II. — La « Christianismi Restitutio
et les deux procès de Vienne et de Genève.
1 . Le livre. — C'est une erreur de croire que l'ouvrage de Servet forme un tout bien équilibré. Loin qu'il procède d'une idée unique à laquelle se subordonnent des développements réguliers, il se compose, au contraire, de dissertations assez confuses, souvent même très obscures, et de documents divers.
Les dissertations sont : 1° un traité en sept livres sur la Trinité, où il reprend et complète, probablement de mémoire, ses idées et ses écrits antérieurs sur le sujet ; les deux derniers livres se présentent sous forme de dialogues entre deux personnages symboliques, Pierre et Michel, et il y est parlé, notamment, de la génération et de la chair du Christ; 2° un traité en trois livres où il s'occupe de la foi, de la justification, puis de la supériorité de l'Evangile sur la loi, enfin 'u parallèle entre la charité et la foi, et des œuvres bonnes ; 3° un traité en quatre livres sur la régénération par le Christ, sur le règne et les mystères de l'Antéchrist ; il y parle, au livre III, de l'efficacité du baptême, de la prédication, de la cène du Seigneur. — On observera que Servet achevait son livre et traitait ces questions, au moment où la plupart d'entre elles étaient examinées au Concile de Trente (Sess. V à VII).
Quant aux documents, ils se composent : l°de trente lettres non datées, adressées à Jean Calvin « prédicateur des Genevois » ; 2'^ de l'énumération des soixante
signes du règne de l'Antéchrist et de son actuelle manifestation ; 3" d'une Apologie adressée à Mélanchton au sujet de la Trinité : c'est une suite de citations de l'Ecriture, un appel aux plus anciens des Pères, à Clément, Justin, Irénée, Tertullien, etc..
Les digressions physiologiques contenues dans la Christianismi RestUutio ont, quelquefois aussi, égaré sur le véritable caractère de ce livre. Ce n'est pas un livre de science, mais un livre de théologie polémique où Calvin n'est ni le principal ni le seul attaqué, mais aussi et surtout l'Eglise romaine, symbolisée sous le nom de Babylone, ainsi que le pape sous le nom d'Antéchrist.
L'esprit de Servet s'étant formé sous un double courant mystique et rationaliste, dérivé du millénarisme ("v. pi. 1.) et de l'humanisme (1), le livre abonde en effusions pieuses qui ne manquent ni d'éloquence ni de sincérité, malgré un reste d'emphase espagnole, et quoiqu'elles apparaissent quelquefois un peu artificiellement, en guise de conclusions soudaines^ après des amas de textes et d'érudition indigeste.
Il ab(jnde aussi en rêveries confuses sur la vie future (2) et la fin du monde, — en théories composites empruntées non seulement à la Bible, pour lui règle suprême et sure, mais aux Juifs, aux païens, voire à l'Alcoran, — en injures violentes et sans cesse répétées à l'adresse du dragon, serpent, diable, qui a donné la force à la bête, c'est-à-dire, encore, au pape. Sa philosophie, tout éclectique, subtilement imprégnée de panthéisme et de platonisme alexandrin, peut se résoudre en un symbolisme universel (3). Calvin lui reprochait d'avoir soutenu cette idée que Dieu avait si bien
(1) Cf. Harnack, Dogmengeschichte, m, G6I, 66G et sq., 2* édition.
(2) Notons sa théorie personnelle de l'enfer. Il explique que le feu de l'enfer, c'est Dieu, puisque ce feu est éternel. Ainsi que le soleil brûle et réchauffe. Dieu, en tant que feu, peut être châtiment et récompense.
(3) Cf. Christ. Restitutio, p. 217-218 et 253, etc.
LA QUESTION MICHKL SRRVET 25
communiqiu^ sa « déité » à toutes les créatures qu'il est « pierre dans la pierre et bois dans le bois » (1). En effet, le Dieu de Servct n'est pas répandu par traction dans l'être, mais il y repose dans toute sa plénitude. Essence universelle, il absorbe tous les corps.
Sa théologie conserve, quoi qu'on ait dit, quelques dogmes. Il croit en somme à Dieu, à l'Ecriture, à la divinité de Jésus-Christ f2), à la vertu rédemptrice de la croix, aux anges et aux démons. Où il se sépare des croyants, c'est sur la façon dont il conçoit Jésus-Christ, le Christ, selon lui, n'étant pas Dieu par nature, mais l'étant devenu en quelque sorte par grâce et par privilège, en vertu d'une sorte de sublimation qui atteignit jusqu'à sa chair. Il n'en reste pas moins pour lui le Dieu visible dans la chair, le centre et l'organe de tout le reste de la création. Il est l'intermédiaire entre le Créateur et la créature, quoique se distinguant de l'une et de l'autre (3). La foi consiste à croire en lui, à le dire Fils de Dieu, sans qu'il y ait nécessité absolue d'embrasser ses promesses.
Quant à la Trinité, il n'en garde le nom que pour la ramener à un pur modalisme, le Père, le Fils et l'Esprit n'étant que trois modes d'émanation, d'action ou de manifestation de la substance divine (4). D'ailleurs, ajoute-t-il, « celui qui croit fermement que le pape est l'Antéchrist doit croire aussi fermement que la Trinité papiste, le baptême papiste des enfants et les autres
1,1) Calv. op., 611.
(2) « Quod ipse non sit creatura nec finitœ [lOtentiee, sed vere adorandus, verusque Deus, » loc. cit., p. 248.
(3) Henke, Neuere Kirchengeschichte, t. I, p. 423, dit : « Des éléments modalistes, gnostiques, adoptianistes lui ont servi à étayer sa christologie. » Peut-être Servet revenait-il ici à sa première théorie de la divinité de J.-C. partiellement abandonnée dans les Dialogues .
(4) « Non invisibilium trium rerum illusio, sed vera subtantiae Dei manitestatio in verbo et communicatio in spiritu », Index de la Christ. Restit. La Trmité papiste est pour lui un cerbère à trois têtes. Cette expression, niée par Mosheim, se trouve dans une lettre à Pouppin : Il triplicem habeti* cerberum. »
sacrements papistes sont des enseignements du diable (1). . » Il s'élève en particulier contre ceux qu'il appelle les « transsubstantores », tombés, dit-il, dans le sens réprouvé, propagateurs de « monstruosités fanatiques ». Messe, culte et cérémonies lui sont en horreur.
