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riait inutiles les anciens comitadiis et leurs bandes néfastes. Ces mesures vexatoires ont exaspéré les Bulgares, d'autant plus que la nouvelle loi sur les associations (art. 4) est dirigée contre les clubs des diverses nationalités, bulgares, serbes, grecs, albanais, puisque les associations politiques ne peuvent plus être formées sur la base de dénominations nationales. La fermeture des clubs provoqua donc un mécontentement général.
Surtout les procédés de désarmement employés en Albanie et dans les sandjaks de Alonastir et de Salonique, lors de la révolte albanaise (1910-1911), ont laissé dans la population chrétienne aussi bien que parmi la population albanaise, des ferments de haine qui pourraient provoquer de nouveaux soulèvements. Qu'on se rappelle le procès de Monastir après le meurtre de lovo Ivanovitch (1), l'exécution du prêtre bulgare Kalaydjieff, qui revêtit les caractères d'un assassinat, la récente affaire d'Istip et le massacre de Gurech, les abus divers commis contre la population chrétienne : bastonnades, cruautés barbares, arrestations en masse, notamment dans les sandjaks dUskub, de Monastir, de Salonique, dans les cazas d'Istip, de Kratova, de Kotchani, de Palanka. d'Enidjé-Vardar, de Vodéna, etc. (2). Il y eut de nombreuses protestations à la Chambre des députés au nom des Serbes, des Bulgares, des Grecs «traités comme des étrangers dans le pays ». Ces actes de répression violente ont aliéné aux Turcs bien des sympathies chez la population macédonienne. \*oilà les reproche? qu'on adresse au gouvernement jeuneturc.
Il est certain que cette politique d'islamisation à outrance et de centralisation excessive a été fort regrettable ; le nouveau régime a eu la main trop lourde à ses débuts et cette attitude a contrasté étrangement avec les promesses qu'il avait faites. Il a même adopté certaines mesures qui ne furent pas très heureuses, parce que trop précipitées et imparfaitement étudiées. Nous voulons parler de cette tentative de peuple- Ci) Le Temps, 19 février 1910.
(2) Voir pour tous ces détails et ces diverses attaques contre le régime jeune-turc: La vérité sur Je régime constitutionnel des ■Jeu7ies-Turcs, par F. F. 0. Paris, 1911, p. 26 ©t suîv.
ment de la Macédoine par des Musulmans, afin de renforcer la population ottomane trop en minorité actuellement. C'est la question « mouhadjire ». La Macédoine n'est pas assez peuplée et renferme une grande quantité de terres incultes. Un comité se forma à Salonique pour attirer en Macédoine les Musulmans de Bosnie-Herzégovine, et le gouvernement mit à sa disposition les millions que l'Autriche venait de lui verser. Mais les achats de terres ont mécontenté la population chrétienne et accentué les émigrations de paysans qui, tous les ans, vont chercher fortune outre-mer. Du reste, ce système de peuplement par les mouhadjirs musulmans n'a pas donné de résultats appréciables, et n'a fait peut-être que compliquer la question agraire qui est en Macédoine une des causes importantes de l'insécurité et des révoltes.
Nous trouvons donc actuellement en Macédoine contre le gouvfrnement jeune-turc les mêmes protestations qu'au moment de la révolution de 1908. Evidemment, la situation est loin d'être aussi troublée, il faut le reconnaître impartialement, mais aujourd'hui encore, de même qu'il y a une quinzaine d'années, la question macédonienne subsiste avec toute son incertitude et ses dangers. Du reste, nous écrit-on, les crimes se multiplient dans les campagnes, l'anarchie règne et les bandes ont fait leur apparition à nouveau, tuant et mutilant les habitants, mettant aux prises Turcs, Bulgares eî Grecs. Le comité révolutionnaire bulgare de Sofia et le comité de r« Organisation intérieure >' (1) s'agitent. ime nouvelle association révolutionnaire vient même de se fonder, celle des « Frères rouges », portant comme armes un soleil levant, et au-dessous, un crâne surmonté de deux épées entrecroisées. Elle vient d'écrire au gouvernement ottoman, en disant : « Au nom de la liberté et du progrès, nous levons l'étendard de la révolte balkanique. A la terreur, nous répondrons par la terreur ; à la violence, par la violence. Contre les forces de la réaction, nous lèverons le glaive ensanglanté
(1) Le Comité de 1' <( Organisation intérieure » vient même de déléguer MM. Miletioh et Gheorgof, professeurs à l'Université de Sofia, pour visiter les capitales des puissances signataires du traité de Berlin, en ccmmonçant par Saint-Pétershourg. et pour exposer h l'Europe la situation de la Mf\oédoino (mars).
