‹ La question ouvrière au xixe siècleChapitre 10 sur 14 · IG · texte numérisé non relu

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haut degré de perfection. Son usine ne produisait que 23,000 kilogrammes de papier p'ar mois : il déclara que, toutes les fois que ce chiffre serait dépassé,* l'ouvrier aurait un supplément de salaire de l franc par 1,000 kilogrammes. La production monta bientôtà 33,000,45,000 et même S0,000ki. logrammes de papier par mois. La rétribution de l'ouvrier fut notablement accrue. Les papeteries du Pont-de-Claix (Isère) suivirent bientôt cet exemple. L'on comprend, en effet, que le personnel de rétablissement soit singulièrement provoqué au travail par ce supplément de salaire : ce n'est pas seulement l'ardeur particulière de chaque ouvrier, c'est l'émulation, c'est la surveillance mutuelle, qui se trouvent puissamment stimulées.

Un pareil régime a tous les avantages de la participation aux bénéfices ; aussi a-t-on pu le confondre avec elle. M. Laroche-Joubert lui-même s'y est mépris. Dans une séance du corps législatif, il a préconisé son système comme rassociation des ouvriers aux profits de l'entrepreneur; c'est cependant là un terme inexact. Dans la papeterie d'Angoulême, le personnel ouvrier reçoit des primes collectives, fixées en raison de l'accroissement de la production ; il ne prélève pas une part des bénéfices de fin d'année : c'est en proportion

du travail fait, non pas des quantités vendues, de prix de vente ou des profits encaissés, qu'il est rémunéré. Ainsi sa rétribution dépend uniquement de ses efforts et non de l'habileté de la gestion. Il est dégagé par conséquent de toute préoccupation, et n'a aucun prétexte pour vouloir contrôler ou inspirer la conduite des affaires. Ces primes collectives accordées à tout un atelier ne sont nullement inconciliables avec les primes individuelles octroyées aux ouvriers les plus diligents, c'est même alors que le système acquiert toute son efficacité.

Il est bien d'autres combinaisons heureuses auxquelles Ton peut avoir recours, sans aller jusqu'à la participation proprement dite. Des exemples remarquables ont été donnés par plusieurs des premières maisons de France et d'Angleterre. Dans la plupart des chantiers de construction de navires de la Tamise, l'on a établi depuis bien des années. une organisation qui a son mérite. Un certain nombre d'ouvriers s'associent pour faire ensemble un ouvrage, ils traitent à forfait avec l'industriel. Pendant le cours de la fabrication, un àcompte leur est donné chaque semaine ; ils se le partagent d'après les conventions qu'ils font entre «ttx. Us reçoivent et se divisent le solde quand

l'ouvrage a été terminé. Les ouvriers deviennent ainsi de véritables entrepreneurs, et les relations du patron avec eux sont singulièrement simplifiées ; presque toutes les questions irritantes disparaissent : ce sont les ouvriers qui se répartissent mutuellement le gain collectif. Deux usines françaises de premier ordre, la société Cail et la compagnie de Fives-Lille ont adopté un système analogue. Pour chacune des opérations, les employés et ouvriers de ces maisons forment une association temporaire qui entreprend la besogne à forfait dans des conditions déterminées. L'administration de l'établissement, agissant comme un commanditaire bailleur de fonds, fournit ses ateliers, son matériel de machines et d'outils, ainsi que toutes les matières. Des salaires, préalablement fixés à un taux modique, sont distribuée pendant le cours de l'opération à titre de prélèvement sur le prix convenu. Lorsque le travail est achevé, l'excédant est réparti entre les collaborateurs. Tous-les travaux de détail ou d'ensemble qui se font dans les divers ateliers pour la construction des machines sont, autant que possible, l'objet de pareils marchés à forfait entre l'établissement et des groupes peu nombreux d'ouvriers. Il n'y a rien là de semblable à la participation aux bénéfices,

mais c'est un mécanisme ingénieux, régulier, d'uD jeu facile, qui donne lieu à peu do frottements et de dangers. C'est une véritable association coopérative de production — avec ce double avantage, que l'ouvrier est dégagé de la partie commerciale de l'entreprise, et qu'il n'a pas besoin de risquer des capitaux. Son ardeur au travail en est stimulée, une sorte de discipline salutaire s'établit dans ces groupes d'ouvriers associés. Grâce à ce système, la rémunération est plus îlevée de 2S p. 100 que dans les maisons où le travail à la tâche n'est pas soutenu par de pareils encouragements. Cette organisation tend à se répandre dans l'industrie des machines. On cite des usines de second et de troisième ordre qui suivent sur ce point l'exemple de la société Cail et de la compagnie de Fives-Lille. Tels sont les ateliers de M. Pinet, constructeur de machines agricoles à \billy (Indre-et-Loire). Ces combinaisons peuvent aussi s'introduire dans la petite industrie. A Amsterdam, les ouvriers tailleurs de diamants travaillent dans de vastes fabriques, mais ils sont de véritables entrepreneurs qui louent seulement au patron la place qu'ils occupent et la force ou les instruments qu'ils emploient. On a vu, en d'autres pays, se constituer des sociétés pour la location