Quant au pape lui-même, aucun doute à ses yeux : c'est Vhomme pécheur^ le fils de la perdition dont saint Paul annonçait les commencements mystérieux dans la seconde épître aux Thessaloniciens (ii, 3-12), c'est le « mystère d'iniquité » qui agit déjà, car c'est « depuis le temps des apôtres et de la personne même des apôtres » qu'il prend son autorité (2). Pendant les 1260 années de son règne, — le règne de l'Antéchrist ! — l'Eglise qui est momentanément invisible, a été mise en fuite, elle s'est retirée loin des hommes avec le Christ ; mais elle est visible, elle reparaîtra, après la grande lutte à laquelle Servet lui-même est mêlé (3).
Ce n'est pas du seul catholicisme que Servet se sépare ici. Il dénonce, au nom de l'Ecriture qu'il accuse tout le monde de ne pas entendre, l'illogisme de Calvin qui ne va pas jusqu'au bout de ses principes. A V Institution chrétienne de celui-ci, il oppose — le jeu de mots n'est-il pas voulu ? — la Restitution du christianisme, c'est-à-dire une refonte de la foi plus complète, plus radicale, plus imprévue que celle où veulent se tenir et le législateur de Genève, et Zwingli, et tous les chefs de la Réforme. Sur deux points au moins, il semble toutefois rester en deçà de la Réforme, et rien ne dut être plus sensible à Calvin que de le voir, d'une part, admettre (à sa façon) dans l'examen des dogmes, à côté de l'autorité de l'Ecriture « morte », celle de l'Eglise et de « sa voix vivante » (4), d'autre part s'élever contre le prédestinatianisme rigide de la thèse cal- Ci) Christ. Resta, p. 670.
(2) Ibid., 6()fi.
(3) Ibid., (i28.
(4) Ibid., 627.
LA QUESTIOX MICHKL SERVET 27
viniste, qui écrase rhoniinc et le ravale au rang de la « pierre » ou du « tronc d'arbre » (1). Servet n'avait jamais aimé la théorie de la justification, telle du moins que l'avait apportée, disait-il, le « vent du Nord », c'est-à-dire le vent venu de Witteinberg (2). C'est pourquoi Calvin lui reprochait aussi de lier trop étroitement la « justice » de la nature et la « justice » gratuite de la foi, au point de ne pas supprimer la « bonté des œuvres » (3).
Calvin, prévenu déjà par les communications de Servet, n'hésite pas. Suivant le mot de Ilarnack, en déclarant la guerre à Tantitrinitarisme hérétique, en entrahiant à sa suite tous les territoires qui sont sous son joug de fer, il ne sauve pas seulement « la foi de Luther », il empêche la Réforme de « faire le pas décisif (4) ».
De là, d'abord le
2. Procès de Vienne. — En 1546, lorsque Servet s'offrait à aller discuter avec lui, Calvin avait déclaré à Farel que, si Servet venait à Genève, il n'en sortirait pas vivant (5). L'apparition de la Christianisrni Restiiutio lui procura Voccasion d'assouvir son vieux ressentiment ; quant au motjen^ il lui fut fourni par l'établissement à Genève d'un négociant de Vienne, Guillaume Trie, gagné à ses doctrines.
Ce Guillaume Trie était en commerce de lettres avec un de ses parents, Antoine Arneys, domicilié à Lyon, qui l'exhortait sans cesse à rentrer dans l'Eglise Romaine. Trie communiquait à Calvin les lettres d'Ar-
(1) Ibid., 638.
(2) Schneider, loc. cit., 14.
(3) Cali:. op., ()43. Calvin ajoutait : « Bona opéra qiiae regenerationem seriuuniur, non modo ad augendam justitiani valere dicit [Servetus], sed etiani esse ejus partem, ut non simpliciter nobis gratuita justitia iinputetur, sed Deus nos, ex operum meritis sicut ex Christi gratia, justos aestiaiet •>.
(4) Harnack, loc. cit., p. B<>6.
(5) Calcini opéra, xii, p. 283.
neys, et Calvin dictait ou du moins inspirait les réponses ; d'Artigny l'assure, p. 79, et quoique Bossert le conteste, p. 1G3, on ne saurait sans cela expliquer la précision des lettres de Trie, écrivant à Arneys : « Je me suis ébahi comment vous m'osez reprocher entre autres choses que nous n'avons nulle discipline ecclésiastique ni ordre, et que ceux qui nous enseignent ont introduit une licence pour mettre confusion partout ; et cependant je vois que les vices sont mieux corrigés de par deçà que ne sont en toutes vos officialités... Et je vous puis alléguer un exemple qui est en votre grande confusion. C'est que l'on soutient de par de là [à Vienne] un hérétique qui mérite bien d'estre bruslé partout où il sera...» Plus loin, l'ami de Calvin désigne clairement 1' « Espagnol Portugallois » sous ses deux noms de Servet et de Villeneuve. Puis, continuant d'exciter Arneys : « Vous dites que les livres qui ne contiennent autres choses, sinon qu'il se faut tenir à la pure simplicité de l'Ecriture Sainte, empoisonnent le monde, et s'ils viennent d'ailleurs, vous ne les pouvez souffrir : cependant vous couvez là des poisons qui sont pour anéantir l'Ecriture Sainte et même tout ce que vous tenez de chrétienté... » A cette lettre. Trie joint le titre, l'Index et les quatre premières feuilles du livre de Servet.
Cette dénonciation d'un calvinis,te émane sans doute de Calvin. Qui possédait alors ces documents ? Qui a pu seul les communiquer ? Toutes les apparences sont contre Calvin.
La lettre de Trie était du 26 février 1552. Dès le 15 mars, après quatre jours de pourparlers entre l'inquisiteur Mathieu Ory (1), le cardinal de Tournon et les représentants de l'archevêque de Vienne, on décide de prévenir l'autorité royale en la personne du vibailli, et l'officialité primatiale.
(l) Sur Mathieu Ory, cl". Moreui, Gr, Dict. hist. ; Echard, Script, ord. prœdio., ii, 162.
LA QUESTION MICHEr, SERVICT 29
Une enquête commence. Réunis chez Gui de Maugiron (1), « lieutenant général pour le roy en Dauphiné », les juges appellent devant eux le prévenu. Servet, sans se presser, avertit le libraire Arnoullet et fait disparaître les papiers compromettants, ce qui lui permit de répondre qu' « il ne se trouverait pas au'il eût tenu propositions hérétiques ou soupçonnées d hérésie , qu'il était prêt d'ouvrir son logis pour oter toute sinistre suspicion... » En effet, ni l'interrogatoire de l'imprimeur Guéroult en l'absence d'Arnoullet, ni les fouilles pratiquées n'apportent rien. On tient conseil chez Palmier : les poursuites sont inutiles, l'affaire est close, si Arneys ne fournit un supplément de preuves... Son correspondant genevois, Guillaume Trie, les obtient alors de Calvin : ce sont, à défaut du livre imprimé, des lettres reçues autrefois de Servet, sous le sceau du secret, et vainement redemandées par lui : « Si on lui mettait au-devant le livre imprimé, il le pourrait renier : ce qu'il ne pourra faire de son écriture. Par quoi les gens que vous dites, ayant la chose toute prouvée, n'auront nulle excuse s'ils dissimulent plus ou diffèrent à y pourvoir... » (lettre du 26 mars).
