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I. Science et morale

« On peut dire avec Descartes, Leibnitz et Kant qu'il n'y a de science proprement dite que celle du mouvement» (1). Celui-ci se prête éminemment aux applications des mathématiques et on ne peut dénier à ces dernières leur caractère scientifique. Ce sont des sciences de raisonnement surtout déductif, bien qu'elles fassent aussi une certaine place à l'induction (2). De plus, toute logique à caractère déductif est de la science pure et abstraite, bien qu'elle soit susceptible d'applications pratiques.

On a dû chercher et on a cherché à donner à la morale une base scientifique, et comme la raison est la source d'où procède la logique, c'est dans la raison même qu'on a voulu tout d'abord établir cette base. Telle a été l'oeuvre tentée par Spinosa, par Kant, par M. Renouvier, qui ont essayé de

(1) Fouillée.

(2) Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, t. II, p. 83.

constituer une éthique rationnelle. Le stoïcisme d'ailleurs, avait eu aussi, dans l'antiquité, une pensée analogue.

L'empirisme épicurien prétendit assigner à la morale une tout autre origine. Il lui donna le plaisir comme principe et comme règle. De la secte épicurienne dérive l'utilitarisme, qui remplaça le plaisir égoïste par l'égoïsme lui-même, fait plus compréhensif. Egoïsme d'abord individuel puis collectif, avec répression, le cas échéant, de réofoïsme individuel. La doctrine utilitaire fut alors constituée. Elle n'a point un caractère rationnel.

La morale du socialisme, ici représentée par Comte, prend son principe dans le fait de l'amour, ou sympathie, ou altruisme, qu'il emprunte au christianisme. L'égoïsme individuel est supprimé et la personne se fond dans l'intérêt supérieur de l'humanité.

Cette morale n'a point un caractère rationnel.

La morale évolutionniste a le même point de départ que l'épicurisme et l'utilitarisme. Elle ne tarde pas à sacrifier plus ou moins complètement l'individu à la collectivité, à l'exception de Spencer qui fait grandir singulièrement le premier et tend à amoindrir au minimum la seconde. La doctrine évolutionniste se recommande particulièrement, nous l'avons vu, par la part singulière qu'elle fait aux hypothèses les plus aventureuses, dont l'une nous ouvre les ineffables perspectives d'un véritable millénium auquel succéderait une

contre évolution ramenant tout au point de départ, à la matière cosmique primitive.

La morale issue du mécanicisme n'en est point une. On peut reconnaître à celui-ci un caractère scientifique par le rôle qu'il assigne au mouvement, que régissent des lois mathématiques, partant des conceptions rationnelles. En lui-même il procède en droite ligne de l'hypothèse cartésienne des tourbillons qui, associés à cette possibilité de sensations qu'on appelle la matière (Taine), nous donnent le sens précis de la doctrine.

La morale naturiste me paraît très particulièrement représentée par Darwin et son école. Cette morale fait appel d'ailleurs à l'utilitarisme et à l'évolutionnisme. Elle est basée sur la science concrète, dont la rigueur est évidemment moins grande que celle des sciences abstraites, et a pour méthode principale l'induction basée sur l'observation, et sur l'expérimentation ou observation active. L'induction ayant un caractère plus ou moins hypothétique, ou à priori^ les résultats qu'elle obtient sont un peu aléatoires. On les soumet au bénéfice d'inventaire par l'expérimentation. La méthode générale n'est donc pas absolument et rationnellement immuable, et là où la vérification expérimentale est impossible, elle n'est que de la probabilité s'élevant souvent à la quasicertitude, mais point à la certitude proprement dite. Quoi qu'il en soit, la morale fondée sur l'histoire naturelle possède un caractère scientifi-

que me paraissant incontestable. C'est de la science positive, mais ce n'est point de la science abstraite et purement rationnelle.

Entre la morale naturiste qui est positive et la morale négative du mécanicismeily a toute l'épaisseur, bien restreinte peut-être, d'une métaphysique, celle qui caractérise le mécanicisme : la matière et le mouvement. Le naturisme, lui, prend, ce semble-t-il, le monde tel qu'il est, sans en donner la philosophie première. Cette position lui permet de conserver nominalement les notions fondamentales de devoir et de droit, par conséquent d'avoir une morale fondée sur l'expérience universelle et l'induction.

Somme toute nous voici en présence de bases multiples, scientifiques ou non, pour une seule et même chose : la morale qui doit en avoir une sans doute, mais qui ne saurait en accepter plusieurs, à caractère contradictoire. La poursuite du but à atteindre présente à l'analyse un caractère complexe, et révèle une double tendance : 1° On part d'un élément subjectif mal déterminé, ou plutôt sur lequel on est loin de s'entendre. Pour l'un il est le plaisir, pour un autre le dévouement ou amour du prochain, pour un autre encore les impératifs ou les persuasifs de la raison. Or tout cela est sujet à des contestations sans (in :

Dédit tnundum disputationibus.

2" On part d'un élément objectif. Prenons pour

premier exemple la donnée initiale du mécanicisme. Celui-ci accepte toutes les sollicitations motivées, à titre de règle momentanée, au moment où elles se produisent, sous forme de telles ou telles ondulations, qui à proprement parler nous font ce que nous sommes. La morale c'est le fait tel qu'il se présente, et il n'y a place ni pour les devoirs, ni pour les droits. Donc pas d'obligations, pas d'impératif, pas même de persuasif. Tout est de valeur égale, c'est-à-dire tout est de valeur indifférente, sauf pour ce qui touche aux questions de vitesse et de masse. Dans toutes les autres doctrines il y a des obligations plus ou moins strictes, il y a des règles. Ici il n'y a rien.

La morale épicurienne basée sur le plaisir n'ayant pu se constituer définitivement sur une base aussi fragile, on l'a vue prendre un caractère mixte, à la fois subjectif et objectif, et se transformer en utilitarisme d'abord individuel, puis collectif. Le premier semble n'offrir dans la pratique courante que des difficultés médiocres, appréciation souvent inexacte, car il nous arrive maintes fois de commettre des erreurs sur ce qui est notre véritable intérêt. C'est affaire de jugement et tant pis pour qui en manque. Quant à l'utilitarisme collectif, il est d'une portée beaucoup plus haute, qui dépasse en général celle du commun des hommes. Son opposition fréquente avec l'utilitarisme individuel lui ôte tout caractère de règle pratique universelle. Cette morale d ailleurs n'est point

vraiment scientifique ; son point de départ est restreint et ne comprend qu'une partie de l'expérience, puisqu'il ne s'agit que d'un sentiment d'abord, puis d'un calcul ensuite. La base de ce calcul est bien étroite, quand il s'agit d'un individu; elle est d'une étendue sans mesure pour la grande majorité des vulgaires humains, lorsqu'il s'agit de l'intérêt de la collectivité. Alors où est la science? Vague, indétermination n'en sont point les termes équivalents.

Seraient-ce par hasard des considérations analogues qui ont fait dire à Stuart Mill que la morale n'est point une science mais un art ?

J'arrive à la morale naturiste à laquelle je rattacherai l'évolutionnisme.