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de la Hévolulion. Patriotes et révolutionnaires, groupez-vous autour de cet étendard, le seul salutaire et le seul sacré ».
Sommes-nous à la veille d'un nouveau soulèvement, d'autant plus que l'Albanie est toujours troublée et que la guerre italo-turque peut avoir dans les Balkans des contrecoups inattendus ? Si la situation paraît instable, on peut alors se demander si les Jeunes-Turcs suffiront eux-mêmes à pacifier la Macédoine ou si l'on ne devra pas envisager des solutions radicales qui feraient triompher dans ce malheureux pays, secoué depuis tant d'années par des crises douloureuses, les aspirations autonomistes des races ? Nous connaissons tous les éléments du problème. Nous avons vu quelles étaient les prétentions des diverses nationalités et en regard quelle avait été l'attitude des Turcs et de l'Europe. Il y a une question macédonienne toujours grosse de complications, comment la résoudre ? C'est ce que nous allons désormais examiner.
Nous savons que la question macédonienne, si on l'envisage intrinsèquement, tient tout entière dans cette formule : le désir des nationalités chrétiennes de vivre indépendantes du Sultan. Il est inutile d'insister sur ce point. Alors, il semble que la solution la plus simple, c'est le partage des trois vilayets entre les nationalités qui les habitent. Mais les complications sont telles que si, par pure hypothèse, on voulait opérer ce partage, on se heurterait de suite à une impossibihté absolue d'aboutir, par suite des prétentions opposées des divers peuples comme nous les avons exposées plus haut. Le partage des terres macédoniennes signifie leur attribution aux Etats limitrophes (]ui les revendiquent au nom de la théorie des nationalités ? Mais cette attribution ne peut s'opérer équitablement qu'après une détermination des sphères d'influence que revendiquent les quatre gouvernements : Grèce, Bulgarie, Serbie, Roumanie — sans compter l'Albanie qui au rait un mot à dire dans cette vaste répartition de territoireset par suite qu'après un recensement des différentes populations. Mais sur quelles bases ce recensement pourrait-il s'opérer ?
En 1878, la commission européenne chargée d'organiser la Roumélie Orientale en province autonome, s'appliqua à créer des districts électoraux où les trois nationalités, grecque, bulgare, serbe, étaient représentées. C'est la même œuvre qui était prévue par l'art. 3 du programme de Mûrzsteg. Mais les Grecs et les Musulmans ont affirmé que l'enquête rouméliote de 1878 était une iniquité ne tenant pas compte de l'importance numérique des diverses catégories de sujets.