Le 30 mars, nouvelle lettre d'excitation : — Servet a déjà été chassé des Eglises d'Allemagne, il y a vingtquatre ans passés...
Le 4 avril, Mathieu Ory apporte au cardinal de Tournon, à Roussillon, deux douzaines de pièces venues de Genève — lettres de Trie, annotations de Servet à V Institution chrétienne^ lettres de Servet à Calvin, — et l'arrestation est décidée, opérée le même soir, en plein palais delphinal, pendant que Servet y soigne des prisonniers blessés. Le geôlier devra faire bonne garde, traiter son prisonnier « honnêtement et selon saqualité». Ses amis peuvent le visiter encore ce jour-là et on lui laisse son valet Benoît Perrin, âgé de quinze ans. On
(l)Cf. H. DE Terrebasse, Hist. et géaéal. de la famille de Maugiron en Viennois, Lyon, 1905.
30 LA QUESTION MICHF.L SF.RVKT
lui laisse aussi son argent : « On n'oste point l'argent aux prisonniers en ce lieu-là, » disait-il ensuite à une audience de Genève (1).
Le lendemain, 5 avril, dans l'après-dîner, devant Ory accouru sur sa mule, en toute hâte, devant les représentants de l'archevêque et le vibailli, a lieu le premier interrogatoire.
On lui met sous les yeux des pièces imprimées et manuscrites où il y a « quelques propos qui pouvoient scandaliser », mais celui qui lésa écrits les peut « interpréter et dire comme il les entend ». Et, en effet, le prévenu explique, de façon à rassurer ses juges, sa théorie du baptême des enfants (< sauvés sans foy acquise, ayant toutefois la foy infuse par le Saint- Esprit ». — Il promet aussi de corriger des expressions douteuses. Et, « en ce qui sera trouvé contre la foy, il le soubmet à la détermination de notre Mère Saincte Eglise, de laquelle il n'a jamais voulu ni veult s'en despartir », C'est légèrement, sans y bien penser, par manière de « disputation », qu'il a écrit...
Interrogé de nouveau et à deux reprises, le 6 avril, Michel de Villeneuve s'efforce de ne parler que de sa carrière médicale, mais les feuillets livrés par Calvin lui sont présentés, et il doit reconnaître son écriture. Puis, tout en niant qu'il soit « Servet », il se perd dans une explication tortueuse sur l'origine de sa correspondance avec Calvin « sub slgillo secreti, et comme fraternelle correction ». Alors, explique-t-il, « voyant que mes questions estoient à ce que Servetus avoit escript, il [Calvin] me répondit que c'étoit moy-mesme Servetus : à quoi je lui tournis répliquer que, combien
(1) Troisième Interrog., Calcini opéra, vin, 749. — Plus tard, après sa condamnation, ses biens furent confisqués et donnés à l'un des fils de Maugirou : celui-ci écrivit à Genève pour connaître les créanciers de Servet, qui refusa de livrer leurs noms. M. II. de Terrebasse {Loc. cit., p. 36) estime néanmoins çiu'en cette alfaire, comme en celle de l'évasion des prisons de Vienne, « Maugiron peut avoir tenté de rendre indirectement service à Servet, dit Villeneuve, son médecin et son ami. »
LA QUESTION MICIIKL SERVKT 31
que je ne le fusse poinct, toutes fois pour disputcf avec luy, j'estois content de prendre la personne de Servetus et de luy respondre comme Servetus, car je ne me soulciois de ce ((u'il pouvait penser de moy, mais que seulement nous puissions desbattre nos opinions ; et sur ces termes, nous envoyasmes des espistres l'un à l'autre jusques à nous picquer et injurier. » Il reconnaît ensuite sur la présentation de diverses lettres : 1° qu'il a eu une opinion particulière (contraire à celle (|u'il a exprimée la veille) sur le baptême des enfants, mais qu'il a « laissé tout cela, il y a longtemps, et se veult ranger à ce que l'Eglise tient » ; 2° qu'il a écrit la lettre sur la Trinité « en disputant pour la part du dict Servetus, non poinct que luy y veuille adhérer, ny croire cella, mais seulement pour voir ce que le dict Calvin penseroit ou sçauroit dire à l'enconlre » ; 3" que la lettre sur la chair glorifiée du Christ était adressée à Calvin, dans l'espoir que celui-ci pourrait répondre avec plus de liberté à toutes ses interrogations.
Tel est, d'après les pièces officielles apportées par d'Artigny, p. 101-111, le résumé des interrogatoires viennois et du système — au moins évasif — de défense adopté par le prévenu.
En finissant il se déclare prêt à répondre aux juges instructeurs, quand il leur plaira, sur « un chacun chef ou article » du contenu de ses lettres. « Ce que luy avons ()romis faire, ajoutent les juges, et après avoir faict quelque extrait des principaux poincts, là où il nous seml)le qu'il y a erreur contre la fuy. » — Tout cela nous conduit jusqu'au soir du 6 avril.
Et le lendemain, 7 avril, il s'échappe !
Evasion favorisée par d'obscures influences et de hautes protections 1 Très vraisemblablement. Quoique Mathieu Ory ait demandé qu'on le mît au secret, quoique les juges de Vienne, sans doute pour éviter un soupçon de complicité et pour remplir jusqu'au bout
« le deu de leur office », aient réclamé ensuite Michel de Villeneuve aux geôles de Genève (31 août 1553), quoique Servet ait supplié avec larmes ses juges de Genève de ne pas le renvoyer en Dauphiné, il ne faut ni perdre de vue l'étrange et large surveillance dont il fut l'objet ni son propre aveu : « que les prisons [de Vienne] , luy estôient tenues comme si on eust voulu que se saulvast. » La veille de sa fuite, il avait pu envoyer son domestique, Perrin, quérir trois cents écus qui lui étaient dus, auprès du grand prieur de Saint-Pierre, qui vint en personne les lui remettre. Quant au geôlier, il dut avouer qu'il avait confié au captif la clef du jardin, et le reste de sa déposition demeura en blanc (1). « Il est équitable de dire, reconnaît M. Dide, que l'archevêque Palmier semble avoir tout fait pour que Servet put prendre la fuite (2) » — Moins affîrmatif et poussant jusqu'au bout la réserve de M. Dide, nous dirons seulement que l'évasion fut certainement l'œuvre des amis viennois de Michel de Villeneuve. On a nommé le vibailli et sa fille, on a nommé Maugiron^ on a nommé le viguier, le geôlier, l'une de ses servantes, on a nommé l'archevêque bien souvent. En l'absence de preuve absolue, il est difficile de s'arrêter à aucun nom ; et sans doute fallut-il, pour faciliter cette fuite des prisons et de la ville, l'entente directe, ou la connivence passive, ou l'ignorance volontaire de plusieurs personnages (3). — En ce qui concerne Pahnier, il paraît vraisemblable que s'il tint, lui aussi, à remplir le « deu de son office », quelque peine qu'il en éprouvât person-
(1) Textes et faits résumés ici se trouvent dans plusieurs des études signalées plus haut, particulièrement dans d'ARTiGNV et dans la substantielle compilation de Collombet, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, beaucoup plus exacte '[ue {'Histoire de Vienne de Mermet, dans son ensemble.