Il est évident que psychologie et sociologie ne pouvant procéder de rien d'autre que de la biologie, c'est une évolution générale des lois de la vie qui nous donnera l'une et l'autre. Les deux sciences sont nécessairement subordonnées à l'état biologique et n'en peuvent être qu'une émanation directe. Il ne reste donc plus qu'à déterminer ce que sont les conditions générales de la vie. Tout d'abord, nous avons l'influence du milieu, suffisamment négligée par Darwin, puis la sélection naturelle dont il est le père, et qui dérive ellemême de la concurrence vitale. Pour le milieu, il faut signaler le froid, le chaud, la lumière, l'humidité, la sécheresse, la configuration du sol, sa fertilité ou sa stérilité, la faune ou la flore, les

influences pathologiques. Mais, ce qui parait très particulièrement remarquable, c'est l'influence de la concurrence vitale et de ses effets par la sélection naturelle. Des modifications accidentelles surviennent de temps en temps chez les êtres vivants. Si ces modifications sont favorables, elles sont fixées par l'hérédité, parce que ceux qui les possèdent doivent, dans la bataille de la vie, l'emporter sur leurs rivaux de même espèce ou d'espèce différente. Il y a amélioration pour l'espèce, progrès pour elle. Comme pareil fait se reproduit partout et toujours, nous devons le considérer comme une véritable loi de la nature, loi de progrès et qui n'est autre que l'évolution.

La nature n'a point d'entrailles et la loi d'évolution n'en a pas davantage, car elle signifie combat acharné, guerre incessante, triomphe de la force. Au point de vue du sentiment, elle peut nous paraître blâmable, mais ce sentiment injustifié n'est qu'une nouvelle illusion du sens intime qui, décidément, devrait être un écho plus fidèle du milieu qui nous entoure.

La guerre est le véritable état de nature et le triomphe de la force est le droit véritable, car il est la condition même de l'amélioration de l'espèce. Nous voici bien loin de Rousseau : l'homme, qu'il déclarait naturellement bon, est un anthropoïde cannibale, un loup qui est un véritable loup pour son semblable, avec cette différence qu'il le niange. J'ajoute qu'il y a une autre loi primordiale

de la vie, c'est que la nature ne connaît que l'espèce, ainsi que le proclamait Danton, l'instigateur ou le complice des journées de septembre. L'individu n'a de valeur, aux yeux de cette nature, que comme moyen ou agent de perfectionnement pour l'espèce. Pareille loi doit se maintenir dans l'humanité, car elle cesserait de faire partie de l'animalité s'il en était autrement, et la grande loi de l'évolution biologique recevi-ait un démenti qui bouleverserait toute l'économie du système. Pour ne pas l'abandonner, on a prétendu, il est vrai, la transformer en lui donnant d'autres applications, celles ci intellectuelles et morales (Fouillée) ; mais ainsi on sort de l'observation du passé, on sort de l'une des lois générales de la vie, par conséquent on sort de la vérité. Donc, l'évolution progressive exige que la bataille de la vie persiste entre les hommes, soit entre les individus, soit entre les catégories sociales, soit entre les nations. Au plus fort, au plus méritant, au ])lus vertueux, puisque la victoire est sainte, il appartient de réaliser le progrès. Nous savons que Hegel et Cousin, après lui, ont légitimé quand même le succès, bien que généralement leur pensée hantât le pays des chimères. Eh bien ! maintenant, la démonstration de leur thèse est péremptoire. Elle ne procède plus d'une ontologie plus ou moins nébuleuse, mais bien de la sélection naturelle devenue l'instrument de l'évolution progressive de tous les êtres vivants. Evidemment la notion du droit se trouve ainsi

transformée, pour ne pas dire supprimée. Si elle répond encore à quelque chose, c'est au progrès de l'espèce, seule raison d'être de l'individu qui concourt à ce progrès, lorsqu'il survient, chez lui, des modifications accidentelles qui l'arment mieux pour la bataille de la vie. 11 a certainement raison d'être le plus fort, puisque c'est l'intérêt de l'espèce ; donc, si le droit existe encore, il n'est autre chose que la force intellectuelle et la force matérielle, après n'avoir été que cette dernière. A ce point de vue, qui est celui de la nature elle-même, que peuvent signifier toutes les billevesées contenues dans les déclarations de droit américaines et françaises ? E'n réalité, nous ne sommes libres ni dans notre pensée, ni dans notre conscience, ni dans notre volonté, ni dans notre travail. Il n'y a de présomption en faveur de ce qui existe, sous ces divers rapports, que s'il a été établi par le triomphe de la force. Toute autre origine en rend la légitimité suspecte. Aucune liberté civile ou politique ne nous appartient naturellement, étroitement subordonnés que nous sommes à l'espèce et n'existant que pour elle. La lice est toujours ouverte pour nous donner la victoire ou la défaite dans la guerre de chacun contre chacun, de chacun contre tous, ou des collectivités entre elles.

L'individu vaincu dans la lutte est une quantité négligeable dont l'espèce n'a cure. Ainsi justice est faite du dioit personnel ou prétendu

tel. Que vont devenir maintenant nos devoirs envers le prochain et tout ce qui se rattache aux questions d'humanité et de solidarité ? Avons-nous vraiment le sentiment naturel de devoirs à remplir envers la collectivité ?.La chose n'est pas bien claire, car notre premier instinct, notre première pensée, anthropophages ou non, c'est de satisfaire nos besoins, notre égoïsme personnel. Quant au reste, pourquoi nous en préoccuper, puisque le progrès doit se produire nécessairement par l'intermédiaire du plus fort, nous-même ou d'autres? Nous savons pertinemment que si nous ne mangeons point nos semblables, ce sont eux qui nous mangeront, et il me paraît impossible d'intercaler une notion de devoir dans une situation pareille. La nature est sans entrailles, disais-je tout à l'heure. Eh bien! Nous aussi nous sommes la nature, et celle-ci ne se soucie ni d'humanité, ni de solidarité. Arrière les meurt-de-faim, les malades sans espoir de guérison et les infirmes ! C'est pour eux qu'il n'y a vraiment plus de place au banquet de la vie.

D'où il résulte que la morale individuelle est l'égoïsme pur et simple, et que la morale sociale a exactement le même caractère, ne devant rien à l'individu, ne le connaissant même pas ou à peine, puisqu'à proprement parler il ne possède aucun droit qui lui soit propre, sauf le droit à la lutte. Celui-ci évidemment n'existe pas seulement pour les individus les uns vis-à-vis des autres,

SOUS des formes plus ou moins variées, depuis le meurtre et le vol jusqu'à la simple concurrence économique; mais il est aussi parfaitement légitime entre les classes sociales d'un même pays, comme par exemple l'est la guerre que nous voyons régner en France entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent point. 11 est même intéressant de savoir qui l'emportera du grand nombre ou du petit nombre, et si c'est le grand nombre, ce sera lui, qui après avoir exterminé ses adversaires, comme il annonce devoir le faire, sera le véritable représentant du progrès. J'oserai même dire que la sfuerre contre la communauté n'est illéo^itime que si l'individu succombe. Dans le cas contraire, c'est celle-ci qui a tort.

Une autre conséquence de la théorie déjà signalée c'est l'inégalité sociale que doivent consacrer les institutions, puisqu'elle constitue un fait naturel. Les uns sont plus forts que les autres, plus courageux que les autres, plus intelligents que les autres. Il y a donc des puissances intellectuelles, morales, physiques, dissemblables, et le vrai niveau ne peut s'établir que par la proportionnalité attribuée aux faits de ce genre, car là est le droit, puisque là est la supériorité de la force. Nous sommes ici en présence d'une des applications les plus expressives de la justice sociale : A chacun suivant sa valeur propre et non point à chacun suivantses besoins. Nous voici loin de Louis Blanc." Toutes les inégalités entre les races, les nations,

les individus, sont un truit de la fatalité des choses qui existent ainsi et non autrement. Aussi ont elles été reconnues et consacrées par toutes les législations, jusqu'à l'heure néfaste de la proclamation des absurdes déclarations de droits, que nous devons à la fin du xviii* siècle.