de forces motrices. Moyennant un prix débattu, elles mettent l'ouvrier en état de travailler pour son pvopre compte et de tirer ainsi parti des engins de la grande industrie sans cesser d'être façonnier ou petit patron. Il serait téméraire de vouloir mesurer les améliorations ou les changements que l'avenir et les progrès de la science peuvent nous réserver dans cette voie. Quoi qu'il en soit, c'est bien plutôt en perfectionnant le travail à la tâche, en variant^ suivant les besoins et les facilités des diverses industries, les combinaisons et les modes auxquels il peut se prêter, c'est bien plutôt par ces améliorations de détail que par l'établissement de la participation aux bénéfices, qu'on peut servir le développement de la production et élever la rémunération de l'ouvrier.

Nous ne sommes pas partisan des systèmes, nous ne croyons pas à une solution unique de la question ouvrière ; mais nous regardons comme possible et comme efficace la propagation de beaucoup de procédés ou de fondations qui sont encore aujourd'hui à l'état d'exceptions. M. Charles Robert cite comme exemple de la participation de l'ouvrier aux bénéfices du patron toutes les œuvres si variées et si philanthropiques qui ont été créées par de grands industriels, et spécialement parles

manufecturiers d'Alsace. Certes ce sont de nobles et glorieuses institutions que ces écoles, ces maisons ouvrières, ces lavoirs publics, ces crèches, ces pensions de retraite, qui sont dus aux sacrifices des filateurs ou des indienneurs de Mulhouse, de Guebviriller et de Wesserling ; ce sont des noms vénérables et dignes de vivre dans la mémoire des hommes que les noms des DoUfus, des Kœchlinou des Boureart; on éprouve une jouissance patriotique, on sent grandir en soi le respect de l'humanité et de l'industrie quand on parcourt l'enquête du dixième groupe à l'exposition universelle de 1867 ou le livre de M. Eugène Véron sur Mulhouse. Cependant, voir dans ces créations spontanées de généreux philanthropes une application du système de la participation aux bénéfices, c'est commettre une confusion qui peut fausser les idées populaires. Assurément ces manufacturiers éminents prenaient sur leurs gains annuels les sommes qu'ils consacraient à leurs collaborateurs ou à leurs subordonnés en œuvres de rédemption; mais en agissant ainsi ils n'obéissaient pas à un contrat, ils ne remplissaient pas un engagement synallagmatique, ils se soumettaient aux exigences de leurspropres consciences. Alors même que ces libéralités devenaient pour eux fructueuses en

formant un personnel d'ouvriers habilesetdévoués, c'étaient néanmoins des actes de générosité toute spontanée et volontaire. Un certain nombre d'industriels ou de compagnies ont introduit dans les règlements de leurs maisons certaines clauses en vertu desquelles des sommes'destinées au secours, aux écoles, aux pensions, doivent être prélevées sur. les bénéfices annuels jusqu'à concurrence de tant pour cent; ce n'est pas U ce que les ouvriers revendiquent quand ils réclament la participation aux bénéfices du patron. Il faut en pareille matière parler sans ambages le langage le plus net et le plus précis. Or dans toutes les langues il n'est qu'un mot pour désigner des institutions comme celles des contrées industrielles de l'Est : ce sont des fondations de bienfaisance. Nous savons que notre démocratie a parfois des susceptibilités excessives, et qu'il est des termes, tels que bienfaisance, reconnaissance et respect, qu'elle voudrait rayerdu vocabulaire moderne. Il faut protester contre cette barbare façon d'entendre le droit, qui supprimerait tout ce qu'il y a de généreux et de tendre dans l'âme humaine. Une société qui ne laisserait aucune place dans son sein aux œuvres charitables ne tarderait pas à être frappée d'anémie et à s'affaisser ou s'éteindre. Ainsi toutes ces institutions

fiécondes, nées de Tinilialive des patrons, ne sauraient, sans une confusion évidente, être assimilées au système de la participation aux bénéfices.

Il en est de même pour un autre procédé qui, dans une certaine mesure, peut produire d'heureux effets : c'est celui qui consiste à placer 1ns épargnes de l'ouvrier dans l'établissement où il travaille; on met à sa disposition des actions ou des coupures d'actions de peu de valeuret payables par des versements successifs. Une usine du nord de la France a divisé ainsi son capital en parts de 50 francs. On peut de cette manière stimuler dans le personnel des fabriques le goût de l'économie et faire fructifier ses épargnes; mais, outre que tous établissements ne peuvent se constituer en sociétés par actions, il ne faut pas oublier que l'industrie est de sa nature exposée à des risques, qu'il est des moments de crise où les maisons les plus solides chancellent pour ne plus se relever, et que Tobole du pauvre, qui doit toujoiys être sacrée, peut se trouver compromise en courant les aventures. Il est des vérités qu'une certaine école de réformateurs semble constamment perdre de vue, et qui sont pourtant incontestables : c'est que rindustrie est soumise à des aléas, c'est que tous les établissements ne font .pas fortune, c'est

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qu'il y a parfois des périodes de perte, de décadence et de chute qui succèdent à des périodes de prospérité et de croissance.

