DE LA MATIÈRE VIVANTE
A. Caractères généraux.
Pour mieux déterminer le problème de la vie, et en simplifier Tétude, il a paru nécessaire aux naturalistes, à M. Le Dantec, en particulier, l'un des derniers en date, de s'adresser aux êtres organisés les puis élémentaires, a ceux que constituent un groupement protoplasmique : le plastide et son noyau.
Un premier fait auquel on doit s'attendre dans
une pareille étude, c'est que l'on constatera, tout d'abord, les propriétés générales de la matière brute. Elles doivent même être recherchées avec un soin attentif, car il se pourrait fort bien que certains phénomènes, observés chez les animaux supérieurs, devinssent l'occasion d'une erreur complète d'appréciation et que, par suite, on attribuât à la matière vivante élémentaire, ce qui appartient à la matière vivante non élémentaire. C'est ainsi que, dans certains cas, il n'y aurait que des questions de pure mécanique là où on se serait imaginé qu'on était en présence de l'exercice d'une volonté rudimentaire, ou d'un phénomène indûment qualifié de vital, telle que l'irritabilité considérée comme fonction essentielle à la vie. Cette doctrine de l'irritabilité développée par Cl. Bernard est encore acceptée par M. Richet : « L'irritabilité, mot excellent, est la loi générale de la vie » (1). M. le professeur Bouchard la rejette absolument dans ses Leçons sur les maladies de la nutrition. De plus, M. Le Dantec me paraît avoir donné une démonstration suffisante de Terreur dans laquelle on était tombé pour le cas des protozoaires. Les mouvements qui leur sont attribués sont dus au grand nombre de phénomènes chimiques se passant entre le plastide et le milieu. Il est même probable que c'est à la distribution sans cessé changeante de l'oxygène, dans les infusions que
(1) Essai de psychologie générale, p. 9-25.
sont dus la plupart de ces mouvements, qui n'existent point d'ailleurs chez tous les plastides (1).
Un second fait, dont il faut également tenir compte, est que, tout en reconnaissant la différence considérable qui existe entre l'ébauche de la vie et la vie arrivée à son summun de perfectionnement, il doit y avoir, néanmoins, quelques traits, quelques caractères communs entre un rhizopode réticulé, par exemple, et l'homo sapiens des naturalistes, sans quoi on ne les placerait point, l'un et l'autre, dans la même catégorie générale d'êtres vivants. Il y a donc à déterminer ces caractères communs, parmi lesquels il y en a un suffisamment tranché pour qu'on ait pu dire, assez généralement : la vie, c'est la nutrition. Ce qui signifie, sans doute, que la matière brute se différencie de la matière vivante, parce que la nutrition manque chez la première et existe chez la seconde. La nutrition, d'ailleurs, est comme un bloc qu'il faut soumettre à l'analyse. Dans une première phase, elle comprend un ensemble de phénomènes physico-chimiques ayant pour dominante une préparation spéciale de la matière organique, préparation qui a pour effet de rendre cette matière absorbable et assimilable, après une série de métamorphoses ou de transformations, portant sur les substances ternaires et quaternaires.
(1) Théorie nouvelle de la vie, p. 33, 48, 116. — Voir aussi l'ouvrage du même autour sur La matière vivante.
« Quand j'ajoute un aliment clifTérenl du protoplasma au protoplasma d'un plastide, à l'état d'activité, je renouvelle le protoplasma même du plastide » (1). La matière brute, elle, peut être absorbée directement et alors l'assimilation, pour elle, consiste en une simple addition. Toutefois, il faut reconnaître que cette absorption n'est point une simple fdtration mécanique, car les plastides font élection de certains matériaux chimiques, tandis que d'autres sont omis. Ce choix des plastides s'exerce également sur les substances organiques placées à leur contact. On leur voit prendre, de préférence, les matériaux qui leur sont nécessaires pour maintenir la composition de leur protoplasma spécial. Si de telles substances sont identiques à ce protoplasma, il doit y avoir simple addition sans transformation, mais, très généralement, la métamorphose nécessaire à l'assimilation se produit.
Ce n'est pas tout. A la première phase en succède une seconde, ou plutôt en même temps que l'assimilation se produit, il coexiste une désassimilation incessante. M. Gh. Bouchard, qui a donné un exposé très lucide et très approfondi de la question de la vie, et qui identifie celle-ci avec la nutrition, met en relief son double caractère d'assimilation et de désassimilation auquel s'associent les métamorphoses organiques, les unes vivifian-
(l) Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie, p. 87.
tes, les autres rétrogrades. 11 y a création d'abord, destruction ensuite (1). Cet auteur rappelle la définition célèbre et si remarquablement juste d'Aristote : « La vie est l'ensemble des opérations de nutrition, de croissance et de destruction ».
« Le caractère distinctif des êtres vivants, c'est l'assimilation, propriété qui manque aux corps bruts, c'est-à-dire aux corps ordinaires de la chimie. C'est la seule propriété qui soit commune à tous les plastides » (2). Tel est le langage tenu par M. Le Dantec, qui dit ailleurs que le plastide croît sans cesse jusqu'à bi-partition (3). Le même auteur combat l'opinion qui rattache essentiellement la désassimilation à l'activité fonctionnelle. 11 cherche à prouver : 1" « que les phénomènes de synthèse plastique, de création organique vitale correspondent à l'activité organique des éléments ». C'est là ce qu'il appelle la loi d'assimilation fonctionnelle. 11 cherche à prouver aussi : 2° que les phénomènes de destruction plastique, de mort vitale correspondent au repos fonctionnel » (4). D'après lui, pendant la période d'activité, la désassimilation est due, exclusivement, à des matériaux de réserve et à ceux qui sont puisés dans le milieu (5). Il y a ici une exagération probable
(1) Maladies de la nutrition.
(2) Théorie nouvelle de la vie, p. 109.
(3) Ibid., p. 155.
(4) Ibid., p. 252.
(5) Ibid., p. 243.
crun fait vrai. C'est que, dans l'activité fonctionnelle, l'assimilation l'emporte très notablement sur la désassimilation dans les tissus en exercice.
Un phénomène bien extraordinaire accompagne le travail des mutations organiques qui sont le propre de la nutrition. Je vais citer encore ici le témoignage autorisé de M. Le Dantec, qui m'est d'autant plus précieux qu'entre nous le désaccord est profond : « Les plastides possèdent une propriété spéciale et qui manque à tous les corps bruts. Nous ne connaissons en chimie aucune substance qui ne se détruise en tant que composé défini, chaque fois qu'elle réagit d'une manière
quelconque Or nous sommes en présence du
fait contraire dans les plastides vivants ; le protoplasma est, nous le savons, le siège d'un très grand nombre de réactions. Si c'était une substance chimique ordinaire, sa quantité diminuerait donc constamment; or elle ne diminue point, mais même elle augmente, et cependant ses propriétés restent les mêmes ; c'est donc un composé défini qui, au cours des réactions chimiques avec des corps différents de lui, s'accroît en quantité tout en restant composé défini » (1).
L'assimilation et la désassimilation, l'ensemble des mutations et métamorphoses nutritives sont absolument spéciaux à la matière vivante, qui se met même en opposition, dans le fait si remar-
(1) Théorie nouvelle de la vie, p. 89.
quable signalé par M. Le Dantec, avec les lois qui régissent les corps bruts. Cet auteur, soulevant la question de cristallisation, dit de plus que : « Nous connaissons des phénomènes de ce genre grossièrement analogues à l'assimilation dans certains cas ». Donc la matière vivante, par la nutrition, se distingue à tous égards de celle qui ne vit point.