Une autre conséquence c'est le maintien de la propriété et de tous monopoles quelconques entre les mains de ceux qui se les sont appropriés par violence, par ruse ou par tout autre procédé, la chose importe peu. Ce maintien n'implique nullement d'ailleurs la reconnaissance d'un droit imaginaire. En fait la collectivité étant toujours la plus forte peut toujours dépouiller l'un de ses membres de son avoir, mais elle n'en fera rien parce que ceux qu'elle dépouillerait font partie de la classe dominante et dirigeante, et que l'intérêt de tous les membres de cette classe est la garantie même de l'intérêt de chacun. Toute socialisation des capitaux, tout collectivisme, tout communisme est une marche à rebours dans la voie du progrès étroitement lié au triomphe des supérieurs sur les inférieurs, du petit nombre sur le grand, de l'aristocratie sur la démocratie.

La science sociale procédant directement de la biologie a, comme on le voit, grandement simplifié les choses, au point de vue de la morale tant individuelle que collective. Mais on trouvera peut-être que je n'ai pas été un interprète toujours bien fidèle de cette science et qu'elle n'a pas dit exacte-

ment tout ce que j'ai déduit de son principe. En est-il réellement ainsi PG'est ce qu'il s'agit d'examiner, même au prix de quelques redites.

L'homme, nous dit-on, comme beaucoup d'animaux, possède des instincts de sociabilité et des instincts personnels égoïstes. Ces deux instincts peuvent être aux prises quand il sera survenu un perfectionnement cérébral d'une certaine importance, et alors le regret, le remords seraient la suite du triomphe de l'intérêt égoïste passager sur l'intérêt social permanent. Là est la véritable origine de l'éthique. Telle est au moins l'opinion de Darwin, qui ne fait, on le voit, qu'une part douteuse à la morale individuelle. La morale, à vrai dire, ne commence pour lui qu'avec la sociabilité.

Le développement des facultés mentales et l'évolution sont arrivés bien à point pour faire sortir l'homme du véritable état de nature, du cannibalisme originel de M. Létourneau, de la guerre de tous contre tous. L'évolution, au lieu de se produire dans le sens de méditations philosophiques sur le caractère regrettable des habitudes violentes du passé, et sur les causes de ces habitudes, avait toutes les chances possibles, ce semble-t-il, pour continuer d'agir dans le sens des passions égoïstes et féroces. Les qualités guerrières, entre autres, et la force physique étaient les conditions que favorisaient le plus le triomphe de ceux qui en étaient pourvus; d'où sélection naturelle, dans ce sens, et aggravation incessante des passions anti-sociales.

Heureusement le hasard avait mis un grain de métaphysique dans le cerveau des premiers humains; exemple merveilleux de ces variations accidentelles qui viennent de temps à autre tempérer, corriger l'évolution, et lui faire mettre le cap sur un autre port. Peu à peu, grâce à un autre hasard, également favorable, la faculté du langage a pris naissance et a donné lieu à la formation d'une opinion commune, à la création d'habitudes conformes au bien public. Alors se produisit, chez chacun, l'obligation subjective de se conformer aux jugements et aux désirs de la communauté. L'homme est ainsi devenu décidément un être moral, car il est devenu un être sociable, d'abord dans une mesure restreinte, puis de plus en plus extensive. « La moralité est l'expression de la sociabilité, la justice est l'accord des actions de chacun avec les intérêts de l'espèce, le droit est le sentiment que chacun possède, qu'il représente à un certain moment l'intérêt de l'espèce, et que les intérêts individuels doivent plier devant lui » (1).

En fait d'hypothèses Darwin n'est jamais resté court. Il suppose, dans le cas particulier, l'abandon au moins relatif par l'homme de cette grande loi de l'animalité, savoir la lutte pour la vie, sur laquelle lui, Darwin, a tant insisté. Or, cette loi demeure encore, dans le temps présent, qu'on le

(l) Caro, Problèmes de la morale sociale,

reconnaisse ou non, l'un des caractères les plus tranchés de Thunianité.

Sous ce rapport, l'homme dépasse évidemment l'animalité elle-même, grâce à l'élévation de son intelligence qui lui rend plus facile le choix et l'emploi des moyens de guerre, vis-à-vis de ses semblables et des animaux qui lui sont incommodes ou nuisibles. Or, l'instinct social est souvent une gène dont beaucoup de gens de nos jours, ainsi qu'il est arrivé dans tous les temps, savent très bien s'affranchir. Comment est-il admissible que l'homme singe, l'anthropithèque, cet être moralement si inférieur aux grands singes existant encore (au témoignage autorisé de M. Létourneau qui a approfondi la question) ait pu tant réfléchir et si bien raisonner sur les avantages qu'il y avait, pour lui, à ne plus écouter la voix jusqu'alors si impérieuse de ses instincts et de ses passions égoïstes, arrivant à conclure que c'était à la collectivité qu'il était préférable d'obéir? Telle est l'obéissance qui, d'après Darwin, constitue la moralité. Malheureusement, ce tissu d'hypothèses est aussi fragile qu'ingénieux, et l'histoire nous montre les conflits les mieux qualifiés entre l'individu et la collectivité, dans des questions dont le caractère moral n'est pas contestable. Parfois l'individu était un précurseur; c'est lui qui avait raison et tellement raison que M. Létourneau en convient sans mauvaise grâce. Alors où est donc la morale, si elle n'est que l'exprès-

sion de la sociabilité ? Donc le motif moral, comme Ta dit un peu légèrement Darwin, ne se réduirait point au plaisir de l'approbation ou au sentiment de la désapprobation du groupe auquel chacun appartient.

L'individu est tenu pour si peu de chose que la notion de justice n'a qu'un rôle fort restreint, si tant est qu'elle en possède un, dans les rapports personnels de chacun. On l'a fait consister surtout dans la concordance avec les intérêts de l'espèce. Mais qu'est-ce donc qu'un pareil intérêt ? Répondil toujours à une idée bien nette et bien précise ? En réalité, tout homme en est juge. Un individu. Napoléon, par exemple, un ensemble d'individus, une caste sociale puissante et fermée peuvent se déclarer, si bon leur semble, les représentants des intérêts de la collectivité, et agir réellement en partie, en conformité de ces intérêts mêmes. Car il peut arriver, et il est arrivé que cette sorte de dictature produise vraiment de bons résultats. Preuve en soit l'œuvre de réorganisation accomplie par Napoléon. Celui-ci a servi l'intérêt social sans être l'expression même de la justice. D'autre part, dans cette voie de l'intérêt social, envisagé comme règle et critérium suprême des actes, on est allé très loin. Il n'y a point d'iniquités qui n'aient été commises, au nom du salut du peuple, et souvent avec la complicité de l'opinion publique. Suivant la parole de M""' de Staël : « On dit que le salut du peuple est la suprême loi. Non, la

suprême loi, c'est la justice ». Cette justice, le naturisme en reproduit le mot, et il en dénature le sens.

Le devoir pour Tindividu c'est le bien de l'espèce, ce qui nous ramène à la doctrine utilitaire. Ce n'est plus qu'un dressage imposé et subi en vue du bien général. Le droit ne peut avoir qu'un caractère collectif, puisque l'individu s'efface ou est effacé. D'ailleurs, je le rappelle, il n'y a point de place sérieuse dans le Darwinisme pour la morale individuelle. Aussi, en réalité, ni justice, ni droit, ni devoir, ni morale par conséquent. Tous ces termes conservés, il est vrai, constituent un véritable trompe l'œil, ayant une acception purement artificielle et sans rapports avec le sens qui leur fut toujours et leur est encore assigné.

La morale scientifique procédant du naturisme nous offre comme une série d'étages superposés. L'animal c'est le sous-sol, l'homme primitif, inférieur à certains animaux, représente le rez-dechaussée, le reste est un développement de la doctrine utilitaire, La conséquence générale de la doctrine la voici : Jamais il n'est arrivé à personne de juger de la morale des animaux autrement que par leurs mœurs ou leurs habitudes, car ils ont des mœurs quelconques, par conséquent il est permis de dire qu'ils ont une morale, et M. Létourneau n'y a pas manqué. Partis de la biologie inférieure nous nous élevons, par transitions insensibles, à la biologie supérieure qui comprend

les habitudes ou mœurs des humains. Chez les animaux proprement dits on induit de l'observation les faits généraux qui représentent leur morale. Il est évidemment impossible d'agir différemment lorsqu'il s'agit de l'homme. Sa morale dérive directement de ses mœurs elles-mêmes. Sa pratique courante constitue les faits généraux, autrement dit les lois de la morale. Donc la morale ce sont les mœurs.