Nous venons d'étudier diverses mesures que Ton a rangées à tort sous la dénomination de participation des ouvriers aux bénéfices, nous avons constaté tout ce que Ton peut attendre de ce genre d'améliorations et de réformes; il nous reste à examiner ce qu'est la participation proprement dite, les ressouces qu'elle peut fournir, les inconvénients qu'elle présente, et à rechercher l'avenir qui lui est réservé.

Un premier type s'offre à nous pour former une transition entre les combinaisons que nous venons de passer en revue et le système de la parlicipatiop dans toute sa pureté. Ce premier type, nous le rencontrons dans les mines de Cornouailles, en Angleterre, et dans la maison de marbrerie de MM. Parfonry et Lemaire, à Paris. Il consiste à concéder aux ouvriers, outre leur salaire habituel, tant pour cent sur le total des ventes de l'année. L'on a voulu de cette manière prévenir

une immixtion de la main-d'œuvre dans le détail des comptes et de la gestion^ tout en l'intéressant au mouvement des affaires. Il est difficile de voir dans cette forme d'encouragement, qui peut donner en bien des cas d'excellents résultats, uneas- «odaiion véritable de l'ouvrier aux profits, de Tentrepreneur ; c'est bien plutôt une prime à la production.

Après avoir ainsi éliminé tous les procédés qui ne présentent pas les caractères tranchés de la participation réelle des ouvriers aux bénéfices, nous abordons cette organisation du travail si vantée que Ton a appelée a le nouveau contrat. » 11 en existe trois types différents et remarquables par des côtés divers : l'un nous est fourni par l'entreprise de peinture en bâtiment de MM. Leclaire, Defourneaux etC®; le second par la compagnie du chemin de fer d'Orléans; quant au troisième, il faut l'aller chercher en Angleterre dans les mines de bouille de MM. Briggs à Whitwood et Methley Junction. Chacun de ces types mérite une étude spéciale et minutieuse .

Il est important d'examiner attentivement ces exemples de la participation aux bénéfices et de chercher s'ils prouvent en réalité que ce système •puisse universellement s^appliquer et donner par-

tout de bons résultats. N'y a-t-il pas dans les établissements où il fonctionne des conditions particulières de production qui expliquent la réussite de ce régime anormal? Les maisons où ce mode d*association entre ouvriers et patrons a porté de bons fruits ne présentent-elles pas, malgré leur diversité apparente, des caractères communs qui les différencient profondément des industries habituelles?

C'est un modeste entrepreneur de peinture en bâtiment, M. Leclaire, qui a inauguré en i842 le système de la participation aux bénéfices. Il n'a cessé de le pratiquer depuis lors ; il est arrivé à la fortune 5 il a élevé d'une manière inconstestablela position de ses ouvriers, et il s'est livré à une propagande active en faveur du régime dont il a été le fondateur. Trente ans de succès, le mérite rare d'avoir conduit à bien une tentative que beaucoup pouvaient croire désespérée, ont valu à M. Leclaire une réputation presque européenne. Au début, il avait eu à traverser une période difficile : le gouvernement de juillet avait contrarié ses projets en lui refusant l'autorisation de réunir ses ouvriers pour leur expliquer ses plans ; quelques années après, la révolution de 1848 était survenue. L'œuvre de M. Leclaire a surmonté heureu-

La participation aux bénéfices. 197

sèment tous ces obstacles, elle est aujourd'hui consacrée par une prospérité continue et croissante. C'est qu'elle a son appui d'un côté dans la valeur de rhomme qui l'a conçue et dirigée, de l'autre dans la nature des choses et dans les conditions spéciales de l'industrie à laquelle elle s'applique.

Une exacte observation de la pratique de son métier avait appris à M. Leclaire qu'en excitant le zèle des ouvriers peintres, l'on peut obtenir un supplément de produit de 73 centimes par tête d'ouvrier et par jour, savoir: 50 centimes par une plus grande activité de travail, 25 centimes par réconomie de la couleur et le soin des ustensiles; la maison occupant 300 ouvriers, c'était une somme de 225 francs par jour ou de 70,000 francs environ par an que l'on pouvait encaisser comme surcroît de bénéfices nets, si l'on parvenait à stimuler l'ardeur et l'attention de la main-d'œuvre. Pour arriver à un pareil résultat, M. Leclaire ne vit d'autre moyen que de s'associer ses ouvriers dans une certaine mesure et de leur distribuer une large part de ses profits. La première année (1842), il leur répartit ainsi 12,200 fr., la seconde année plus de 17,000 fr., la troisième année le dividende

dépassait 18,000 francs et il ne cessa de croître depuis lors.

Quelle est maintenant Téconomie du système?

