CHAPITRÉ VI
Les Solutions proposées
Dans le chapitre où nous avons posé le problème de la piastre, nous remarquions qu'il n’était, en définitive, susceptible que de deux solutions pleinement adéquates : l’une qui consisterait à stabiliser l'argent au moyen d’une entente internationale, puisque sa stabilisation naturelle est très improbable, la stabilisation de l’argent étant la condition sine qua non de la stabilisation de la piastre ; l’autre qui consisterait à changer d’étalon, à remplacer l’étalon d'argent par l’étalon d’or. Il y aurait bien une autre solution ; mais elle est si radicale et par suite de réalisation si lointaine qu'il nous a semblé qu’il n’y avait même pas lieu de l’envisager. Il ne s’agirait de rien moins que de remplacer l’argent et aussi l’or par une monnaie de papier internationale ! Théoriquement, c’est
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là une conception qui peut être intéressante : mais elle a le défaut d’être à échéance trop longueet indéterminée ; nous ne nous y arrêlerons pas.
Il n’est pas douteux que si l’on réussissait à stabiliser par une entente internationale la valeur de lPargent par rapport à l’or, du même coup, la piastre serait stabilisée et le problème qui se pose à son sujet solutionné. C’est l'évidence même, mais est-ce possible ? De multiples tentatives ont été faites dans ce sens : nous allons les rappeler. Il semble que la première en date remonte à 1898. C’est le Président des Etats-Unis qui en pritl’initiative, sur invitation d’ailleurs du Parlement américain (loi du 28 février 1858). La conférence se réunit à Paris, le 10 août 1878 et fut présidée par M. Léon Say. Les délégués des Etats-Unis proposèrent que les divers Etats admissent la frappe libre de l'argent. Ils voulaient que l'emploi de l'argent fût illimité et que son pouvoirlibératoire fût absolu, comme celui de l'or ; d’un mot ils préconisèrent le bimétallisme général et complet. Ils se heurtèrent à une opposition irréductible de la part de l'Angleterre, de la Suisse, de la Belgique et de la Norvège ; quant à l’Allemagne elle n’était pas représentée. La France ne prit nettement parti, ni dans un sens ni dans l’autre. Bref, l’on se mit d’accord sur les conclusions que voici :
10 Il est nécessaire que l'argent garde dans le monde son rôle monétaire, mais il appartient à cha-
que Etat de voir ce qu’il lui convient de faire à cet égard ; k
> C’est également à chaque Etat de décider la question de la limitation du monnayage de l’argent ;
3 Il s’est manifesté au sein de la Conférence des opinions trop contradictoires pour qu'il y ait lieu de discuter la question d’un rapport international de valeur à établir entre l'or et l'argent, d'autant que même les Etats à double étalon se regardent comme dans l'impossibilité de prendre un engagement relatif à la frappe illimitée de l'argent.
L’échec était entier, néanmoins les Etats-Unis ne se découragèrent pas. En 1881, d'accord avec la France, ils essayèrent de provoquer la réunion d’une nouvelle conférence internationale. Dans le programme qui fut adressé aux divers Etats les deux gouvernements demandaient que l’on examinât :
1° Si le stock d’or existant dans le monde était assez considérable pour suffire à lui seul à tous les besoins monétaires ;
2° Si, étant donnée la nécessité d’une monnaie d'argent, il était possible de la constituer sans fixer un taux légal d'échange entre les deux métaux.
Ce programme n’agréa pas au Cabinet de Londres qui demanda des modifications, sous le prétexte que les gouvernements de Paris et de Washington avaient l’air d'admettre par avance la nécessité du bimétallisme. D’assez longs pourparlers s’engagè-
rent. Finalement le but de la Conférence devint « de soumettre à l’acceptation des gouvernements représentés un plan et un système pour l’établissement, au moyen d’une conférence internationale, de l'usage de l'or et de l’argent comme monnaie bimétallique ».
La conférence se réunit à Paris, comme précédemment, et ce fut M. Pallain, Gouverneur de la Banque de France, qui la présida. Presque tous les pays étaient représentés : France, Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Etats-Unis, Angleterre, Pays- Bas, Russie, Suisse, Suède et Norvège, Espagne, Italie et Grèce. Il apparut promptement que les puissances formaient deux camps nettement tranchés. Du côté bimétalliste figuraient la France, les Etats-Unis, les Indes, l'Italie, l'Autriche et les Pays- Bas. Du côté monométalliste or prenaient rang l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, la Suède et la Norvège. Après une existence assez agitée, la Conférence s’ajourna indéfiniment, sans prendre de résolutions (12 avril 1882).