La morale naturiste est donc de la biologie prolongée ou de la physiologie supérieure. A tout instant la science morale consiste à constater non ce qui a été ou ce qui sera, mais ce qui est, et par conséquent ce qui doit être actuellement. Etant donnée la loi de l'évolution inhérente à la nature humaine, comme à toute autre, on ne saurait d'aucune façon prévoir ce que sera révolution plus tard, à moins de croire au millénium et de posséder sur elle les vues prophétiques, et par conséquent tout à fait exceptionnelles de M. Spencer, qui est un cas de suprême clairvoyance. Quoiqu'il en soit, la morale scientifique du naturisme a un caractère contingent et variable, car elle est toujours menacée d'un retour en sens inverse, comme il peut arriver et comme il est arrivé dans des âges de décadence. Ces retours n'ont d'ailleurs rien qui puisse nous surprendre, puisqu'ils font partie intégrante des oscillations du rhythme éternel, qui est, dit-on, la caractéristique du mouvement. Il s'agit donc d'une morale ayant ses

hauts et ses bas, pouvant s'effondrer même presque complètement, sans cesser un seul instant d'être la science morale, puisqu'il y a toujours des usages, des coutumes et partant des mœurs. D'où la conclusion nécessaire qu'il y a toujours une morale scientifique.

Non seulement la morale peut s'abaisser, mais elle peut aussi s'élever et nous savons qu'elle a fait théoriquement, d'incontestables, sinon de très grands progrès. Or si elle s'élève, c'est par un procédé particulier, par une conception à priori, un idéal qui n'est point emprunté à l'expérience antérieure. L'idéal en lui-même pouvant être utopique ou non utopique. Dans le premier cas, l'expérience en fait justice.

De même que l'idéal moral ne provient point de la science, de même elle est impropre à juger de la supériorité ou de l'infériorité de la morale, son rôle se bornant à constater et à généraliser ensuite. Elle enregistre donc l'état présent des mœurs et rien de plus. Quant à l'obligation, elle consisterait simplement en ceci : Telles lois, expressions des instincts sociaux, se déduisent de la généralisation des faits, donc il faut s'y conformer. Peut-on voir là un véritable impératif pour la conscience? Non, sans doute, car il y a bien des cas où elle proteste et doit protester contre les faits eux-mêmes. Donc de pareilles règles ne règlent rien. La morale cou lumière se dégageant d'une observation généralisée est une chose, ia

morale de l'idéal en est une autre, étant une véritable anticipation de l'expérience, aspirant à soumettre celle-ci à certaines conceptions qui ne sont point l'induction des laits eux-mêmes.

On sait tout le bruit qu'a fait une expression absolument impropre, dans sa généralité, de M. Brunetière : La Banqueroute de la Science. L'émotion fut grande; on aurait dit un coup de pied dans une fourmilière. Or, il est incontestable que la science a triomphé, d'une manière générale, sur toute la ligne, sauf un point, cependant, c'est lorsque les savants ou certains savants ont voulu universaliser ses principes et ses méthodes, les appliquant à la morale elle-même. Quant, par exemple, ils n'ont voulu admettre que des mouvements dans toute l'économie des choses, et cela parce que nos sens ne perçoivent rien d'autre et que le mouvement se ramène à des règles précises. On croit tenir ainsi l'unité première, en prenant une moitié du cartésianisme et en supprimant l'autre. De la matière brute, on s'élève insensiblement à la matière organisée, à la vie dans son expression la plus haute : l'intelligence est un réflexe, la volonté est un réflexe : par où on entend des phénomènes exclusivement moteurs. De point d'arrêt nulle part : Natura non facit saltus. En outre l'homme, en tant qu'être conscient, est un simple spectateur de lui-même comme du reste. Tel est le dernier mot de la science ainsi comprise.

Puis, tout d'un coup, en étudiant le dernier

terme de la série, cette humanité procédant du singe ou plutôt d'êtres analogues mais inférieurs au singe, la contradiction surgit, Tantinomie éclate. Le Darwinisme qui a été jusque là l'incontestable loi de l'animalité, et que nous retrouvons, sans conteste, comme la grande loi de l'histoire de l'humanité, car elle est la véritable règle de la nature, n'est plus qu'un monstrueux contre-sens comme règle des mœurs. Là est la banqueroute, mais là seulement. Droits, devoirs, sympathie, solidarité s'affirment et s'imposent, et nous en retrouvons l'expression plus ou moins exacte dans la philosophie idéaliste, le christianisme et même le socialisme. Pour les deux premiers il n'y a point à démontrer l'évidence et le socialisme, malgré ses allures brutales, tapageuses, révolutionnaires s'attribue néanmoins un caractère humanitaire et international. Le Darwinisme est à son aise dans la communauté restreinte, son véritable élément; la nation le gêne, il fait des réserves; l'internationalisme le confond. Quant à l'humanité il l'ignore; sa vue ne saurait embrasser un aussi vaste horizon.

Et pourtant la morale naturiste est bien de la science, puisqu'elle est le résultat certain de l'observation généralisée. Essayons de lui appliquer certaine règle fondamentale donnée par M. Espinas, savant sociologue : « L'Idéal est le principe et le ressort de la vie morale individuelle dans l'humanité, mais la science doit contrôler

l'idéal. L'impulsion vient de la conscience et du cœur, mais la règle ou la mesure viennent de la science » (l). D'où il suit que l'idéal disant une chose, et la science, c'est-à-dire les lois dérivant de l'expérience antérieure, en disant une autre, l'idéal n'a qu'à se taire. A ceci M. Espinas peut répondre que sa science sociale n'est point tout-àfait le Darwinisme, autre science sociale; qu'il est lui, de l'Ecole des sociétés animales, du genre fourmi de préférence, et que là tout est altruisme et don de soi-même à la collectivité. La science sociale de M. Espinas, qui lui aussi sacrifie tout à cette collectivité, risque fort de ne rien laisser à l'individu qui ne serait qu'un élément infinitésimal dans la conscience collective d'un peuple, et un élément sensiblement nul dans la conscience de 1 humanité. La Science contrôlant l'Idéal arrive pratiquement à supprimer le rôle des précurseurs en morale, c'est-à-dire à éliminer le progrès possible pour cette dernière. Dernier et éclatant chef d'œuvre du naturisme!

Je crois avoir établi suffisamment que si la morale est une chose, la science en est une autre et que celle-ci sort de son domaine propre lorsque, par l'intermédiaire de certains savants, elle veut tout embrasser, tout comprendre et tout confondre. « La science même universelle roule sur des

(1) Espinas, op. cit., p. 150,

phénomènes et des rapports ; elle ne connaît les choses que par le dehors et non par le dedans. Elle explique, mais de quelle manière? En ramenant les choses à des rapports de rapports, dans l'espace et dans le temps, à des enchevêtrements de lois abstraites, à des mécanismes qui ne sont eux-mêmes que des théorèmes de géométrie. En un mot, elle analyse, elle dissout, elle détruit : elle fait Tanatomie des êtres et, par cela même, elle abstrait la vie. S'il y a une première satisfaction de l'intelligence, c'est une satisfaction incomplète qui, réduite à elle-même, se change en déception finale : car en voulant expliquer les êtres, l'intelligence a détruit les êtres pour ne laisser subsister que leurs rapports » (1). A ces paroles, j'ajouterai les suivantes, qui sont aussi de M. Fouillée : « Dans notre siècle, nous sommes encore entre la science, qui, après avoir cherché la moralité en son domaine, dit à la fin avec Faust : « Rien » et la métaphysique ».

