter les droits de douane en Macédoine afin de donner au Sultan les ressources nécessaires pour appliquer les réformes. Mais voici que des événements importants se préparaient dans les Balkans.
Lorsque le comte d'/\ehrenthal annonça brusquement, le 27 janvier 1908, devant la Commission des Affaires étrangères de la Délégation hongroise, l'intention du gouvernement de prolonger le chemin de fer de Sérajévo à Uvac jusqu'f» Mitrovitza, à travers le Sandjak de Novi Bazar, ce fut ui émoi général en Russie ; on déclara que le projet autrichien portait atteinte au statu quo balkanique et que, par conséquent, l'entente de 1897 qui le consacrait, prenait fin définitivement. M. Iswolski va riposter. D'abord, il lance le projet de chemin de fer Danube-Adriatique qui sera la vraie route des intérêts slaves, puis il intervient directement dans les affaires de Macédoine par la note du 26 mars. Il faut dire que les réformes n'avançaient pas dans les vilayets. La Porte opposait toujours la plus grande force d'inertie aux demandes du chef de la gendarmerie, le général Degiorgis ; on est impuissant à appliquer le programme de Mùrzsteg et les bandes continuent à parcourir le pays. Le 3 mars, le cabinet anglais propose la nomination d'un gouverneur général qui ne serait rappelé qu'avec l'assentiment des puissances, et la note russe moins radicale prévoit une durée de fonctions de sept ans pour le gouverneur général, l'extension des attributions de la commission financière, l'augmentation des effectifs de la gendarmerie. Le 4 avril, le gouvernement anglais acceptait les points principaux de la note russe, et dans l'entrevue de Reval une entente définitive devait s'établir entre l'Angleterre et la Russie sur le programme de réformes en Macédoine.
On sait comment, en présence de ces projets qui comportaient tant de dangers pour l'intégrité de l'Empire, le corps d'armée de Salonique se révolta contre un gouvernement qui défendait si mal les intérêts musulmans. Ce fut la révolution jeune-turque suivie de l'octroi de la Constitution (24 juillet 1908). La question macédonienne allait entrer dans une phase nouvelle. La Turquie veillera seule désormais à la pacification de la Macédoine.
Mais n'est-ce pas bientôt la fin des luttes et des brigandages ? Voici que les bandes déposent des armes, que les prisons sont ouvertes, que les nationalités fraternisent saluant l'aurore brillante du nouveau régime ; les habitants dç Ma-
cédoine sont devenus les citoyens d'un pays libre, le fantôme des meurtres s'est évanoui avec le despotisme. Tous croient bien que le régime libéral donnera satisfaction à leurs vastes espoirs, puisque maintenant chrétiens, Albanais et Turcs, d'après la Constitution, sont égaux devant la loi (art. 17).
De son côté, le nouveau gouvernement qui était patriote et nationaliste comme le soulèvement populaire dont il était issu, entendait supprimer en Macédoine l'ingérence dés étrangers : « la Turquie restera aux Turcs ». L'Europe libérale, qui avait pour la révolution jeune-turque la plus grande sym^ pathie, parce qu'elle y voyait un admirable mouvement d'idées généreuses et d'émancipation, fi! confiance à la Jeune-Turquie.- L'Angleterre et la Russie retirèrent leurs derniers projets de réformes.
Mais les Jeunes-Turcs agirent maladroitement en Macédoine. D'abord, ils ne s'inquiétèrent plus des réformes, surtout des réformes sociales notamment pour la perception des dîmr*s ; puis s'affirma peu à peu leur volonté de faire prédominer d'abord la race turque, d'islamiser la Macédoine.
On leur reprocha vite toute une série de mesures qui exaspéraient la population chrétienne. D'abord, le nouveau régime a trop rapidement suspendu les instructions et règlements des réformateurs européens. Il a remplacé les gardes champêtres chrétiens, prescrits par le programme de Mûrzsteg, par des fonctionnaires turcs. Il a supprimé le contrôle qu'exerçaient les officiers instructeurs européens sur les actes des officiers et soldats ottomans qui leur étaient dénoncés par la population intéressée. Le gouvernement jeuneturc a rapporté également une mesure excellente du programme de Miirzsleg d'après laquelle les revenus du budget spécial établi par la commission financière présidée par Hilmi Pacha, seraient affectés aux besoins du pays. L'administration turque n'accepte plus de la population que les requêtes rédigées en lurc, alors qu'Hilmi Pacha et les agents civils avaient décidé qu'elles pouvaient être présentées en Bulgare ou en Grec. On accuse encore les Jeunes-Turcs d'avoir inutilement molesté, persécuté, chassé les anciens chefs de bandes qui, d'eux-mêmes, abandonnaient la lutte, car la population se ralliait de plus en plus à un régime qui ren-