Dix ans plus tard, les Etats-Unis reprirent, pour la troisième fois, l'initiative d'une Conférence internationale. Elle avait pour programme de « considérer les mesures qui, le cas échéant, pourraient être prises pour augmenter l’usage de l’argent dans le système monétaire des nations ». Elle se réunit à Bruxelles, sous la présidence de M. Monte-Fiore Lévy, le
26 novembre 1892. Vingt gouvernements y étaient représentés : Allemagne, Autriche, Belgique, Dane- .mark, Espagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Indes Anglaises, Grèce, Italie, Mexique, Pays-Bas, Norvège, Portugal, Roumanie, Russie, Suède, Suisse, Turquie. Comme précédemment, les délégués des Etats-Unis commencèrent par proposer le bimétallisme international. Mais l’on vit tout de suite que la discussion ne serait pas possible sur cette base. Des expédients de toute espèce furent mis en avant : aucun n'ayant abouti, la proposition des Etats-Unis revint sur le tapis. L’Angleterre la combattit et la Conférence de Bruxelles se sépara sans avoir obtenu de résultat pratique.
En 1896, les Etats-Unis essayèrent à nouveau d'arriver à une entente internationale. Aussitôt après son élection qui s’était faite sur la question monétaire, le président Mac-Kinley déclara, dans son message, que la question du bimétallisme international serait sans délai l’objet de sa sérieuse attention et que son effort constant tendrait à le réaliser avec le concours des autres grandes puissances commerciales. Le Sénat et la Chambre des Représentants s’empressèrent de prendre acte de cette déclaration. Par 46 voix contre 4 et par 259 voix contre 3, ils votèrent un bill autorisant le président à convoquer une conférence monétaire internationale et à désigner d'ores et déjà les délé-
gués américains. Mac-Kinley estima avec raison, qu'avant de réunir une conférence internationale, il serait sage de trouver d’abord une base de discussion et d'entente. À cet effet, il envoya en Europe une mission qui avait à sa tête le. sénateur Wolcott. Elle devait tâter le terrain en se mettant en rapport avec les chefs du mouvement bimétalliste en France, en Angleterre et en Allemagne.
Elle vint d’abord en Franceet y fut bien accueillie. Il fut convenu queles Etats-Unis et la France rouvriraient leurs monnaies à la frappe libre de l’argent, st les autres Etats prenaient le même engagement. La France aurait même conservé l’antique rapport de 1 à 15 1/2 entre les deux métaux. Il importerait beaucoup à la France que la valeur de l'argent fut relevée, le stock d’argent qu'elle détient étant considérable. On l’évaluait en 1903, à 2.130.000.000 sur lesquels 1.100.000.000 se trouvaient dans l’encaisse de la Banque de France.
De Paris, la mission Wolcott se rendit à Londres et là elle fut moins heureuse. Le cabinet anglais commença par déclarer catégoriquement qu’il ne pouvait pas être question d'ouvrir les monnaies britanniques à la frappe libre de l’argent, mais qu’il était disposé à discuter les autres propositions qui pourraient être produites. Les membres de la mission américaine demandèrent alors à l'Angleterre d’abroger la loi qui a fait du souverain l’étalon légal
des Indes et de rouvrir les monnaies de ce pays à la frappe libre de l'argent. [ls demandèrent aussi que l'argent restât étalon légal dans les détroits et dans les autres colonies anglaises.