Les bénéfices nets se divisent en troisparts : 80 pour 100 sont distribués individuellement aux ouvriers, au prorata du travail de Tannée, proportionnellement au traitement ou au salaire de chacun d'eux; 25 pour 100 sont versés dans la caisse des pensions viagères ; 23 pour 100 sont attribués au patron directeur, qui reçoit en outre un traitement fixe de 6,000 francs. Les ouvriers se partagent en deux catégories, les associés et les auxiliaires. Les premiers sont élus par l'assemblée générale, ils ' doivent connaître parfaitement leur métier et savoir lire ainsi qu'écrire; ils sont aujourd'hui au nombre de 90, soit environ le tiers du personnel. Les simples auxiliaires, qui ne touchent pas de dividende, reçoivent en compensation un sup* plément de paye de 50 centimes par jour. Les versements considérables faits depuis près de trente ans à la caisse des secours mutuels et pi'élevés sur les bénéfices de rétablissement ont permis d'organiser l'assistance et l'assurance de la manière la plus large. Des pensions de retraite, au minimum de 500 fr. et au maximum de 1,000, sont acquises aux membres de la société de se-

cours mutuels qui ont cinquante ans d'âge et vingt ans de service, ainsi qu'à ceux que des accidents ou des infirmités mettent hors d'état de gagner leur vie. Les veuves et les orphelins ont des demipensions. Pour faire partie delà société de secours mutuels et jouir de ces avantages, il faut travailler dans la maison depuis cinq ans, être associé aux bénéfices et avoir été admis par l'assemblée générale. Cette société de secours est richement dotée, elle possède 21,000 fr, de rentes, elle a apporté 200,000 fr. dans l'entreprise industrielle et se trouve ainsi commanditaire de la maison. Telle est l'organisation financière.

Il nous reste à faire connaître la distribution des pouvoirs et du contrôle. Le patron représente la maison et en dirige seul les opérations. 11 est de principe que sa gestion doit être complètement indépendante, et il ne parait pas que jusqu'ici il y ait eu de la part des ouvriers des tentatives illégitimes d'immixtion.. Un comité de conciliation, composé de neuf membres, dont cinq ouvriers et quatre employés, est nommé au scrutin secret par l'assemblée générale des associés aux bénéfices. Toutes les difficultés intérieures sont de la compétence de ce conseil. Le renvoi d'un ouvrier associé ne pourrait être prononcé sans son asscnti-

ment et sauf recours à l'assemblée générale. Les chefs d'atelier, qui sont actuellement au nombre de trente, sont élus pour un an par l'assemblée des associés aux bénéfices ; le patron peut les révoquer, mais, sauf le cas d'immoralité ou d'improbité constatée, ils sont rééligibles. La comptabilité est tenue par des employés associés aux bénéfices et recrutés parmi les chefs d'atelier. L'assemblée générale des ouvriers associés nomme en outre chaque année, au scrutin secret, deux commissaires chargés, avec le président de la société de secours mutuels, de prendre connaissance de l'inventaire et de constater la régularité du partage des bénéfices entre les ayants droit.

La constitution de la maison Leclairè offre le meilleur modèle des établissements de ce genre, et Ton voit combien de précautions ont été prises pour fixer une délimitation nette entre le droit de contrôle des associés et le droit de direction du patron. Chose étrange, ni.de l'un ni de l'autre côté cette démarcation n'a été franchie. C'est cependant une vérité d'expérience que le pouvoir exécutif finit toujours par échoir aux assemblées, qui ont un droit reconnu de surveillance ; maris les ouvriers de la maison Leclairè semblent être toujours restés dans les bornes de la prudence et

n'avoir jamais eu de visées plus ambitieuses que celles qui leur étaient reconnuespar leurs statuts : heureux exemple que Ton invoque comme un précédent, et dans l'efficacité, la fécondité duquel* nous voudrions avoir pleine confiance. C'est par ces mœurs, plus encore que par ces institutions, qu'il a été possible à cette association de patrons et d'ouvriers d'arriver à une situation unique dans le monde industriel. La maison Leclaire fait aujourd'hui pour 1,300,000 francs d'affaires par an : c'est un chiffre élevé pour une pareille profession.

Un certain nombre de fabricants se sont mis, depuis quelques années surtout, à adopter le même système. Deux entrepreneurs de peinture, M. Lenoir et M. Voiron, ont voulu imiter leur confrère. Ils ont organisé, eux aussi, dans leurs ateliers, le régime de la participation aux bénéfices. L'avenir seul démontrera si cette émulation aura clé prudente ; nous n'avons aucune répugnance à croire au succès de ces tentatives dans une semblable industrie.

Un facteur de pianos, M. Bord, a recouru aussi à l'association des ouvriers aux profits de l'entreprise: il l'a même établie d'une manière plus démocratique encore et plus large que les autres

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industriels parisiens. Dans la maison Leclaire, en effet, les ouvriers associés forment seulement une élite; quoique le système y fonctionne depuis près de trente ans, sur un personnel de plus de 300 ouvriers, on n'en compte ^ue 90 qui participent aux bénéfices. La proportion est la même dans les autres etablissemens que nous avons cités; chez M. Voiron, 13 ouvriers seulement sur 65, et chez M. Lenoir 20 sur 60 sont associés. M. Bord est moins exclusif. Il admet à la participation tous ceux qui prennent part à l'œuvre commune, depuis le premier employé jusqu'aux hommes de peine et au concierge. Des dividendes, qui ont varié de 10 à 20 pour 100 du montant des salaires, c'est-à-dire de 180 à 360 francs, ont été répartis dans ces quatre dernières années aux ouvriers et employés de cette fabrique de. pianos.