Dans la nutrition nous sommes évidemment en présence de phénomènes chimiques très caractérisés, mais leur allure est insolite. Ils sont évidemment influencés par un je ne sais quoi, mais celui-ci n'est pas rien, et notre intelligence, dont il faut bien tenir compte, après tout, incline à se demander si les mutations chimiques n'obéiraient point par hasard à une direction précise, manifestant une évolution très simple ou très complexe suivant qu'il s'agit d'êtres monoplastidaires ou polyplastidaires? Le tourbillon nutritif, entrées et sorties réunies, comme on dit pour le mouvement des ports, aurait-il pour raison d'être la réalisation d'un type plus ou moins nettement déterminé, les phénomènes chimiques ne jouant d'autre rôle que celui de voies et moyens? On sait que d'après Cl. Bernard : « les phénomènes physico-chimiques produits par les agents physiques ne sont pas dirigés par ces derniers » (1).
D'autre part, le fait de l'élection de telle ou telle
(1) Leçons sur les phénomènes de la vie, t. I, p. 51 {^Revue scientifique, 1886-87).
substance minérale [ou organique] doit-elle être considérée comme une propriété générale de la matière ou comme une propriété spéciale à la matière vivante ? M. Le Dantec, qu'on ne saurait taxer de partialité à ce point de vue, la déclare propre à cette dernière. « Une des propriétés caractéristiques des substances vivantes est leur pouvoir électif dans le phénomène d'imbibition, d'osmose; la faculté de se laisser pénétrer par telle ou telle substance, en telle ou telle quantité est une des propriétés spécifiques des substances vivantes. On sait que notre globule sanguin puise surtout des sels de potasse, dans un sérum qui est surtout riche en sels de soude. Tel autre élément histologique peut faire exactement le contraire » (1). De ces faits je rapproche le suivant que je tiens de mon excellent collègue, M. le professeur Blarez : L'algue marine, qui contient une très forte proportion d'iode et de brome, les emprunte à un milieu qui n'en renferme qu'en très faible quantité.
Les matières vivantes peuvent donc différencier les matériaux d'assimilation qui leur conviennent de ceux qui ne leur conviennent point et cela, qu'on y prenne bien garde, même dans le fait de l'absorption préalable et avant la synthèse nutritive consécutive. En vertu de quel pouvoir mécanique agissent-elles?
Oui dit élection, choix, semble dire différence
(1) La matière vivante, p. lli, 158.
reconnue, établie. Pareille propriété a-t-elle vraiment un caractère chimique? 11 faut bien que la substance douée de vie possède, pour agir ainsi, quelque appétit ou besoin, aussi inconscient qu'on le voudra, en rapport avec une certaine impressionnabilité. Celle-ci n'est-elle point elle-même le premier rudiment de ce qui doit être plus tard la sensibilité consciente? Ce n'est là qu'une hypothèse sans doute, car toute preuve directe est manifestement impossible, mais la présomption est peut-être légitime. En effet, à mesure que l'organisation s'élève, on finit par reconnaître de plus en plus l'existence de cette propriété appelée à un rôle si éminent. Elle pourrait donc avoir existé, dès l'origine, à l'état d'ébauche très imparfaite, et exister même encore à ce même état, associée à la sensibilité consciente, chez les êtres les plus élevés de la série zoologique.
Nous possédons maintenant un premier caractère général de la matière vivante, savoir : Le tourbillon nutritif à l'origine. Peut-être faut- il lui associer la sensibilité élémentaire. Mais je reviendrai sur cette dernière question.
Tous ceux qui ramènent la vie au mécanisme doivent nécessairement faire porter leur étude analytique des êtres organisés exclusivement sur les phénomènes physico-chimiques. Ils les exami-
nent très scrupuleusement dans leur état présent, ne tenant qu'un compte insuffisant, à mon sens, du devenir, de l'évolution. Aussi disent-ils : la matière vivante est du même tissu que la matière brute, sauf un degré supérieur de complication chez la première, et à aucun moment précis de la durée nous ne pouvons constater autre chose que des phénomènes physico-chimiques. Cependant l'évolution est là, évidente, certaine aussi bien pour l'individu que pour l'espèce. Sans la négliger complètement, bien qu'elle soit gênante à quelques égards, on la ramène au jeu des phénomènes chimiques (1) et des influences du milieu, dont l'action est d'ailleurs incontestable. Il est évident que lorsque l'on part du mécanicisme, comme principe suprême des choses, il est impossible d'agir autrement.
Quoi qu'il en soit, si une pareille façon d'observer semble faite pour des êtres purement instinctifs; elle n'a plus la même valeur, dès que l'on veut bien tenir compte de la continuité de l'observation et des réflexions qu'elle suggère. Sans doute on ratiocine, comme le dit non sans quelque dédain M. Richet (2), qui ratiocine, lui aussi, dans l'occasion.
La génération spontanée a fait son temps; de
(1) Le Dantec, La matière vivante, p. 183 et Théorie nouvelle de la vie.
(2) Essai de psychologie générale, p. 7.
nos jours on ne l'admet plus, tout en se rattrapant sur le passé dont nous ne savons absolument rien, mais le mécanisme a ses exigences, sa dogmatique, article de foi pour ses fidèles. Ceux-ci se refusent absolument à imiter les géologues qui ont remplacé dans leurs théories du passé les révolutions brusques par des évolutions progressives. En ceci ils se sont inspirés de ce qu'on appelle les causes actuelles. Pourquoi donc agiter d'insolubles problèmes et chercher, dans le passé de la Biologie, autre chose que ce qui existe actuellement de la façon la plus évidente. Actuellement, toute matière vivante a la vie pour condition antérieure, et il continuera à en être ainsi jusqu'au jour où, au lieu d'assertions purement gratuites sur ce qui a dû se passer jadis, on viendra nous donner la preuve irréfutable de la production de cette matière par des procédés chimiques quelconques. Tantôt il y a la croissance suivie de sectionnement; tantôt il y a dans quelques cas le rajeunissement karyogamique après sénescence, découvert par Maupas, chez les protozoaires, fait que signale M. Le Dantec dans ses deux ouvrages ; tantôt il y a une véritable naissance, suivie de croissance évolutive, puis d'involution et de' mort. Il y a donc, pour les êtres doués de vie, une série de métamorphoses conformément à des formes préexistantes, formes qui, à l'origine, ont pu dépendre de causes mécaniques, mais qui paraissent s'en dégager à mesure que l'organisation s'élève et se perfectionne. Ces
faits expriment les lois spéciales à la matière vivante, car il n'existe rien d'analogue dans la matière brute. Si vous trouvez de la chimiotaxie dans l'ovule s'unissant au spermatozoïde, mécaniquement, pouvez-vous rendre compte, ainsi ou autrement, de toutes les métamorphoses subséquentes ? Vous vous réfugiez, je le sais, derrière la complexité des phénomènes qui vous empêche d'y voir clair, mais alors n'affirmez que sous bénéfice d'inventaire. Une vue trouble ne saurait être une preuve ni pour vous, ni pour personne.