Le cabinet britannique répondit qu’il prenait ces propositions en sérieuse censidération, mais qu’il devait en référer, avant de décider quoi que ce soit, au gouvernement de l'Inde. Celui-ci se montra nettement hostile : « Pour résumer notre réponse aux questions posées par Votre Seigneurie, nous Lui demanderons de refuser de participer à l’entreprise de la France et des Etats-Unis. Notre opinion unanime et décisive est qu'il serait fort peu sage de rouvrir les monnaies, en qualité de partie dans l’arrangement proposé, particulièrement au moment où nous approchons, selon toute apparence, de la s{abilité du change, par l'effet de notre action seule et indépendante. »
Cette attitude du gouvernement de l’Inde se concevait très bien : il avait peu à gagner au succès des réformes proposées par les Etats-Unis et la France, puisqu'il était presque parvenu à la stabilité du change ; mais il avait beaucoup à perdre à leur insuccès, s’il survenait après qu’il aurait lui-même renoncé à la réforme qui lui avait coûté tant de peines et qui semblait en voie de réussir. La réponse de l'Inde amena l'échec de la mission Wolcott. «Notre offre, déclara Wolcott devant le Sénat, notre
offre a été refusée et le refus doit étre considéré comme définitif jusqu’à la faillite complète de l’expérience tentée par le Gouvernement de l'Inde. »
Il gardait donc quelque espoir : mais cet espoir n’élait fondé que sur l’échec de la réforme tentée aux Indes, échec qu'il prévoyait. Cette façon de voir était partagée par le président Mac-Kinley, lequel disait « l’action satisfaisante de notre grande République sœur, la France, qui s’est jointe à ce pays pour tenter d'amener une entente entre les grandes nations commerciales d'Europe à l'effet d'établir un rapport fixe entre l'or et l'argent, fournit l'assurance que nous ne sommes pas seuls parmi les grandes nations du monde à comprendre le caractère international de ce problème, et à désirer d'atteindre une solution sage et pratique ». Ces espérances devaient êire déçues parce que l’expérience de l’Inde réussissait contrairement aux prévisions de Wolcott et que la baisse de l’argent se poursuivait et s’accentuait, pendant même que l’on discutait sur les moyens de surélever sa valeur.
Depuis l’échec dela mission Wolcott, il n’y a plus eu de tentative en vue « d’un accord bimétallique international » mais de nouveaux pourparlers furent entamés en 1903, relativement à la question monétaire. Voici à la suite de quels faits : au début de 1903, le gouvernement du Mexique présenta au Cabinet de Washington un mémorandum ayant trait à la
fâcheuse situation des pays à étalon d’argent. A la même date, la Chine présenta de son côté un mémorandum analogue, arguant en outre de l'impossibilité où elle était de payer en or l'indemnité de guerre. Comme suite à ces communications, le sénateur Patterson déposa un amendèment à la loi sur le système monétaire des Philippines autorisant le Président Roosevelt à inviter l'Angleterre, la France, l’Allemagne et les autres pays à étalon d’or, ainsi que le Mexique, la Chine, et les pays à étalon d’argent, à nommer des délégués pour étudier un plan d'échange commercial entre les Etats à base monétaire différente. L’amendement Patterson fut adopté par le Sénat, mais repoussé par le Congrès, le 28 février. Le président Roosevelt tourna la difficulté : il nomma trois commissaires qui, d'accord avec trois délégués du gouvernement mexicain, devaient se rendre en Europe, afin d’y procéder à une enquête officieuse près des divers gouvernements. Eventuellement, ils discuteraient les bases d’une entente internationale et feraient part au cabinet de Washington du résultat de leurs démarches. L’on verrait ensuite, d’après l’accueil qui leur serait fait, quelle suite officielle il y aurait lieu de donner à cette affaire. La délégation américaine se composait de M. J.-W. Jenks, professeur d'Economie politique à Cornell, auteur d'articles très connus sur les Trusts ; de M. Charles Conaut, trésorier du trust Morton à e w-York, qui avait été l’inspirateur de la réforme
monétaire des Philippines ; de M. Hanna, sénateur de l’'Indiana, très versé dans les questions monétaires. Deux secrétaires avaient été adjoints à ces personnalités, MM. Guthbrige et Guerlac, ce dernier professeur de français à l’Université de Cornell. Quant à la commission mexicaine, elle était formée de MM. Enrique Crell, banquier et député, de M. Louis Camacho et de M. Head.
La Commission américaine commença par bien préciser le but qu’elle poursuivait. Dans le mémorandum qu’elle remit au Cabinet de Paris, elle s'exprimait ainsi : € Il n’entre pas dans l'intention de notre gouvernement de faire un effort pour ressusciter la question d’un accord bimétallique international ; il reconnaît, en effet, qu'un accord de cette nature, quels qu’aient pu être ses avantages il y a quelques années, est maintenant écarté du domaine de la politique pratique.»