W. Idée du progrès.

Quelle que soit l'interprétation du fait, et qu'il soit en lui-même regrettable ou non, le besoin d'avoir une croyance, une foi, est inhérent à la nature humaine. Les religions, sous leur forme

(1) Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1889, p. 330.

(2) Ibid., p. 310.

élémentaire ou développée, la philosophie ensuite, ou plutôt concurremment, là où elle a existé, ont donné des satisfactions diverses à ce besoin particulier. Certaines peuplades, à intelligence rudimentaire, ont pu n'avoir aucune idée religieuse, ce qui est notre cas à tous pendant rentance. D'autres nations considérables, comme celles de l'Orient asiatique, ont des cultes où la divinité paraît absente, mais qui doivent répondre à un idéal spécial ou à un rituel qui tient lieu de celui-ci. L'idée du merveilleux semble partout répandue. Il y a donc comme un instinct propre à l'homme, qui le pousse à un fait très variable dans son objet.

Le mouvement philosophique des deux derniers siècles, dans les parties occidentale et centrale du continent européen, a porté une grave atteinte à la religion chrétienne, d'abord, à la philosophie elle-même, ensuite. L'émancipation de la pensée humaine remonte sans doute à la Renaissance et à la Réforme, mais les anciennes croyances ont été surtout mises en péril à partir du xviii® siècle. Toutefois, la vérité toute nue, à caractère essentiellement négatif, ne suffisant point même aux esprits les mieux dressés par la culture scientifique, il fallut remplacer par autre chose ce qui paraissait s'évanouir au contact de la raison. Frappés comme ils devaient l'être par les développements déjà merveilleux obtenus par les sciences et les arts, ils y virent un nouvel idéal à pour-

suivre et à réaliser pour Thumanité. Cependant, le scepticisme religieux et philosophique ne s'est point rencontré chez les premiers apôtres de la doctrine nouvelle et ce n'est qu'après coup, pour ainsi dire, qu'on s'est aperçu du parti qu'on pouvait en tirer. Turgot célèbre le progrès dans Tordre social, l'ordre moral et la législation, sans en donner, d'ailleurs, la marche comme nécessaire. Son enthousiasme est légitime, mais il n'a en vue aucune application particulière; il ne conçoit aucun remplacement à opérer, aucun vide à combler, se contentant d'affirmer que : « La masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d'agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoiqu'à pas lents, à une perfection plus grande ». Le discours de Turgot est une œuvre ém inente de développement oratoire de la célèbre comparaison de Pascal, qui est elle-même comme l'écho d'une pensée qui se rencontre chez Bacon.

Herder, postérieur à Turgot, est antérieur à Condorcet. On trouve chez lui la doctrine très nette du progrès indéfini. 11 s'inspire de conceptions optimistes et prétend aussi, à l'exemple de Milton, justifier les voies de la Providence envers l'homme :

« And justify the ways of God to man ».

Le progrès, d'après lui, est une loi naturelle, nécessaire, rigoureusement déterminée et les

oppositions qu'il rencontre sur sa route en sont le stimulant. « C'est un triste point de vue que celui d'où Ton n'aperçoit dans les révolutions de notre terre que des débris sur des débris, d'éternels commencements sans fin Chaîne dorée

du perfectionnement, toi qui entoures la terre de tes replis et qui t'étends à travers tous les individus jusqu'au trône de la Providence, depuis que j'aperçus tes traces et que je les suivis dans tes anneaux les plus délicats, dans les sentiments de parent, d'ami et de maître, l'histoire ne me paraît plus comme autrefois une suite non interrompue de désolations dans une terre sacrée » (1). « L'homme, au milieu de ses passions, ne laisse pas de suivre des lois aussi belles, aussi immuables que celles qui président aux révolutions des corps célestes » (2). On voit que l'homme s'agite ou non, Dieu le mène toujours.

Avec Condorcet, s'ouvre l'ère du scepticisme religieux et de la foi la plus vive dans le progrès lui-même. Le célèbre auteur de V Esquisse d'un tableau historique des progrès de V esprit humain prétendit tirer du passé de l'humanité la formule de son avenir qu'on doit prévoir comme les savants le font dans l'ordre des faits physiques. C'est précisément ce que Comte, plus tard, a pré-

(1) Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, traduction d'Edgard Quinet, t. II, p. 153, 155, 156. (•2) Ibid., t. III, p. 90.

tendu faire. Les jDrogrès prévus par Condorcet comprennent : 1" La destruction de l'inégalité entre les nations ; 2° les progrès de l'égalité dans un même peuple; 3" le perfectionnement réel de l'homme. Les progrès se sont partiellement réalisés, mais ils constituent, à vrai dire, un idéal et non une déduction du passé. Un fait intéressant à signaler, c'est que Herder a été le précurseur de Kant et de Condorcet pour la doctrine de l'immutabilité des lois de l'histoire et de leur caractère progressif. Si Comte l'a ignoré, cela tient à ce qu'il appelait son hygiène cérébrale qui lui avait interdit de lire Herder et Vico, mais qui lui avait permis cependant de lire Condorcet. « Cet auteur a nettement vu le premier que la civilisation est assujettie à une marche progressive dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés les uns aux autres, suivant les lois naturelles que peut dévoiler l'observation philosophique du passé » (1). Ces idées de développement progressif se rencontrèrent également chez Fourier et Saint-Simon, le maître de Comte. Celui-ci essaya de leur donner une véritable rigueur scientifique et il voulut prêcher d'exemple. C'est ainsi qu'il lui est arrivé de prophétiser l'avenir; c'est ainsi qu'il a pu prédire que la République de 1848 ne serait jamais détruite, qu'il n'y aurait plus de grandes guerres européennes, que l'esprit révolutionnaire dispa-

(1) Système de politique positive, p. 133.

raîtrait des classes populaires (1). Son affirmation de la possibilité de la prévision pour la science sociologique est des plus catégoriques. Et, en efTet, si elle est vraiment une science constituée sur le modèle des sciences de la nature, il en est ainsi et il ne peut pas en être autrement. « La science sociologique est la seule qui puisse développer le principe de l'invariabilité des lois naturelles dans toute sa plénitude rationnelle, de manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant directement aux événements les plus complexes » (2). De plus, l'emploi de Va priori sous forme d'hypothèses dans les sciences de la nature étant des plus profitables, il s'ensuit que : « La sociologie comporte, plus qu'aucune autre science, l'emploi capital aussi légitime qu'étendu, des considérations a priori » (3).

On avait besoin d'un idéal nouveau pour ne pas dire d'une divinité nouvelle. Celle de Comte comprenant le grand être (l'humanité) assorti du grand fétiche (la terre) et du grand milieu (l'espace), les trois termes constituant la trinité positive (?), objet d'un culte tout aussi positif, n'a eu que de rares prosélytes et des adorateurs plus rares encore. Il a donc fallu en revenir au progrès pur et simple, puisqu'on n'avait rien de mieux sous la main. Car

(1) Littré, A. Comte et la philosophie positive, p. 593.

(2) Cours de philosophie positive, t. YI, p. 561.

(3) Ibidem,

il fallait absolument remplacer le legs séculaire du passé, hautement répudié dans sa double forme métaphysique et religieuse, dont la dissemblance s'est d'ailleurs singulièrement adoucie dans certaines des expressions du christianisme à caractère libéral.