En Macédoine, si cette enquête, condition nécessaire d'un partage, s'opérait, il est bien difficile de dire de quelle façon on fixerait exactement le chiffre total de chaque nationalité, car celui-ci varie extrêmement, selon qu'on envisage tour à tour les statistiques des différents partis en présence, et suivant la nationalité des divers auteurs. Qu'on en juge plutôt ! Les Grecs sont 600.000 ou 200.000 ; les Bulgares 2 millions ou 1 million et demi, ou 60.000 ; les Serbes sont 2 millions 50.000 ou bien ne sont pas mentionnés du tout ; les Valaques atteignent 100.000 ou 75.000 ; les Albanais 300.000 ou 125.000 ; enfin les Turcs 600.000 ou 230.000. On peut bien dire que la Macédoine est en majorité peuplée de Slaves, que parmi ces Slaves, les Bulgares sont les plus nombreux, mais les statistiques, pour toutes les races en général, n'offrent aucune exactitude, aucune précision, car elles ne reposent sur aucune base scientifique. Il est très difficile en effet de distinguer les races entre elles. Qu'on s'en rapporte sur ce sujet à l'anthropologie, à l'histoire, à la philologie, on ne trouvera que des éléments d'incertitude. La Macédoine a reçu au cours des siècles des afflux de populations diverses et celles qui l'habitent ont gardé les caractères variés des diverses races ; il y a des Grecs slavisés, des Serbes albanisés, des Valaques grécisés. Il y a eu mélange, fusion ; nous ne sommes plus ici en présence d'une race homogène et bien caractérisée comme le sont suffisamment en dehors de la Macédoine, les Bulgares, les Grecs, etc. Il y a bien principalement des Grecs dans le Sud, des Bulgares dans le Nord et à l'Est, des Serbes à l'Ouest, en Vieille Serbie, mais pour les dénombrer exactement, pour les séparer par des hgnes absolues de démarcation, le travail devient impossible.
La langue ici ne pourra servir de méthode de classement. On v.oil des Slaves parler grec el enseigner le bulgare à leurs enfants, des Valaques sexprimer en grec, des Serbes en bulgare, et beaucoup de Bulgares se déclarer patriarchistes en continuant à parler bulgare et se trouver classés comme Grecs. En elïet, tantôt dans les statistiques, on considère la langue, tantôt la religion, et, dans ce dernier cas, on élimine complètement les Serbes, car il n'existe pas de religion serbe, mais seulement le patriarchat grec, l'exarchat bulgare et l'islamisme, et on les fait entrer de gi'é ou de force dans l'une ou l'autre de ces trois rehgions (1). C'est pourquoi il est difficile, si on établit un classement général des diverses nationalités, de distinguer parmi les Slaves entre les Serbes et les Bulgares — quoique définitivement et d'après les renseignements les plus sérieux, les Bulgares soient en grande majorité — et parmi les Slaves et les non-Slaves, entre les Slaves patriarchistes et les Grecs orthodoxes, les Valaques et les Hellènes, les Turcs et les Albanais (2),
Si lethnographie et la statistique ne nous donnent pas une base suffisante pour opérer le partage que rêvent les populations macédoniennes, celles-ci du moins appuieront-elles leurs droits sur des raisons historiques ? D'abord se référerat-on à l'ancienneté d'occupation ? Mais alors, quel est le peuple qui a les titres les plus anciens et qui habita le premier en Macédoine, est-ce l'Albanais ou le Grec ? Il semblerait que les Albanais descendissent des anciens Pélasges; mais alors ils auraient droit à l'Hellade plus même qu'à la Macédoine, or, rien dans l'antiquité ne signale la présence des Pélasges. Et puis, comment départager Serbes et Bulgares qui, tour à tour, occupèrent la Macédoine et l'englobèrent dans leur empire et qui, à ce titre, se déclarent les maîtres véritables puisqu'ils ont succédé aux Grecs chassés de leur ancienne patrie ? Et les Valaques qui dominèrent au xi* siècle de concert avec les Bulgares, peut-on les négliger com-
(1) Voir la thhh(^ «•>xpo.sé<' par le distingué niiiiistre do Serbie à Piiris. M. Vesnitch, dajis QiiPxfions rJiplomafirpirs de Vnrinrr lOnif^ par Andrk Tardiett. Paris, 1905, p. 170.
(2) J. Cvijio. Bcmurques sur Vcthnuijraphic de la Macédoine, Paris, 1907, p. 52.
plèlement ? La France, à ce compte, pourrait même avoir des prétentions sur la Macédoine, où régna un clievalier français, le marquis de Montferrat, roi de Salonique en 1204, pendant la durée de l'empire latin de Conslantinople. Il est donc impossible de mettre ici les nationalités d'accord, et un partage, s'il devait s'opérer, ne pourrait jamais se réaliser de façon équitable et sans déchaîner les plus violentes jalousies.