D'après Muller, la force organique, la cause première de l'être organique, est une force créatrice. Il a dit aussi que la vie est une idée qui se réalise, expression qui a été reprise par Claude Bernard : (( Ce qui est essentiellement du domaine de la vie c'est l'idée directrice de l'évolution vitale. Dans tout germe vivant il y a une idée créatrice qui se développe... la vie c'est la création... L'idée seule crée et dirige » (1). M. Cournot, qui a pu avoir connaissance de l'ouvrage de Muller, mais non de celui de Claude Bernard, s'exprime ainsi : « Le principe de la vie et de l'organisation pourrait intervenir et agir, non à la manière des forces physiques, non en ajoutant son action aux leurs ou en les neutralisant par une action contraire du môme genre, mais en leur imprimant une direction appro-
(1) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865, p. 161, 162, 163.
priée » (1). « Intervention de Tciction vitale comme cause purement coordinatrice et directrice des forces physiques » (2). « Nous avons été conduits à attribuer au principe des phénomènes de la vie une influence et une action dirigeante à l'égard des forces physiques » (3). Quelque part il assimile la vie à la création (4). Dès 1862, probablement inspiré par Cournot, j'avais insisté moi-même sur cette double propriété des êtres vivants d'avoir des âges et d'être soumis à une évolution créatrice (5). Eh bien ! ce sont les faits de métamorphoses successives, de transformations de la matière organisée qui devraient s'imposer, par leur caractère irréfutable, dont on ne donne aucune explication satisfaisante. Si on en parle, c'est pour les subordonner à quelque action chimique lente produisant par l'adaptation l'évolution de l'espèce. Il y a, sans doute, une part de vérité dans cette manière de voir, part de vérité qui serait plus grande encore en y associant les conditions météorologiques. Mais il y a une autre chose qu'on ne voit point, parce qu'on se refuse à la voir, c'est l'évolution de l'individu, ou du groupement des plastides si on le veut, et même l'évolution des plastides qui
(1) Traité de l'enchaînement des idées fondamentales dans la science et dans l'histoire, 1861, t. I, p. 371. (2)/Z»i(i., p. 376.
(3) Ibid., p. 379.
(4) Je n'ai pu retrouver le passage.
(5) Essai critique, p. 8 et 9.
n'est point nulle, mais très élémentaire. « Ce qu'est un chien aujourd'hui s'explique complètement par ce qu'il était hier et tout ce qu'il a fait depuis hier; ce qu'il était hier s'expliquait par ce qu'il était avant-hier et par tout ce qu'il avait fait dans l'intervalle, et ainsi de suite en remontant indéfiniment jusqu'à l'œuf » (1). Au lieu de remonter, je descends de l'œufau chien et, dans cette série d'états, dont l'antécédent appelle le conséquent, je trouve un très bel exemple de la loi de l'évolution propre à l'animal en question; loi ou puissance incluse dans le germe. La matière brute a une tendance générale, bien que non absolue, à persister dans son état, tandis que la matière vivante a une tendance très générale, et plus ou moins rapide, aux métamorphoses caractéristiques des âges qui la conduisent de la création évolutive à l'involution et à la mort, chez le plus grand nombre des êtres organisés (Le Dantec). Les transformations terrestres ou cosmiques, états solide, liquide, gazeux, n'offrent en regard, si on leur applique le mot d'évolution, qu'une identité purement verbale.
Un autre caractère des êtres vivants est la coordination organique signalée, à très juste titre, par Cl. Bernard lorsqu'il dit : « Ce n'est pas une ren-
(1) Le Dautec, Théorie nouvelle de la vie, p. 255.
contre fortuite de phénomènes physico-chimiques qui suscite l'admirable subordination et l'harmonieux concert des actes de la vie » (1). M. Le Dantec accepte le fait de cette coordination chez les métazoaires, tout en ne voulant y voir qu'une conséquence immédiate de l'assimilation fonctionnelle (affirmation à démontrer) : « L'activité de l'homme résulte, non seulement de toutes les activités élémentaires de ses plastides, mais encore de la coordination de ses activités élémentaires » (2). Le même auteur pense, d'ailleurs, que les choses n'ont plus la même physionomie lorsqu'il s'agit du noyau d'un plastide, relativement au protoplasma. Les expériences de M. Balbiani ont établi que ce dernier meurt, si on le sépare de son noyau, et qu'il continue à vivre lorsqu'une fraction dudit noyau reste en rapport avec lui. On serait disposé à penser que le noyau est, par conséquent, un centre trophique, même à l'état fractionnaire, pour son protoplasma. M. Le Dantec n'est point de cet avis : a. Le noyau n'est point comparable à un organe; il agit comme substance chimique, puisqu'une portion de noyau, dans une portion du protoplasma correspondant, produit les mêmes synthèses qu'un noyau entier dans un protoplasma entier ». Je crois que le pancréas des animaux supérieurs peut passer pour un organe. Or, nous
(1) Leçons sur les phénomènes de la vie, p. 50.
(2) Le Dantec, Matière vivante, p. 26.
savons, de par la médecine expérimentale, que, tant qu'il reste une petite fraction de pancréas, le diabète ne survient point, tandis qu'il se produit lorsque cette fraction est enlevée. Ainsi le noyau peut fort bien agir comme organe, même lorsqu'il est réduit à un état fractionnaire.
Si l'existence des monèresfplastides sans noyau) était démontrée, il n'y aurait plus évidemment, pour une certaine catégorie de plastides, la subordination que je viens d'indiquer.
Un autre caractère commun aux êtres vivants, c'est l'hérédité, ou ce qu'on a appelé la mémoire des tissus. Cette propriété de transmission héréditaire, considérée par M. Goutagne comme la seule vraiment caractéristique des êtres vivants (1), peut être immédiate ou médiate, et, dans ce dernier cas, donner lieu à un retour ancestral, à point de départ fort éloigné. C'est ainsi que le duc de Nemours rappelait, à un si haut degré, le profil d'Henri IV, après un intervalle de deux siècles; c'est ainsi que le criminel né de M. Lombroso, fait plus merveilleux encore, serait, au dire de celui-ci, une restitution, un rappel de l'homme primitif, fait des plus douteux.
(1) Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 21 sept.
Je signalerai ensuite la très remarquable faculté des êtres vivants de s'adapter aux différents milieux, faculté qui vient apporter un correctif plus ou moins accusé à l'influence héréditaire. De là, conformément à la théorie de Lamark, la transformation possible des espèces. Comme exemple d'adaptation, je rappellerai, d'après les travaux de M. A. Viré, les transformations survenues chez des crustacés, des mollusques, des acariens, etc., vivant dans l'intérieur de cavernes du Doubs et du Jura. Dans l'obscurité, l'œil s'atro.phie plus ou moins. Alors il s'établit une véritable suppléance par un développement très considérable des organes tactiles : poils, antennes. Plus de lumière, donc décoloration des tissus, absence de pigment, atrophie de l'œil. Tous ces faits se comprennent à merveille. Mais comment des opérations chimiques de nutrition, en tant qu'opérations chimiques, peuvent-elles provoquer, par le fait seul de l'absence de la lumière, l'hypertrophie singulière, énorme, des organes du tact? Ce n'est point le milieu qui la détermine, mais le besoin, phénomène sensitif, qui l'exige et provoque les actions chimiques nécessaires. C'est ainsi qu'on a dit que la fonction crée l'organe. De plus, du milieu extérieur il faut rapprocher, sous ce rapport, le milieu intérieur. Je citerai d'abord la remarquable découverte de mon collègue Viault, sur l'hyperglobuliedes grandes altitudes. Comme il a été reconnu depuis, toute diminution dans la pression
— sodé l'oxygène (Jolyet, Sellier), ayant pour résultat une hématose insuffisante, l'organisme s'adapte à la situation nouvelle parFhyperglobulie. Le besoin d'oxygène donne lieu à l'exagération de la nutrition, donc à celle des actions chimiques. « La capacité de s'adapter aux nouvelles conditions de l'existence, la propriété de créer de nouvelles masses de matière organique, et de développer des forces nouvelles, appartient à la matière vivante seule et ne s'observe nulle part ailleurs )> {[). M. Podvysozki, à qui j'emprunte ces lignes, aborde ensuite la thèse de l'adaptation de l'organisme à l'état de maladie, et prend, comme point de départ, la propriété fondamentale du protoplasma vivant de tendre à la conservation de la vie. D'où lutte des cellules contre les agents morbides portant atteinte à leur constitution, c'est-à-dire à leur vie. « Tout le vaste groupe de processus actifs salutaires pour l'organisme qui y apparaissent au cours d'une affection quelconque, et qui sont la manifestation de la réaction des tissus vivants contre l'agent pathogène, n'est en somme composé que de deux ordres de phénomènes : d'une part, des phénomènes de reviviscence avec hypertrophie compensatrice ou vicariante des cellules et des organes; d'autre part, de phénomènes de réac-
(1) Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 21 septembre 1895.