Malheureusement la foi nouvelle n'a pu tenir ce qu'on promettait en son nom. Cette affirmation me conduit à jeter un regard en arrière et à remonter la série des âges jusqu'à Polybe : « Tous les Etats, toutes les entreprises suivent la même marche; toute chose s'élève, tend sur un certain état de perfection, enfin déchoit et tombe ». Puis vient le témoignage de Sénèque : « la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle ». Malgré le caractère optimiste de sa doctrine, Leibnitz reconnaît lui-même qu'il y a dans l'histoire, des nœuds, des points de rebroussement. Un peu plus tard, Vico prétendit s'élever à la philosophie de l'histoire, en la ramenant à des lois nécessaires, sinon constantes. Profondément versé dans la connaissance de l'antiquité, il était aussi un légiste consommé, à l'inverse de Comte. Vico reconnaît trois âges historiques : l'âge divin, qui correspond au patriarcat, l'âge héroïque à l'aristocratie, et l'âge humain ou la civilisation à la démocratie d'abord, puis à la monarchie, quand la première se corrompt. Si la monarchie elle-même se corrompt, alors conquête par un peuple supérieur, ou retour par l'anarchie à la barbarie où se reconstituent à

nouveau le patriarcat, puis Taristocratie; tel est l'ordre immuable des destinées (1). La science nouvelle nous montre des lois établies par la providence, de telle sorte que la destinée des nations, a dû, doit et devra suivre le cours indiqué par elle (la science nouvelle). De cette manière est tracé le cercle éternel d'une histoire idéale sur lequel tournent dans le temps les histoires de toutes les nations, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence et leur fin (2).

C'est ainsi que Vico, suivant sa propre expression, saisit l'identité de substance de l'histoire générale de l'humanité, sous la diversité des formes de cette histoire. Au processus succède le regressus, au flux le reflux, aux corsi les ricorsi.

Turgot lui-même ne signale point le progrès comme une loi nécessaire de l'humanité. II n'en fait point une loi nécessaire à marche invariable, car il dit quelque part : « Ailleurs les premières ténèbres ne sont point encore dissipées ».

Je reviens à l'âge moderne. Le progrès linéaire en série continue n'existant point. Hegel fait voyager l'Idée d'un peuple à l'autre, de telle sorte que si le progrès s'affaisse sur un point du globe il s'exalte sur un autre, et qu'ainsi l'humanité continue à s'élever toujours, fait qui implique son unité essentielle. Toutefois ce progrès, singulière aven-

(1) La science nouvelle. Traduction Michelet, t. II, liv. V.

(2J Ibid., t. Ie^ p. 411, 412.

ture, a définitivement fixé sa demeure dans l'esprit allemand, et les autres nations doivent s'en tenir aux degrés particuliers où l'esprit a fixé chacune d'elles (1). Mais quand le flambeau de la civilisation s'éteignait chez un peuple, s'allumait-il toujours au même moment chez un autre? N'y a-t-il pas eu des interruptions plus ou moins longues et peu favorablesà la théorie de ces reflux compensateurs de ridée?

Comme je l'ai dit à propos de l'évolution, Spencer admet deux choses : 1° des oscillations en sens inverse de la marche du progrès, suivies d'oscillations dans le sens du mouvement primitif, avec un gain total dans la série des âges; 2° Un état d'équilibre ou d'arrêt du mouvement, auquel doit succéder une phase de désintégration, ou de retour au point de départ primitif, c'est-à-dire à une déchéance absolue. Donc au progrès, avec les correctifs d'oscillations en sens contraire succède le regrès. Après avoir atteint les rives fortunées du millénium, l'humanité abandonnant toute espérance, « Lasciata o^ni speraiiza )),est condamnée à rebrousser chemin, à remonter sur son calvaire, puis à disparaître de la surface du globe. Celui-ci sera finalement frappé de dissolution complète.

Si, par hasard, peu soucieux de notre bonheur personnel, nous en avons fait le sacrifice sur l'autel de l'humanité, dont le bonheur futur comble tous

(1) Kliul, Philosophie de l'histoire en Allemagne, p. 319.

nos vœux, nous sommes loin de compte, puisque notre espèce, comme nous- même, ne saurait posséder une félicité durable. Notre idéal, pour s'être détourné de notre propre personne et s'être exalté jusqu'à la conception de l'homme en général, n'en est vraiment pas plus avancé. Après la perfection ou quelque chose d'analogue, présumé mais non démontré, vient Timperfection, la chute profonde et la mort. C'est un optimisme qui sombre dans le plus effroyable pessimisme. Pareille perspective a plus ou moins de vérité, seulement elle est incapable d'embellir l'existence et de nous en consoler.

11 faut donc en rabattre, et beaucoup, de la religion du progrès. Schelling déclare que le cours de l'histoire n'a pas été celui d'un progrès continu. Schopenhauër trouve qu'elle nous montre toujours la même chose sous des formes diverses : Eadeni sed aliter, telle devrait être sa devise. Au dire de Hartmann il y a trois périodes d'illusion dans l'humanité : La première est celle de la patrie terrestre; la deuxième est celle du paradis : la résurrection et l'imm'ortalité ; la troisième est celle du progrès, que nous devons à Lebnitz, qui fait représenter actuellement la nature et l'humanité comme des parties d'une évolution unique. La fonction vraie du progrès consiste à détruire successivement les illusions à l'aide de l'illusion qui pousse au progrès. Pour Darwin ni le progrès, ni le regrès des sociétés ne sont des nécessités, d'où on peut conclure que ce ne sont pas des lois.

D'après M. de Greef, un socialiste de la chaire : « Il y a dans Thumanité des régressions partielles et même générales qu'il est impossible de se dissimuler » (1). « Progrès et regrès sont des adaptations à des conditions nouvelles, à un état nouveau, soit supérieur, soit inférieur » (2).

Tel est le bilan du progrès, de cette loi nécessaire qui n'est ni continue, ni nécessaire, ni une loi, susceptible qu'il est de se produire ou non, de disparaître pour toujours ou de se reproduire à nouveau. Faites donc d'un pareil idéal, plus particulier à certaines races qu'à d'autres, la nourriture spirituelle devant alimenter les besoins moraux de l'humanité. Comment l'homme déçu de ce bien maigre espoir d'un perfectionnement indéfini qui ne le regarde guère, puisque sa postérité la plus reculée est seule en cause, ne retomberait-il point sur lui-même et ne se prendrait-il point pour unique objet de sa poursuite morale? On a voulu le faire sortir de son moi égoïste, et le voilà qui y rentre, ne trouvant de par l'histoire, de par l'expérience universelle, aucun idéal supérieur à son intérêt personnel. M. de Greef a eu bien raison de dire : « Le problème angoissant du progrès et de la décadence des sociétés » (3).

On ne supprime vraiment que ce que l'on rem-

rl) Le Transformisme social, p. 121.

(2j Ibid., p. 370.

place. On croit avoir détruit, mais jusqu'à présent on n'a rien remplace tlu tout. L'idéal scientifique sera sans doute toujours poursuivi, tant que notre espèce n'aura point fait retour soit à la barbarie, soit à la sauvagerie primitive où nous convie M. Pablo Lafargue. Mais cet idéal, par sa nature même, n'a jamais servi et ne servira jamais de pain moral à l'humanité.

Le progrès absolu, la loi progressive et indéfectible de l'histoire, n'est qu'une idole à briser comme tant d'autres. Par une amère dérision, le seul progrès continu dans l'humanité, d'après Bagehot, disciple de Darwin, a été celui de l'art de la guerre ! (!)■

111. Aperçu so/n maire de la moralité à la fin du XIX' siècle (2).

On doit reconnaître que le positivisme, sinon le comtisme, évidemment insuffisant, a fait la conquête des esprits depuis une trentaine d'années. 11 est donc intéressant, au point de vue particulier traité dans cet ouvrage, de déterminer où en est la question morale, pratiquement parlant, à la fin du présent siècle. Je mentionnerai d'abord

(1) Lois scientifiques du développement des nations.