Que conclure de ces précédents? quelles espérances fonder sur la réussite de ces premiers essais? Faut-il, comme beaucoup dé publicistes, croire à la rénovation de notre monde industriel, à l'apparition d'un nouvel ordresocial, parce qu'un mode ingénieux d'organisation du travail se sera montré efficace dans un champ restreint? Ce serait pousser bien loin les démonstrations par analogie. Il convient, croyons-nous, d'être plus

réservé et plus modeste, et de tirer de moindres conséquences de faits aussi circonscrits et aussi peu variés.

L'examen attentif des circonstances qui ont favorisé l*essor de la maison Leclaire nous mettra ea garde contre ces entraînements auxquels le public superficiel n'est que trop sujet. Ce qui nous frappe d'abord, c'est que dans la peinture en bâtiment la main-d'œuvre joue vis-à-vis du capital un rôle très-prépondérant. Ce que sont dans une pareille industrie les ateliers, les ustensiles, les frais généraux, il n^est personne qui ne puisse facilement s'en rendre compte. Il n'y a pas là de ces établissements énormes, munis de machines puissantes, dévorant le combustible ou la fonte, et dans lesquels l'homme semble comme égaré etsans action. Tout dépend, au contraire, de l'ouvrier quand il s'agit de peindre, d'enduire ou de vernir un mur, une porte ou une surface quelconque. Son activité au travail, sa préoccupation d'épargner la matière première, c'est-à-dire la couleur, ce sont là les éléments principaux du succès.

Une autre circonstance également grave et qui mérite d'être j'émarquée, c'est que dans une pareille industrie le rôle dupatron est très-secondaire

et presque effacé ; il n'a pas besoin de vastes facultés d'organisation ni d'une grande capacité commerciale, il n'a pas beaucoup à combiner, h prévoir, à innover : de l'exactitude, de la régularité, on ne lui demande pas autre chose. Il pourrait être un simple teneur de livres, et la maison n'aurait guère à en souffrir ; mais un autre point sur lequel il faut surtout insister^ c'est que ce genre d'industrie ne permettait presque aucun des encouragements que nous avons signalés dans la première partie de cette étude. Le travail, se fiiisanl au loin, ne peut se faire qu'à la journée; il eût été difficile de l'encourager par ces primes qui développent si bien le travail aux pièces. Ce qui est plus grave encore, la surveillance est impossible, on peut la considérer comme nulle, et l'ouvrier a toute liberté de se livrer à ses instincts d'indolence ou de gaspillage; s'il est actif, s'il est soigneux, c'est par bonté de nature, par goût de Tordre, par rectitude, non par intérêt personnel. L'on conçoit qu'une industrie où le patron est aussi dépourvu de garanties, de moyens de surveillance et d'encouragement dût être désignée d'avance à un mode d'organisation comme la participation aux bénéfices. La fabrication des pianos, où ce système vient aussi de s'introduire,

LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES. 2Vb

présente plusieurs caractères analogues. Là, le travail aux pièces est possible, il est même habituel, les cinq sixièmes des ouvriers y sont soumis; mais la main-d'œuvre a aussi une trèsgrande importance, la matière première a du prix et doit être ménagée, traitée délicatement, avec une conscience de propriétaire. Les primes peuvent s'établir dans cette industrie, sans y avoir cependant toute l'efficacité qu'elles acquièrent dans une filature, un tissage mécanique ou une usine métaUurgique ; dans ces travaux si fins et qui touchent presque à l'art, il est moins aisé de prévenir ou de constater les malfaçons, les déchets et toutes ces fautes qui nuisent au patron et écartent le consommateur.

Nouts avons examiné les conditions propres aux industries où la participation aux bénéfices a réussi, il convient aussi de signaler des circonstances accessoires qui n'ont pas été étrangères à ce succès. Quand le système nouveau eut été introduit dans la maison Leclaire, la presse commença de s'en occuper; le nom de cet industriel ingénieux revint souvent dans les journaux de toute nuance, des publicistes éminents se chargèrent de le rendre célèbre; pendant près de trente ans, il se fit autour de cet établissement une

constante et universelle réclame. Sous le gouvernement impérial , la 'participation aux bénéfices obtint la faveur d'en haut; des solennités annuelles présidées par des ministres ou des conseillers d'État réunirent dans Tenceinte des ateliers de M. Leclaire un public d'élite en goût d*innovations sociales. Est-il bien étonnant qu'une maison indus?trielle ait profité de ce bruit, de cette propagande, que tant d'appuis extérieurs lui aient valu une rapide augmentation de clientèle? La faveur o£6r cielle n'était pas seulement une recommandation morale, il est bien probable qu'elle a été aussi un patronage effectif. Il est naturel qu'on adresse des commandes à un établissement pour lequel on a tant d'éloges.