tion inflammatoire» (l). Le premier ordre de faits comprend les hypertrophies compensatrices du cœur, des reins, des poumons, de certains lobes du foie quand les autres lobes sont enlevés ou lésés. On peut enlever la presque totalité du foie et l'organe se reproduit intégralement (?). De ces faits on peut rapprocher le développement de nouveaux ganglions lymphatiques et l'amas de tissu adénoïde, dans le mésentère et l'épiploon, qu'on observe après la splénectomie et l'hypertrophie de la partie glandulaire du corps pituitaire, qui suit l'ablation ou la lésion de la glande thyroïde. Dans le second ordre de faits : « Nous avons affaire à l'expression nette et bruyante de la faculté d'auto-défense de la matière vivante. L'afflux du sang au point lésé, la migration des leucocytes hors des vaisseaux se dirigeant vers le foyer où se trouve l'agent de l'inflammation, la phagocytose (Metschnikoff) par les jeunes cellules vivaces, des microbes provoquant l'inflammation Enfin le développement et la multiplication des cellules connectives... » (2).
« Ainsi la matière vivante a une tendance à l'auto-guérison naturelle... la Vis medicatrix natune d'Hippocrate existe réellement. Elle est la résultante de la propriété fondamentale de tout ce qui vit, et précisément de l'adaptation et de la
(1-2) Ibidem. Il y a là des phénomènes physico-chimiques iacoutestables, mais siibordoiiués.
tendance à la conservation d'un mouvement une fois acquise » (1). De ces paroles je rapproche le passage suivant emprunté à M. Bouchard, qui m'en paraît une confirmation réelle : « Il est certain que si la nature médicatrice s'interprète, chez les êtres supérieurs, par la synergie d'actions particulières à certains systèmes, réglées et coordonnées dans un but de préservation générale par le système nerveux, cette faculté se retrouve aussi dans les éléments isolés, en tant que variations d'intensité de la nutrition commandées par les variations du milieu. Ces actions de préservation, provoquées par les influences nocives, sont la résultante des propriétés physiologiques des éléments et des fonctions supérieures des appareils; elles ne constituent pas une fonction à part » (2). La réaction des tissus vivants a un champ plus étendu qu'on ne pourrait le penser, en se bornant aux considérations qui précèdent. M. le professeur Ch. Bouchard considère la formation d'antitoxines, dans l'organisme, comme le premier acte de la réaction vitale. « La défense commence, dit-il, par la sécrétion de l'antidote qui est parfois contemporaine de la formation du poison (3). Un autre mode de défense, comme dans le foie, est la pro-
(1) Art. cité.
(2) Ouvrage cité, p. 28.
(3) Voir le très remarquable discours d'ouverture de M, Bouchard, congrès de Bordeaux 1895 : Les médicaments d'origine animale, leur action.
diiction d'un ferment qui détruit la substance vénéneuse.
M. Bouchard conclut que « les nou\feaux remèdes comme les anciens ne font que solliciter l'effort de la vieille nature médicatrice ». Le mécanicisme y trouve-t-il son compte ?
A l'adaptation je crois devoir rattacher le fait des habitudes qui se rencontre non chez tous les êtres vivants, mais chez beaucoup de ceux qui sont polyplastidaires. Ici je cède la parole à M. Gournot : '{ Il faut signaler un caractère général (?), des manifestations de la vie, celui d'être soumises à l'influence de l'habitude. On a dit qu'elle était une seconde nature, et jusqu'à un certain point l'on pourrait dire aussi que la nature d'un être vivant n'est qu'une habitude congéniale et héréditaire. Rien de semblable à l'habitude ne se remarque dans l'ordre des phénomènes purement physiques : les flots qui chavirent un bloc de pierre peuvent en diminuer la masse, en arrondir les angles, mais le bloc n'en acquerra pas une plus grande aptitude à se mouvoir; il faudra toujours la même dépense de force pour imprimer la même vitesse à chaque kilogramme de pierre dont le bloc se compose. On pourra répéter indéfiniment la combinaison et la dissociation d'un acide et d'une base, sans que l'acide et la base en acquièrent plus d'aptitude à se combiner ou à se dissocier de nouveau. Au contraire, dans tous les phé-
nomènes de la vie, il y a une tendance manifeste
à Timitation, à la répétition des mêmes actes
chez l'individu l'imitation, la répétition des mêmes actes engendre l'habitude, devient le principe de l'éducation de tous les sens, du jeu régulier de tous les appareils, du perfectionnement ou de la perversion des fonctions, des facultés et des instincts »(1). Un autre caractère de l'habitude, non signalé par M. Cournot, est d'amoindrir les impressions, de les annuler presque à la longue. D'où la disparition de certains réflexes.
L'aptitude à être malade est propre aux êtres vivants. S'il ne s'agit point là d'un caractère universel, et si la maladie ne les frappe pas tous, en revanche elle ne frappe qu'eux.
Un autre caractère peut se rencontrer chez les êtres vivants. Une sorte d'ébauche s'en observe chez les êtres dont la vie de relation est suspendue, par le fait d'influences morbides, par exemple; ainsi dans l'état cataleptique, certains sommeils dits léthargiques, chez les hystériques ou gens hypnotisés, peuvent donner lieu à la mort apparente.
(1) Traité de l'enchaînement, etc., t. 1, p. 384.
Chez les animaux, on connaît les faits si curieux de sommeil hibernal. La vie se résume alors dans un certain nombre de fonctions élémentaires pouvant être peu appréciables. Chez les êtres inférieurs, on peut observer d'autres faits plus complets encore, puisqu'ils présentent, à des degrés divers, ce qu'on appelle la vie latente. On sait qu'il peut y avoir un arrêt complet ou à peu près complet des phénomènes chimiques chez des êtres monoplastidaires et leurs spores, quand il en existe, et arrêt complet pour les grains de blé d'origine si ancienne qu'on a trouvés en Egypte et pour les rotifères des mousses préalablement desséchés. Au même titre on peut invoquer la quasi ubiquité des germes ou panspermie.
