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Il ressort de ce tableau que les fluctuations dans la valeur du riz ont été considérables, et qu’en fin de compte elles se sont produites dans le sens d’une forte hausse. Mais il est impossible de dire avec précision quelle esi la part qu'il faut attribuer dans cette hausse à la dépréciation de l'argent. C’est qu’en effet l'influence de la monnaie sur les prix n’est pas exclusive : partant elle n’est pas exactement mesurable. Pour le riz, par exemple, ce qui détermine surtout le prix c’est évidemment la récolte. Est-elle très abondante ? Les prix sont bas. Est-elle déficitaire ? Les prix sont élevés. Mais si le retententissement de la baisse de l’argent sur les prix ne peut pas être chiffré, il ne paraît pas niable. Dans son ouvrage sur l’Indo-Chine, paru en 1901, le capitaine Bernard observe que « toutes les denrées nécessaires à l’existence ont augmenté de prix », et l’une des raisons en est, selon lui, la baisse de l’argent. Dans les Périodiques du pays, l’on trouve sans cesse cette affirmation que les prix ont haussé avec la baisse de l’ar-
gent. Mais il faut tenir compte de ce fait que l’Indo- Chine traverse une période de croissance, que dès lors, il faut des capitaux nombreux et une maind'œuvre abondante : d’où pour partie la cherté des denrées, des loyers, des salaires. En résumé, la valeur des choses dépend de causes trop complexes pour qu'il soit possible de dire quelle est la part relative de chacune, mais il n’en reste pas moins de l'avis unanime que la baisse de la monnaie tend à faire naître la hausse des prix.
Remarquons que toutes.les difficultés qui viennent d’être rappelées — sauf le renchérissement des prix — dérivent essentiellement du maintien simultané de plusieurs monnaies de compte. Si toutes les transactions entre particuliers étaient conclues en piastres et liquidées en piastres, il ne pourrait s'élever aucune difficulté sur la quantité de piastres à verser lors du paiement.
Transactions entre les particuliers et le Trésor
indigène
La solution du problème du cours légal de la piastre est ici complètement différente. Ce n’est plus le taux commercial qui détermine le rapport d'échange de la piastre et des autres monnaies de compte, mais un taux officiel, déterminé à l'avance par arrêté
du gouverneur. Et cette solution peut d’abord paraitre bonne si l’on pense que les transactions avec le trésor ne s’accommoderaient pas des variations incessantes que présente le cours commercial de la piastre. Elle est cependant détestable.
Mais il est d’abord naturel de se demander comment dans un pays où la piasire est la monnaie principale, dans des transactions qui interviennent entre le Trésor indigène et les habitants, une monnaie de compte autre que la piastre peut intervenir. Cela nous oblige à déterminer ce qu’on entend par Trésor indigène et à préciser quelles transactions interviennent entre le Trésor et les particuliers.
La formation du système budgétaire de l’Indo- Chine a été fort laborieuse et est très compliquée, nous n’en donnerons qu’une vue d’ensemble. Aussitôt après la conquête, le gouvernement français manifesta l'intention de faire supporter à la Colonie toutes ses dépenses. D'où l’inscription progressive au budget spécial de la colonie de la presque totalité des services civils et d’une importante partie des services militaires, celle qui était afférente aux troupes indigènes, d'où l'imposition d’un contingent assez élevé à payer au budget métropolitain en récompense des dépenses qui restaient à sa charge. Comme conséquence de ce « self supporting principle » la Cochinchine avait reçu une grande autonomie administrative et financière. Il y avait solidarité entre les
différentes parties de la Colonie : leurs budgets étaient étroitement liés. Néanmoins ils étaient distincts. Et ce morcellement budgétaire n’était pas sans inconvénients. Q Il y a bien, disait M. Doumer dans son rapport du 22 mars 1897, un gouverneur général... mais il n’y a guère de gouvernement général ». Dès 1887, l’on organisa un budget général ; mais l’expérience fut éphémère. Dix ans plus tard, sous l’impulsion de M. Doumer, elle fut reprise et aboutit. « Réunir en un faisceau puissant la plus grande partie des forces financières de l’Indo-Chine, en rendre maître une autorité capable de les utiliser en vue des œuvres d'intérêt général, soustraire aux directions locales certains services en leur permettant de puiser aux ressources communes, tels sont les principaux buts de l'institution du budget général ». Aux termes de l’article 2 du décret du31 juillet 1898, le budget général pourvoit aux dépenses :
1° Du gouvernement général et des services qui en dépendent ;
2° De l'inspection mobile des Colonies ;
3° De la portion des services militaires à la charge de l’Indo-Chine ;
4e Du service de la justice française ;
5 Des administrations des Douanes et régies et autres contributions indirectes ;
6° Des travaux publics d'intérêt général ;
7° Du service des postes et des télégraphes.
