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DE LA. MORALE DANS LES TEMPS MODERNES

Morale à point de départ empirique .

Chez l'animal, il y a des mœurs, ou si on le veut des habitudes qui consistent, très généralement, à suivre les sollicitations de l'appétit et à fuir la douleur. Son intelligence est trop inférieure pour raisonner, comparer, formuler des jugements précis. Le plus souvent il agit d'après des impulsions purement organiques.

L'homme peut, sous ce rapport, imiter la bête, soit par simplicité originelle, soit par déchéance profonde. Dans les conditions normales, la raison doit régir l'appétit ou s'associer aux sollicitations qu'il éprouve. Ici intervient un élément qui répond à un état psychique supérieur. Mais l'Ecole stoïcienne et surtout le christianisme, l'un au nom d'une philosophie religieuse, l'autre au nom d'une religion qui n'avait à l'origine rien de philosophique, ont exagéré la part à faire à l'élément supérieur, en diminuant ou en niant celle de l'élément inférieur : la raison, l'âme sont à peu près tout, pour le stoïcisme, et, d'après le christianisme, la chair est très condamnable. C'était jeter le gant à

la nature humaine. La secte d'Epicure le releva en tombant, cela va de soi, dans un excès contraire. Un point de vue analogue domine le Fourriérisme et le Saint-Simonisme : attractions, réhabilitation de la chair.

Quoi qu'il en soit, quelle est la matière propre à laquelle la raison s'applique pour déterminer la règle des mœurs'? L'observation intérieure nous donne deux principes fondamentaux comme premiers mobiles, savoir : d'une part, l'amour de nousmêmes, Tégoïsme dont le plaisir d'Epicure n'est qu'un cas particulier; d'autre part, l'amour de Dieu et du prochain, d'après le stoïcien et le chrétien. Avec l'Ecole utilitaire, nous sortons de l'empirisme à l'état d'ébauche rudimentaire. Ici la réflexion intervient et, avec elle, le raisonnement se met de la partie.

Bentham fait de la morale un calcul, une arithmétique. Nous devons poursuivre le plaisir là où il a son maximum, et l'éthique n'est à proprement parler qu'une régularisation de l'égoïsme. La conciliation de l'intérêt collectif et de l'intérêt individuel n'a nullement gêné Bentham, puisqu'il nie leur opposition réciproque. Pour lui, peuples et individus sont associés dans la grande entreprise sociale, et l'individu veut toujours l'utilité générale où la sienne est incluse. On dirait vraiment qu'il sutht de nier l'opposition fréquente entre les deux pour la supprimer.

Chez Stuart Mill, la morale utilitaire est nécessairement une morale d'égoïsme, malgré les atténuations qu'il s'efforce d'apporter à son premier principe. Il reprend l'opinion risquée de Bentham sur la conformité de l'utilité particulière à l'utilité générale, mais avec ce correctif que le fait est presque constant. De plus, il donne la prééminence à la qualité des plaisirs sur la quantité, ce qui n'est plus l'arithmétique sus-mentionnée, et fait entrer dans la morale un élément particulier, un jugement qui n'a pas sa raison d'être dans le plaisir lui-même.

Pour Stuart Mill, l'égoïsme arriverait à s'associer à l'altruisme, à l'amour de l'humanité, et c'est celui-ci qui arriverait peut être à prédominer sur le premier. Vain espoir si, comme l'a dit La Rochefoucauld, tout vient se perdre dans l'amour de soi, comme les fleuves dans la mer; vain espoir si, comme l'a dit Holbach, tout gravite sur soi, si la vie entière n'est qu'une gravitation de soi sur soi; vain espoir si, comme l'a dit Helvétius, on n'aime que pour soi, l'amitié entre les hommes étant un besoin réciproque. Donc, la possibilité du désintéressement, du sacrifice ne trouve aucune explication dans le principe utilitaire, le plaisir personnel. J'ajoute que la morale utilitaire, en partant du plaisir, n'a pas même embrassé l'égoïsme dans sa totalité, car il y a plus que l'appétit, chez l'homme, et le plaisir n'est qu'un élément de l'ensemble égoïsme. L'analyse, insuffisante sous ce

rapport, est également vicieuse lorsqu'elle ne fait point figurer la sympathie, qui est autre chose qu'un plaisir, parmi les éléments primitifs de la moralité. Il s'ensuit non seulement que toute généralisation demeure forcément incomplète, mais encore que c'est subrepticement, ou même par violence, qu'à un moment donné on cherche à faire une place à l'amour pour les semblables, au caritas generis humani de Cicéron et, par voie d'inférence, au désintéressement.