Cette situation exceptionnelle influait non-seulement sur le développement des affaires, mais encore sur la conscience et la conduite des ouvriers de la maison. A force d'être pris comme exemple, d'être proposés à l'admiration et à l'imitation de tous, ils finirent par se convaincre qu'ils étaient un corps d'élite, et cette conviction, par l'esprit de dignité, par l'énergie morale qu'elle entraînait avec soi, se transforma bientôt en réalité. Il faudrait méconnaître la nature du cœur humain pour ne se pas rendre compte du ressort

LA PARTICirATION AUX BÉNÉFICES. 207

puissant que constituent de pareils sentiments et de seaiMables idées. Il y avait une sorte d'esprit de secte et de rigorisme ascétique dans cette réunion d'ouvriers que la presse élevait sur un piédestal et exposait aux regards de tous; mais ce serait commettre une bien grave erreur psychologique que de croire à la généralisation possible de ces mœurs et de cette conduite, qui puisaient leur principe dans la situation exceptionnelle et le petit nombre des ouvriers associés. Si Tassociation devenait le fait habituel, le ressort ne se détendrait-il pas ? De même que l'on voit les religions en minorité dans un pays inspirer à leurs fidèles une piété plus haute, une foi plus agissante, n'arrive-t-il pas, quand elles ont gagné la majorité, que leur influence s'affaiblit, le frein moral se relâche, les mœurs se corrompent?

Le second type de la participation des ouvriers aux bénéfices nous est fourni par la compagnie du chemin de fer d'Orléans. Assurément, à première vue, rien ne ressemble moins aux modestes ateliers de peinture en bâtiment de M. Leclaire que cette immense exploitation qui traverse et sillonne tout l'ouest et le sud-ouest de la France. Les partisans absolus du système que nous examinons peuvent s'autoriser de la différence de

proportions et de conditions de ces deux industries pour conclure à Tefficacité universelle du régime qu'ils ont entrepris de prôner. Vanité et illusion des apparences ! en dépit de ces dissemblances extérieures, les ouvriers de la compagnie du chemin de fer d'Orléans se trouvaient dans une situation parfaitement analogue à celle des ouvriers de la maison Leclaire; les uns et les autres ne pouvaient être stimulés que par les mêmes moyens. Un peu de réflexion suffira pour nous en convaincre.

Dans une exploitation de chemin de fer, le matériel a, il est vrai, une importance énorme et complètement disproportionnée avec la valeur de la main-d'œuvre, voilà ce qui frappe les regards dès l'abord ; mais ce matériel, l'ouvrier n'a pas à s'en servir comme engin de fabrication, il a seulement pour tâche de l'entretenir, de le maintenir en bon état, de le ménager, de l'user aussi peu que possible. L'employé de chemin de fer doit être attentif, soigneux, circonspect, pour ne pas détériorer une richesse considérable, qu'il manie tous les jours etqu'il amission deconserver. 11 est évident qu'en pareille matière le zèle et la bonne volonté ont une influence considérable; en outre la surveillance est presque impossible

pour tous ces détails du service : les employés sont disséminés, il n*est pas aisé de constater les dégâts qu'ils font ou qu'ils laissent faire, on est littéralement à leur merci. L'organisation du travail à la tâche est inapplicable pour l'immense majorité des cas; les primes à la production ne peuvent être davantage introd uites dans une exploitation de ce genre, puisque l'employé ne fabrique pas, qu'il ne fournit aucun résultat matériel que Ton puisse mesurer par des procédés exacts et mathématiques. Ainsi tous les aiguillons qu'emploie avec plein succès la grande industrie sont exclus d'une administration de chemin de fer. Ce qu'il y faut, ce sont des primes à la conservation, c'est-à-dire au bon entretien de ce. matériel immense, et, pour être efficaces, ces primes doivent être collectives, il faut qu'elles se répartissent entre tout le personnel pour stimuler l'énergie et le zèle de chacun. Cette fonction est admirablement remplie par la participation des ouvriers aux bénéfices nets de l'entreprise, car ces bénéfices n'étant calculés que déduction faite des frais de réparation et de renouvellement du matériel, l'employé se trouve intéressé à diminuer autant que possible le montant de ces frais.

Aussi la compagnie du chemin de fer d'Orléans

a-t-elle bien agi en décidant que, après un certain dividende versé aux actions, il serait prélevé J 5 pour 100 du surplus pour être distribué entre les employés. Cette participation s'applique à tous ceux qui sontcommissionnés àFannée, c'est-à-dire nommés par décision du conseil d'administration ; elle comprend les contre-maîtres, les surveillants et concierges des gares, les garçons de bureau, les agents fixes des ateliers, les chauffeurs, les poseurs de rails à l'année, les gardes-barrières, les graisseurs, les femmes du service de salubrité, Il n'est pas une de ces personnes qui, par négligence ou mauvais esprit, ne put détériorer impunément le matériel de l'exploitation, il n'en est pas non plus que l'on pût encourager par un autre procédé que parl'octroi d'une quote-part des énéfices. Ici cependant apparaît un défaut grave du systènae de l'association.