Les deux commissions — l'américaine et la mexicaine — étaient indépendantes ; mais leur but était le même. Elles allèrent d’abord à Londres. Le cabinet britannique s’empressa de désigner des délégués qui devaient discuter avec elles. On ignore quelles conclusions furent adoptées, les délibérations ayant été tenues secrètes. De Londres, les commissions vinrent à Paris. Le gouvernement les mit en rapport avec les personnalités les plus compétentes : M. Pallain, gouverneur de la Banque de France ; Arnauné, directeur
de la Monnaie ; de Foville, Conseiller maître à la Cour des comptes ; Bénac, directeur du mouvement des
fonds au ministère des Finances ; Stanislas Simon,
directeur de la Banque d’Indo-Chine ; Raphaël Georges Lévy, l’économiste bien connu. Pour les mêmes raisons qu'à Londres; c’est-à-dire par ce que les commissions américaine et mexicaine devaient faire le tour de l’Europe et s’aboucher avec les divers gouvernements, les discussions demeurèrent secrètes. Il semble qu’elles portèrent principalement sur le régime monétaire actuel de la Chine qui est un obstacle à son exploitation commerciale.
De Paris, les commissions se rendirent, conformément à leur programme, dans les principales capitales européennes et furent bien accueillies partout, s’il faut en croire le président Porfirio Diaz, dont les déclarations, quoiqu’assez vagues, présentent un haut intérêt. « En prenant l'initiative près des autres nations, le pouvoir exécutif n’a pas prétendu conclure des traités ou des conventions, nt déterminer la réunion de conférences internationales, comme celles qui, en d’autres circonstances, ont traité des sujets analogues. Cette fois, les démarches du gouvernement,appuyées par celui des Etats-Unis, ont tendu à provoquer des échanges d'opinion au sujet du remède à apporter à la situation monétaire de certaines nations ou colonies ; à permettre aux pays, où l’étalon
d'argent est en vigueur, de continuer à employer l’argent comme monnaie, en lui donnant, quand c’est possible, une valeur fixe dans sa relation avec l'or, en appuyant sur des bases fondamentales uniformes, les réformes qui seraient admises, afin que la solution cherchée ait plus de force et de prestige ; enfin à éviter, autant qu'il dépendra des gouvernements, la continuation des effets pernicieux, produits sur le -marché de l'argent par les causes qu'il s’agit de modifier. J’ai la satisfaction de vous annoncer que les démarches de la mission mexicaine à l’étranger ont obtenu un résultat favorable et que le Pouvoir exécutif a reçu de toutes parts des {témoignages de sympathie pour notre pays, et de bonne volonté pour l’œuvre de la mission mexicaine ‘et de celle des Etats-Unis. »
Le président Porfirio Diaz est catégorique sur ce que les missions ne devaient pas proposer. Il n’entrait point dans les desseins des gouvernements qui les avaient constituées de provoquer la réunion d’une conférence internationale analogue à celles que nous avons étudiées ci-dessus. Mais il est moins affirmatif sur ce qu'elles devaient proposer. Il semble qu’elles s’occupèrent surtout des réformes à opérer au Mexique et en Chine. Leurs conclusions furent sans doute qu’il serait souhaitable d’établir dans ces deux pays l’étalon d’or, en maintenant le plus possible une circulation intérieure d'argent.
C’est la solution qui depuis a prévalu, au moins en théorie, au Mexique. Nous n'avons pas à l’apprécier, si ce n’est pour remarquer qu'elle a encore restreint le rayon d'action de la piastre et qu’elle a rendu plus difficile le succès de la politique monétaire française en Indo-Chine. L'on sait en effet que depuis 1903 l'objectif de cette politique a été de débarrasser l’Indo-Chine des piastres mexicaines qui l’encombraient. La réforme opérée au Mexique créait un obstacle de plus, puisque parmi les mesures destinées à maintenir la piastre à son cours de stabilisation figure la prohibition de la réimportation des piastres d'Extrème Orient. Mais cet obstacle a été heureusement surmonté, ainsi que nous l'avons montré dans une autre partie de cette étude. Par ce point seulement, important sans être capital, la réforme monétaire du Mexique intéressait l’Indo- Chine. Nous avons en effet indiqué que l’introduction de l’étalon d’or au Mexique n’a eu aucune portée pratique, puisque les monnaies restent toutes d'argent, aussi bien pour les transactions intérieures que pour les transactions extérieures. La réforme consiste surtout en mesures permettant de limiter le nombre des piastres en circulation pour maintenir leur valeur au cours arbitraire de stabilisation.
