De Lanessan. L’Indo-Chine Française. Paris
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. Sance la seconde artère fluviale de l’Indo-Chine, le Song-Coi ou Fleuve Rouge, qui traverse le Tonkin du nord-ouest au sud-est. Il suit d’abord, d’un cours presque recliligne, les plissements montagneux du Haut et du Moyen Tonkin. Puis, grossi des eaux de la Rivière Noire et de la Rivière Claire, il s’élargit et le long de ses rives les plaines du Bas Tonkin commencent à s'étendre. Un peu au-dessus de Hanoï deux canaux le relient au Song-Cau ou Thai-Binh qui coule plus au nord : les vallées des deux fleuves se confondent en une seule plaine. Puis les fleuves grossissent, serpentent, se divisent : leurs embouchures se rejoignent : la plaine s’étale et s’abaisse, devient un vaste marécage, troué en tout sens par les bouches des fleuves et les canaux, qui s'étend le long du golfe du Tonkin, de Haiïphong à la frontière de l’Annam.
Nées des alluvions des fleuves, les plaines indochinoises sont, par leur origine même, dans un état permanent d'humidité. Ce caractère est encore augmenté par le climat. Sans doute, l'Indo-Chine a par son étendue et par son relief varié divers climats. Au Tonkin les saisons sont fort irrégulières. Pendant l'été, d'avril à octobre, les pluies sont rares mais très fortes : la température, qui est en moyenne de 29 à 30 degrés centigrades, s'élève quelquefois à 36 et 40 degrés. En hiver, d'octobre à
mars, les pluies fines et longues, la brume et Île
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brouillard dominent : la température, de 24 degrés en moyenne, peut s’abaisser à 5 ou 6 degrés. Enfin les tiphons causent au Tonkin de très fréquents ravages. En Cochinchine, les saisons sont beaucoup plus régulières, et coïncident avec les moussons. La température moyenne est pendant la saison sèche, du 15 octobre au 15 avril, de 25 à 26 degrés centigrades, et pendant la saison des pluies, du 15 avril au 15 octobre, de 27 à 29 degrés centigrades : elle descend rarément au-dessous de 15 degrés et s'élève jusqu’à 38 degrés centigrades. Enfin, l’Annam et le Cambodge se rapprochent, le premier du Tonkin, le second de la Cochinchine. Mais ces divers climats ont un caractère commun : la chaleur humide. A ce point de vue, on peut résumer le climat, pour les deux points extrêmes, Hanoï et Saïgon, dans le tableau suivant :
Température Etat hygrométrique Nombre ; L P. des jo Année dé te Decie E cn s jours Maximum | Minimum la plus de pluie SU 14 humide Hanoï ..| 1899 38,5 7,8 |85,5 o/o avril 145 jours 1900 37,2 5,9 | 91,9 0/0 | novembre | 123 »
Saigon..| 1899 36,8 15 88,7 0/0 | septembre | 168 » 1900 37,4 19,8 88 oJo| septembre | 159 »
Par le relief de son sol, par son hydrographie, et par son climat, l’Indo-Chine se trouve donc divi-
sée en deux régions bien distinctes qui produisent nécessairement des richesses économiques différentes.
Sur les montagnes de schistes et de granits, dans les forêts qui les couvrent, sur les pâturages naturels de leurs plateaux, doivent se localiser l’extraction minière, la production du bois, l’élevage du bétail. Les mines paraissent abondantes et diverses : le cuivre, le plomb, le fer, le zinc, le soufre, l’antimoine, l’arsenic, le marbre, le kaolin, la houille existent dans le sous-sol des chaînes montagneuses, l’or dans les alluvions des torrents. Les forêts de teck, qui sont immenses, peuvent fournir des quantités considérables de bois de chauffage et de construction, et même des produits plus rares comme le caoutchouc. Enfin, sur les plateaux, les pâturages sont assez vastes pour permeltre d'élever le bétail, en particulier les bœufs et les buffles. Ce sont là les richesses possibles de l’Annam, du Laos, du Haut et du Moyen-Tonkin.
