‹ La question morale à la fin du XIXe siècleChapitre 22 sur 23 · VJ · texte numérisé non relu

VJ

d'opliquc subjective, ils suivent dans leurs actes rcntrainenient tic la nature qui les sollicite, d'après les rèû'les d'un déterminisme riooureux, car il est celui de la mécanique elle-même.

Il y a un autre point de vue dont on ne saurait méconnaître l'importance. La liberté morale est la source de tout droit personnel. Niez la, que restet-il? Le fait pur et simple, ce qui peut suffire à la caserne et au couvent mais non à justifier les institutions sociales proprement dites, même si l'on courbait toutes les têtes sous la verge de fer du collectivisme. Je tiens ma fortune de mon travail, de mon intelligence, de ma probité, mais si je ne suis qu'une fraction insignifiante d'un véritable organisme physiologique et psychologique, appelé la société, de quel droit amasser pour moi et les miens, tandis que l'ensemble, l'organisme réclame pour lui-même les fruits de mon activité? En vat-il autrement en biologie où les parties travaillent pour le tout? Je tiens ma fortune soit de mon père ou de ma mère, soit de quelque ami. De quel droit puis-je jouir de ce qui n'appartenait point aux donataires, qui ont, en frustrant la collectivité de ce qui lui appartient en réalité, commis un véritable vol, vol auquel je m'associe en ne répudiant point l'héritage reçu?

On ne reconnaît donc en soi-même qu'un possesseur de fait, parce qu'on a mis en doute la valeur propre et distincte de l'homme, et l'empreinte de sa personnalité sur les choses. D'autre

part, on est circonvenu par les clameurs de la foule qui vous crie, ou plutôt qui vous hurle de restituer au véritable propriétaire le bien mal acquis, vous menaçant, si vous faites la sourde oreille, d'exercer, sur vous et les vôtres, ses légitimes fureurs.

Ainsi vous n'avez point la conscience de votre droit, puisque vous ne voyez en vous qu'un mécanisme à peine appréciable dans le vaste ensemble de la nature, et vous êtes, en même temps, le point de mire d'un assaut furieux, comme en face d'un torrent irrésistible menaçant de tout détruire et de tout emporter sur son passage.

Ainsi vous représentez la civilisation, son œuvre bienfaisante et séculaire ; vous avez en garde le dépôt des progrès réalisés péniblement et malgré force retours contraires, ce que vous n'ignorez point ; d'autre part vous êtes le droit, la justice, la morale sociale incarnée dans les laits, ce que vous avez su, ce que vous paraissez ne plus savoir, disposés que vous êtes à tendre vos bras esclaves à une nouvelle invasion des barbares qui déjà vous entourent, prêts à vous submerger de leurs hordes frémissantes.

Votre caractère hésite, chancelle comme un homme ivre, votre volonté perd toute énergie, ses ressorts se détendent, la peur vous prend à la o-orge, et vous allez ouvrir de vos mains tremblantes la porte toute grande au socialisme, de peur qu'il ne l'enfonce.

— 4ol —

Tel est le j>pectacle lugubre que nous avons sous les yeux, et qui, en France, nous a été très particulièrement donné par le gouvernement et la représentation la plus directe de la nation (l).

Voilà le point précis où nous en sommes. La morale dite scientifique a renié son propre objectif d'être la règle des mœurs, par la prétention de créer une humanité nouvelle purifiée de toute con-

I ceptioii, de toute illusion dite métaphysique, et "^TMi premier lieu de cette hypothèse enfantine de la liberté morale. C'est par là, positivistes, évolutionnistes à tous crins, c'est par là, MM. de la Nature que vous avez commencé votre œuvre néfaste. Or, en balayant comme un simple fétu cette liberté morale, vous avez fait à la génération présente un tempérament de débiles eunuques; vous avez du même geste supprimé le rempart du droit qui était la véritable digue à opposer, dans l'intérêt de l'humanité comme dans celui de l'individu, au débordement des passions malsaines et sans frein,

r^dont notre âge est le témoin attristé. Grâce à vous qui, nouveaux Sansons avez jeté bas les colonnes chi Temple, nous pouvons entrevoir à travers les ruines sociales de tout genre et les pires catastrophes, un véritable retour à la barbarie qui sera, cette fois-ci, l'esclavage pour chacun comme

(1) Ces lignes ont été écrites pendant la période la plus sombre du ministère Bourgeois. J'ai cru devoir les conserver, à tout événement .

pour tous. Et cela, au moment même ou hallucinés et inconscients, les yeux perclus clans le vide, comme en proie à une extase morbide, vous croyez apercevoir un nouveau millénium, rivant à tout jamais, aux lèvres du genre humain la coupe de félicité. 1

Déplorables optimistes, rappelant le propter vitani vivendi perdere causas, vous ne voyez donc point les conséquences de vos funestes utopies ? C'est au pessimisme le plus légitime que vousnous acculez, car votre œuvre parachevée, il faudra répondre, négativement, à cette question posée, par le xix' siècle, à la conscience de l'humanité :

Page 1