Au contraire, si la solution préconisée par la Commission mexico-américaine avait été adoptée
par la Chine, la question monétaire changeait du tout au tout, pour notre colonie ; mais cela était-il possible ? Il semble d’abord que le gouvernement de Pékin n’y était pas hostile. IH envoya une mission au Japon à l'effet d'y étudier le régime monétaire et à son retour le chef de cette mission devint ministre des finances. Mais en Chine plus encore que dans les autres pays, il y a loin de l'étude d’une réforme à sa réalisation. Il est même fort possible que le gouvernement de Pékin n’ait pris cette attitude que pour impressionner favorablement les pays d'Europe. Quoi qu'il en soit d’ailleurs, il semble bien que le gouvernement, le voulut-il sincèrement, ne pourrait pas actuellement établir l’étalon d’or en conservant le plus possible une circulation intérieure d’argent. La balance du commerce n’est pas assez favorable pour assurer la stabilité d’un tel système, les dettes en or de la Chine étant trop considérables pour qu’elle puisse former la réserve d’or indispensable à cette réforme. Sans doute la Chine pourrait être aidée à cet égard, si les divers gouvernements consentaient à accepter le paiement de l'indemnité en argent. Déjà les Etats-Unis l’ont fait. L’Angleterre le ferait peut-être dans le but de favoriser son commerce en Chine par l'établissement dans ce pays d’un bon système monétaire. De même la France qui a un intérêt analogue à celui de l'Angleterre et qui, de
plus, verrait sa colonie de l’Indo-Chine bénéficier de cette réforme. Peut-être la Russie et l'Allemagne y consentiraient-elles également, ces nations ayant le légitime désir de voir le marché chinois s'ouvrir aux produits de la grande ‘industrie européenne. Mais ne serait-ce pas aller trop vite en besogne que d'introduire en Chine l’étalon d’or avec circulation intérieure formée surtout d’argent ? Il ne faut pas oublier ce que nous avons exposé dans un précédent chapitre: à savoir, d'une part, que la circulation monétaire de ce pays est faite principalement de cuivre et, de l’autre, que les monnaies d’argent y forment comme une « macédoine ». Un résultat très appréciable serait déjà acquis si l’on parvenait à habituer les Chinois à se servir dans tout l’empire d’une pièce de monnaie ayant un titre et un poids déterminé. Il faut d’abôrdtendre vers ce but et sérier les efforts. Il est rarement sage de brüler des étapes. Nous n'insisterons pas davantage sur la politique monétaire qu'il y aurait lieu pour la Chine de suivre. Ce serait sortir de notre sujet, mais il reste certain —
et c’est là ce qu’il fallait souligner — que cette politique doit être attentivement suivie par la France et par l’Indo-Chine, toutes les modifications qui s’y produiraient devant avoir leur retentissement dans notre colonie.
En résumé, l’on peut distinguer deux phases dans
les tentatives faites par les gouvernements en vue de
stabiliser l’argent par rapport à l’or. De 1898 à 1897 les divers cabinets sur l’initiative des Etats-Unis et de la France recherchent une solution générale du problème. Il s’agit de savoir dans les conférences internationales qui se succèdent à Paris et à Bruxelles, s’il ne serait pas possible d'établir le bimétallisme international. Toutes les propositions de ce genre ayant échoué par suite de l'opposition de divers pays, mais surtout de l'Angleterre, et d'autre part les Etats- Unis ayant adopté l’étalon d’or, l'objectif des gouvernements devient moins ambitieux. Il n’entre plus dans leurs intentions de ressusciter la question d’un accord bimétallique international. Ce qu’ils désirent, c'est seulement échanger des opinions au sujet du remède à apporter à la situation monétaire de certaines nations ou colonies. Ces échanges d'opinions restent même théoriques au point de vue international ; aucune entente ne se fait. On n'arrive pas à appuyer sur des bases fondamentales uniformes les réformes à faire. Et cependant le président Porfirio Diaz se déclare satisfait ! « J’ai la satisfaction de vous annoncer, dit-il aux Représentants, que les démarches de la mission mexicaine ont obtenu un résultat favorable et que le pouvoir exécutif a reçu de toutes parts des témoignages de sympathie pour notre pays et de bonne volonté pour l’œuvre de la mission mexicaine et de celle des Etats-Unis. »
De prime abord l’on serait tenté de trouver que
le Président Porfirio Diaz a la satisfaction facile. Mais en diplomatie, c'est dans les formes qu'il emploie que se traduisent les échecs. La question de la stabilisation de l'argent n’a pu se régler sur le terrain international. C'était cependant le seul sur lequel elle eût pu l'être. Aux pays qui souffraient le plus de la dépréciation de l’argent par rapport à l'or, les puissances ont, en somme, dit : Réformez vous-mêmes volre système monétaire. Nous assisterons en spectateurs bienveillants à vos efforts, nous ne pouvons faire davantage. C’est pourquoi, depuis 1903, les Etats à base d’argent n'ont plus guère compté que sur eux-mêmes pour améliorer leur circulation monétaire. Généralement, ainsi que nous l’avons vu ailleurs, ils ont évolué vers l’étalon d'or. L’Indo-Chine ne pourrait-elle pas prendre exemple sur eux ? Et puisqu'il ne faut plus songer à stabiliser l’argent par une entente internationale, n'y aurait-il pas lieu pour notre colonie de changer d’étalon ?