Pour peu que l'on examine le chiffre du dividende collectif réparti dans ces vingt dernières années aux ouvriers et employés de la compagnie d'Orléans, l'on constate une situation regrettable, mais qui est dans la nature des choses : c'est que depuis dix-sept ans ce dividende collectif n'a point cessé de décroître, alors que dans la mêmepériode le nombre des co-partageants n'a pas cessé d'aug-

uienler. En 1833, la compagnie répartissait i ,966,963 francs entre 3,363 personnes ; en 1 868, elle ne distribue que l,773,359francsentre U ,376 employés. La réduction est des trois quarts au moins pour chaque employé, ce qui est infiniment regrettable, parce que les ressources diminuent ainsi chaque année, quoique le prix des choses s'accroisse; cela doit à la longue affaiblir le zèle de ces modestes travailleurs, qui, voyant leur part se réduire par une progression continue, doivent finir par se demander si le système de Vassociation n'est pas un leurre.

Et cependant la volonté des hommes ne peut rien contre cette situation. En effet, à mesure que le réseau du chemin de fer s'étend, Ton exploite des lignes moins productives, qui rapportent tout au plus l'intérêt des frais d'établissement qui entament même les bénéfices nets au lieu de les augmenter; d'un autre côté, il faut doubler et tripler le personnel pour suffire à cette extension du service.

Malheureusement ces faits ne sont pas exceptionnels, on peut même les ériger en règle générale sous la formule suivante : toutes les fois qu'un industriel double sa production et le nombre de ses ouvriers, il n'augmente pas ses bénéfices dans

la même proportion ; c'est une vérité d'expérience. Voyez les maisons de banque ou les sociétés anonymes qui doublent leur capital; il n'arrive jamais que le dividende reste le même pendant les années qui suivent cette opération.

C'est là une chose grave au point de vue qui nous occupe ; il en résulte que, sous le système de la participation, le fabricant qui augmente son industrie et qui accroît le nombre de ses ouvriers est réduit à cette alternative : ou ne pas admettre les nouveaux venus sur le même pied que les anciens ouvriers au partage des bénéfices, ou prendre sur la part de ceux-ci pour distribuer à ceux-là. Les réformateurs ne s'occupent guère de ces minuties, ils citent à l'appui de leur thèse absolue l'exemple de la compagnie du chemin de fer d'Orléans, sans se douter que cet exemple est moins probant et moins décisif, quand on prend la peine de l'examiner de près.

Le troisièmetype du système de la participation des ouvriers aux bénéfices du patron nous est offert par les houillères de MM. Briggs, àWhitwood et Methley Junction, près de Normanton, en Angleterre. C'est le l®' juillet 1865 que ces hardis industriels inaugurèrent dans leur exploitation ce régime nouveau. Ils avaient été troublés

auparavant par bien des grèves successives, qui avaient duré ensemble soixante-dix-huit semaines. Par suite de ces chômages et des désordres qu'ils entraînaient, MM. Briggs retiraient à peine Tintérêt de leurs capitaux. Pour sortir de cette situation désespérée, ils prirent un parti héroïque, et les résultats obtenus jusqu'à ce jour leur donnent pleinement raison. Us transformèrent leur maison en société par actions, retinrent entre leurs mains les deux tiers du capital ainsi divisé en coupures minimes, et mirent l'autre tiers à la disposition des ouvriers, des employés et des clients de la houillère : ils se réservèrent formellement la pleine et entière direction de l'entreprise; mais ils ne s'arrêtèrent pas à cette modification, si considérable qu'elle fût.

L'innovation la plus importante de leur plan était consacrée par une clause qu'il faut citer textuellement. « Afin d'associer d'une manière de plus en plus intime les intérêts du capital et du travail, les fondateurs de la compagnie informent les ouvriers que, toutes les fois qu'après prélèvement de la somme nécessaire pour l'amortissement du capital et autres affectations légitimes, le bénéfice à partager dépassera 10 pour 100 du capital engagé, toutes les personnes travaillant pour

la compagnie, soit comme employés ou agents à traitement fixe, soit comme ouvriers, recevront la moitié de cet excédant à tilrc de boni, lequel excédant sera distribué entre elles au marc le franc de leurs salaires respectifs, tels qu'ils ont été pendant Tannée où le bénéfice a été réalisé. » Le partage des bénéfices n'avait donc lieu qu'après un prélèvement de 10 pour 100 comme intérêt du capital ; or jamais ce chiffre n'avait été atteint dans les années qui avaient précédé la transformation de l'entreprise»