La morale évolutionniste de Spencer est aussi une morale utilitaire, car une chose est bonne par son utilité à une fin déterminée : c'est ce qui donne du plaisir. Le plaisir, lui, est la fin suprême et l'élément essentiel de toute conception de la moralité, L'évolutionisme en éthique cherche réso- | lûment à prendre un caractère scientifique, non seulement par une explication approfondie de la genèse des idées morales, mais encore par la large base qu'elle leur donne. Car l'éthique a un côté physique (et par conséquent cosmique), un côté biologique, un côté physiologique, un côté sociologique et n'est elle-même qu'un mode de l'évolution universelle, de la conservation de l'énergie. Les forces physiques, vitales, morales, sociales ne sont que de la chaleur solaire transformée. L'éthique relève donc de la nature générale des choses : l'univers est le milieu où l'individu s'adapte, et elle n'est que la science des degrés successifs de cette adaptation.

Maintenant, pour arriver à la science proprement dite, des généralisations abstraites sont nécessaires. Pour les obtenir, il faut, négligeant la morale empirique vraie en partie, mettre de côté tous les accidents qui compliquent les phénomènes, et formuler les lois de la bonne conduite en écartant les conditions spéciales qui ont pour résultat d'obscurcir les faits eux-mêmes. C'est ainsi qu'on procède en mécanique. Pareillement en géométrie qui traite de vérités idéales. L'éthique également doit s'occuper des relations idéales, entre les hommes, et ses règles ont le même caractère formel et scientifique. Ces considérations conduisent à concevoir un être social idéal constitué de telle sorte que ses activités spontanées s'accordent avec les conditions imposées par le milieu social formé d'autres êtres identiques. Donc, il existe un code idéal de conduite donnant la formule de la manière d'être de l'homme complètement adapté dans la société complètement développée. Ce code est celui de la morale absolue, rationnelle, dont les prescriptions sont absolument bonnes.

Malheureusement, ce n'est que par le fait de la coexistence de l'homme idéal dans la société idéale qu'il peut y avoir une conduite idéale, dont la morale absolue doit trouver la formule et que la morale relative doit prendre pour règle. Or, si la morale absolue doit trouver une formule, c'est (ju'elle ne l'a point trouvée, c'est qu'elle ne pos-

sctle point encore le caractère scientifique. Donc, elle n'est point absolue, elle n'est point rationnelle. Il s'ensuit que la morale scientifique est annoncée pour plus tard, et que le code des règles qu'elle est appelée à édicter n'a point encore vu le jour, même sous les auspices et la haute direction de M. Spencer. Elle est d'autant plus dans les limbes, que, d'après cet auteur, un code de morale parfaite est impossible à définir. D'où il résulte qu'on peut à peine concevoir qu'on puisse ramener cette partie restreinte de l'éthique (morale personnelle) à la rigueur scientifique. Quant à la morale sociale, la question n'est qu'ébauchée; aussi peut-on dire que la science morale de Spencer, n'étant qu'une aspiration plus ou moins ingénieuse, n'est point une science à proprement parler.

S])encer a encouru les mêmes reproches que les utilitaires. Son point de départ, en éthique, est aussi le plaisir qui, pour lui, je viens de le dire, « est la fin suprême et l'élément essentiel de toute conception de la moralité ». Cela étant, pourquoi, comme Stuart Mill, ne prend-il point le bien-être comme objet immédiat à poursuivre? Il admet aussi que, jM'imitivement, Taltruisme dépend de i'égoïsme, pour déclarer plus tard que l'égoïsme et l'altruisme sont coessentiels et finalement que l'égoïsme sera assujetti, subordonné à l'altruisme. Ceci n'arrivera, d'ailleurs, qu'avec la disparition de l'obligation, sentiment abstrait d'origine complexe,