Ses recettes consistent dans les droits de douane,
régies et autres contributions indirectes de l’Indo- Chine.
Quant aux budgets locaux, leurs recettes se composent des autres revenus fiscaux. Leurs dépenses consistent : 1° dans les frais de perception des impôts qu'ils encaissent ; 2° dans les frais de justice indigène, police, prisons, instruction juridique, services médicaux ; 3° dans les dépenses provenant de travaux d'intérêt local.
D'après le décret précité de 1898, les dépenses militaires elles-mêmes, qui jusque-là avaient été payées par le Trésor métropolitain, à charge de remboursement partiel, ilest vrai, devaient être progressivement incorporées dans le budget général indochinois. C'était là une réforme profonde et heureuse, Il s'agissait de ce fait de simplifier la comptabilité de l’Indo-Chine et d'amener la Colonie à se suflire à elle-même. En soustrayant du budget national et des budgets locaux les dépenses militaires on «permettait à la Colonie des initiatives et des décisions qui lui étaient interdites autrement et de constituer une armée ayant loule la force et la mobilité désirables » (1). On commença donc par inscrire au budget général divers services militaires avec les crédits y afférents. Ce fut fail en 1900 pour un régiment de
1 ADOUMCE, LOD CU, D'AUTT.
Hartenstein 9
tirailleurs annamites, quatre régiments de tirailleurs tonkinois, une compagnie de tirailleurs cambodgiens, une compagnie de chasseurs annamites. Mais à partir de 1902, ce fut de nouveau sous forme de contingent à la métropole que l’Indo-Chine paya sa part des services militaires. Cette part s’est d’ailleurs considérablement accrue depuis : 3.281.000 piastres en 1899 ; 4.244.000 en 1902 ; 4.757.000 en 1903. De telle sorte que le budget général de l’Indo-Chine a de ce chef des comptes à régler avec le Trésor métropolitain. Il en a d’autres encore par suite des emprunts de la Colonie.
Nous n'insisterons pas davantage: Les renseignements que nous venons de donner suffisent au dessein que nous poursuivons. Il apparaît clairement que, soit avant 1898, soit depuis, les indigènes n’ont jamais eu de rapports avec le Trésor métropolitain. Avant 1898, ils payaient aux caisses des budgets locaux. Depuis, ils payent aux caisses du budget généralet aux caisses des budgets locaux. Mais la circulation monétaire de l’Indo-Chine n’était pas uniforme : loin de là, elle était très complexe. Dès lors, le problème se posait de savoir quelles espèces le Trésor indigène accepterait dans ses caisses et donnerait en paiements ? Et s’il acceptait et donnait des monnaies diverses, comme cela arriva, quelle serait celle de ces monnaies qui serait monnaie de compte? Il semble de prime abord que l’on eût dû reconnaitre cette
qualité à la piastre. En effet, à de rares exceptions près, les comptables du Trésor indigène ne manient que des piastres. Il eût été logique de tenir la comptabilité en piastres, et de maintenir ainsi la concordance entre la monnaie réelle et la monnaiee de compte. On ne le fit pas. Voici pourquoi, brièvement: c'était en francs qu'étaient fixés les crédits inscrits au budget métropolitain pour le service Marine et Colonies ; c'était en francs que la Colonie devait par suite rembourser. Or, au début, ces remboursements constituaient la plus grosse partie des dépenses de. la colonie. De plus, la marine désirait établir des comptes clairs et faciles à comprendre pour la métropole. Enfin, elle espérait substituer à la piastre, dans la circulation monétaire, des pièces françaises. Aussi l'Administration fixa-t-elle, dès 1864, pour tous les services de la colonie le mode de computation métropolitain. D'où tout une suite de difficultés que nous retracerons plus loin dans le chapitre que nous consacrerons à la politique monétaire française en Indo-Chine. En ce moment, nous ne faisons qu’indiquer le problème avec ses difficultés. Toute la comptabilité fut donc tenue en francs; mais comme les opérations matérielles qu'elle décrivait étaient effectuées en piastres, il devint nécessaire d'établir le rapport de la piastre au franc. On eût pu croire que ces conversions se feraient au cours commercial, comme entre les particuliers, mais l’absence d’une cote offi-
cielle obligea dès le début à la fixation administrative d’un taux officiel de change. En dix ans ce taux ne fut modifié qu’une fois bien qu'il fût devenu très différent du taux commercial. Les difficultés causées par cet état de choses obligèrent à des modifications plus fréquentes. Dès lôrs le taux officiel, sans coïncider avec le taux commercial, subit comme lui de nombreuses variations. Le tableau très complet que nous reproduisons ici et qui estemprunté à l’Avenir du Tonkin est démonstratif à cet égard.