Si la vie n'était qu'une propriété chimique de plastides isolés ou associés, que signifie donc une vie latente qui a précisément pour caractère l'absence des phénomènes chimiques? De deux choses l'une : ou la vie, dans sa conception générale, n'est point une propriété chimique, aussi spéciale qu'on le voudra, ou la vie latente n'est point une vie; et M. Le Dantec se contredit formellement en admettant une vie latente, qui est précisément le contraire de la vie, collection de propriétés chimiques (1). Le terme général exclut ici le terme particulier. Donc il y a des corps qui sont vivants, puisqu'on leur accorde une vie latente, et qui ne
(1) Théorie rioiiyelle de la vie, p. 120,
— refont aucun usage des propriétés chimiques en exercice, par lesquelles on définit la vie elle-même. Mais s'ils vivent, vraiment, s'ils ne sont pas un simple agrégat de matière brute, s'ils conservent en dépôt la puissance ou virtualité du germe, c'est que celui-ci n'est point un simple tourbillon d'actions chimiques en évolution incessante. A côté des mutations nutritives et fonctionnelles il y a un pouvoir particulier, une puissance qui se manifeste ou non, suivant que les conditions de milieu se prêtent ou non à son action directrice.
Dans le règne végétal, auquel se rattachent beaucoup d'êtres monoplastidaires, on constate un fait analogue à la vie latente, pendant les rigueurs de l'hiver. Si les phénomènes chimiques subsistent encore, ils sont évidemment réduits à leur minimum, « Pourquoi au moment du réveil de l'énergie vitale et plastique cette production luxuriante qui fait que le bourgeon pousse en quelques jours de printemps plus qu'il ne poussera pendant tous les mois d'été? La raison n'en peut pas être dans le changement des conditions physiques de température et d'insolation, mais dans le repos hibernal antécédent qui a réparé des forces vitales fatiguées et leur a permis de se déployer avec un surcroît momentané d'énergie » (1). Une chimie qui se repose et qui trouve dans ce repos un surcroît d'énergie ne répond pas à une idée claire.
(1) Cournol, op. cit., p, 381.
Enfin je signalerai comme un dernier caractère possible des êtres vivants la propriété perceptive seulement ou l'union des deux facultés perceptive et aperceptive au sens Leibnizien.
B. De certains fonctionnements de fa matière vivante.
Une étude attentive des caractères généraux de cette matière met en relief, nous l'avons vu, un fonctionnement essentiel, celui des activités physico-chimiques : mutations nutritives, mutations fonctionnelles d'une part, et, d'autre part, un fonctionnement non moins essentiel, celui d'une faculté directrice de ces activités. Là où la faculté directrice, conformément à un type évolutif, manque, la vie n'existe point, sauf le cas de latence : arrêt des phénomènes chimiques. En elle-même, cette dernière faculté est tenue, comme fort peu conforme à l'idée qu'on se fait du mécanicisme, puisque, au lieu de la rattacher aux phénomènes de cet ordre, on préfère la nier résolument. La chose va de soi puisqu'il s'agit d'un fait paraissant contraire à la doctrine moniste, qui ramène tout au mouvement.
Me préoccupant fort peu de monisme ou de dualisme, ou de tout autre conception métaphysique de l'Univers, je cherche à m'orienter, me tenant au plus près de l'observation sans craindre de faire double emploi avec ce que j'ai déjà dit sur
le fonctionnement. C'est pour ce motif que je crois devoir revenir tout d'abord sur la possibilité de l'existence de la sensibilité chez les êtres doués de vie, question que j'ai laissée pendante, pour ainsi parler.
Le système musculaire, en dehors de toute influence nerveuse, possède une irritabilité ou sensibilité de tissu nettement caractérisée. Celleci n'est autre chose que la réaction du protoplasma contre une excitation d'origine extérieure. Il est difficile de ne pas admettre, dans l'espèce, une sensibilité propre au muscle, car on ne peut y voir un effet d'élasticité ou d'impulsion simple dû au contact d'un corps solide. Pourrait-on supposer qu'il s'agit d'un mouvement de masse, provenant du dehors, qui se convertit en mouvement moléculaire parenchymateux, lequel se convertit à son tour en mouvement de masse ou réaction motrice du tissu excité? Mais en suivant pareille filiation, ce dernier mouvement serait ou devrait être fort peu appréciable, d'après la part à faire à chaque transformation, tandis qu'il est très caractérisé. Voici les termes de la série supposée... Mouvement de masse, chaleur, réaction motrice.
Supposons maintenant l'existence d'un système nerveux. Quand il existe, on prétend lui faire jouer « le rôle d'un appareil qui reçoit les impressions et restitue, sous forme d'excitation motrice et en quantité proportionnelle, ce qu'il a reçu comme
impression » (1). A quoi Gratiolet répondait : « Si l'arc nerveux n'était qu'un simple conducteur, l'énergie de la réaction, n'étant modifiée par l'intervention d'aucun agent particulier, serait nécessaiment proportionnelle à l'énergie de la stimulation. Mais l'expérience démontre qu'il n'en est point ainsi : Une réaction forte peut suivre une stimulation faible, et réciproquement à une stimulation faible, peut, dans certains cas, succéder une réaction puissante » (2).
Je rappellerai à ce propos la parole jadis célèbre de Brown : L'incitation use l'incitabilité, à quoi on peut ajouter l'absence d'incitation exalte l'incitabilité. Si de pareilles affirmations sont exactes, si elles me paraissent telles, il en résulte que suivant les conditions d'accoutumance ou de non-accoutumance du sujet, une impression identique, c'est-àdire un phénomène moteur identique aura des conséquences fort différentes.
Voilà un genre d'activité qui ne ressemble guère à un phénomène moteur qui en suit et en prolonge un autre, ce qui devait être et toujours être dans l'hypothèse du mécanicisme.
On insiste, toutefois, en disant que l'impression sensitive s'accompagne d'une ondulation dans les nerfs qui la transmettent, et que des phénomènes chimiques, une élévation de température se pro-
(1) Rouget, Physiologie des actions réflexes.
(2) Anatomie et physiologie comparée du système nerveux.
duisent sur le trajet de ces mêmes nerfs. Donc il y a des mouvements qui se produisent et la sensibilité en est le résultat. Les faits signalés sont très probables, certains même, j'y consens. Mais l'interprétation qu'on en donne est-elle exacte? Nous avons un fait très instructif dans ce qui se passe pour le mouvement musculaire. La contraction s'accompagne toujours de chaleur, et néanmoins un physicien comme M. Bergonié, un physiologiste éminent comme M. Chauveau ne se refusent-ils point, comme d'autres encore, à admettre la transformation de la chaleur en mouvement? (l) Donc la concomitance des phénomènes ne prouve nullement que l'un est la cause de l'autre (2). Ainsi les faits chimiques signalés dans le nerf sensible en fonction n'ont aucune valeur démonstrative, bien que se rapportant à un fait général, savoir l'élévation de la température dans un organe dès qu'il fonctionne. Il pourrait donc exister une propriété de sensibilité sollicitée par un mouvement extérieur et non produite par lui. Par cela seul, il est permis, sans faire une hypothèse déraisonnable, de supposer que tous les corps vivants, même les plastides, peuvent être doués d'une sensibilité ou très obscure ou mani-
(1) A celle occasion je cilerai nue campagne prématurée faite coutre l'idée de cette transformation. Elle a duré de 1865 à 1872.
(2) Peut-être le mouvement musculaire est-il dû, chose que nous ignorons profondément, à des effets mécaniques relevant d'actions chimiques.
feste, quand il y a un système nerveux pour recueillir les impressions. Alors la fonction se spécialise.