(3) Au ?• interrogatoire de Genève iCalo. op., viii, 789-90), Servet a simplement déclaré qu'il n'avait eu « aucune faveur et ayde » du dit geôlier, que le vibailli avait seulement commandé « de ne le poinct tenir estroit », qu'il avait demandé la « clôf des privez » au geôlier — et s'était sauvé.
LA QUESTION MICIlKr, SERVRT 33
nellemcnt, il ne <lut pas non [)lussc prétende bon cœur à une poursuite qui s'engageait de façon si étrange, sur des données de provenance si obscure, et qui pouvait servir à des fins aussi intéressées et suspectes qu'inconnues. Au cas même où il ne l'aurait qu'indirectement favorisée, — et on peut admettre au moins cela, — l'évasion de Servet dut lui être un soulagement.
Cependant, Michel de Villeneuve disparu, ses juges s'occupent d'interroger ses comparses et ses gardiens, de faire rechercher et confisquer ses livres, instruire et achever son procô-. Le 16 juin 1553, intervient le jugement du vibailli ; Villeneuve est condamné par eon^'i^maee à 1.000 livres tournois d'amende envers le roi dauphin ; de plus, il sera conduit place de la Charnève pour « illec être brûlé tout vif à petit feu... Et cependant sera la présente sentence exécutée en effigie, avec laquelle seront lesdits livres brûlés ». Six mois après le vibailli, alors que Servet est monté sur le bûcher de Champel depuis deux mois, les juges de l'officialité prononcent que Villeneuve, « accusé pour raison du crime d'hérésie, composition et impression du Christianismi Restitutio », aura ses biens confisqués au profit des Comtes de Vienne, que tous ses livres seront recherchés et brûlés (23 décembre 1553). — La copie de cette sentence en latin se trouve, ainsi que les considérants détaillés constatant que Servet fut « un très grand hérétique », dans d'ARTiGXY, t. II, pp. 123-127.
Quant au libraire ArnouUet, emprisonné, l'on s'en souvient, le même jour que Servet, il fut remis en liberté vers le 14 juillet 1553, s'il ne le fut pas auparavant. Dans une lettre écrite à cette date au sieur Bertet, libraire domicilié en Savoie, il attend pour la semaine suivante sa « totalle » délivrance. Il parle aussi de ses difficultés avec Guéroult qu'il soupçonne de l'avoir trompé sur le véritable caractère et les erreurs de la Christianismi Restitutio, d'avoir aussi « corrigé le
livre tout du long » et médité de le traduire, si Servet l'eut permis. Cette lettre très curieuse, versée au procès de Genève, semblerait prouver que Guéroult connut et partagea la doctrine de Servet. Arnoullet, lui, était seulement partisan des idées de la Réforme, comme le démontre le ton général de cette correspondance, le soin qu'il prend de faire détruire les exemplaires de Francfort, surtout la crainte qu'il a de perdre l'amitié de Calvin pour « avoir tenu un tel monstre », le projet qu'il forme d'aller à Genève pour voir ses « bons amis de par-delà », le libraire Crépin, Calvin lui-même, à qui il fera entendre sa justification. — Ces relations d'ArnouUet devaient être ignorées à Vienne, même au cours de son procès. Il convie son correspondant à le venir voir à la foire prochaine, et ajoute : « Je pense que vous pouvez aussi bien venir que d'autres qui sont venus, et ne sont les choses si périlleuses qu'on les fait (1)... »
Dans l'affaire de Vienne que nous venons de résumer, ce qui étonne, on peut le dire, ce n'est pas que la justice royale et delphinale se soit conformée aux récentes ordonnances de François P'' concernant la répression de l'hérésie (2) ; ce n'est pas que des hommes d'Eglise, mis du reste en mesure d'agir, aient voulu défendre l'Eglise attaquée dans son dogme, son culte et sa hiérarchie ; ce n'est pas qu'ils aient usé du droit de toute société qui croit à elle-même, à préserver les principes qui lui servent de fondement, en écartant l'hérésie captieuse, allant à ses fins par des voies secrètes ; ce n'est pas même que juges civils et ecclésiastiques aient cherché une justice conforme à la rigueur des lois existantes, quelque répugnance qu^on puisse
(1) Caloini opéra, viii, 753-757.
(2) L'édit de Fontainebleau est du 1" juin 1540 ; en mai 1542, ordre aux parlements de faire justice des « malsentants de la tby » ; en août 1542, ordre aux évêques d'activer les poursuites « sous peine de saisissement de leur temporel ». En 1535, à ce que raconte le Journal d'un Bourgeois de Paris (cité par Buisson, dans l'Hist. çén. de La. VISSE et Rambaud), le pape Paul III aurait prié le roi d'apaiser sa fureur, en faisant grâce.
LA QUESTION MICHEL SERVlvT 35
aujourd'hui professer pour cette contrainte extérieure dont la société laïque était la première à user ; ce qui étonne, et ce qui indigne, c'est que Calvin, un hérétique lui-nicme, ait sournoisement déchaîné ces rigueurs, c'est qu'il ait osé écrire, après ce qu'on a vu de ses démarches : « Le bruit vole çà et là que j'ai pratiqué que Servet fût pris en la papauté, à savoir à Vienne... 11 n'est jà besoin d'insister plus longuement à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien. » Malgré cette dénégation intéressée, « le bûcher de Vienne où Servet est brûlé en effigie est incontestablement l'œuvre de Calvin » (Dide, p. 121).
C'est ce que l'on comprend mieux encore lorsque l'on compare les atermoiements, les hésitations des juges de Vienne, leur « évident souci de n'agir que si des preuves irrécusables sont prt)duites », l'indulgence finale qui rendit possible l'évasion du prévenu, avec les procédés employés à Genève contre Servet à l'instigation de Calvin.