quand l'homme arrivera à la perfection, c'est-àdire à une adaptation complète à l'état social. Grâce à la prédominance de plus en plus marquée de l'altruisme, le bien social sera surtout poursuivi plus tard; l'humanité tend de plus en plus vers ce but. L'utopie de la prééminence progressive de l'altruisme sur l'égoïsme, ce rêve du millénium socialiste, se retrouve donc chez Spencer, comme chez StuartMill. L'histoire que nous vivons, dans le temps présent, a peut-être modifié jusqu'à un certain point les vues optimistes du premier de ces auteurs. N'a-t-il pas dit, dans une lettre à M. Lamé-Fleury : « Pour moi, le socialisme est inévitable. Il sera le plus grand désastre que le monde ait encore connu )>. N'a-t-il pas dit également ailleurs : (' Considérer l'Etat comme infaillible, c'est oublier que l'Etat se compose de politiciens corrompus et corrupteurs, doublés d'arrogants bureaucrates, non pas même de borgnes, mais d'aveugles, conduisant d'autres aveugles, et dont il faut restreindre les attributions malfaisantes )>. Décidément, le millénium socialiste de M. Spencer n'est point celui du socialisme d'Etat. Mais quelle est donc la base expérimentale de ce nouvel âge d'or qui doit régner paisiblement sur le monde, au moment même où l'évolution cédera la place à la dissolution ou à la contre évolution? N'est-ce point une imagination métaphysique transportée, par les adeptes des sciences d'observation de lorigiue, à la fin des choses? Et n'est-ce

point au nom de ces sciences qu'on berce maintenant l'esprit humain d'illusions et de chimères?

Avec Darwin, nous arrivons à la véritable science, celle qui, pour juger l'homme, prend son point de départ dans l'animalité pure et simple et qui soumet à une seule et même méthode, l'induction, tous les cas du même genre. Pour lui, le sens moral, la conscience, proviennent des instincts sociaux l'amour et la sympathie, que nous trouvons chez l'animal comme chez l'homme.

Dans l'un comme dans l'autre, il y a recherche du plaisir et la peine est évitée; or, la satisfaction de l'instinct est un plaisir. Cependaiit, il est probable que, dans beaucoup de cas, les instincts se perpétuent par la seule force de l'hérédité, sans l'intervention du plaisir ou de la peine.

Les instincts sociaux s'imposant à nous constituent le devoir. Si le devoir est combattu efficacement par le désir personnel, après la satisfaction de celui-ci intervient le remords quand l'être est intelligent. Car l'obligation morale est la conscience d'une direction imprimée à notre volonté par toute la série d'activités antécédentes ancestrales. La conscience proprement dite ou sens moral est le rappel et la comparaison des actions. Dans cette faculté, nous trouvons la caractéristique spéciale de Thomme et la transformation de l'instinct social animal est accomplie.

Ainsi, le sentiment moral est un fait nécessaire, seulement il est modelé sur la nature particulière des instincts primitifs. La matière de la morale doit donc varier avec ceux-ci.

Le principe de la morale est le bien général, mais la morale s'arrête aux limites de la communauté, l'humanité s'évanouit à ce moment précis. Le devoir existe; qu'advient-il du droit? On peut le pressentir aisément.

Chez Darwin tout se tient d'une manière très nette : évolution, hérédité, instincts sociaux, conscience, obligation, remords, bien général, lequel d'ailleurs, comme chez la bête, ne franchit point les limites de la communauté. Par l'observation et l'induction, nous concluons des animaux aux groupes humains, et là expire la morale des instincts sociaux pour faire place à la concurrence vitale, au struggle for life ou triomphe de la force.

De plus, chez les animaux, les individus ne sont rien, il n'y a que l'espèce qui vaille. De même en est-il naturellement pour l'espèce humaine où nous ne trouvons en réalité, et ne pouvons trouver, qu'une morale sociale restreinte au groupe constitutif de la communauté, et à caractère utilitaire.

M. Létourneau, dans son ouvrage V Evolution de la morale, cite ce passage d'Holbach: «La science des mœurs, pour être sûre, ne doit être qu'une série d'expériences constantes, réitérées, invariables ». Telle est aussi, dit-on, la pratique des évo-

lutionnistes; ils se bornent à observer les faits dans leur développement nécessaire.

