‹ La question morale à la fin du XIXe siècleChapitre 1 sur 23 · La question morale à la fin du XIXe siècle · texte numérisé non relu

La question morale à la fin du XIXe siècle

Je viens d'écrire un livre dont la composition paraîtra, sans doute, bien étrange à première vue, car il s'y trouve toute une partie scientifique servant d'introduction à mon œuvre. Certes, pareil rapprochement n'est point d'usage courant, lorsque l'on prend pour thèse le problème moral.

Il m'a paru rigoureusement nécessaire de procéder de la sorte, car, contrairement à ce qu'imaginait Proudhon et son Ecole de la morale indépendante, il y a des tenants et des aboutissants dont il est impossible de ne pas tenir compte, avant d'aborder la question que je me suis posée. La vie et ses manifestations diverses, des plus humbles aux plus élevées, n'est-elle autre chose qu'un cas de mécanique élémentaire, d'abord, de mécanique de plus en plus compliquée ensuite? Si tel est le principe premier et l'unique raison d'être d'un fonctionnement spécial, qui se distinguerait par l'apparence seulement, et non par le fond des choses, des activités propres à la matière brute, la question posée dans ce livre est, exclusivement, du domaine de la biologie, de l'histoire naturelle pure et simple. Alors en étudiant les mœurs de l'homme, ou autrement dit ses habitudes

et les causes qui les déterminent, nécessairement, nous étudions par cela même sa morale. 11 n'y a plus de différence à établir entre ce qui est et ce qui doit être (1), car tout ce qui est doit être nécessairement. Le crime est devenu un fait normal, j'oserais même dire salutaire, pour quelques esprits ne manquant point de logique (2).

Avant d'édifier quoi que ce soit, il était donc nécessaire de préparer un fondement solide, et c'est ce que j'ai essayé de faire dans l'introduction devenue, par cela même, comme un ensemble de pièces justificatives. J'ai voulu prévenir, ainsi, une objection certaine contre les idées que je développe. La science, m'aurait-on dit, a prononcé sans appel sur la question morale, et vous vous êtes abandonné, avec beaucoup d'innocence, aux rêveries d'une métaphysique surannée.

Quel que soit le bien ou le mal fondé de mon travail, je crois avoir suivi la seule méthode qu'on puisse employer à l'avenir. 11 faut tâcher d'avoir la science pour soi et risquer, suivant ma propre attente, d'avoir certains savants contre soi.

(1) « Tout homme est ainsi organisé qu'il juge que quelque chose doit être et doit se faire ». H. Mariou, La solidarité morale, p. 22.

(2) « Le crime est, non seulement un phénomène de sociologie normale, mais un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine ». E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique.

DE

Page 1