Et c'est le
3. Procès de Genève. — On ne peut que le résumer à grands traits.
L'exposé sommaire que nous avons faitplus haut des grandes lignes de la doctrine, souvent inconsistante et obscure, de Michel Servet, nous dispensera de suivre ici par le menu la discussion de son système, les questions qui lui furent adressées et les réponses qu'elles amenèrent. A Genève, le débat doctrinal et les interprétations de textes occupèrent plusieurs séances, rempHrent plusieurs documents considérables. On éprouve, à les feuilleter, quelque chose de l'impression qui fut celle de Calvin devant l'œuvre même de Servet : celle d'entrer dans une « forêt épaisse » ou dans un « profond labyrinthe ».
Reprenons de préférence l'exposé des faits et attachons-nous au caractère des débats.
3G LA QUESTION MICIIEI- SF.RVET
Au sortir des prisons de Vienne, Michel de Villeneuve, ayant hésité (|uelque temps sur la route à suivre, avait erré trois mois. Décidé enfin à aller exercer la médecine « à Naples, où sont les Espagnols », il voulut passer par Zurich, et descendit à Genève, à l'hôtel de la Rose, pensant ensuite gagner la route de Zurich par le bout du lac. C'est le dimanche 13 août, presque dès Son arrivée, qu'il fut reconnu et arrêté, au sortir du prêche, par l'un des syndics, puis interné à la prison dite de l'Evêché, sur la demande de Calvin qui s'en est vanté hautement, cette fois, dans sa Defensio orthodoxœ Jidei.
Le dénonciateur devant, d'après la coutume et la loi, se constituer partie au procès en môme temps que l'accusé, c'est d'abord un « homme de paille », Nicolas de la Fontaine, français réfugié à Genève, secrétaire ou domestique de Calvin, qui soutient l'accusation devant le Petit Conseil, avec Colladon pour avocat : puis c'est le propre frère de Calvin qui prend caution pour lui. — ■ J3e plus, «quelques jours après (l'arrestation de Servet), il fut ordonné, — ajoute le registre de la Compagnie des Pasteurs — que nous serions présents quand on l'examinerait... Enfin messeigneurs voyansque la procédure serait infinie... ordonnèrent qu'il se fît un extrait des propositions erronées et hérétiques contenues en ses livres, et queluy ayant respondu par escript, nous montrerions en bref la faulceté de ses opinions, afin d'envoyer le tout aux Eglises voisines pour en avoir conseil (1). » Cette décision eut ensuite pour résultat la rédaction de trois sortes de documents, cités dans la Defensio : 1° une série de trente- huit propositions extraites par Calvin des œuvres de l'accusé et réprouvées par les ministres ; 2^ les explications générales ou particulières de Servet sur ces trente-huit propositions ; 3^ une Brève Réfutation des erreurs de Servet à l'usage du Conseil, accompagnée des annotations marginales ou
(1) Calvini opéra, viii, 720.
LA QUESTION MICHEL SERVËT ôé
intcrliiiéaires de Sorvet : ces annotations sont très dures pour Calvin et témoignent de l'impatience de l'accusé. — « Tu mens ! » en est le refrain habituel et la conclusion dernière. — Pour ne pasprolongcrleduel, Calvin ne répliqua pas, mais il se vanta d'avoir laissé à son adversaire le dernier mot et se donna des airs de victime qui soutfre en silence. De même, il avait présenté comme une concession son acquiescement à l'appel de Servet aux autres églises (1).
La plainte écrite introduite par Nicolas de la Fontaine comme conséquence de l'arrêt du Petit Conseil (14 août) contenait quarante articles qui furent aussitôt après réduits à trente- huit : de ces trente-huit griefs ainsi invoqués au début de l'affaire, trente ont un caratère nettement doctrinal, et sont puisés non pas dans le livre incriminé qu'on ne produira imprimé qu'au second interrogatoire, mais dans les manuscrits confiés à l'honneur de Calvin (2) ou dans les écrits antérieurs de Servet : à quelques exceptions près qui provoquèrent justement les rectifications de l'accusé, ces articles résument assez exactement ses idées. D'autres griefs supposent un outrage à la personne ou à la doctrine de Calvin.
Cette première instruction ayant eu lieu le 14 août, Nicolas de la Fontaine introduit, dès le lendemain, une requête tendant à la poursuite officielle du procès par le procureur fiscal de la Seigneurie. Il ne s'agit pas seulement de punir les « scandales et troubles que le dict Servet a déjà faict par l'espace de vingt-quatre ans ou envyron à la chrétienté », mais aussi les « méchantes calumnies et faulses diffamations... contre M. Calvin duquel le proposant est tenu de maintenir l'honneur comme de son pasteur, s'il veult estre tenu pour chrestien ». — D'ailleurs, prétend-il, jusqu'ici Servet « au lieu de respondre pertinemment par ouy ou non », s'en est tenu à « chansons frivoles ».
(!) Jbid, 500.
(2) Calo. op., 734.
38 LA QUESTION MICIIKL SRRVET
Suivent deux interrogatoires où la plainte de Nicolas de la Fontaine est reprise point par point, et où quelques précisions sont apportées, surtout le 16 août, quand Colladon produit des textes imprimés.
Le 17, Calvin qui, déjà, montait chaque jour en chairepour exciter le peuple contre son prisonnier, Calvin se fait autoriser par le Petit Conseil à assister aux audiences, et, très probablement, vient en personne argumenter le prévenu. On n'insiste pas seulement, ce jourlà, sur l'interprétation donnée par Servet au ch. lui d'Isaïe dont il ne voit qu'une application possible, à Cyrus, non au Christ, — mais encore sur les « apostilles » mises par lui aux marges de V Institution chrétienne, et sur la célèbre lettre à Abel Pouppin où se trouvent les deux fameuses phrases : « L'homme est pour vous un tronc immobile » et : « Vous avez pour Dieu un cerbère à trois têtes — triplicem Cerberum. »
Le 21 août, Calvin reparaît. Il amène des témoins. Cette fois il est muni de textes patristiques. « Quand nous vinsmes là, a-t-il écrit plus tard, c'estait avec telle humilité et modestie, comme si nous eussions été prisonniers pour rendre compte de notre doctrine ! » — Alors, c'est une véritable joute théologique, très ardue et très subtile, qui s'engage par devant les ministres, mais aussi par devant les membres ordinaires du tribunal, naturellement sans compétence spéciale pour décider entre les parties.
