Docteur A. Billet. Annales de Géographie, n
Cette grande différence entre la densité de la population dans le Bas-Tonkin et dans la Cochinchine est la cause d’une importante différence économique entre ces deux régions si analogues au point de vue des caractères naturels du sol, et des qualités du facteur humain. La Cochinchine, qui joint à l’avantage d’une plus grande fertilité une population moins dense, produit au delà de ses besoins. En fait, elle est le centre d’exportation agricole principal de ’Indo-Chine : 500.000 tonnes de riz en partent chaque année vers les divers marchés du globe. Au contraire, le Bas-Tonkin suffit à peine à nourrir ses nombreux habitants et souvent même les importations y sont nécessaires.
Ainsi se trouvent définies les sources et la nature des principales productions de l’Indo-Chine : il convient de rechercher maintenant quels sont leurs débouchés probables, c’est-à-dire quelles sont les relations possibles entre les diverses régions de notre colonie ou entre celle-ci et les pays-voisins.
Les voies de communication naturelles, c’est-àdire les fleuves, devraient, semble-t-il, présenter en Indo-Chine une importance considérable, puisqu'elles aboutissent aux deux sources principales des produits de notre colonie. On pourrait croire que ces artères marquent le débouché naturel du riz des deltas du Mékong et du fleuve Rouge vers les régions montagneuses de l’Indo-Chine et le Yunnan. Malheu-
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reusement, le régime des eaux ne permet guère l’utilisation de ces deux grandes routes. Ces fleuves soumis à l’alternance du climat inter-tropical passent de la période des hautes eaux à celle des eaux basses ; à un courantimpétueux succède avec la décrue l’apaisement ; aux rives noyées, un lit de torrent desséché, Cette irrégularité de hauteur des eaux, et de rapidité du cours jointe à l’existence de nombreux rapides, rend ces fleuves impropres à la navigation sur une grande partie de leur parcours et diminue ainsi énormément leur importance commerciale. Les voies de communication créées par l'action humaine sont encore fort peu développées. Les routes et les canaux sont localisés dans les régions agricoles, en particulier en Cochinchine où l’on compte 3.000 kilomètres de routes, et ainsi ne permettent les relations entre les diverses régions. Pour les chemins de fer, le réseau projeté par la loi du 25 décembre 1898 se compose de cinq lignes distinctes : la ligne de Haïphong et Hanoï à Lao-Kaï qui traverse le Tonkin en suivant la vallée du fleuve Rouge, avec un embranchement de Hanoï vers Lang-Son et la frontière de Chine : les quatre lignes de Hanoï à Vinh, de Quang-Tri à Hué et Tourane, de Kanh- Hoa à Phanthiet, Bien-Hoa et Saïgon, et de Saïgon à Vinh-Long et Cantho, qui paraissent devoir être les amorces d’une ligne qui suivrait les côtes de l’Indo-Chine, depuis le delta du Mékong, pourse rac-
corder avec la ligne tonkinoise montant vers le Yunnan chinois. Ce réseau aura sans doute une grande importance commerciale, puisqu'il assurera le transport des riz cochinchinois vers la Chine, et avec quelques embranchementfs vers les diverses régions de notre colonie. Mais actuellement, les seuls tronçons construits sont ceux de Hanoï à Lang-Son et de Saigon à Mitho : leur rôle ne peut ainsi être considérable. Cet état restreint des voies de communication tient beaucoup à la dispersion de la population qui a persisté depuis la conquête. Les villages sont innombrables mais fort peu peuplés ; les villes, très rares, sont les capitales administratives : Hanoï, Hué, Saïgon, Pnom-Penh, et quelques centres commerciaux parmi lesquels Haïphong, Fai-Foo, Cho- Lon, Tourane.
La conséquence de cette pénurie des voies de communication est l'impossibilité actuelle du commerce vers l’intérieur du pays. On peut seulement indiquer un trafic médiocre du Tonkin vers le Yunnan par le fleuve Rouge et de la Cochinchine vers Battambang ou inversement par le Mékong, Pnom-Penh et le Grand Lac. L’échange des produits se fait d’une façon presque exclusive par cabotage le long des côtes entre les diverses régions de notre colonie, et par commerce maritime entre ce pays et les pays environnants.
Ainsi il devient possible de prévoir les débouchés
des produits de l’Indo-Chine. La mer qui baigne ses côtes est fermée par Sumatra, Bornéo, les Philippines et la Chine : une seule trouée, au nord-ouest, conduit directement au Japon. Pour gagner l’Europe, il est nécessaire de franchir cette ceinture naturelle. Il faut huit jours pour aller de l’Indo-Chine à Yokohama, il en faut trente pour aller à Marseille.
Nous arrivons à une conclusion unique. Parmi les richesses possibles de l’Indo-Chine française, les principales sont, à l’heure actuelle, les richesses agricoles, dont le riz forme presque la totalité. Les consommateurs de cette denrée sont surtout les peuples de l’Asie orientale, qui en font leur nourriture habituelle. La nature des produits, la durée et le coût des transports concordent donc pour déterminer les acheteurs. Les marchés de l’Extrême-Orient apparaissent pour cette triple raison, comme les débouchés naturels des produits de notre colonie.
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