Au moins il existe en Macédoine, chez les populations chrétiennes, une volonté profonde de s'émanciper pour secouer le joug turc. Quoique les Grecs, par hostilité aux Bulgares, aient parfois favorisé les Turcs, et la réciproque est vraie, on peut dire que l'union se fait en Macédoine dans la haine du Turc et le désir de libération : chrétiens et Turcs semblent ne pouvoir vivre côte à côte. Voilà l'élément principal de la question macédonienne qu'il ne faut jamais négliger à côté de ces oppositions, de ces rivalités de races qui viennent à leur tour la compliquer singulièrement.
Comme pis aller, admettrait-on alors la solution la plus extrême, l'attribution de la majeure partie des vilayets macédoniens à la nationalité prédominante, à la puissance qui est militairement la plus forte dans les Balkans, à la Bulgarie ? Alors, on ressusciterait la grande Bulgarie de San Stéfano, celle que l'Europe a détruite au Congrès de Berlin, et dont elle permettrait difficilement la reconstitution. Une grande Bulgarie, quelque rationnelle qu'elle puisse sembler, provoquerait une telle rupture d'équilibre dans les Balkans qu'on ne })eut y songer, à moins de supposer un affaiblissement total du gouvernement turc et la complicité d'une grande puissance européenne.
Mais que d'hypothèses à envisager ? Ce bouleversement macédonien déchaînerait très vraisemblablement, tôt ou tard, un conflit dans les Balkans, car il est difficile d'admettre une si grande abnégation de la part des petits Etats entre lesquels déjà s'élevèrent à certaines époques, au sujet de la question macédonienne, de graves dissentiments, par exemple, entre la Grèce et la Roumanie, entre la Bulgarie et la Grèce, et même entre la Bulgarie et la Serbie,
Et enfin que dirait l'Europe ?
Les événements des Balkans l'intéressent au premier chef et particulièrement la question macédonienne qui n'est pas seulement balkanique, mais européenne. Longtemps lAngleterre a eu comme programme politique la formule de Gladstone « La Macédoine aux Macédoniens ». C'est son intérêt immédiat de le conserver encore pour soustraire les petits Etats à l'influence de l'Allemagne amie de la Turquie. La Russie, depuis la crise de 1908 et l'entrevue de Reval, rompant avec la politique de 1897, a repris son rôle séculaire d'affranchissement des nationalités balkaniques : elle se place donc aujourd'hui sur le même terrain que l'Angleterre. La France, que ses grandes idées d'émancipation des peuples font le défenseur naturel des races opprimées, marche dans la même voie que son amie et son alliée, n'a-t-elle pas lancé la formule « les Balkans aux peuples balkaniques »? Mais les trois puissances veulent rester néanmoins attachées au dogme de Tintégrilé de l'Empire ottoman, comprenant qu'aujourd'hui surtout une modification quelconque du statu quo macédonien faciliterait à nouveau les ambitions autrichiennes qui tendent invinciblement vers Salonique. Dans cette voie, l'Allemagne soutiendra l'Autriche, c'est l'intérêt du pangermanisme en général et même spécialement de la Prusse qui déplace ainsi davantage vers l'Est la puissance de l'Autriche et l'affaiblit en l'agrandissant. Un bouleversement de l'équilibre balkanique pourrait faire surgir en Europe de telles rivalités d'intérêts que la cause de la paix en souffrirait incontestablement.