A ce point de vue, je crois pouvoir citer les passages suivant de l'ouvrage de M. Ch. Bouchard : « Si dans certaines cellules le protoplasma est animé de mouvements que modifient les changements survenus dans le milieu, ces mouvements et ces modifications sont l'indice d'une activité physiologique obscure qui est comme une ébauche ou comme une fausse apparence de la sensibilité consciente ou inconsciente et de la motricité volontaire ou réflexe, sensibilité et motricité qui, dans les organismes compliqués, sont à peu près exclusivement dévolus aux éléments d'appareils spéciaux, mais qui peuvent se trouver réunis, dans un même élément, chez les êtres monocellulaires » (1). D'ailleurs, dans l'évolution générale de la vie, la sensibilité ne saurait se produire tout d'un coup, par une sorte d'invasion brusque contraire à toutes les analogies. Elle doit être le fruit d'un long développement. L'être vivant doit percevoir sans conscience avant d'apercevoir avec conscience. Le minimum originel est fatalement inappréciable, sauf peut-être par certains effets. La présence de la sensibilité dans les êtres monoplastidaires n'est-elle pas formellement admise dans les lignes suivantes : a Les organismes élé-
(1) Op. cit., p. 27.
mentaires peuvent résumer dans une seule cellule toutes les activités partielles : l'absorption, les transmutations chimiques, l'expulsion, la respiration, la sensibilité, le mouvement et aussi la croissance et la reproduction » (1)?
On peut donc admettre que si l'irritabilité ou sensibilité musculaire n'est pas produite directement par des actions motrices venant du dehors, il en est de même pour la sensibilité de tous les autres tissus. Conclusion qui nous conduirait à reconnaître que la sensibilité est une chose et que le mouvement en est une autre. Cherchons à approfondir la question.
Existerait-il par hasard un processus, toujours le même, qui unirait dans un harmonieux ensemble tous les faits relatifs au fonctionnement général des êtres vivants?
La théorie mécanique a jugé qu'il en était ainsi et que Tensemble des phénomènes physiologiques et psychologiques relevait, sans exception, d'un mécanisme extrêmement simple, celui de- l'acte réflexe, soit à l'état élémentaire, soit à l'état de composition. Or voici la donnée de l'acte réflexe : une sensation périphérique, une transformation centrale motrice, un mouvement extérieur. La transformation de l'élément sensitif en mouve-
(1) Op. cit., p. 30.
ment n'ayant lieu, bien entendu, que parce qu'il est lui-même un mode particulier de l'énergie.
Une affirmation n'étant point une preuve, il s'agit maintenant de procéder à la vérification de l'hypothèse mécaniciste, si séduisante qu'elle soit pour les esprits simplistes énamourés de monisme, Il faut, tout d'abord, étudier le réflexe en lui-même, puis voir ensuite si l'observation peut être subordonnée ou non au principe général que Ton prétend établir, mais je ne traiterai que sommairement la première question que j'ai déjà abordée dans un autre travail (1) et qui a été développée dans une thèse des plus méritantes, due à l'un des élèves distingués de notre faculté, M. Mathis, médecin de la marine : Du rôle psychologique de Vactioii réflexe.
Le pouvoir réflexe, qui n'est point toujours un mouvement appréciable, car il y a des actes réflexes de nutrition, de sécrétion, de sensibilité (ceux-ci nombreux en pathologie), se présente à nous avec des caractères variés de simplicité ou de composition, puisqu'on a distingué un réflexe simple et des réflexes psychiques d'accommodation, d'émotion, de mémoire, de volonté. Donc, deux modes réflexes : l'un simple, l'autre psychique.
Dans le premier cas, il s'agit d'un mouvement involontaire, succédant immédiatement à l'excitation d'un nerf sensitif de la périphérie (définition
(1) De l'Automatisme psychologique.
qui exclut bien à tort les réflexes de sensibilité). Dans le second, il y a un mouvement involontaire précédé d'un acte cérébral, provoqué lui-même par l'excitation d'un nerf sensible. Tous les réflexes, qualifiés de psychiques, seraient susceptibles d'associations multiples qui comprendraient le domaine du sentiment, de l'intelligence et de la volonté. Car celle-ci même a été qualifiée de réflexe, après avoir défini le réflexe : un acte involontaire (Richet).
D'une manière générale, nous sommes ici en présence de deux théories : l'une qui ne voit dans le réflexe, de son origine à sa terminaison, qu'une succession de phénomènes moteurs, avec conversion du mouvement externe en sensibilité, et de celle-ci en réaction motrice appréciable; l'autre théorie qui admet, dans la matière vivante, deux éléments : la sensibilité et le mouvement et qui, par conséquent, admet que le phénomène extérieur sollicite la sensibilité et que celle-ci provoque, à son tour, la réaction motrice. A ce point de vue, qui dit succession ne dit nullement transformation du mouvement de masse en mouvement moléculaire et, de celui-ci, en mouvement de masse, comme l'exige la grande loi de la métamorphose des forces physiques. Ainsi, d'une part, une seule série de phénomènes de nature exclusivement mécanique, selon toute apparence et, d'autre part, une double série de phénomènes, les uns sensitifs et les autres moteurs.
Donc, une double série donnant lieu à deux interprétations contradictoires : Tune que je viens d'indiquer est celle des mouvements qui se succèdent, avec des formes variées et rien de plus; l'autre qui fait l'action motrice la conséquence du phénomène sensitif. Celui-ci est qualifié de volonté par Wundt qui est du pays de Schopenhauër; il est qualifié d'appétit par M. Fouillée. La volonté obscure, l'appétit provoqueraient le mouvement qui, du rôle de principe, déchoit à celui de conséquence. Or, l'action motrice du réflexe, comme l'expérience le prouve, ne doit pas seulement être attribuée à une sorte de psychisme sourd, latent, car nous savons très bien que des actes conscients et volontaires peuvent, grâce à l'habitude, passer à l'état de réflexe inconscient et involontaire. Cet argument de Wundt est absolument incontestable.
Quelle est la preuve que le mécanicisme peut invoquer pour ramener à la physique ou à la physico-chimie, l'ensemble des faits constitutifs du réflexe simple? Jusqu'à présent, la démonstration me paraît se faire attendre. Je vois surtout une affirmation pure et simple, et il faudrait quelque chose de mieux. Avant de proclamer un pareil fait, la clarté de l'évidence est impérieusement nécessaire. On nous parle bien haut de mécanisme, sans doute, mais, en même temps, il y a des aveux précieux à recueillir, ceux de M. Richet, par exemple : (( On n'a pas une notion quelque peu scieii-
tifique du mécanisme des réflexes moteurs normaux » (1). « Le mécanisme de l'acte réflexe élémentaire nous est inconnu » (2), « Sur la nature intime des phénomènes dynamiques qui se passent dans les cellules nerveuses et que nous appelons imitation, conduction, transformation de la sensibilité en mouvement, notre ignorance est telle qu'il faut faire nécessairement des hypothèses » (3). Ces hypothèses auront l'unique usage de supposer précisément ce qui est en question, savoir, le caractère exclusivement mécanique de tout ce qui constitue la vie. D'un autre côté, le psychisme a non seulement pour lui les apparences qui distinguent la sensibilité et le mouvement, mais encore l'expérience certaine qui nous montre le passage de phénomènes conscients et volontaires à l'état de réflexes simples. Il est bien permis de présumer que la sensibilité, là où l'aperception n'existe pas encore, quand la perception existe seule, est susceptible de remplacer l'intelligence proprement dite. Le raisonnement a une base empirique non douteuse, au lieu de reposer sur une hypothèse gratuite.
Le réflexe simple serait donc une conséquence évolutive de la sensibilité ou de l'inlelligence et, une fois constitué, il est certain que la réaction
(1) Ouvrage cité, p. 74.
(2) Ibid., p. 96.