Le 23 août, Servet est interrogé sur trente nouveaux articles dressés cette fois par le procureur général, mais inspirés dans leur ensemble par Calvin : les réponses de l'accusé sont telles qu'il faut, pour en effacer l'impression, un nouveau réquisitoire du procureur terminé par trente-huitautres articles : — d'où l'interrogatoire du 28 août qui a pour l'historien l'avantage, ainsi que celui du 31 août, de contenir plusieurs détails biographiques intéressants.
Calvin reparaît le l^"" septembre pour répliquer et expliquer. Mais comme le débat, de plus en plus
obscur, tourne autour des mêmes points, menace de s'éterniser, on décide qu'il soit« baillé du papier et de l'encre » à Servet, pour que le débat entre Calvin et lui se puisse continuer par écrit : d'où les documents que nous avons énumérés plus baut.
Pendant ces divers interrogatoires, Calvin, malgré tous les avantages qu'il avait sur son adversaire, n'eut pas toujours le dessus ; à n'en juger que par les procèsverbaux, Servet confus et embarrassé dans ses écrits, rencontra souvent dans ses réponses — comme aussi dans ses requêtes écrites — le trait vif, la force, l'émotion vraie et sobre. L'illusion mystique dont il couvrait à ses propres yeux un rationalisme à peine conscient, prête à ses accents une farouche grandeur, par exemple quand il évoque devant ses juges la mission qui lui a été donnée et l'impossibilité, s'il ne Taccomplit, de se sauver ; quand il rappelle les textes de saint Matthieu sur la lumière qu'on ne doit pas mettre « sous le banc ny sous l'escabelle, mais en lieu qu'elle luyseaux autres. » La circonstance est pour lui solennelle, chacune de ses paroles peut avoir pour lui les conséquences les plus terribles. Il porte jusque dans l'illusion et l'erreur un entêtement d'illuminé. Il comprend de plus en plus nettement, à mesure que le procès tire vers sa fin, quelle en sera l'issue qu'il n'avait pas prévue tout d'abord. — En faut-il davantage pour trouver, à certains moments, des répliques éloquentes?
Du reste, les discussions devant le Petit Conseil ne portèrent pas uniquement sur des questions spéculatives et abstruses, sur la distinction « réale » ou « personale » au sein de la Trinité, sur le baptême des enfants, sur la justification, sur des interprétations de textes ; elles tournèrent aussi en récriminations aigres, en accusations d'avoir voulu corrompre la jeunesse par sa doctrine du péché mortel qu'il disait impossible à commettre avant vingt ans, en diffamations caractérisées sur la vie et les mœurs de Servet taxé
40 l'A QUESTION MICHEL SERVET
d'escroquerie ou de débauche, l^our ravaler l'accusé, Taccusateur prend prétexte de tout. Un jour, triomphant d'un texte de saint .Justin ignoré de son adversaire, il va jusqu'à lui reprocher de ne pas savoir !e grec plus qu'un enfant à l'alphabet — quam puer alphabelarlus... Accusation qui ne [leut tenir def)out.
Plus tard, au souvenir de ces séances, Calvin s'emportait encore, traitait son ennemi d'ett'ronteur et de vilain chien, raillait sa victime. Qu'on lise la Defensio dans le texte latin ou dans le texte français ! Nous n'essayons même pas d'en citer des extraits : par où commencer, par où finir V La colère et la haine s'y épanchent avec une verve qu'on ne peut s'empêcher de trouver prodigieuse. Jamais peut-être l'insulte posthume n'a été si violente ni si odieuse, car elle se mêle continuellement à des élans de piété et de zèle.
Servet, après avoir plus d'une fois répliqué victorieusement (1) et forcé l'accusation à de sournoises retraites, après s'être contenu longtemps, Servet, bien excusable en cela, paraît lui-même avoir perdu patience à plus d'une reprise. Un jour, — c'était peut-être le 1®'' septembre, — il voulut s'excuser « sur sa tristesse et ses fâcheries, tellement qu'il ne daigna entrer en propos ». Mais, d'autres fois il eut moins de dignité ou de prudence. Il en vint, le 22 septembre, à réclamer contre Calvin la peine du talion, à l'accuser à son tour, entre autres choses, d'avoir suivi la doctrine de Simon le Mage : « pour quoy comme magicien qu'il est, doyt non seulement estre condamné, mais doyt estre exterminé et déchacé de notre ville. Et son bien doyt estre adjugé à moy en récompense du mien que luy m'a faict perdre ! »
(1) Par exemple, à propos de Moïse, qu'on l'accusait d'avoir o calomnié » dans sa géographie de « Plolémée », en alléguant que la Judée a été trop louée pour sa fertilité, Servet répond ; 1° ijue le passage cité n'est qu'une simple traduction ; 2* que ce passage ne se trouvait plus, du reste, dans la seconde édition ; 3* que cette assertion devait s'entendre, non du temps de Moïse, mais de la Judée actuelle.
On était déjà loin de la correction des inlerrogatoires de Vienne.
La torture fut-elle employée à Genève V Non. Mais la « iiéhenne » fut apportée, au dire de Casteilion, qui pensait le tenir de bonne source.
Longtemps, Servet crut Calvin « au bout de son rouUe », refusa de s'amender, garda confiance dans ses juges et surtout dans le système de défense qu'il avait édifié. Loin qu'il eut par ses écrits fomenté révoltes ou complots (avec les libertins ?), il n'avait jamais parlé, disait-il, que de questions difficiles, et à des gens savants ; les tendances séditieuses des anabaptistes lui avaient toujours déplu ; son livre, loin de diviser la chrétienté, devait simplement fournir aux bons esprits occasion de mieux dire, à la vérité occasion de .«e déclarer et de se « achever peu à peu » ; — enfin, s'il avait été coupable, ce n'était point à Genève : il était étranger et avait besoin d'un avocat (procureur)... — On le lui refusa, au moment même où procureur et juges multipliaient les charges contre lui. Son appel du Petit Conseil au Conseil des Deux-Cents n'eut pas d'effet non plus (15 sept. 1553). Ses subtilités, ses contradictions achevèrent d'irriter contre lui des juges déjà prévenus (1).
Comme il pourrissait, littéralement, dans sa prison, dont les fenêtres avaient été clouées, et où les « poulx le mangeaient tout vif », comme ses chausses étaient usées et qu'il n'avait ni pourpoint ni chemise « qu'une méchante », il demanda du linge. Trois semaines il l'attendit et supplia de nouveau, pour l'amour de Jésus- Christ, qu'on ne lui refusât pas ce qu'on accorderait à un « Turc » (2). Le froid le tourmentait grandement,
(1) Nos citations sont extraites des Calvini opéra, t. VIII, oix se trouvent les procès-verbaux et pièces du procès, ain.si que la Defensio. Mais il sera plus aisé de trouver, partiellement au moins, les demandes faites à Servet et ses réponses dans Dide, p.p. 202-226 ; l'arrêt de condamnation, p. 248-253.