Rappelons d’abord brièvement quels seraient les avantages de l'introduction de l’étalon d’or. D'abord les importations venant d'Europe et particulièrement de France ne pourraient qu'y gagner. C’est, en effet, un redoutable aléa pour le commerce européen que celui qui résulte des variations des valeurs de l’argent et du change. Comme nous le disions ailleurs, une affaire qui était bonne au moment de sa con-
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clusion peut devenir mauvaise au moment du règlement: c’est un axiome économique que «la dépréciation de l’argent agit comme une barrière à l’importation ». Mais c’en est un autre, par contre, qu'elle agit « comme une prime à l'exportation ». Ce dernier effet, s’il est vrai, n’est d'ailleurs que temporaire. Il en est de ces épanouissements artificiels comme des fié vreuses floraisons que l’art des horticulteurs sait provoquer à un moment donné et qui laissent ensuite la plante anémiée et languissante.
Colons et fonctionnaires trouveraient à l’établissement de l’étalon d’or des avantages que nous avons déjà signalés: leurs capitaux incorporés là-bas et leurs économies verraient disparaître une cause de diminution, d’amoindrissement. Quant au budget de l’Indo-Chine,il s’en trouverait également bien. La principale cause de ses déficits s’évanouirait. Il faut se souvenir, en effet, que la colonie de l’Indo- Chine a emprunté 355 millions à la | métropole : 80 millions sous le gouvernement de M. Rousseau et 275 millions sous celui de M. Doumer. Or les intérêts etamortissements sont payables en or.
Il résulte de ces faits que l'introduction de l’étalon d’or dans notre colonie serait fort souhaitable. Cela explique pourquoi cette mesure trouve tant de défenseurs. Les opinions sont d’ailleurs très différentes sur les moyens à employer pour la mener à bien, et le plus souvent fort peu explicites. Il semble
LC PPS
cependant qu'elles peuvent se ramener à trois principales.
Tout d'abord la plus radicale : il faut établir en Indo-Chine l’étalon d’or avec circulation d’or : l'or deviendrait la monnaie unique de notre colonie ou tout au moins la seule monnaie légale et la plus importante monnaie réelle. On se rappelle que l’expérience fut proposée. Dans la séance de la Chambre de Commerce de Saïgon du 12 août 1886, le Directeur de l'Intérieur crut pouvoir affirmer que la France fournirait à la Cochinchine autant de monpaie d’or qu’elle en pourrait désirer. On sait aussi de quelle illusion c'était se bercer, « l’Extrême- Orient étant entièrement dépourvu d’or, introduire notre monnaie d’or, ce serait la jeter dans un gouffre sans fond» (1).Introduire l'étalon d’or avec circulation d'or ? C'était chimérique en 1886: serait-ce aujourd’hui réalisable ? Les conditions économiques n’ont pas assez changé pour qu'il soit possible de l’espérer. Cependant le Japon, Formose et la Corée ont adopté un système monétaire qui est un véritable monométallisme or. L’or a seul cours légal illimité et sa frappe est libre. L'argent n’a plus force libératoire que jusqu'à 10 yens et ne peut être frappé que pour le compte de l'Etat. Mais deux raisons expli-