(3) Ibid., p. 69.
motrice a son origine clans l'excitation d'un nerf sensitif de la périphérie. Mais la sensation qui en résulte, seulement perçue ou consciente, ne peut pas changer de nature et devenir un phénomène mécanique, simple mouvement qui en suit et en prolonge un autre, puisque la sensibilité primitive est la condition déterminante des réactions motrices propres aux êtres vivants, en tant que vivants, et non en tant qu'agrégats matériels.
Après avoir étudié le rétlexe simple, je passe au réflexe psychique auquel on attribue, comme possible, une très grande complexité. Je pourrais, sans doute, m'en tenir à la démonstration que je crois avoir donnée du caractère non mécanique du réflexe simple, considéré dans sa raison d'être première, qui semble préjuger la question de la nature du réflexe psychique. Toutefois, il me paraît utile de discuter cette question en elle-même.
L'intelligence, réflexe avorté, ou du moins devenu difficile, les phénomènes intellectuels n'ayant d'autre provenance que la lenteur ou la gêne du mécanisme chez les animaux, ne sont point des assertions banales, car elles traduisent l'embarras qu'on éprouve en présence de phénomènes de ce genre. Embarras d'ailleurs momentané, car on a réfléchi qu'après tout, puisqu'on avait admis le principe absolu du mécanisme, il n'y avait qu'à les qualifier de réflexes intellectuels, et que la volonté elle-même n'y pouvait échapper, parce que tantôt on en faisait un réflexe (en dépit de la
définition qui dit formellement le contraire) et tantôt on n'y voyait qu'une illusion subjective due à Tinsuffisance de notre mémoire (Gh. Richet).
Je crois avoir démontré péremptoirement, ailleurs, que le réflexe dit émotif n'a point toujours un point de départ périphérique, et lorsque ce point de départ existe, il n'y a aucun rapport direct et pas de transformation entre l'excitation visuelle ou auditiveetla réaction motrice. J'ai montré qu'un jugement intervient et que c'est lui qui est la cause déterminante de l'émotion produite, laquelle a pour conséquence ou non une réaction motrice. J'ai prouvé la même chose pour les réflexes de mémoire (l). D'où il résulte qu'il n'y a ni réflexe volontaire (par définition), ni réflexe de mémoire, ni réflexe d'émotion, puisque dans ces cas on fait entrer dans le défini plus que ne comporte la définition. Or celle-ci n'est acceptable que lorsqu'elle comprend tout le défini et rien que le défini.
Un physiologiste éminent, M. Ch. Richet, a dit quelque part : a Ne pourrait-on pas se demander si, par hasard, les réflexes psychiques ne seraient pas tout autre chose que des réilexes, et dire qu'ils sont produits, non par l'excitation extérieure ellemême, mais par l'affection de l'àme qui a provoqué cette excitation » ? J'ai le regret de constater que ce physiologiste a cru résoudre la question en la qualifiant de subtile.
(1) De l'Automatisme psychologique.
Je passe maintenant à un tout autre point de vue, sans quitter d'ailleurs la question générale que j'ai abordée. C'est, d'après moi, à l'expérience objective et subjective qu'il faut demander la confirmation du principe du mécanicisme ou sa condamnation. Abordons le terrain de la psychologie proprement dite.
La thèse est la suivante. Non seulement il y a dans l'Univers une somme déterminée d'énergie toujours la même, mais encore tous les phénomènes de la vie, spéciaux ou non spéciaux, ne sont que des manifestations ou transformations de cette énergie. La physionomie change, le fond demeure identique. Sous une forme plus mathématique, peut-être, telle fut au fond la philosophie de Taine. Pour lui la matière, inerte par nature, simple faisceau de possibilités et de nécessités de sensations, pourrait être un pur néant (1). En effet l'étendue et la continuité des corps ne sont que des illusions subjectives (2), ils ont néanmoins un caractère réel et propre : le mouvement; ce sont des mobiles moteurs, voilà leur essence (3). Quelles que soient d'autre part les opérations cérébrales, elles n'ont pour éléments que les courants qui cheminent dans les fibres» et les dcuices qui s'exécutent dans les cellules (4). Sensations, images, idées particuliè-
(1) De l'intelligence, p. 111, t. II.
(2) Ibid., p. 186, t. II.
(3) Ihid., p. 114, t. II.
(4) Ibid., p. 314, t. I.
res, idées générales et abstraites sont tout autant de phénomènes moteurs, tant et si bien que le fond des choses c'est le mouvement. 11 n'y a en réalité d'autre science que la mécanique à laquelle ressortiraient tous les faits d'ordre physique, moral et intellectuel (1). D'oi^i la possibilité entrevue d'exprimer la nature du tout par une formule mathématique. N'a-t-on point attribué à Pythagore la parole suivante : « Miuidum regutit niimeri » ? L'être procéderait donc d'une abstraction numérique, dont la mise en œuvre est aussi inexplicable que le processus du non être à l'être de Hegel. Ainsi une loi qu'exprime un chiffre, un rapport général qui ne peut être que consécutif à l'existence en serait la cause.
Il était impossible que la philosophie de Taine n'eût point à un degré éminent le caractère abstrait. 11 n'a pas hésité à admettre qu'il existe en nous des conceptions qui ne sont point des images (2), et à déclarer, aussi, que nous n'avons pas d'idées générales à proprement parler, et que ce que nous appelons une idée générale, n'est qu'un nom , c'est-à-dire un signe, une abstraction pure (3) . Proposition s'appliquant aux objets de l'expérience, aux concepts de l'utile, du beau et du bien (4), et
(1) Ibid., p. 353, t. II.
(2)Ibid., p. 37, t. I.
(3) Ibid., p. 42, t. I.
{'i) Ilnd., p. 294, t. II.
aux rapports mathématiques dontrévidence arrive à être supérieure à tout cas particulier d'intuition immédiate. Nous sommes en présence d'une véritable création mentale dontTaine n'a pas compris l'impossibilité, si le dedans n'est que la suite et le prolongement du dehors. Le fameux adage : Non est in intcllcctu quod non priiis fuerit in sensu, n'est donc que la formule d'une erreur traditionnelle.
Ainsi pour ce noble et puissant esprit que fut Taine, comme pour les autres mécanicistes, il y a analogie étroite dans la doctrine et, d'après celleci, les effets moteurs du milieu ne pourraient être que très fidèlement reproduits au sein de l'organisme où ils doivent pour ainsi dire se photographier, étant un écho direct des influences motrices extérieures. Donc si le subjectif était par des artifices quelconques plus ou moins que l'objectif, il ne saurait, en tout cas, être d'une autre nature que lui.
Ceci posé, sensations, sentiments, désirs, instincts, appétits, idées, concepts, volitions, ne seraient que du mouvement extérieur modifié ou transformé par la cellule vivante, nerveuse ou non nerveuse. Mais comme il ne peut y avoir plus dans l'effet qu'il n'y a dans la cause, il est évident que tout l'ensemble psychologique indiqué aura et conservera le caractère concret originel. Par conséquent, aucune abstraction, aucune idée générale, ne pourra s'introduire par la moindre fissure, puisque
l'impression étant concrète, tout ce qui en découle doit conserver le même caractère, faute de quoi il y aurait dans l'empreinte photographique non seulement plus, mais encore autre chose que ce qu'il y a dans les phénomènes objectifs, tels que nous les percevons. Les sens ne nous donnent que des individualités, donc toute idée générale, copie ou modèle (1), nous échappe fatalement. Donc nous sommes et ne pouvons être que des êtres intuitifs, conséquence qui jure étrangement avec notre bilan intellectuel, où la généralisation joue un rôle si considérable. Or, pour généraliser, il faut abstraire, et, par cela même, sortir des conditions de l'intuition. D'oi^i peut donc procéder cette faculté d'abstraire et de généraliser qui ne trouve que son occasion et nullement son principe dans le monde extérieur? Dans celui-ci, je le répète, tout est objet particulier. Si donc nous nous élevons à ces notions régulatrices de l'intelligence qu'on appelle des concepts qui ne proviennent point directement du dehors, il faut donc admettre qu'ils sont l'œuvre du dedans. S'il en est ainsi nous devons probablement en trouver d'autres preuves dans notre fonctionnement mental.