D'autres plus modérés, et qui rejettent avec raison les procédés extrêmes, ont parlé de l'autonomie macédonienne, et c'est là le programme de « l'Organisation intérieure » et le désir très légitime d'écrivains fort distingués. Les uns sont partisans d'une autonomie locale qui donnerait à chaque nationalité en ^lacédoine la prépondérance dans une sphère déterminée ; les autres sont pour la création d'une administration largement décentralisée, presque autonome, placée sous la haute surveillance d'Européens et qui aurait pour chef un gouverneur chrétien nommé dans les mêmes conditions que celui du Liban, assisté d'un conseil de délégués
de chacune des nationalités (1) ; d'autres enfin, préconisent la oonstilution d'une Macédoine indépendante avec un gouvernement équitable pour toutes les races, respectueux des religions, dont la langue officielle serait le français, et qui auitit des ports et des villes neutres comme Salonique, laquelle n'est, peut-on dire, ni grecque, ni serbe, ni bulgare, ni turque, étant peuplée en majorité de Juifs.
Une Macédoine avec des nationalités prépondérantes dans des sphères locales autonomes ? cest encore un partage déguisé qui suppose un dénombrement équitable des nationalités. Une Macédoine indépendante ? c'est un bouleversement de l'équilibre balkanique, puisque la Turquie perdrait là une des ses plus belles provinces et cela presque en pleine paix, alors qu'après San Stéfano et ses défaites, on la lui a rendue, alors qu'elle conserve encore près de Salonique une magnifique armée de 200.000 hommes qui serait renforcée rapidement par les cohortes d'Asie.
Reste le système mixte, celui de l'autonomie qui rencontre d'ardents défenseurs et semble le plus raisonnable parce que le plus logique. Mais l'autonomie suppose encore l'entente parfaite entre tous les chrétiens de Macédoine, et nous avons tenu à montrer, à chaque phase de celte étude, combien elle était difficile. Dans le Liban, au contraire, n'existe pas un tel conflit de races.
Et puis l'autonomie de la Macédoine c'est, par contrecoup immédiat, l'autonomie de l'Albanie : la question albanaise et la question macédonienne ont trop de points de contact communs (2) ; étant donné le développement qu'ont pris en Albanie les idées autonomistes, surtout au cours des deux dernières révoltes qui ont laissé dans ce coin des Balkans tant de ferments de discordes, il est impossible d'admettre que l'Albanie, en voyant les populations de Macédoine obtenir l'autonomie, ne cherche également à acquérir l'indépendance ; ce serait alors la fin du régime jeune-turc et la
(1) Voir René Pinon, op. cit., p. 239.
Déjà, au moment de San Stefano, le comte Ignatieff avait préconisé cette idée.
(2) Voir notre article dans la Bcvue politique et parlementaire du 10 octobre 1911, sur Tai question albanaise,
disparition prochaine des Ottomans cantonnés uniquement près d'Andrinople et du Bosplioi-e. Et, enfin, toujours cette question inquiétante revient. Les puissances allemandes plus audacieuses, plus rapprochées du terrain de la lutte, ne profiteraient-elles pas de cette modification du slalu qiio balkanique pour dessiner une intervention préjudiciable aux Slaves et aux Latins ? L'Italie jalonse de l'Autriche en Albanie où ses intérêts politiques et économiques sont considérables ne désirera aucunement, de même que la Russie, faciliter les visées ambitieuses de cette puissance, car elle la sait directement intéressée à prolonger l'état de trouble en Macédoine ou en Albanie, pour en tirer profit.
Quant à nous, qui avons tant de lois détendu l'intégrité de l'Empire ottoman, si longtemps le dogme intangible de notre diplomatie, nous ne saurions nous prêter à une politique de dislocation ou de démembrement de cet Empire, au centre même de sa puissance. Nous avons de trop grands intérêts dans le Levant : capitaux répandus dans tout l'Empire représentant 2 milliards 522 millions de francs, écoles, hôpitaux, entreprises économiques diverses telles que chemins de fer avec 1.697 kilomètres, ports, quais, phares, usines, mines, etc., pour ne pas souhaiter le maintien de l'Empire turc.