J.e point de départ de M. Létourneau est le suivant : le cerveau est un organe impressionnable qui conserve les empreintes qu'il a reçues. 11 est donc susceptible, par l'accumulation des impressions, de devenir dressable ou éducable dans un sens déterminé. La morale n'est autre chose que le dressage que les conditions de milieu, les sociales surtout, impriment à notre centre nerveux principal. En vertu de ce caractère absolument passif, les idées et les sentiments auxquels nous attribuons un caractère moral ne sont que le résultat d'une accumulation héréditaire. Aussi le meurtre d'un de nos semblables n'estcondamné, par notre conscience, que parce que le pouvoir " social nous l'interdit, depuis une longue série de siècles, et que cette défense est accompagnée d'une sanction terrible. De même en est- il pour le vol, et c'est ainsi que se forme une opinion publique. Le sentiment du devoir tire son origine d'un lent et pénible dressage du cerveau ayant laissé des empreintes héréditaires. D'où l'on voit que l'on peut prendre sur le vif la genèse des notions éthiques, dont l'évolution a lieu dans le sens d'un progrès nécessaire, et qu'il faut bien reconnaître que l'éducation, le genre de vie fabriquent la morale.

La civilisation est pareillement une éducation et un diessage, mais il ne laut point qu'il se fasse

trop sentir, car alors le peuple devient avili et rétif au progrès.

Le bien, c'est le plaisir immédiat, l'utilité propre. Puis c'est l'utilité sociale ; un certain degré d'altruisme doit s'y joindre.

L'éthique est résultée des rapports sociaux euxmêmes. Ce qu'on appelle principes moraux n'est point inhérent à la primitive condition mentale de l'homme. Les penchants moraux se sont lentement et péniblement formés dans la conscience humaine.

L'éthique tend spontanément à s'améliorer, car les peuples à morale inférieure, c'est-à-dire nuisible au corps social, sont par cela même moins bien armés que leurs rivaux.

Les poètes et les philosophes ont noté tout ce qu'il y avait de grand et de noble dans la pensée antique. C'étaient évidemment des fleurs rares, étrangères à la foule, peu comprises d'elle. Dans tous les temps, chez tous les peuples, l'élévation de l'esprit et du cœur est exceptionnelle ; son degré mesure néanmoins la valeur morale d'une race et d'une civilisation.

Les penseurs de l'antiquité gréco-romaine ont eu de'grands coups d'aile en morale.

Dans toute société, il apparaît des individus supérieurs à leur milieu, des précurseurs troublant la somnolence générale et poussant le monde en avant, bien souvent à leur dam, car c'est un dangereux métier que celui de novateur, s.urtout

de rélormateur moral. Bénis soient ces perturbateurs, ceux qui conçoivent déjà un idéal de moralité sujoérieure et forcément aussi une société parfaite, où chacun trouvera son existence complète. Çà et là on voit poindre des notions plus élevées, des précurseurs.

La perspective d'un progrès indéfini, c'est la foi moderne.

Dans l'évolution historique de la morale, M. Létourneau admet l'existence de quatre phases distinctes : 1" La phase bestiale, inférieure évidemment à l'éthique des chimpanzés et des gorilles qui ne se mangent point entre eux; 2° la phase sauvage. Au lieu de manger le vaincu, on en fait un esclave; 3" La phase barbare. Les crimes sociaux (meurtre, vol, adultère) sont punis; 4" La phase civilisée ou mercantile. On y constate une passion exclusive de l'argent qui entraîne les conséquences les plus graves.

A vrai dire, Thomme civilisé de nos jours n'a plus de morale; l'éthique du passé n'a plus d'autorité, celle de l'avenir n'est pas encore formulée. A nous d'en rédiger le code scientifiquement, en nous inspirant des faits observés, en greffant la nouvelle règle des mœurs sur la morale traditionnelle, en ce qu'elle a de juste et d'utile.

