‹ La question morale à la fin du XIXe siècleChapitre 8 sur 23 · DE LA QUESTION MORALE · texte numérisé non relu

DE LA QUESTION MORALE

De la morale dans l'antiquité.

Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur la morale dans l'antiquité, ne fiit-ce que par le fait de la multiplicité des races et des peuples, mais j je crois qu'il y a lieu de circonscrire mon sujet dans l'intérêt même de la question que je traite. Nous avons une ascendance d'ordre ethnologique et psychologique à laquelle je puis et je dois m'en tenir, ne prenant dans la tradition elle-même que ce qu'elle me paraîtra avoir d'essentiel. Cette tradition est double, à la fois gréco romaine et sémitique. Il est à remarquer, au surplus, que Denis, dans son bel ouvrage : De la morale dans Vantiquite', n'a guère tenu compte que de la première. Pour ma part, je ferai la part des deux, parce que nous participons intellectuellement, moralement, religieusement de l'une et de l'autre. J'élaguerai, d'ailleurs, de parti-pris, à peu près tout ce qui est étranger, dans le monde gréco-romain, à la morale stoïcienne.

— loi —

A. Tradition J a déo 'chrétienne.

L'évolution Judéo-clirétienne est manifestement hétéronome. L'éthique, étroitement associée à une loi religieuse d'un cérémonial très complexe, fait tout d'abord le fond du judaïsme. Dieu y domine l'homme d'une hauteur incommensurable, sans l'écraser toutefois, car on peut admettre que l'ancienne alliance, conformément à la thèse d'Hubert Languet (Vindiciai contra tyrannos), nous montre une sorte de pacte entre Dieu et son peuple. Si le peuple sert le Dieu qui l'a affranchi du joug des Egyptiens, ce qui est son premier devoir, le libérateur de son côté donnera le triomphe à Israël sur tous ses ennemis. Il y a donc des droits et des devoirs réciproques. Néanmoins Jéhovah, conduit par la logique évidemment, inculque à son peuple une notion peu juridique, bien qu'en rapport avec le niveau mental de l'époque, savoir le choix qu'il a fait d'Israël, sans autre raison que le bon plaisir. « J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaii ». Là est l'origine première de la prédestination que devait enseigner saint Paul.

Jaloux, vindicatif et cruel, tel était l'Eternel d'après l'idéal encore très inférieur des Juifs. Non seulement il donnait l'ordre de détruire les populations qui occupaient la terre promise, mais dans l'occasion il châtiait sévèrement ses élus par l'épée de l'ange exterminateur, lorsqu'il leur arrivait d'oublier son alliance, ou bien encore lors-

qu'un souverain, comme David, s'avisait de faire de la statistique (1). On ne saurait voir dans de pareilles conceptions ni humanité, ni justice : une solidarité parfois terrible régnait sur le bien comme sur le mal. De responsabilité purement individuelle, il n'était pas encore question.

L'amour exigé pour l'Eternel devait se confondre avec la crainte respectueuse mêlée d'épouvante qu'il inspirait. Or il y a un autre amour également exigé, celui de chacun pour son prochain qu'on doit aimer comme soi-même (2). Mais qui était ce prochai»? Ce n'était certainement ni l'esclave ni l'étranger qui habitait la Judée. C'était le frère de race, le descendant d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Tout juif faisait partie d'une même famille, toute sa conduite doit s'inspirer de cette considération. Ainsi la conception n'est pas humanitaire. Cependant les notions de cet ordre, malgré les destructions sauvages exécutées à la façon de l'interdit, suivant l'expression scripturaire, sont beaucoup plus familières à Israël qu'à d'autres peuples de l'Antiquité. La condition de l'esclave fut chez lui relativement bonne, et il traitait l'étranger avec égard en souvenir du temps où il était étranger lui-même au pays d'Egypte. « Tu ne fouleras, ni n'opprimeras point l'étranger » (3).

(1) I. Chroniq., ch. XXI,

(2) Lévitique, XIX, v. 18.

(:i) Exode XXII, V. 21 el Exode XXIII, v. 9.

Ainsi les rapports iadivicUiels et sociaux, chez les Israélites, impliquaient certaines notions précises de droit, d'égalité et de justice, d amour fralernel et même d'Iu.manité, dans une mesure que l'on rencontrerait rarement ou pas chez la plupart des peuples appartenant à la même ant.qu.te. Chacun était tenu de respecter les biens et lav.e de son semblable, faute de quoi la pénalité est réglée par une justice brutale, celle du Talion : « Œd pour œil dent pour dent », tempérée, il est vra., souvent par des compensations pécuniaires. L ensemble des préceptes moraux se trouve plus particulièrement contenu dans le livre de l'Exode, chap.