Par contre, les plaines d’alluvions, formées d’argiles et de sables calcaires, que les cours d’eau, les innondations, les pluies violentes, les brumes persistantes tiennent dans un état permanent d’humidité, qui sont constamment surchauffées, doivent être la source des produits agricoles, et surtout de ceux qui ont besoin pour croître d’une tempéra- ture élevée et d’une grande humidité.
Pour cela, la culture du riz s'impose comme la culture principale, on pourrait presque dire exclusive des plaines indo-chinoises. Sur les parties moins inondées on a pu produire du thé, du café, du cacao, du poivre, de la vanille, du tabac, du coton, du chanvre ; on a pu cultiver le ricin, la canne à sucre, certains arbres fruitiers : les aréquiers, les manguiers, les bananiers. Maïs ces diverses »roductions sont infimes par rapport à celle du riz, qui est la principale richesse possible du Cambodge, du Bas-Tonkin et de la Cochinchine. Dans cette dernière région, en particulier, les deux tiers de la superficie cultivable sont plantés en riz.
Telle est l’œuvre dela nature. Quel parti l’homme a-t-il su en tirer? À ce point de vue, les diverses régions de l’Indo-Chine sont fort différentes. Ici l’homme par son intelligence et son travail a déjà exploité les richesses latentes de la terre : là son manque d'initiative l'en a temporairement empêché ; ailleurs enfin sa paresse semble un obstacle permanent à la mise en valeur de ces richesses. La raison en est qu'il n'existe pas en Indo-Chine un peuple d’origine unique, partout semblable à lui-même, constant dans ses défauts et dans ses qualités. Bien au contraire, sur ce sol vaste, se sont développées les races les plus diverses. Les plus anciennes ont aujourd'hui presque complètement disparu, chassées par
des peuplades nouvelles qui ont évolué à leur tour, et dont les descendants purs ou métis forment la population actuelle de notre colonie.
La race qui semble avoir occupé à l'origine toute la péninsule, celle des Négritos, a aujourd’hui complètement disparu de l’Indo-Chine française. Elle était formée de nègres de petite taille appartenant au type indonésien. On en retrouve des vestiges dans la presqu'ile de Malacca. Puis, dans la partie nord-ouest de la péninsule se développa une race qui s’étendit peu à peu dans tout le pays. Chassée à son tour elle émigra jusque dans les îles de l'archipel malais: ses représentants, encore assez nombreux, forment des peuplades menant dans les forêts qui couvrent les montagnes intérieures, une vie misérable. Ils se retrouvent surtout sur les plateaux de l’Attopeu et de Boloven dans l’Annam. Leurs désignations, très variables, correspondent toujours au terme sauvage : les Annamites les nomment Mois, les Laotiens et les Siamois Khas, les Cambodgiens Pénongs. On peut leur assimiler encore les peuplades des Nongs, des Thos et des Mans du Tonkin. Enfin, on retrouve au Cambodge .des éléments indous provenant de races qui y ont joué jadis un rôle important.
Les races quise sont maintenues dans la péninsule indo-chinoise forment qualre groupes particuliers à la contrée : le groupe birman qui comprend les Bir-
mans et les Pégouans, le groupe thai qui comprend les Siamois et les Laotiens, le groupe khmer formé par les Cambodgiens, le groupe annamite formé par les Annamites et les Tonkinois. Ces trois derniers groupes occupent l'Indo-Chine française ; mais il faut leur joindre deux autres éléments : les Chinois venus du nord, puis un élément métis provenant de la fusion des diverses races, en particulier les Minnongs issus de croisements entre les Chinois et les Annamites.