Pour rénover la morale, ce sont des modifications organiques qu'il s'agit d'obtenir; il faut changer les empreintes morales, c'est-à-dire tel uu tel arrangement moléculaire fixé depuis des

siècles dans les centres nerveux; cela ne saurait être l'œuvre d'un jour, mais l'évolution est d'autant moins difficile qu'on a affaire à une race, à une nation dont la morale est plus ébranlée; c'est pourquoi les morales nouvelles naissent de préférence aux époques de décomposition sociale. L'histoire de la Rome impériale et décadente est un mémorable exemple de l'une de ces genèses de l'éthique.

M. Létourneau a écrit un ouvrage où se heurtent, sans qu'il s'en doute, deux doctrines contradictoires. La première, qui se dit scientifique et qui à tous les droits possibles à ce qualificatif, consiste à affirmer implicitement (\v\q la morale ce sont les mœurs, et c'est ainsi qu'il peut nous décrire une morale animale, une morale sauvage, une morale barbare et une morale civilisée, en tout cas moderne. Puis il y a une autre morale, celle de l'idéal, formulée par les précurseurs procédant par grands coups d'aile. On ne voit point entre les deux points de vue un processus bien lié, relevant de l'évolution suivant une marche progressive, par la grâce efficace de la sélection naturelle. M. Létourneau a même assez le sentiment de la contradiction qui hante sa pensée pour avouer, après avoir décrit la morale bestiale, que dans la phase animale la morale n'existe point. Assertion peu et même pas du tout scientifique, car pour le naturaliste l'animal a des habitudes, des mœurs, donc il a une morale.

Nous retrouvons ici ce fameux terme d'évolu-

tion avec lequel on prétend tout expliquer, lors même qu'il n'est nullement applicable, dans le sens on Ton s'en sert. Evoluer veut dire se développer dans une direction déterminée. Aussi, dans toute la phase bestiale, le développement se fait avec un caractère absolument égoïste ou passionnel, sans limite ou contrainte d'aucun genre que celle d'une force adverse plus considérable. Or, quand on reconnaît l'apparition successive de quelques éléments de moralité, dans les phases subséquentes, et qu'arrivé à la phase actuelle qui devrait être la plus })erfectionnée de toutes, on nous dit néanmoins qu'elle s'accompagne des inconvénients les plus graves, il est permis de constater : 1'^ qu'on a admis implicitement une distinction entre la moralité et les mœurs ; 2" qu'ensuite on a beau torturer les choses, on ne saurait faire sortir le progrès moral de l'évolution, du développement du principe égoïste, point de départ originel. Ce principe, au lieu de se développer, se restreint au contraire. Il y a un fait nouveau : l'obéissance au maître, la tolérance forcée vis-à-vis de quelquesuns de nos semblables, ceux qui appartiennent au même groupe, à la même tribu, à la même cité. Nous sommes donc ici en présence d'un nouveau principe d'évolution servant de limite, de frein au précédent et destiné à jouer le rôle le plus considérable dans les destinées humaines, car il est la sauvegarde des sociétés quelles qu'elles soient. Le jour où il est entré dans la cervelle humaine qu'il

ne fallait ni voler, ni tuer, ni mentir, ni être injuste, il a dû se produire une révolution, une contre évolution bien considérable, car de telles idées étaient parfaitement contradictoires avec la série d'impressions qu'on nous dit avoir été accumulées dans cette cervelle, y prenant une force de plus en plus énorme dans le cours des siècles, telle qu'une avalanche roulant du sommet d'une montagne :

Vires acquirit eundo.

Mais parmi les hommes il n'y a pas seulement les dressés, les gens plies à l'obéissance et qui arrivent à prendre, grâce à l'influence héréditaire, la crainte du châtiment (Bain) pour un sentiment d'obligation et une loi du devoir; il n'y a pas seulement les dressés, dis-je, il y a aussi les dresseurs chez lesquels on trouve une véritable évolution de la bestialité primitive qui se continue, savoir l'égoïsme effréné, l'orgueil sans limites, les passions débordantes qui vont chez les inférieurs annihilés, contrarier singulièrement la loi absolue du progrès.