(2) On fait allusion ici à des lettres citées par la plupart de ceux qui se sont occupés de Michel Servet.
disait-il, et, à cause de ses infirmités, le soumettait à des « pauvretés que c'est honte à escrire ».
Cependant, ni le timide appui des libertins et de tous les 0|iposanis à Calvin, ni les sympathies lointaines des antitrinitaires et des anabaptistes, ne purent rien pour lui, La consultation des Eglises réformées de Berne, Zurich, Schaffouse,Bâle,surveilIée par Calvin, n'ayant pas donné, tant s'en faut, de résultat favorable à l'accusé, le conseil s'assembla une dernière fois, le 26 octobre, et condamna Servet à être brûlé vif avec son livre. A cette nouvelle, Servet fut atterré et demanda grâce, du moins au dire de Calvin, « Mais s'il avoua sa souffrance, il refusa de se rétracter ; il résista aux hypocrites prières de Calvin, son bourreau, qui vint dans sa prison essayer de discuter avec lui ; il ne put obtenir qu'on le fit périr par l'épée (1) et, le 27 octobre, vers deux heures de i'après-midi, il fut conduit en cortège vers le lieu du supplice (2) ».
Arrivé à Champel, Farel eut grand'peine à obtenir de lui qu'il se recommandât aux prières du peuple. De ce qu'il le fit, Calvin s'indigne pourtant dans la Defensio ; et il se croit obligé d'excuser Farel d'avoir réclamé ensuite pour le condamné les prières de l'assistance. On attendait encore une rétractation ; elle n'eut pas lieu. Servet n'éleva même pas la voix en faveur de sa propre doctrine, « non plus qu'une souche de bois », dit Calvin furieux et surpris de ce silence. Une seule parole put être interprétée comme un dernier écho de ses idées théologiques : il suppliait, disant : « Jésus, Fils du Dieu éternel, ayez pitié de moi ! »
Maintenant donc, lié au poteau, il se taisait. Il avait une couronne soufrée sur la tête, son livre, tant imprimé que manuscrit, attaché à la jambe. Quand il vit la
(1) C'est Farel, un de ses plus ardents ennemis, qui lui proposa ce marché : ou se rétracter et avoir la tète coupée, ou persister et monter sur le bûcher. Farel fut le mauvais génie de Calvin en toute cette affaire.
(2) Herriût, Progrès du 11 mars 1907.
ttamnio. du bûcher, il poussa un long cri (rt''pouvante, continua de gémir longtemps, les fagots de chêne encore verts étant longs à s'allumer. Le supplice dura une demi-heure {'27 octobre 1553).
On comprend, après cela, que le syndic Calandrini ait répondu, le 19 octobre 1757, à une demande de consulter les pièces du procès : « Monsieur, le Conseil se trouvant intéressé à ce que la procédure contre Servet ne soit point rendue publique, ne veut pas qu'elle soit communiquée à qui que soit... La conduite de Calvin est telle que l'on veut que tout soit enseveli dans un profond oubli ... » Calandrini ajoutait : « M. de la Chapelle l'a justifié comme il a pu d'avoir été à Vienne l'instigateur du procès contre Servet ; il a supposé pour cela un fait que nos registres devraient prouver, et qu'ils ne prouvent pas. »
m. — Histoire de la question Servet.
Le lendemain du supplice, cette question naît de la joie sauvage de Calvin, de son besoin de justification, de ses explications embarrassées, enfin de l'applaudissement des Eglises officielles et de la plupart des chefs de la Réforme (1), notamment de Mélanchton.
A la Déclaration (2) de Calvin, parue en 1554, et où il revendique le « droit du glaive » contre les hérétiques, Castellion déguisé sous le nom de Bellius, répondit publiquement par le petit Traité des hérétiques (3) en faveur de la tolérance : c'est de Bàle que partait ce mouvement d'opposition, de Bàle où tout un groupe de réfugiés italiens et français était prêt à soutenir les idées de Bellius comme aussi celles de Servet.
Une riposte de Théodore de Bèze qui étend, lui, le châtiment jusqu''à ceux qui « demandent l'impunité pour Thérésie » (4) est à peine parue (5), que Cas-
(1) Cf. ToLLiN. op, cit., trad. Picheral-Dardier, passim ; Bossert, p. 173 et sq, ; Hist. gén. de Lavisse et Rambaud, p. 518-519. Parmi les protestations isolées, il faut citer celle de Nicolas de Zurkinden, ■ [ui fut la première à parvenir à Calvin après son auto-apologie.
(2) Defen^io orthodoxie fîdei de nacra Trinltate contra prodigiosos erronés Miokaelis Seroeti Hispani, ubù ostenditur hœreticos jure gladii coeroendos esse, 1554. (Trad. franc, la même année : Déclaration, etc..)
(3) De hcereticis, an sint perseqtiendi, 1554.
(4) En 1555, fut exécuté le plus jeune des frères Berthelier. déjà suspect et tancé pour avoir « mal parlé de la justice qu'on avait faite de Servetus ».
(5) De hœreticis a civiU magistratu puniendis, 1554.
tellion s'en prend directement à Calvin dans un dialogue dont le Sénat de Bâlc interdit Timpression : « — Pleurons sur l'Eglise papiste qui ne peut vivre que de violence! » s'écrie Calvin. Et Vaticanus de répondre : « Tu as écrit ces lignes les mains dégouttantes du sang de Servet. » — A travers ces polémiques, la question s'élargit cependant ; on s'occupe maintenant d'une thèse abstraite : y a-t-il un droit de punir les hérétiques ? La personne de Servet n'est plus, momentanément, au premier plan, dans les controverses devenues spéculatives. Mais la lutte n'en est pas moins vive entre les adversaires de la tolérance et ses partisans. Les premiers accusent les seconds de défendre l'hérésie sous couleur de défendre les hérétiques ; ils demandent qu'on ait plus d'égards aux brebis qu'aux loups ; ils déclarent qu'on ne peut trouver de tourment correspondant à l'énormité du crime d'hérésie ; ils posent la question de savoir si le magistrat peut punir, en tant que gardien de la discipline extérieure à laquelle est mêlée la religion. Sur chacun de ces points, il y a de vives répliques du parti adverse. Chacun cherche à s'abriter sous des autorités anciennes et contemporaines. Et le débat se prolonge et a d'infinies répercussions (1).