Les variations du taux officiel de la piastre. Avenir du Tonkin
du 10 Avril 1862 au 30 Nov. 1876
en
5,55 5,35 du 1Déc." 11876 ait 31 Déc: "1967 4,68 du 1 Janv. 1882 au 31 Mars 1882 4,55 du ‘1 Avril 1883 au 30 Nov. 1883 4,65 du 1 Déc. 1883 au 30 Avril 1884 4,60 du 1 Mai. 1884 au 30 Sept. 1884 4,65 du r Oct. 1884 au 31 Déc. 1884 4,55 du 1 Janv. 1885 au 28 Fév. 1885 4,45 du 1 Mars 1885 au 30 Sept. 1885 4,4o du 1 Oct. 1885 au 30 Nov. 1885 4,30 du 1 Déc. 1885 au 31 Déc. 1885 4,29 du 1 Janv. 1886 au 31 Mai 1886 ,10 du 1 Juin 1886 au 20 Juil. 1886 ,00 du 21 Juil. 1886 au 10 Août 1886 3,85 du 11 Août 1886 au 30 Sept. 1886 3,96 du 1 Oct. 1886 au 31 Oct. 1886 4,00 du 1 Nov. 1886 au 28 Fév. 1887 4,15 du 1 Mars 1887 au 50 Avril 1887 ,00 du 1 Mai 1887 au 30 Juin 1887 ,90 du 1 Juil. 1887 au 31 Août 1887 3,95 du x Sept. 1887 au 31 Mars 1888
Avril 1888 au 31 Avril 1888
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2,60 du 18 Déc. » au 7 Mai 1906 2,70 du 8 Mai 1906 à ce jour.
Ainsi que nous l’avons dit ci-dessus, le taux officiel devait être calculé sur le taux commercial ; mais
il ne se confondait pas avec lui; il y eut toujours entre eux une différence nlus ou moins forte. D’où de multiples inconvénients que nous verrons plus loin. Regardons-les comme acquis ici et demandonsnous s’il n'y avait pas un moyen de rendre inutile la fixation d’un taux officiel. Ce moyen existait, et sans vouloir l’étudier en ce moment, indiquons-le cependant : d’un mot, c'était la computation en piastres. Comme le dit justement M. de Lanessan : « Puisque la piastre s'impose à la Cochinchine, puisque le Trésor est condamné à ne recevoir que des piastres et à ne payer qu’en piastres, c’est en piastres que les budgets des recettes el des dépenses doivent nécessairement être établis (1). » C’est donc le remède que nous avons déjà indiqué pour les transactions intéricures entre particuliers. Mais il ne faut point oublier que ce remède ne pouvait être efficace que dans les transactions intérieures, les seules d’ailleurs dont
nous nous soyons toujours occupés jusqu'ici.
Transactions extérieures
Le second aspect sous lequel nous envisagerons le problème monétaire de la piastre se différencie essentiellement du précédent en ce que nous ne considérerons plus ici la piastre comme monnaie légale, mais comme monnaie étalon. C’est parce qu’elle a ce der-