D'après M. Létourneau, l'homme primitif est un animal inférieur aux singes anthropoïdes, animal n'ayant aucun sentiment de la vie de famille, entièrement livré à la domination de ses appétits carnassiers et déprédateurs. C'était, au début, un cannibale de la pire espèce, n'étant jamais retenu par le moindre sentiment moral, impitoyable envers l'âge et le sexe, dévorant dans l'occasion sa femme et ses enfants dont il n'avait nul souci.

Je ne sais si l'homme descend d'un anthropithèque, variété parmi les singes anthropoïdes. S'il en était ainsi, cet anthropithèque, au lieu d'occuper un échelon supérieur, serait un être singulièrement dégénéré, car sa postérité, l'homme primitif, celui de la période bestiale de M. Létourneau, est très inférieur, au dire de celui-ci, comme moralité, aux grands singes de notre connaissance actuelle, les chimpanzés et les gorilles. Ce sont eux qui auraient du progresser puisqu'ils étaient tête de ligne, et s'il n'en a rien été, c'est que sans doute les cellules à progrès font défaut à leur encéphale. Tandis que celles-ci, par un de ces jeux incompréhensibles de la variabilité organique, et contrairement à toute corrélation, se sont produites chez le singe dégénéré, chez Taffreux anthropithèque dont nous sommes l'incontestable descendance.

Il devrait y avoir ce semble quelque analogie, et c'est là l'opinion commune, entre les sauvages actuels et les sauvages appartenant aux premières périodes de l'histoire. Parmi les premiers, on en trouve qui ne ressemblent nullement au portrait qu'on nous trace de la sauvagerie primitive. Ce sont des hommes et non des bêtes, qui ne possèdent point une denture de carnassiers et chez lesquels on trouve avec un véritable esprit de justice, des mœurs pures, un développement intéressant des facultés sympathiques. Or, comment nous donnera-t-on la preuve que l'homme n'a pas commencé partout de même, et qu'il n'a pas eu au moins les

sentiments affectueux dont témoigne le singe pour les siens? Il est pourtant bien probable que l'homme a dû avoir des instincts aussi perfectionnés que les animaux supérieurs, au lieu d'avoir été tout d'abord l'être le plus abominable de l'animalité, comme s'il était le fruit d'un véritable retour en arrière dans le processus évolutif. Pourquoi donc est-il devenu si souvent l'anthropophage, le meurtrier, le voleur, la bête livrée aux pires passions ? Nous pourrions le demander à Darwin, qui nous répondrait sans doute qu'en vertu de la variabilité organique il a surgi probablement un peu partout, rares ou nombreux, de véritables scélérats. Que ceux-ci par hérédité ont fixé les caractèsre de scélératesse qui pouvaient leur donner l'avantage, dans le struggle for life, sur leurs voisins plus moraux. Qu'ainsi est née l'attaque du semblable, la guerre, la destruction, l'anthropophagie, la déprédation sans mesure, et comme conséquence finale l'esclavage. La sélection naturelle a ainsi tourné au profit non des meilleurs, mais des féroces s'adonnant à la guerre, c'est-àdire au meurtre et au vol.

Les nécessités de la défense ont dû corrompre nécessairement la moralité primitive. On s'est mis à tuer, à voler pour se défendre d'abord, se venger ensuite. D'où il résulte que l'humanité, dans son ensemble, à part des exceptions peu nombreuses probablement, a dû tomber dans une véritable déchéance (dont la tradition Juive pourrait

n'être qu'un écho), avec toutes les suites qu'ont du entraîner la concentration vigoureuse des pouvoirs organisés soit pour la défense, soit pour l'attaque. Voilà une chute qui n'est que trop réelle et qui nous montre un spécimen non douteux d'évolution régressive.

D'après ce qui précède, le criminel pourrait très bien ne pas être, comme le veut M. Lombroso, un simple retour au type ancestral de l'anthropithèque. La variation organique qui a donné lieu au crime, dans les temps primitifs, peut également, et pour d'aussi bonnes raisons, donner lieu au crime dans le temps présent, surtout quand elle est subordonnée à des questions de dégénérescence, par intoxication ou autrement. La variabilité du type organique, au lieu d'être le fait d'un hasard quelconque, reposerait sur une causalité appréciable et déterminée.