(2) Les quelques pages qui suivent ont à la fois un caractère géuéral dans certaines parties, et très spécial dans d'autres ou il s'agit de la France exclusivement.

l'aveu de M. de Greef sur la régression indéniable de la moralité dans l'âge où nous vivons (l), en ajoutant que cette régression porte spécialement sur la seconde moitié du xix^ siècle, et que, suivant la remarque si juste de M. Caro, il est impossible de se faire encore une idée suffisamment précise de toute l'influence que le positivisme a dû exercer sur la moralité.

(f On peut déposséder l'humanité de ses dogmes actuels, mais non pas des effets qu'ont produits ces dogmes dans le cours des siècles. Dissimulés sous des formes diverses, ils ont envahi, pénétré la vie morale; ils l'ont prise d'assaut, et maiutenant ils se présentent à nous, plus ou moins cachés, dans toutes nos idées et nos espérances, dans tous nos intérêts et même nos plaisirs. Aussi rien de plus difficile pour l'homme moderne, que de se faire positiviste en réalité et dans toutes les conséquences que le mot comporte, de s'abstraire violemment de dix-huit siècles de christianisme, de plus de vingt-deux siècles de métaphysique qui pèsent sur lui » (2). Comme preuve à l'appui de cette influence atavique inévitable, M. Caro rappelle le cas de M. Renan raconté par lui-même, dans son discours à l'Académie française. « Ce changement, comme il arrive souvent, ne modifia en rien ses règles morales... Une vie

(1) Ouvrage cite, p. 502.

(2) Reyiie des Deux Mondes, ler août 1882, p. 48'

entière était parfumée par le souvenir de ces croyances fécondes dont on pouvait sacrifier la lettre sans abandonner l'esprit». M. Renan marque d'un trait bien personnel : « Cette heure excellente du développement psychologique où l'on o-arde encore la sève morale de la vieille croyance sans en porter les chaînes scientifiques... A notre insu c'est souvent à ces formules rebutées que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre. Je crains par moments que ce ne soit un peu léger » (1).

« C'est cet élément subtil et presque insaisissable qu'il faudrait tout d'abord éliminer et par une opération chimique, sublimer, comme disaient les vieux alchimistes, afin de pouvoir apprécier avec exactitude ce qui restera au fond du creuset de substance solide vraiment utilisable pour les adeptes du positivisme. Mais combien il est difficile d'arriver à saisir ce résidu pur et sans mélange ! Une opération aussi délicate demande, pour réussir, beaucoup de tact, de finesse et de sincérité. C'est une expérience de chimie morale à faire sur l'atmosphère intellectuelle dans laquelle et dont nous vivons. Cette atmosphère n'est-elle pas en effet saturée de la vie antérieure du monde civilisé et de ses conditions d'existence? » (2).

(1) Discours prononcé le 25 mai 1882.

(2) Caro, art. cité, p. 485-486.

L'idée capitale dont il paraissait que rhomme avait pris définitivement possession est celle de son indépendance au moins relative des condition extérieures, ou en d'autres termes de sa liberté morale. A celle-ci, il rattachait sa responsabilité des actes émanant de sa spontanéité propre. Or comme il n'y a plus, au dire de l'éthique scientifique, de liberté morale, la responsabilité s'évanouit, et si elle existe en fait, c'est que tout en ne l'admettant plus on ne saurait néanmoins s'en passer dans le cours de la vie soit individuelle, soit collective. En réalité, nous sommes dans une période d'incertitude pesant sur tous ; on doute, on hésite quand on a encore des préoccupations morales.

Mais celles-ci sont-elles médiocres ou insignifiantes ou nulles, alors on n'hésite plus et l'anthropithèque remonte à la surface de la civilisation, par où je veux dire qu'il n'y a plus de différence entre la morale et les mœurs.

La société a pour arme défensive la justice. Combien rouillée est devenue cette arme entre ses mains ! Nous savons l'attitude prise dans notre pays par le jury et les juges eux-mêmes visà-vis des criminels. On a dit que les accusés sont des malades, ce qui est vrai souvent, ou des spécimens de l'atavisme primitif; et que par conséquent il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, d'êtres incapables de se conduire, et cela de par la nature elle-même. Aucune responsabilité ne

leur est donc imputable, d'où acquittements ou peines infligées sans aucune proportion avec les crimes commis, parce que juges et jurés ne sont pas bien convaincus de la responsabilité réelle des accusés, et cependant on sent qu'il est nécessaire de faire quelque chose pour la défense sociale. C'est une sorte de quote mal taillée à laquelle on s'arrête, et qui représente une période de transition qui aurait pour terme final la suppression de la gendarmerie et des geôliers. Une certaine manière de philanthropie qui se dit scientifique et qui ne l'est point, car elle est la négation de la science, édifierait de nombreux asiles où malades et anthropithèques seraient l'objet des soins les mieux entendus et les plus délicats.

Pour les délits qui visent les torts faits au prochain et les préjudices dont l'Etat a à souffrir, ou retrouve la même indulgente faiblesse. La pénalité, quand on y a recours, peut être des plus légères, même pour des sévices graves, et souvent par des interventions efficaces auprès d'un pouvoir émasculé, elle se trouve de fait restreinte encore ou supprimée. Les fraudes contre l'Etat sont d'un usage courant, et de ce chef on constate ou des tolérances coupables, ou une mansuétude singulière quand la justice frappe comme à regret. Il y a là un encouragement au vol qu'on peut bien se permettre, puisqu'il est au fond le fruit d'un entraînement conforme aux aspirations propriétaires de la nature humaine, et qu'en soi il n'^

qu'une valeur purement artificielle et de convention. On a été maladroit et on a manqué de décorum.

En politique, la justice est trop souvent absente. Elle n'existerait même point, comme l'affirmait naguère, en plein Parlement, un politicien en vue qui croyait dire la chose la plus naturelle du monde. On ferme généralement les yeux sur les irrégularités commises par ses amis, réservant pour ses adversaires toutes les rigueurs de la loi. Et cependant la justice c'est le propre de l'homme, comme l'a dit Hésiode dans Les travaux et les jours. « Jupiter a voulu que les poissons, les oiseaux, toutes les bètes se dévorassent les unes les autres, mais aux hommes il a donné la justice ». Or celle-ci n'est autre chose que l'égalité des libertés. Supprimez-les, leur rapport s'efface, et on fait comme les bêtes qui se dévorent entre elles. C'est la loi biologique de ce qui a souffle et vie. Quoi qu'il en soit, toute autre égalité n'est point dans la nature et lui est même absolument contraire, tandis que dans l'espèce le droit de l'un, devant la loi, est exactement l'égal du droit de l'autre. Ce qui blesse la justice, comme le privilège, est une véritable négation de la liberté humaine. Ainsi la loi sur la presse dans notre pays assure à peu près l'impunité à ces forbans littéraires qui foulent aux pieds l'honneur et la dignité des citoyens, des fonctionnaires, administrateurs et magistrats, des corps élus, et même, pour ne pas

dire surtout, du chef de l'Etat, si tel est leur bon plaisir. D'où l'on voit qu'aux inégalités dans l'application des lois il faut joindre les injustices consacrées par les lois elles-niênies.