Aux solutions quelque peu violentes qui sont proposées, nous préférons une solution pacifique qui ne méconnaît pas un des facteurs importants de la question macédonienne trop souvent oublié et qui, cependant, doit jouer un certain rôle, le Turc : le Turc n'a pas encore disparu de la carte de l'Europe, il n'a nulle envie de dépecer, de ses propres mains, son magniliqiie Empire ni d'eu distraire quelques parcelles. et aujourd'hui plus que jamais, il s'opposera par les armes à l'autonomie macédonienne. Il faut donc raisonner en présence des réalités, c'est-à-dire de la domination turque existant encore de Constantinople à l'Adriatique et d'Andrinople à Salonique, et faire appel à une politique qui n'a pu donner encore tous ses fruits, à la politique des réformes, mais accomplies par lEmpire ottoman lui-même.
L'œuvre des réformes européennes en Macédoine a été évidemment insuffisante puisqu'à Reval, en 1908, on cherchait
déjà des procédés meilleurs, mais elle n'a pas été inefficace. La gendarmerie, réorganisée avec le concours des officiers européens, peu à peu rétablissait l'ordre, et encore les pouvoirs des officiers étaient strictement limités, on leur demandait seulement des conseils techniques, et la Vieille Serbie, où sont commis tant d'attentats, était exclue de leur zone d'action. Le contrôle financier aurait pu donner les meilleurs résultats et la commission financière avait préparé déjà tout un ensemble d'excellentes mesures. Ce qui manquait surtout, c'était la bonne volonté du gouvernement turc.
Depuis la Révolution, les Jeunes-Turcs veulent accomplir seuls l'œuvre des réformes. Nous avons vu que dans ce sens bien des progrès sont encore à faire ; ils le reconnaissent volontiers, beaucoup nous l'ont affirmé, mais ils demandent qu'on leur fasse crédit. Il est impossible, disent-ils, de réorganiser en un jour un pays désolé par des siècles de despotisme. Le changement de régime date d'hier ; le nouveau gouvernement a été obligé de se consolider. D'abord à Constantinople, où il était très menacé, il a dû agir avec énergie et il a été nécessairement centralisateur comme tous les régimes qui veulent consolider leur pouvoir. Il a dû réprimer des révoltes au Yémen et en Albanie et maintenant il a une guerre sur les bras ; et cependant, il subsiste et progresse, malgré les attaques auxquelles il est en butte ,les difficultés qu'il rencontre sur sa roule au sein des partis et à l'étranger même. Il n'a pas eu le temps matériel de réformer utilement l'Empire, mais c'est là l'objet de ses préoccupations et peu à peu les réformes déjà entreprises porteront tous leurs fruits. La liberté sous toutes ses formes existe désormais, les nationalités sont représentées au Parlement, peuvent faire entendre leurs protestations, alors qu'autrefois c'était le régime de la compression et du silence : enfin, elles ont des droits reconnus par In Constitution. Déjà le nouveau régime prépare dans l'Empire une réorganisation générale de la gendarmerie pour rétablir l'ordre et la sécurité, surtout en Macédoine; une loi du 28-10 février vient d'être votée en ce sens. Un bataillon de gendarmerie de 1.000 hommes sera formé dans le vilayet de Kossovo, un autre également dans le vilayet de Scutari d'Albanie. Une somme de Ltqs 100.000 a été prévue
pour la construction de nouveaux postes de gendarmes dans Ic^ vih.iyels de Salonkjue, Aloua^lir, à Sculan, lanina. Tous les postes de gendarmes doivent être reliés par le téléphone. Des secours doivent être distribués dans le vilayet d'Uskub désolé par les derniers troubles et on étudie un ensemble de réformes dans le vilayet de Monastir en faveur des populations de Débré, Zir et Bala, et en faveur de celles des régions de Mat et de Lourma.