Ces races si diverses d’origine, présentent des caractères fort différents. Les individus du groupe annamite sont de race jaune, petits, maigres, ils ont la face aplatie, les lèvres épaisses, les pommettes saillantes, les cheveux noirs, les yeux bridés, le regard intelligent. Ils sont doux, très attachés à leur famille ; leur sobriété est très grande : ils ne vivent que de riz et de poissons. Enfin leur initiative et leur ardeur au travail en font un élément considérable de la prospérité des régions qu'ils occupent. Les Cambodgiens qui forment le groupe khmer sont des métis d’Aryens, de Malais et de Mongols: ils ont la peau brunâtre, le front étroit, les lèvres épaisses ; les hommes sont assez grands, les femmes très grasses. Très paresseux, joueurs, buveurs, fumeurs d’opium, ils sont impropres à tout travail: leur seule qualité est la bravoure. Les Laotiens qui appartiennent avec les Siamois au groupe thai, se
rapprochent des Annamites par la douceur, la timidité et l’exiguité des besoins ; mais ils n’ont ni leurs qualités de travail, ni surtout leur initiative. Les Chinois sont laborieux, et présentent pour le commerce de grandes aptiludes. Quant aux représentants des populations primitives, ils vivent dans un. état presque sauvage.
Ces éléments ethniques sont d’une façon générale ainsi répartis : au nord les Laotiens, à l’est les Annamites, au sud les Cambodgiens, un peu partout des Chinois. Mais il est difficile de connaître exactement cette répartition : les renseignements statistiques donnés par les recensements sont inexacts : au point de vue de la quantité des habitants, parce que la défiance des populations et leur état de dispersion rendent impossible une évaluation précise : au point de vue de la différenciation des races que ces statistiques confondent souvent, par exemple, dans la région si mal connue du Laos, où elles placent les Laotiens soit parmi les Annamites, soit parmi les Cambodgiens. Ces réserves faites, on peut pourtant se servir de ces statistiques pour déduire la prédominance de telle ou telle race. On aboutit à la
répartition suivante :
Hartenstein a
Laos Tonkin Annam Cochinchine Cambodge
Population
totale ...| 596.333 | 6.445.852 | 5.142.098 | 2.490.312 | 1.102.240 Européens. 102 5.085 303 | 4.113 493 Annamites.| 1.100 | 6.104.248 | 5.108.180 | 1.967.747 70.205 Cambod-
giens....| 590.800 178.488 903.079 Chinois... 28.493 3.545 88.307 119.799 Indigènes
et divers.| 4.33r 308.046 30.000 13.329 10.618
L'élément annamite forme donc la presque totalité de la population de l’Annam et du Tonkin, et près des quatre cinquièmes de celle de la Cochinchine. Grâce à ses qualités de travail et d'initiative, il a su tirer parti des diverses richesses naturelles de ces régions, et arrivera sans doute à leur complète utilisation. Les plaines de la Cochinchine et du Bas-Tonkin sont devenues les deux grands centres de la production agricole : l'exploitation minière des régions montagneuses, déjà prospère dans le Haut et le Moyen-Tonkin, pourra se développer et s’étendre dans l’Annam ; enfin, l'élevage du bétail et l’utilisation des forêts pourront devenir une source de richesses pour l’Annam et le Tonkin. Au contraire, : Pélément khmer qui forme la majeure partie de la population du Cambodge a été et restera un obstacle au développement économique de ce pays : et si, aujourd’hui, une évolution se dessine, elle n’est due
qu'à l'élément chinois dont les colonies se multiplient sur ces régions fertiles que le travail n’a pas encore rendues productrices. Enfin, au Laos, l'élément thai par son manque d'initiative, n’a su encore tirer parti des richesses naturelles qui, chaque jour, apparaissent plus importantes, mais il ne semble pas être par ses défauts un obstacle durable à leur utilisation (1). De sorte que pour la production agricole, on peut dire avec les Annamites, que l’Indo-Chine est une balance dont le fléau formé par l'Annam supporte à chaque extrémité un plateau chargé de riz, le Bas- Tonkin et la Cochinchine. Cette conclusion est d’autant plus exacte, que la production agricole est
1. Le tableau statistique précédent est emprunté à l’Atlas des Colonies Françaises de Pelet édité en 1902. Depuis, un recensement a été fait le 27 décembre 1901. Les résultats n'en ont pas été publiés. Les renseignements officieux recueillis à l'Office Colonial donnent les chiffres suivants :
Cochinchine......... 2.876.417 hab.
Cambodge 5.2... 1.196.687 »
ABAMN 7 E 5.513.681 »
Tonemies tante, 5.899.510 »