Au début du xvii'^ siècle, faut-il apercevoir, dans le langage de certain druide de VAstrée, un écho de la doctrine de Servet, laquelle se serait transmise secrètementdans la familled'Honoréd'Urfé'? (2) Comme l'observait naguère l'érudit le plus au courant de la vie d'Honoré d'Urfé, Tauteur de cette hypothèse est mort « avant d'avoir achevé sa démonstration. » — . Mais si la trace des idées de Servet est difficile à reconnaître,
(1) Cf. Sébastien Castellion, par F. Buissox, Paris 1892, fin du t. I et début du t. II.
(2) Revue chrétienne, 3* série, VII, pp. 226 et 289, art. de M. Che- VEiER ; il a été critiqué par M. le chanoine Roure dans une conférence du 21 février 1908, aux Facultés catholiques de Lyon.
en revanche, on continue, au xvii*' siècle, d'être attentif à la thèse de ses accusateurs. Et quand les calvinistes se plaignent des rigueurs dont ils sont victimes, c'est toujours cette thèse qu'on leur oppose. « Ceux qui s'en servent les premiers, observe ironiquement Bayle, en retirent de grands avantages, et pendant qu'ils sont les plus forts, cela va le mieux du monde, mais quand ils sont les plus faibles, on les accable de leurs propres inventions (1). » C'est à peine, du reste, si Bayle fait quelque allusion passagère à Servet dans l'article Calvin de son Dict. hist. et critique , à Servet lui-même il ne consacre pas d'article, et son silence, dont on ne perce pas la raison, paraît étrange. AUwœrden le remarquait déjà en 1727.
Au xviii^ siècle, pendant que les érudits, de la Roche, Mosheim, d'Artigny commencent de recueillir des documents sur la victime de Calvin, la question de la tolérance est plus que jamais à l'ordre du jour ; le cas de Servet sert d'exemple à Voltaire dans son Essai sur les mœurs (cxxxiv) et dans sa correspondance où, sur ce point, abondent les inexactitudes. — A cette propagande philosophique, le déisme trouve certainement son compte. « Il semble aujourd'hui, dit Voltaire, qu'on fasse amende honorable aux cendres de Servet ; de savants pasteurs, des églises protestantes, et même les plus grands philosophes ont embrassé ses sentiments et ceux de Socin. Ils ont été encore plus h^in qu'eux ; leur religion est l'adoration d'un Dieu par la médiation du Christ. » Voltaire exagère ici, du reste, comme le fera plus tard ToUin, l'influence de Servet sur le protestantisme. Denck et surtout les deux Socin n'ont-ils pas eu une action plus radicale et plus tangible ? Le problème est à examiner au moins.
Au XIX* siècle, on s'occupe de Servet en Suisse, en France, en Espagne, en Allemagne et en Angleterre, son nom devient un symbole, celui de la libre raison
(1) Dict. hist. et crit., 3' édition, p. 596.
48 LA QUESTION MICIlFiL SERVKT
persécutée par les fanatismes. A côt6 des érudits patients et silencieux qui, tout en s'apitoyant sur l'infortune de Servet, publient les collections et les travaux qui serviront à bâtir solidement le livre définitif — qui manque encore, — il y a les propagandistes dont la critique, souvent unilatérale, ne dédaigne pas l'hyperbole dans la louange, et pour qui les défauts très réels de Servet n'existent presque plus.
Pour eux il ne fut ni exalté et fiévreux, ni vagabond, ni agressif, ni obstiné, ni sournois, mais seulement vif et curieux, zélé comme un apôtre, ferme, patient, habile ; son mysticisme d'illuminé est de la piété toute pure ; ses contradictions et ses réticences, ses mensonges dont le péril encouru atténue simplement la gravité, s'évanouissent devant la vision horrible de son bûcher. Ce fut un martyr, un « héros », le « Copernic » de l'homme et de la circulation de la vie, un de ces « hommes de divination scientifique, comme on en compte à peine dix ou douze dans l'histoirede l'humanité » : ainsi parlent Michelet, Elisée Reclus, pour ne citer que les plus illustres et les plus lyriques.
De là est née à Genève — au lendemain des échauffourées syndicalistes dont les chefs avaient inauguré un mouvement et une souscription en l'honneur de Servet (1), au lendemain de la conférence de Brunetière sur Calvin, qui avait ému, on s'en souvient, tous les milieux protestants, — de là est née la pensée d'une réparation solennelle qui confondrait dans le même hommage la victime et le bourreau. L^érection du monument expiatoire en 1903 devait rendre possible une glorification de Calvin, lors du quatrième centenaire de sa naissanc», en 1909, par une sorte de liquidation anticipée de son « erreur » (2).
(1) Les éliiments anarchistes présentèrent et firent voter au Congrès international rie la Libre-Pensée (14-17 septembre 1902) une motion tendant à élever une plaiiue commémorative à Servet. Avant et après le Congre-, les fonds turent, d'ailleurs, centralisés à Bruxelles par la Fédération de la Libre-Pensée.
(2) M. Ditle l'insinue clairement, p. 308.
De là est né à Vienne, en Daupliiné, par l'initiative (le M. Monot et de la Société de la libre pensée, le comité de patronage qui a organisé les fêtes de 190G et de 1907 et prépare l'érection prochaine d'nne statue à Servet, statue dont la maquette a déjà été présentée et acceptée. Des sommes importantes ont été recueillies, souscriptions officielles ou privées. Le gouvernement, certaines municipalités, plusieurs hommes politiques, les journaux qu'ils soutiennent, un certain nombre aussi de professeurs et d'écrivains, encouragent nettement ce projet (1).
De là sont nés les projets de Henri Rochefort et du journaliste espagnol Lapuya : Servet aurait aussi sa statue à Paris et à Saragosse (2).
Et voici qu'à Genève même le monument expiatoire, avec sa curieuse inscription (3), ne paraît plus suffire. Un comité international, ayant M. Dide pour président et des membres de tous pays, s'y est formé pour glorifier Servet et élever un autre monument, plus digne de l'apôtre « de la libre piété et de la libre recherche » (4).
(1) Cf. le Progrès de Lyon du 11 mars 1907 — et celui du 13 novembre 1907 qui l'ait appel à l'action des instituteurs : « Dans le but d'intéresser à cette O'uvre... tous les habitants de la région, des listes de souscription sont envoyées par le secrétariat du Comité à l'instituteur dans chaque commune. L'instituteur est, selon la parole de Victor Hugo, le flambeau de la vérité : il guide et il éclaire. Nous comptons sur lui, etc.. »
(2) Sa VIGNE, Le savant M. Servet, p. 01.
(3) « Fils reconnaissants et respectueux de Calvin, notre grand Réformateur, mais condamnant une erreur (jui fut celle de son siècle et fermement attachés à la liberté de conscience selon les principes
le la Réformation et de l'Evangile, nous avons élevé ce monument. »
(1) Débats,'- i novembre 1907.