Pour les appliquer, une commission de réformes a quitté Constanlinople pour Salonique sous la direction du ministre (le riiitérieur, lladji Adil bey,a\ec- des fouet ionnaires des ministères de la Guerre, de la Justice, des Finances, des Travaux publics, de ITnstruction publique. Le général Baumann, inspecteur général de la gendarmerie, fait partie de cette commission, ainsi que des officiers étrangers dont le lieutenant-colonel français Foulon et le lieutenant-colonel Redjaï, chef du premier bureau du commandant principal de la gendarmerie. Tout un plan de réorganisation de la gendarmerie, préconisé par le général Baumann doit être étudié sur place en inspectant les vilayets de Saloniciue, Monastir, Kossovo, Scutari et Janina.
Cette commission, fait sans précédent, est munie de pouvoirs exécutifs les plus étendus. Hadji Adil bey a accepté la présidence de la commission à la condition d'avoir- le droit de représenter partout le Conseil des ministres. Il a obtenu certaines attributions qui n'appartiennent qu'au Sultan, comme le pouvoir de nommer ou révoquer, s'il est nécessaire, certains fonctionnaires, ce qui n'a heu ordinairement que par iradé. On dit que déjà le ministre a interdit la bastonnade.
Voilà le programme de réorganisation des Jeunes Turcs pour la Macédoine. Sera-t-il suffisant ? Les événements qui peuvent se dérouler d'un instant à l'autre dans les Balkans, où les appétits sont si violents, les haines de races jamais apaisées, leur laisseront-ils le loisir de l'appliquer ? C'est l'avenir qui répondra.
Il n'y a pas lieu seulement en Macédoine de veiller au réta-
blissement de l'ordre par un développement méthodique de la gendarmerie. Il y a des réformes plus profondes à accomplir, et avant tout, des réformes sociales, comme le dit très bien notre distingué confrère René Pinon, (( il faut refondre le droit de propriété, afin que le nombre des petits propriétaires puisse s'accroître, assurer une perception plus équitable des dîmes )> (1) pour soustraire les paysans macédoniens aux exactions des beys. En déchargeant les cultivateurs du poids des impôts, on les attachera davantage à la terre, on diminuera ainsi une émigration regrettable vers l'Amérique. La terre étant mieux cultivée et rapportant davantage, étant répartie entre un plus grand nombre de propriétaires, la prospérité s'accroîtra en Macédoine et c'est là la façon la meilleure d'apaiser les esprits et de pacifier le pays. Ajoutons à cela le développement des routes et des moyens d'accroître la sécurité, tels que ceux proposés dans le dernier projet de réformes, afin de réprimer les meurtres, le brigandage, les exactions de toutes sortes, alors nous verrions la question macédonienne entrer dans une phase nouvelle.
Les Jeunes-Turcs n'ont qu'à appliquer avec énergie et méthode ce programme de réformes pour ne pas rester audessous de leur tâche ; ils ont du reste les sympathies de l'Europe.
Il leui' faudra conquérir aussi celles des populations, user de tolérance envers les chrétiens de Macédoine, afin que les Etats voisins ne se trouvent pas dans l'obligaiton d'intervenir, faire pénétrer dans ces masses les notions d'égalité entre Turcs et chrétiens qui sont si difficilement acceptées. Il faut respecter les aspirations autonomistes des populations et y faire droit dans une certaine mesure en décentralisant le plus possible, en laissant une grande liberté aux administrations locales. Il faut enfin par une politique prudente «t libérale, '( concilier ce qui paraissait, jusqu'ici, inooncihable, rapprocher les irréductibles, dissiper les défiances, calmer et apaiser les rancunes et les haines » (2). C'est là. nous le savons, l'œuvre de demain, parce que les grandes réformes cheminent avec une sage lenteur.
(1) UEumpe rt la Jm iir-Turqiiie, Paris 1911, p. 129.
(2) Voir René Moulin, Force et faiblesse de la Jeune-Turquie, p. 77.
-Mais celte réconciliation générale des races, condition d'un succès durable et qui rencontre tant de difficultés, — car nous avons vu à quel point en Macédoine non seulement les nationalités sont ennemies des Turcs, mais combien elles se jalousent entre elles, — est-elle possible ? Si nous ne pouvons l'affirmer dans l'état actuel des choses, nous voyons au moins un excellent moyen de la réaliser par l'union des peuples balkaniques dans une vaste confédération.