XX, XXI, XXll, XXIII. , . . ,

La morale chrétienne, b,en que donnant a la justice un rôle éminent, lui a attribué pour application essentielle !a sphère religieuse. D.eu do,t châtier le coupable, et Jésus-Christ le juste, l'agneau pur et sans tache, s'interpose et subit la punition encourue. Dieu, par amour envers les hommes, dont il est le père commun, sacrifie son propre lils afin de les racheter, de leur épargner le châtiment qu'ils ont encouru, et qu'il était obligé de leur faire subir, car il est non seulement la justice mais la sainteté même. Ainsi Dieu nous a aimés le premier, etnous offre le salut éternel dans la réconciliation avec lui-même; aussi devonsnous l'aimer de tout notre cœur, de toute notre àme et de toute notre pensée. Cela étant, nous sommes tous les enfants d'un même père, les ra-

clietés d'un même sauveur, par conséquent frères selon la nature et frères selon la grâce. Le commandement de nous aimer les uns les autres ne peut être que doux à nos cœurs, aussi Tamour du prochain est-il le complément nécessaire de Tamour que nous devons à notre père qui est aux cieux. Toutefois, avec le Christ, une lumière nouvelle a éclairé le monde juif. Le prochain, c'est aussi l'étranger (parabole du bon Samaritain) (1), le païen, l'esclave qu'on doit traiter comme un frère, au dire de saint Paul; le peuple élu n'est plus qu'un souvenir relégué dans le passé, la grâce s'adresse indistinctement à tous les hommes, Israélites ou Gentils, et la notion d'humanité apparaît comme une des conséquences de l'avènement du christianisme.

Ainsi la charité est devenue le principe fondamental qui domine les rapports du créateur et des créatures et, sur le terrain d'une égalité relative bien que certaine, il domine également les rapports individuels des créatures les unes avec les autres. Quant aux rapports d'ordre général qui résultent de l'état de société, ils n'ont paru avoir qu'une médiocre valeur aux yeux de Jésus-Christ qui a dit que son royaume n'était point de ce monde, et qu'il fallait rendre à César ce qui appartient à César. 11 acceptait évidemment l'autorité des puissants de la terre, à la condition toutefois de ne point enlever à Dieu l'obéissance qui lui est due.

(1) Evangile selon saint Luc, cliap. X.

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Si rhoinme, d'après la donnée chrétienne, simple argile entre les mains du potier, a tous les devoirs et aucun droit vis-à-vis de Dieu, il est intéressant de constater qu'il n'en est point de même à l'égard des hommes ayant le pouvoir en mains. « Jugez, disait saint Paul, s'il est juste devant Dieu d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ». Le christianisme, il faut le reconnaître, s'inspirait sous ce rapport de la tradition Juive, preuve en soit l'Histoire des Macchabées, mais la Nouvelle Alliance a été singulièrement plus féconde en martyrs que l'ancienne. Leur sang a abreuvé la terre, leurs corps brûlés ont eu leurs cendres jetées au vent. Les prisons, les galères, les rapts d'enfants, les confiscations, l'exil sur la terre étrangère, tel a été le sort des plus favorisés. Mais les croyances ont triomphé de toutes ces épreuves qui leur ont été moins fâcheuses que la tolérance et la liberté des consciences.

B. Tradition gréco-romaine.

Dès l'ancienne Alliance, le précepte d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes était donc mis en pratique. Dans le paganisme, il faut arriver à Socrate pour en trouver la vivante expression. C'est lui qui est le grand précurseur de l'idée nouvelle, et qui subordonne les lois de la cité à des lois supérieures et non écrites, qui émanent non du caprice d'un peuple, mais de la volonté de Dieu. C'est là

un droit t!e rindividu absolument nouveau, contraire aux traditions les plus invétérées, vraiment révolutionnaire, idéal abstrait, venant se dresser vis-à-vis de ces traditions : « Athéniens, je vous honore et vous aime, mais j'obéirai à Dieu plutôt qu'à vous ». C'était la condamnation formelle du caractère religieux de la cité antique, et la mort seule pouvait expier un pareil forfait. De Platon je ne dirai que deux choses: la première que d'après lui, le bien de Thomme est de ressembler à Dieu. Tel est le fondement de la morale. La seconde, que le devoir de l'àme humaine coupable est le repentir et même l'expiation par le châtiment. N'estce point là du christianisme en avance de quatre siècles, du christianisme avant la lettre? Plus tard surgit le stoïcisme, la plus remarquable doctrine morale de l'antiquité. D'après cette doctrine, il y a une raison universelle qui est la raison même de Dieu et à laquelle tous les êtres intelligents participent, étant eux-mêmes de la race et de la famille de Dieu (Aratus et Cléanthe) (1). Dieu est le père commun des hommes qui sont tous frères et ég'aux entr'eux, membres d'une même famille : l'Humanité, d'où le devoir d'aimer Dieu et les hommes; liberté intérieure de notre raison, émanation de la raison universelle; être libre c'est ne faire que ce que la raison commande: fuir le mal;