L'homme, à un moment donné, se distingue des anthropoïdes, qu'il en procède ou non. On ne peut voir en lui une pure réceptivité cérébrale, particulièrement, qui le ferait se transformer docilement, suivant les impulsions que lui communiquerait le dressage, bien que celui-ci fût incompréhensible de la part de ceux qui l'exerceraient et qui devraient être aussi des éléments exclusivement réceptifs. H y a chez l'homme que nous connaissons l'aptitude à réagir, laquelle n'a pu être transmise par une accumulation héréditaire si tout est passif à l'origine. La passivité perpétuée ne fera

jamais de l'activité propre, en se répétant d'âge en âge. L'aptitude à réagir sur les influences du milieu est, tout d'abord, la perception extérieure sans laquelle ces influences seraient comme non avenues, au lieu d'exercer, comme elles le font, une influence considérable sur la formation du caractère, des instincts, des appétits et des actes réflexes connexes. Puis cette influence s'atténue, c'est-à-dire que la part de la réaction augmente lorsque surviennent l'attention, la réflexion, l'abstraction, la généralisation, le jugement immédiat ou médiat. En eflet, le germe humain contient tout cela, et le contact avec le milieu produit sur lui le même efl'et que la lumière et l'humidité sur la graine végétale.

Il peut paraître risqué, dans de pareilles conditions, de ne voir dans la morale, comme l'annonce M. Létourneau, d'un air de triomphe, que le fait d'impressions cérébrales accumulées et qui, une fois bien fixées par l'hérédité, se transmettent à perpétuité comme un caractère naturel. Or l'auteur admet quatre phases dans la morale et il en prophétise au moins une cinquième. Les dites phases, on le sait, ne se développent point par un processus ininterrompu l'une de l'autre, bien qu'elles se succèdent. C'estainsi, par exemple, que la phase socialiste, ou éminemment altruiste, n'est point due à l'évolution de la phase mercantile où nous sommes plongés. Il y a plus. M. Létourneau admet, et l'expérience en fait foi, que dans toute société et

par temps, il y a des individus qui en morale (et cela arrive pour bien d'autres choses) sont de véritables novateurs, doués qu'ils sont d'un idéal supérieur à celui de leurs contemporains, précurseurs, troublant la somnolence générale et poussant le monde en avant, bien souvent à leur dam. Mais alors les idées morales sont donc autre chose qu'un pur dressage qui rendrait impossible toute supériorité de l'individu, relativement à son milieu dont il devrait exprimer, toujours et quand même, les empreintes, celles-ci ayant d'autant plus de force qu'elles auraient un caractère traditionnel et héréditaire.

Enfin si la morale se confond avec les mœurs, et tel est certainement le principe fondamental de M. Létourneau, comment a-t-il pu dire que la phase bestiale manquait de moralité, et que la phase civilisée ou mercantile n en a plus ? La phase bestiale en avait une puisquelle avait des mœurs, puisqu'elle est décrite par l'auteur comme le premier stade de l'Ethique. La phase civilisée en a également puisqu'elle est la quatrième stade de la même Ethique. La contradiction est donc formelle et complète. Elle prouve à l'honneur de M. Létourneau que son idéal, en morale, ne cadre pas précisément avec les mœurs, et est destitué par cela même de tout caractère scientifique.

Ce caractère scientifique manque également à la foi moderne que partage l'auteur de X Evolution de la Morale, foi qui se berce de la douce illusion

d'un progrès indéfini, au mépris de l'observation du passé et du présent. Il manque également à la thèse analogue du millénium socialiste, où dans une société parfaite chacun trouvera une existence complète.

Une dernière contradiction à signaler est la prompte disparition des empreintes cérébrales et séculaires du dressage survenant aux époques de décomposition sociale. C'est alors qu'on verrait naître de préférence les morales nouvelles. Cette décomposition est un fait psychologique, moral et qui est absolument inexplicable dans la donnée rigoureuse des empreintes cérébrales héréditaires, à moins qu'on en veuille faire un fait pathologique ayant dénaturé matériellement ces empreintes. Qu'en pense M. Létourneau?

Lui aussi n'a pas tenu un compte suffisant de l'observation; lui aussi a fait de la métaphysique sans le savoir.

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