‹ La Question Monétaire en Indo-ChineChapitre 77 sur 80 · De Lanessan, op. cit., p · texte numérisé non relu

De Lanessan, op. cit., p

quent le succès de cette réforme au Japon. Son € industrialisation » très rapide en a fait un fort débiteur des pays à étalon d’or et l’a détaché en grande partie des pays à étalon d'argent. En outre l'indemnité de guerre que lui a payée la Chine lui a permis de constituer une forte réserve d’or et de retirer sa monnaie d’argent de la circulation. Ces deux raisons n'existent pas pour notre colonie : mais dira-t-on existaient-elles pour Formose et la Corée ? Oui, car ces pays sont des satellites du Japon. Et d’ailleurs ces réformes sont très récentes. Il n’est pas certain que le Japon ne puisse souffrir de ne plus avoir le même étalon monétaire que ses voisins les plus proches. |

Voyons maintenant la proposition opposée d'’établir en Indo-Chine l’étalon d’or avec circulation intérieure formée exclusivement d'argent. Il nous paraît difficile de concevoir exactement cette réforme. L'or étalon, c’est l’or servant de mesure aux valeurs échangées dans lestransactions. Jouera-t-il son rôle dans les transactions intérieures? C’est bien peu probable puisqu'il leur sera complètement étranger ; d’ailleurs nous avons vu que les inconvénients de l’étalon d’argent dans les transactions intérieures sont fort discutés, et peu considérables. L'or ne jouera donc son rôle que dans les transactions extérieures. Mais c’est donc qu’on pourra payer les importations en or, c'est-à-dire sans souffrir des

variations de la valeur absolue de la monnaie d'argent. Il faudra pouvoir se procurer avec la monnaie réelle d’argent, de la monnaie d’or soit à l’intérieur du pays, soit à l’extérieur, à un taux invariable. Il nous paraît donc que l'opinion précédente envisage un pays où la monnaie d'argent circule seule, soil qu'elle ait seule cours légal, soit qu’elle puisse seule convenir aux besoins et aux habitudes, mais où l’on peut échanger cette monnaie d’argent contre de la monnaie d’or à un taux fixe, soit que le Trésor opère lui-même cet échange, soit que le change avec Îles pays où circule de la monnaie d’or reste invariable. L'échange par le Trésor nécessiterait un stock d’or assez considérable ; en concevant même que l'or, sans circuler, soit admis dans les caisses publiques en paiement, de façon que l'or reçu comme prix des exportations vienne se concentrer entre les mains du trésor, il est évident que le stock précédent s’épuisera vite si la balance de commerce est défavorable. Il semble d’ailleurs que les défenseurs de l'opinion précédente n’ont pas en vue un tel échange. Ils donnent en effet comme exemple de la réforme proposée le Siam et le Mexique. Est-il vraiment possible de dire qu’il y a eu dans ces pays un changement d’étalon monétaire? Qu’a-t-on fait en définitive ? Pris des mesures pour être maître de la circulation argent et plus spécialement pour la raréfier, de façon à maintenir la monnaie d'argent à un taux fixe. Sans

doute, si dans l’avenir le tical continuait à valoir 1/15 de livre sterling sur les places étrangères, on pourrait dire qu'avec une circulation d’argent le Siam est à l’étalon d’or, puisque ce serait en vérité la livre sterling qui servirait de mesure des valeurs. Mais comment supposer qu'on pourra toujours être assez maître de la circulation pour maintenir la valeur arbitraire choisie pour la monnaie ? Si l’on suppose la quantité de la monnaie réduite au minimum possible, que fera-t-on pour remédier à une baisse de l'argent ? Que l’on puisse par cette méthode réduire les fluctuations de change, nousle concédons. Que l’on puisse les supprimer, nous ne le croyons pas. D'ailleurs préconiser la réforme pour l’Indo- Chine est chose inutile. Les mesures prises par la France en 1903 valent celles prises par le Siam à la fin de 1902 et par le Mexique en 1904. Que manque-t-il pour faire comme ces deux pays? de fixer un taux de stabilisation correspondant à une baisse de l’argent de 50 0/0 environ. Nous n’en apercevons pas l'utilité.