(1) Evangile selon saint Je;iu. X, v. 34 : « J'ai dis vous êtes des Pieux ». Psuume I. XXXII, v. 6.

vivre selon la nature, c'est vivre selon la raison et selon Dieu qui se confond avec la nature (l); confiance absolue clans la providence divine; prière intime habituelle rappelant le « priez sans cesse » de saint Paul; condamnation formelle de l'esclavace; voir dans la sociabilité notre véritable nature; combattre le préjugé antique faisant du travail musculaire une œuvre servile. De plus on retrouve l'empreinte profonde du stoïcisme dans le résultat de la transformation de l'ancien droit romain en droitnouveaude l'époque impériale, droit nouveau qui s'est incontestablement inspiré des droits non écrits proclamés par l'école de Zenon, à l'exemple deSocrate. « 11 n'y a que le vulgaire ou les insensés qui regardent comme des lois les ordonnances de Lycurgue, de Solon ou de Glisthène. Ce sont de fausses lois instituées par les hommes; il n'y a qu'un seul droit, comme il n'y a qu'une seule raison universelle qui est la raison même de Dieu » (2). La droite raison est partout répandue, mais elle ne subsiste primitivement que dans Jupiter, qui par elle ordonne, gouverne le monde. « On ne peut trouver un autre principe de la justice, disait Ghrysippe, que Jupiter ou la nature première et uni-

(1) Cette union n'est pourtant pas absolue, car : « Lorsque arrivera, d'après Clirysippe, la conflagration ou l'anéantissement de l'univers, il ne subsistera plus que Jupiter vivant seul à seul avec ses pensées ».

(2) Denis, De la morale dans rantif/uité, p. o43, citât, de Chrysippe.

verselle; il est lui-même le droit et le juste; il est la plus antique comme la plus parfaite des lois » (i). Tout cet ensemble doctrinal est à l'actif exclusif de la pensée humaine procédant de la plus noble, de la plus grande école de philosophie morale de l'antiquité, école qui a conclu à l'égalité naturelle des hommes, à leur fraternité, à l'amour du genre humain (Caritas humani generis). Le fondement du droit, a dit Cicéron, est le penchant naturel que nous avons à nous aimer les uns les autres. D'où la solidarité entre les hommes et les devoirs qu'elle implique. On comprend qu'à l'imitation de Voltaire, parlant de Montesquieu, M. Denis ait pu dire avec une certaine apparence de raison : « Le genre humain avait perdu ses titres, le stoïcisme les a retrouvés » (2) « Vous voyez, dit Jouffroy à ses auditeurs, que c'est encore dans l'antiquité que se rencontrent les solutions les plus vraies du problème moral ; que l'école stoïcienne n'a pas été surpassée dans les temps modernes (3).

L'influence du stoïcisme fut considérable évidemment, mais elle s'adressa particulièrement à une élite littéraire et juridique. Il constitua d'abord un courant antérieur, ensuite parallèle à celui du christianisme, dont il resta toujours indépendant bien qu'il s'en rapproche par certains caractères

(1) Ihid., p. 343.

(2) Ibid., p. 369.

(3) Jouffroy, Droit nalurel, p. 2ii, l. II.

essentiels. Philosophie religieuse d'un ordre élevé, il n'était point à la portée du vulgaire. Celui-ci fut assez rapidement conquis, dans ses masses profondes, par la doctrine néo-sémitique, laquelle s'adressait particulièrement aux pauvres, aux petits, aux déshérités de la vie. Tradition vivante, toute chaude d'actualité, appel puissant à l'imagination et au cœur du peuple, prédication énergique qu'animait une foi ardente, contre un monde corrompu et sceptique, et annonce du jour prochain où sous de nouveaux cieux et sur une nouvelle terre la justice habiterait. De pareilles conditions étaient éminemment favorables à la diffusion du christianisme. D'ailleurs, pour le plus grand nombre, un culte extérieur est nécessaire et les chrétiens, après la première effervescence du début, se montrèrent d'adroits politiques et surent transiger sur les questions de détail. D'où certains emprunts faits au rituel du paganisme. Quant au culte intérieur des stoïciens qui ne pouvait suffire pour la propagande, je crois qu'il est juste de reconnaître que si la piété de Marc-Aurèle et d'Epictète a pu être égalée, il est peu probable qu'elle ait jamais été dépassée. Ils furent de véritables saints.