Le pouvoir politique en France a perdu sa virilité, atteint qu'il est d'une anémie profonde. U tient en mains les rênes de l'Etat non pour commander et diriger, mais pour obéir, et obéir bien souvent aux sollicitations des moins dignes à tous égards. Partout l'on voit se produire la cacophonie et l'anarchie; l'harmonie, la juste pondération des éléments du corps social faisant de plus en plus défaut. A ce point de vue on ne saurait méconnaître la très funeste influence exercée sur la moralité générale par le fonctionnement du suffrage universel dans ses conditions actuelles. La violence et la fraude électorale sont dans certaines villes à l'ordre du jour. Il y a des partis qui se croient tout permis pour triompher de leurs adversaires. Et ce n'est peut-être encore là que le côté le moins grave de la situation. Faire gouverner le pays, même avec délégation, par des masses passionnées, inintelligentes, a eu pour résultat certain et prévu depuis longtemps de faire baisser singulièrement le niveau des mandataires (1). Le suffrage à deux degrés donne des résultats beaucoup plus favorables comme lumières, connaissance et pratique des affaires, modération, esprit politique,

(1) Etudes politiques, 1874, p. 214, 215, 216, 217.

aussi le subordonne-t-on au suffrage universel qui, dépourvu de tout correctif susceptible de l'amender, porte partout ses ignorances, ses incohérences, sa mobilité capricieuse, allant comme à l'aventure du radicalisme au césarisme ou au socialisme révolutionnaire. C'est le cerveau même qu'on prétend asservir au reste de l'organisme. Les élus de la foule se rapprochent de plus en plus comme valeur de ceux qu'ils représentent. Aussi voit-on toute la catégorie des déclassés, des fruits secs, et parfois du rebut d'une presse avilie par le trafic de toutes les réclames, être conduite à se faire une carrière plus ou moins fructueusede la politique devenue pour cette catégorie la poule aux œufs d'or. Quand on est nommé on est prêt à tout faire pour être renommé, puisque c'est une carrière. De là le sacrifice malheureusement si fréquent des intérêts du pays à ceux du député toujours à l'affût de ce qui pourrait nuire à sa candidature. Dans ces conditions, peu importe la fortune publique pourvu qu'on y fasse participer sa clientèle et le comité dont on dépend. On parlera sans cesse d'économies et on votera des augmentations incessantes de dépenses, surtout pour la nomination de nouveaux fonctionnaires. On se jouera ainsi de l'équilibre du budget; sous prétexte de réformes, on bouleversera un système d'impôts qui est peut-être le meilleur de l'Europe; on dégrèvera le grand nombre pour surcharger le petit nombre ; on punira l'intelligence, la bonne conduite, le

travail et l'épargne des fruits qu'ils ont donnés, comme si la piraterie gouvernementale était un droit naturel de l'Etat; on détruira l'industrie et le commerce auxquels le capital prend une part coupable : il faut le réprimer partout à la façon de Tarquin; puis comme couronnement de l'œuvre et des avances pleines de caresses que l'on fait au suffrage universel, on compromettra par le système militaire de deux ans, et d'une manière peutêtre irrémédiable, la sécurité et la puissance de la nation. Seulement on sera réélu et après soi la fin du monde.

Eh, bien tout cela se fait naturellement, d'un cœur léger, et sans paraître avoir la conscience des responsabilités encourues. Gomment d'ailleurs y pourrait-on croire?

Si nous détournons nos regards de ce spectacle si profondément regrettable, nous n'aurons pas ailleurs de beaucoup plus brillantes perspectives. Nous nous trouvons en présence, entre autres choses, dans notre pays, du développement progressif de la criminalité. L'honnêteté n'est point à la hausse : Les affaires, c'est l'argent des autres. Dans les relations des hommes entre eux nous voyons prédominer de plus en plus la concurrence vitale. Dans diverses professions il y avait un héritage traditionnel de loyauté qui diminue de jour en jour. Je n'en veux désigner aucune bien que le fait que je signale soit très caractérisé dans certaines d'entre elles, mais je les crois pour la plu-

part plus ou moins atteintes. Que poursuit-on avec une ardeur fébrile? La fortune et par elle le bien être, le plaisir, la joie. L'aisance ne suffit plus et la passion qui séduit entraîne à des expédients, parfois de la pire espèce, lorsque le succès tarde à couronner nos efforts. C'est ainsi que le scandale des compromissions de tout genre, chantage compris, est devenu monnaie courante.

Pour la bataille de la vie, toutes les armes sont bonnes et Taltruisme cède le pas, bat en retraite sur toute la ligne. Combien ce résultat doit surprendre le positivisme qui s'imaginait avoir produit une révolution morale profonde en supprimant le droit individuel, c'est-à-dire la liberté, et en ramenant toute l'éthique au devoir envers nos semblables, envers la société, envers l'humanité !

H ne restait d'après Comte à l'homme d'autre droit que celui de faire son devoir. Or, qu'est-il arrivé, dans la génération présente pénétrée jusqu'aux moelles de l'esprit du positivisme? S'il y a une chose négligée de plus en plus c'est le devoir visà-vis de tous et de chacun. L'égoïsme règne en maître sur notre civilisation vieillie.

N'ayant au fond aucune liberté morale, aucune dignité, aucune valeur propre, ne pouvant nous distinguer de la nature, soumis absolument que nous sommes au mécanisme universel, nous ne saurions avoir aucune responsabilité vis-à-vis de nous-même, vis-à-vis de celte illusion du sens

intime qu'on appelle la conscience. Et nous agissons en logiciens résolus.

Les associations particulières existant au sein de la société générale peuvent avoir de très graves conséquences sous divers rapports. Le Darwinisme nous a appris que la concurrence vitale est l'agent universel du progrès, parce que le supérieur l'emporte sur l'inférieur, puis la supériorité se transmet par voie d'hérédité. Le temps présent nous donne une leçon que n'avait pas prévue Darwin, dont la théorie, à juste titre d'ailleurs, avait été qualifiée d'aristocratique. Les inférieurs, en s'associant, en se solidarisant, peuvent évidemment par leur nombre, en tant que masse, l'emporter sur les supérieurs et les anéantir suivant des projets peu dissimulés. Ce serait la décapitation de l'élite intellectuelle du pays. Dans le passé, la France et l'Espagne ont connu un processus du même genre; l'Etat plus ou moins poussé par la foule fanatisée, fit l'œuvre de cette dernière au temps delà réforme et dans le siècle suivant. On supprima les meilleurs et les deux peuples ne s'en sont jamais complètement relevés. La bataille de la vie si tristement ouverte entre les ouvriers et les patrons, nous place dans la même voie et sur la même pente. Et, ici encore, la concurrence vitale aura servi une tout autre cause que celle du progrès.

Ceci posé, il est impossible de ne pas être frappé de la physionomie prise, au jour d'aujourd'hui, par la concurrence vitale. Les chefs de file, parmi les

socialistes, ont i*ecoursà tous les moyens imaginables pour tromper, séduire, exciter, fanatiser les masses populaires. Le but poursuivi c'est la révolution sociale la plus radicale, la spoliation et au besoin Textermination de ceux qu'on appelle les capitalistes. Pour y arriver, on ne recule devant rien, la guerre déclarée est implacable. Tous les propriétaires sont des voleurs, d'affreux parasites vivant sur le corps sacré du prolétariat dont ils sucent le sang comme de vrais vampires. Cela étant, le principe de la souveraineté du but justifie l'emploi de la calomnie, de la violence, du vol et de l'assassinat. C'est de la propagande par le fait : aimable euphémisme!

Nous n'avons pas seulement la perspective de la guerre civile ou de pire encore, au sein de la plus affreuse anarchie. On agit au nom de la souveraineté du but, la maxime de tous les despotismes, comme si l'être humain ne possédait ni valeur propre, ni liberté morale. 11 n'est plus qu'une chose, qu'un obstacle. Or une chose qui fait obstacle est indifférente en elle-même; on la supprime et on continue sa route. La concurrence vitale est satisfaite et le mécanicisme ne l'est pas moins. Quant aux meneurs de cette campagne acharnée, quelques-uns doivent être des hallucinés, et alors rien à dire. Pour les autres, ils sont nécessairement à l'abri de tout remords, car ils sont loin de croire à leur propre liberté niorale. La conscience n'étant à leurs yeux qu'une illusion

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