Les deux réformes extrêmes nous paraissent l’une irréalisable, l’autre réalisée, mais insuffisante parce qu'elle n’est pas ce qu’elle prétend être. Serait-il au moins possible d'établir en Indo-Chine l’étalon d’or avec circulation d’or et d'argent? Ce serait, à notre sens, le seul moyen d'introduire l’étalon d’or dans notre colonie, parce que sa circulation intérieure

doit être en majorité faite d'argent, qui est seul adéquat aux habitudes de la population, et parce que l'absence absolue de l'or, son existence seulement fictive font d’un changement d’étalon monétaire une simple aflirmation administrative. Il serait sans doute bon de limiter autant que possible la circulation d’or, ce métal ne pouvant rendre aucun service comme monnaie réelle dans les transactions intérieures de notre colonie. À ce dernier point de vue la réforme monétaire de l'Inde pourrait nous inspirer, puisque la circulation intérieure y est restée presque toute d'argent. Mais nous ne pouvons penser que, même sous cette forme, un changement d'élalon soit utile, à plus forte raison nécessaire à notre colonie. L'heure est, à notre avis, prématurée. Les partisans de cette réforme objectent qu’elle a déjà été réalisée avec succès aux Philippines et surtout dans l’Inde.

Il ne nous semble pas qu’il y ait lieu de faire état du succès de la réforme monétaire des Indes, pour la tenter en Indo-Chine. En effet, tandis que les deux tiers des exportations de l’Inde sont à destination des pays à étalon d’or, les trois quarts des exportations de l’Indo-Chine sont à destination des pays à étalon d’argent. La situation est donc essentiellement différente : elle ne saurait dès lors commander les mêmes solutions. Que l’on s'inspire de la politique monétaire des Indes, non point pour en

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cipes. Qu'’a fait l’Inde, au fond, si ce n’est sacrifier ses moins bons clients, les pays à étalon d’argent,. à ses meilleurs, les pays à étalon d’or ? Son exemple ne peut donc pas être invoqué en faveur d’un changement d’étalon en Indo-Chine : tout au contraire. Nous avons vu que le Japon avait dû le succès de sa réforme à une raison identique. Les évolutions monétaires opérées ces dernières années en Extrême- Orient constituent une démonstration de plus de la vérité de ce principe que nous posions au début d’un précédent chapitre: à savoir que le système monétaire d’un pays donné doit être déterminé par les relations commerciales de ce pays. C’est là une sorte de loi naturelle qui s'impose. Que l’on veuille bien se souvenir de ce que nous avons dit ailleurs de Hong-Kong. Des propositions s'étaient produites devant la Chambre de Commerce qui tendaient à l'établissement de l’étalon d’or, mais il fut reconnu à l’unanimité que le statu quo devait être maintenu à Hong-Kong, tant que la Chine n’aurait pas modifié son régime monétaire.

Les partisans de l'introduction de l’étalon d’or en Indo-Chine ne méconnaissent pas la valeur de ces considérations, mais ils prétendent que les transactions de notre colonie deviennent de plus en plus importantes avec les pays à étalon d’or. Nous savons ce qu'il faut penser de cette assertion puis-

que nous avons étudié ci-dessus dans le détail les diverses relations de l'Indo-Chine. Certes, si l’on tenait un égal compte des importations et des exportations, la remarque serait juste. Rappelons, en effet, que pour l’année 1902; par exemple, les importations payables en or étaient approximativement de 120 millions supérieures à celles qui devaient être réglées en argent. Quant aux exportations, par contre, celles qui étaient payables en argent étaient d’à peu près 60 millions supérieures à celles qui l'étaient en or. Mais l’on a vu que l’on ne peut pas tirer d’utiles enseignements de statistiques brutes : il faut les analyser. Les importations à destination d’Indo-Chine viennent surtout de France et ont un caractère artificiel. Il est à prévoir qu’elles diminueront de plus en plus et qu’un jour viendra où la colonie, suffisamment outillée, suffira à toutes ses dépenses, mais subviendra à tous ses besoins. Les produits qu’elle demande actuellement à l’Europe et surtout à la France seront dans un avenir prochain fabriqués dans ses usines et ses ateliers. Dès lors, il n’y a guère lieu de tenir compte des impor: tations d'Europe pour déterminer le régime monétaire qu’elle doit avoir.