Je cite encore l'ouvrage de M. Denis : « L'humanité prenait aux approches du christianisme une conscience plus vive et plus pleine d'elle-même, et pendant les trois premiers siècles de notre ère, toutes les idées, tous les sentiments qui font la moralité de l'homme se développèrent parallèle-

ment et avec une force remarquable dans l'Eglise naissante et dans le christianisme expirant. Les anciens, quoi qu'on ait pu en dire, arrivèrent par le seul effort de la raison à connaître les vrais éléments du droit et de la société comme de la morale » (1). Le monde sémite et le monde grécolatin sont arrivés, après ou avant l'ère chrétienne, à des conclusions souvent analogues ou identiques en morale, malgré l'indépendance complète de leurs origines. Il y a là évidemment un fait historique considérable.

11 y a lieu néanmoins de rechercher si la morale du stoïcisme, comme celle du christianisme a son point de départ à peu près exclusif dans l'idée de devoir. Sans doute, d'après l'Evangile, on arrive à un certain droit très précis pour l'homme, mais c'est par une sorte de voie détournée. Ainsi nous avons le devoir de servir Dieu tout d'abord, et César ou l'Etat ensuite, si celui-ci reste dans son rôle propre. Tandis que s'il prétend nous soustraire à l'obéissance due à la divinité, nous avons le droit, vis-à-vis de lui, d'accomplir notre devoir. Le stoïcisme, lui, me paraît compléter heureusement la doctrine chrétienne, en admettant notre liberté originelle procédant de notre participation à la raison divine, et en faisant la part du droit et du devoir, celui-ci ayant la prééminence sur celui-là. La morale se trouverait donc fondée, au

(1) Op. cit., II, p. 145, 146.

moins en théorie, sur ces deux données essentielles du droit et du devoir, se conciliant et se tempérant dans la notion de justice. La liberté, d'ailleurs, est le pouvoir que nous avons de nous conformer à la loi, c'est-à-dire de faire notre devoir, de pratiquer ce que la raison commande. Le sage est seul libre, le vicieux est esclave. Enfin un dernier caractère de la morale stoïcienne, c'est le caractère désintéressé de la vertu. Elle est à elle-même son propre salaire.

Nous sommes donc en présence d'une éthique à caractère religieux qui est sortie des entrailles mêmes de l'humanité. C'est une floraison spontanée de l'esprit de l'homme se laissant inspirer par l'observation du dedans et celle du dehors, mais plus par celle du dedans. L'idéal perfectionné, qui a brillé aux yeux de Marc Aurèle et d'Epictète, ne paraît avoir fait, depuis le siècle où ils vécurent, que des progrès assez peu sensibles.

Le parallèle que je viens d'établir entre les deux grandes écoles morales de l'antiquité a sa raison d'être et son utilité à une époque où le stoïcisme n'estplus qu'un souvenir pour les lettrés, mais où le christianisme existe encore, et où nous voyons tant d'hommes jeter le manche après la cognée, s'en tenant à une tradition injustifiable pour eux, celle des bonnes gens, tandis qu'une morale moderne, dite scientifique, proclame la destruction radicale de tout ce qu'on a jamais conçu sous le nom de règle des mœurs. Des méthodes inapplicables, dans

Tespèce, révolutionnent et bouleversent de fond en comble le patrimoine moral de notre civilisation ; les consuls se voilent la tête pour éviter la vue du gouffre entr'ouvert sous nos pas, mais le christianisme est encore sur la brèche, avec les qualités et les défauts qui lui sont propres. « La religion est un lien très puissant et une source de moralité pour ceux entre autres qui sont loin de la raison, ou en méconnaissent les lois, et comme par le fait l'humanité s'est montrée peu capable jusqu'ici de tendre à la justice et à la paix sous la seule impulsion des idées morales... » (1). Malgré certaine méconnaissance du droit sur laquelle je ne veux pas insister, malgré le rôle trop exclusif qu'il attribue à l'amour fraternel ou sympathie, malgré l'idée des récompenses extérieures qu'il assigne à la pratique du bien, le christianisme n'en rend pas moins d'immenses services qu'il serait aussi injuste que maladroit de méconnaître. Il nourrit au lait ceux qui ne peuvent supporter la viande.

A défaut de la morale du stoïcisme, son équivalent approximatif, la morale du christianisme est toujours debout, et toute notre civilisation, européenne et annexes en vivent encore.

(1) Science de la morale, I, p. 525.

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