Voilà déjà près d'un demi-siècle que l'idée en a été lancée en Serbie, sous le règne du prince Michel (1859). A une certaine époque, des ententes furent conclues entre la Serbie et le Monténégro, entre la Serbie et la Grèce, entre la Serbie et la Roumanie, et disparurent à la mort du prince Michel (l).On sait qu'une nouvelle alliance fut ébauchée en 1897 entre la Serbie et la Bulgarie, et n'échoua que par suite de lopposition de IWutriche. Aujourd'hui l'entente est rendue plus facile qu'il y a quelques années, car les projets de partage de la Macédoine qui s'opposaient à sa réalisation, ont perdu de leur intérêt depuis la révolution jeune-turque, et les rivalités sont moins prononcées qu'en 1904 et 1908. Et puis, cette entente balkanique aurait tendance à englober la Turquie, alors qu'autrefois elle était dirigée contre elle. Ainsi, on a vu en 1903 et 1910 les rois de Serbie et de Bulgarie, après s'être rendu réciproquement visite à Belgrade et à .Philipopoli, aller à Conslantinople (21 mars et 3 avril), où ils recevaient du Sultan un accueil empressé. Ce sont là déjà d'excellents symptômes d'entente. Depuis la crise de 1908, la mésintelligence qui régnait entre la Serbie et le Monténégro a disparu et un rapprochement significatif s'est opéré entre ces deux Etats. Et même entre la Grèce et la Bulgarie, les relations sont devenues meilleures. Aux fêtes brillantes données à Sofia pour la majorité du prince Boris, assistaient le diadogue de Grèce Constantin et les princes héritiers de trois autres Etats balkaniques : Serbie, Monténégro, Roumanie.
On voit quelle est aujourd'hui l'orientation de la politique balkanique, mais il y a encore bien des rivalités entre ces divers Etats, aussi l'entente devrait prendre d'abord pour
(1) Voir notre article dans le Mois colonial, mai 1910: Les projets de confédération halkanique, p. 388 et suiv.
base le terrain économique, sous l'orme d'union douanière, comme jadis en Prusse avec les petits Etats allemands ; elle se constituerait plus aisément. L'œuvre n'est encore qu'à fétat d'ébauche, elle rencontre même à l'extérieur certaines hostilités, notamment de la part de l'Autriche qui a craint longtemps quelle ne lut dirigée contre elle. Mais cette nouvelle alliance n'aurait qu'un simple caractère défensif, ne viserait qu'au maintien du statu quo ; or, l'Autriche a maintes fois déclaré, depuis 1908 , qu'elle voulait conserver en Orient l'équilibre existant. Le rapprochement qu'elle a dessiné avec la Russie, la grande protectrice des Slaves, en 1910, et qui s'affirme davantage aujourd'hui devrait orienter sa politique dans un sens pacifique,
La France le désire ardemment, car si elle a à cœur de protéger les nationalités au nom de l'humanité et de la justice, de travailler à leur développement rationnel, elle veut concilier cette politique avec le maintien de la Turquie dans les Balkans, condition présente de l'équilibre européen.
Ainsi, nous voyons dans cette confédération balkanique un gage de paix et de sécurité pour la Macédoine et de bonne en lente entre des peuples longtemps divisés et qui ont éprouvé tant de souffrances dans leurs querelles intestines. S'il est vrai que les aspirations autonomistes des races ne peuvent, pour les raisons déjà exposées et sans déchaîner de guerre violente, recevoir satisfaction en Macédoine, il faut rechercher dans des réformes profondes, sagement appliquées, dans la mutuelle entente des peuples, le remède à des maux déjà presque séculaires et qui ont trop duré, ou alors il serait à craindre qu'une explosion brutale des revendications nalio'nales ne mît à nouveau les Balkans en feu I
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Revue Politique et Parlementaire
Sommaire du n» 213 (10 Mars 1912)