Il est vrai que la mise en valeur de l’Indo-Chine ne se fera que grâce à l’afflux de capitaux européens et surtout français et que, de ce chef, elle se trouvera débitrice de pays à étalon d’or. D'où des déficits

budgétaires en perspective, ses dépenses se soldant en or, du moins quand elles s’effectuent à l’étranger, et ses recettes se percevant en argent. Mais l’on peut espérer que l'équilibre s'établira, sans que la colonie soit forcée de changer d’étalon. Si la prospérité générale s’accroit, comme il n’est pas douteux, de toutes les transformations actuelles, les impôts pourront être augmentés, sans que la charge qui en résultera paraisse plus lourde, et les trous budgétaires seront bouchés. Si ces réflexions sont justes, si les importations venant des pays à étalon d’or sont destinées sans cesse à diminuer et même à cesser à peu près, si dès lors les exportations de l’Indo-Chine doivent seules être envisagées quand il s’agit de rechercher quel est le régime monétaire qui lui convient, la conclusion qui s'impose, c’est qu’un changement d'’étalon n’est pas actuellement possible. La Chine, en effet, est de beaucoup le meilleur client de notre colonie et la Chine paie en argent. Nous ne reviendrons pas ici sur ce point qui a été longuement développé.

Diverses objections ont été faites par les partisans de l’étalon d’or. Nous ne les croyons pas très solides. Ils ont dit, par exemple : Ne vous préoccupez donc pas tant de la clientèle de la Chine. Elle n’est, en somme, acheteur que de riz, et il n’est pas souhaitable que l’Indo-Chine produise de plus en plus de riz : elle arriverait à la monoculture, ce qui

ne serait pas sans danger. Raisonner ainsi, c’est oublier les. conditions climatologiques de notre colonie. Par la force même des choses, le riz est et restera la production essentielle de l’Indo-Chine. Nous l’avons établi au début même de cette étude, dans notre premier chapitre. C’est oublier, d’autre part, que la Chine constitue le plus vaste réservoir d'hommes qu'il y ait au monde, et que ces hommes ne se nourrissent guère que de riz. D'ailleurs, le voulüût-elle, l’Indo-Chine ne pourrait arriver à la monoculture du riz. Sa géographie localise, nous l’avons vu, les productions agricoles et en particulier le riz dans les plaines basses et humides : quand elles seront toutes employées à cette culture, la production du riz aura atteint son développement maximum.

Les partisans de l’étalon d’or disent encore (et il semble que les deux objections se détruisent l’une l’autre) que, même si l’Indo-Chine changeait d’étalon monétaire, elle n’en conserverait pas moins la clientèle de la Chine. Le besoin forcerait ce pays à nous acheter cette marchandise, dont il ne lui est pas possible de se passer. Il serait oiseux de combattre cette argumentation : la famine qui sévit si cruellement en Chine en ce moment même est une réponse hélas ! trop péremptoire. Si l’on meurt de faim aujourd’hui en Chine faute de pouvoir payer le riz d'Indo-Chine qui est d’un extrême bon marché,

que serait-ce si, par suite d’un changement d’étalon monétaire, le prix s’en trouvait surélevé ? AS

Ce que M. de Lanessan écrivait en 1889 reste vrai : « La piastre est devenue dès le premier jour la monnaie officielle de notre colonie, et, quoiqu'on fasse, elle conservera ce caractère lant que notre Indo-Chine restera soumise aux conditions économiques dans lesquelles elle est aujourd’hui placée. Tant quela Cochinchine produira plus de riz qu’elle n’en consomme, tant qu'elle en exportera en Chine pour une valeur supérieure à celle des marchandises qu’elle demande à ce pays, la piastre s’imposera au commerce de la Cochinchine et, par suite, dominera la situation financière de notre colonie. Quant au Tonkin, à l'Annam et au Cambodge, leurs exportations sont si faibles qu’ils ne peuvent être considérés que comme des satellites de la Cochinchine, et qu'ils obéissent fatalement aux mêmes lois économiques» (1). On ne saurait mieux dire.

Nous pouvons rèsumer en quelques formules nos conclusions relatives au problème de la piastre.

Parmi les difficultés auxquelles donne lieu l’emploi de cette monnaie, les unes proviennent de l’existence de monnaies de compte différentes à côté de la piastre, monnaie légale. Elles n’apparais-

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