La vie se présente à nous biologiquement, nutritivement si l'on veut, comme une évolution créatrice. Pourquoi n'en serait-il pas de même
(1) Taille, op. cit., p. 253-275.
dans Tordre intellectuel proprement dit? Là aussi trouverions-nous concordance, analogie?
La généralisation abstraite nous conduit directement à la logique, et j'aborderai tout d'abord celle-ci dans son application aux mathématiques, dont l'objet propre sont les conceptions de nombre et de grandeur. Le nombre est une abstraction, donc une création de l'esprit faite à l'occasion de l'expérience. La grandeur, telle qu'elle est comprise et étudiée, est une autre création de l'esprit, abstraite également et conçue à l'occasion de l'expérience. A ces deux données maîtresses, on applique le raisonnement déductif, soit sous forme syllogistique, soit par équivalence. Or le raisonnement n'est point une intuition physique et concrète, mais au contraire une intuition mentale. Cela étant, et laissant de côté la question très controversée des axiomes, je rappelle le fameux postulat : Par un point pris sur un plan, on ne peut mener qu'une parallèle à une droite donnée sur ce plan. Devons-nous sa connaissance à l'observation qui nous l'aurait appris sous forme d'un mouvement particulier venant de l'extérieur? Non, sans doute. Donc, l'esprit invente, crée, construit. En effet, les mathématiques sont essentiellement une science à construction (1), ce qui est incompréhensible dans la donnée de l'idée intuitive, simple épreuve photographique.
(1) Liard, Logique.
Dans le domaine de la logique appliquée aux sciences de la nature, il y a une part immense à faire à l'induction. Celle-ci n'est qu'un n priori, qu'une hypothèse que nous imposons aux faits d'expérience pour nous élever du connu à l'inconnu. C'est encore un produit de l'esprit, qui n'est point non plus une épreuve photographique du milieu ambiant et qui nous a déjà livré, dans une large mesure, les secrets de ce milieu.
Ces constructions ou créations de l'esprit, qui ne sont point un écho direct du monde extérieur, nous les retrouvons dans un grand nombre des connaissances humaines. Ainsi la physique et la chimie, jusqu'à aujourd'hui, paraissent avoir eu besoin de l'atome qui est /?/'e5^w une hypothèse au dire de M. Richet (1); de même l'astronomie et la physique sont bien aises d'avoir l'éther à leur disposition. De même en est-il pour l'idéal très souvent illusoire et utopique de la politique, de l'économie politique qui a fait tant de fois et si lamentablement bon marché de l'expérience. De même pour l'idéal eu jurisprudence connu sous le nom de droit naturel (que nous possédons déjà en politique et en économie politique) qui est en conflit séculaire avec le droit écrit et le droit coutumier; d'où une tendance invincible chez l'homme vers le mieux, vers ce qu'on appelle le progrès, les réformes.
(1) Essai de psychologie générale, p, 11,
La politique, l'économie politique, la jurisprudence sont des cas particuliers de la morale sociale. Dans la morale individuelle, n'avons-nous pas aussi un idéal, éminemment variable, d'ailleurs, suivant des conditions très complexes? Peuton le considérer comme une simple résultante de l'expérience qu'il doit procéder et guider? Alors, il ne serait qu'une généralisation de celle-ci, conclusion peu acceptable. Est-ce l'opinion générale? Et, si on pense différemment (en dehors du darwinisme et du mécanicisme), c'est qu'il y a ici une véritable création subjective qui prétend s'imposer à la conduite et lui donner des règles.
Je prends un autre exemple dans la Linguistique. M. Marc Millier admet deux sortes de langages : l'un émotionnel comprenant les interjections et les imitations ou onomatopées, l'autre rationnel. Le langage émotionnel qui nous est commun avec les brutes évoque seulement des représentations sensibles. « Le langage rationnel et spécialement humain est tout autre; considérés dans leur sens primitif, les mots qui le composent évoquent non des représentations sensibles, mais des concepts généraux; à ce titre, on l'appelle rationnel, parce que la raison est la faculté de former et de manier ces concepts généraux » (1).
Il n'y a pas de langue, même parmi les sauvages les plus dégradés, dans laquelle la très grande
(1) Taine, De l'intelligence, I, p. 384.
majorité des mots ne soit rationnelle... les mots les plus corrects eux-mêmes sont fondés sur des concepts généraux et dérivés de racines qui expriment des concepts généraux... Si on défalque la couche inorganique de mots purement émotionnels, tout le reste de la langue, soit chez nous, soit chez les derniers des sauvages, peut être ramené à des racines, et chacune de ces racines est le signe d'un concept général (l). « De même qu'il y a deux langues, l'une émotionnelle, commune à l'homme et aux animaux, l'autre rationnelle, de même, il y a deux modes de connaissances, l'un intuitifs commun à l'homme et aux animaux, l'autre conceptuel et particulier à l'homme... Ces concepts sont formés par la faculté d'abstraire, mot très bon qui désigne l'action de décomposer des intuitions sensibles en leurs parties constituantes, de dépouiller chaque partie de son caractère momentané et concret, pour l'isoler et en former un caractère général » (2).
« Comment s'exécute cette œuvre spéciale de l'intelligence humaine, je veux dire la formation des concepts et des racines qui sont la production
spéciale de l'intelligence humaine Les racines
ne sont ni des imitations, ni des interjections
Celles-ci (imitations et interjections) ont un son vague et variable et un sens spécial, tandis que
(1) Max Millier, Lectures on the science of language,
(2) Ibid.
dans les racines le son est défini et le sens général. Néanmoins les interjections et les imitations sont les seuls matériaux possibles avec lesquels la langage humain ait pu se former, et, par conséquent, il s'agit de savoir comment en partant des interjections et des imitations nous pouvons arriver aux racines ».
Un troupeau formé de bœufs, de chevaux, d'ànes, de moutons, etc., ne pouvait être désigné par Timitation des cris de ces divers animaux, a Toute imitation d'un cri spécial devint non seulement inutile mais dangereux... il fallait un compromis entre tous ces sons imitatifs. Il dut y avoir beaucoup d'imitations exprimant la chute d'une pierre, d'un arbre, d'une rivière, de la pluie, de la grôle; mais à la fin, elles se combinèrent toutes dans la racine simplepat, exprimant le mouvement rapide soit pour tomber, soit pour fuir, soit pour courir. En abandonnant tout ce qui pouvait rappeler à l'auditeur le son spécial de tel objet, emporté par un mouvement rapide, la racine /;«^ devint apte à signifier le concept général de mouvement rapide » (1).
« Dans la ligne qui sépare le langage émotionnel du langage rationnel, la connaissance intuitive de la connaissance conceptuelle, c'est-à-dire dans les racines de chaque langue, le philosophe découvre la véritable barrière qui sépare l'homme de la bête » (2).
(1-2) Max MûUer, op. cit.