Par l'effet de circonstances favorables et des conditions spéciales à l'industrie des houillères, le nouveau plan se montra fécond dès l'abord. Une répartition égale à 7 1/2 pour 100 du salaire annuel put être faite à la fin du premier exercice. Cet heureux début stimula les ouvriers, et la seconde année la répartition fut de 10 pour 100 environ des salaires de chaque travailleur ; elle fut plus importante encore les années suivantes. En outre l'harmonie paraît s'être rétablie dans l'exploitation entre le patron et ses subordonnés. Auparavant tous les ouvriers faisaient partie d'une ou plusieurs (rades unions. Depuis l'établissement de la participation aux bénéfices, un très-petit nombre seulement restèrent fidèles à ces perni-

cieuses associations. Le capital retira aussi d'amples avantages du nouveau système ; déduction faite de la part attribuée au travail, il perçut des intérêts et dividendes toujours supérieurs à 10 pour 100 et qui atteignirent 13 1/2. Un nombre notable d'ouvriers ont pris des actions, qui font actuellement prime. Ce sont là d'heureux résultats qui servent de puissants arguments aux partisans absolus du système de la participation. Certes on ne peut nous accuser d'en méconnaître l'importance ou de chercher à les atténuer ; mais il faut se garder de généralisations précipitées. Parce qu'une organisation du travail s'est montrée efficace dans une houillère, on ne peut conclure (ju'elle doive l'être de même pour une autre industrie.

Si l'on examine de près ce dernier type du système de la participation aux bénéfices, on voit qu'il se rapproche beaucoup des deux précédents. La main-d'œuvre a une influence prépondérante dans la bonne exploitation d'une houillère, le capital ne joue dans une pareille entreprise qu'un rôle subordonné. Environ 70 pour 100 du prix total de l'extraction sont représentés par les salaires payés pour le travail manuel accompU sous lerre ; 12 ou 15 pour 100 sont formés par le prix

de matières dont le gaspillage ou remploi abusif peut être prévenu par le bon vouloir et la vigilance de l'ouvrier : c'est de lui qu'il dépend de détacher le charbon en morceaux aussi gros que possible, de réduire la proportion ordinaire du menu, d'opérer avec soin le triage, d'épargner le bois, L'huile, les rails, de maintenir les galeries toujours en parfait état. Le travail à la tâche, les primes à la production et à l'économie des matières premières, sont des éléments insuffisants dans une industrie qui ne comporte pas le degré d'exactitude et de régularité que l'on rencontre dans les filatures, les tissages mécaniques ou les usines métallurgiques.

Combien la surveillance doit être imparfaite au fond de ces puits, il n'est pas nécessaire de le prouver. L'indolence ou le mauvais vouloir peuvent impunément porter au patron un détriment considérable. Pour s'épargner quelques minutes de plus de travail ou de soin, l'ouvrier peut anéantir une valeur de plusieurs livres sterling.

Ainsi l'administration intérieure d'une houillère est une œuvre difficile, les moyens de contrôle et d'encouragement y sont presque toujours impuissants. D'un autre côté, la capacité commerciale des directeurs n'a qu'une faible place dans les résultats de l'entreprise. 11 n'y a pas beaucoup

à combiner ou à prévoir; Findustrie extractive est par sa nature même rudimeirtaire, les succès y dépendent surtout de la situation des lieux, de ^ Tabondance des gisements et de la qualité du pelv sonnel ouvrier.

Nous venons de passer en revue les établissements où la participation aux bénéfices a réussi; tous nous ont présenté des traits communs qui les distinguent nettement de la généralité des indus* tries. La main-d'œuvre y a une importance prépondérante, soit parce que le capital y est relativement minime, soit parce que le bon entretien de ce capital y dépend complètement du bon vouloir de l'ouvrier ; la surveillance y est impossible ou malaisée, parce que les ouvriers sont disséminés ; le régime du travail à la tâche, des primes à la production ou à l'épargne des matières, des retenues pour malfaçons, n'y est point d'une application facile et suffisante ; enfin la prospérité de toutes ces industries dépend moins de la capacité commerciale des directeurs, de leur entente des affaires, de l'habileté de leurs spéculations que de l'administration intérieure et du zèle du personnel ouvrier.

Il est incontestable que les établissements qui sont dans de pareilles conditions peuvent retirer de

grands avantages du système de la participation prudemment organisé 5 mais il n'en saurait être de même, à notre sens, pour les ateliers où la production est à la fois plus compliquée et plus régulière, où le capital joue un rôle prépondérant, où l'œil du maître et de ses principaux employés peut aisément embrasser tout les détails de la fabrication, où le succès dépend surtout de l'aptitude commerciale des directeurs. Cette distinction, il importe de la faire et de la maintenir ; elle est capitale, et, pour la perdre de vue, on court les aventures et Ton se prépare d'inévitables déceptions.

Le livre de M. Charles Robert, les pièces justificatives et les exemples qu'il a recueillis viennent complètement à l'appui de cette opinion. Un certain nombre d'établissements autres que ceux que nous avons cités ont voulu adopter le système de la participation aux bénéfices, mais dans tous, sans exception, il a échoué. On peut mettre cet échec au compte des circonstances adverses, c'est là un procédé commode, à l'aide duquel on pourrait tout justifier; mais tout esprit exact et investigateur découvre une raison plus haute et plus générale qui rend compte de rinsuccès du nouveau régime dans la plupart des industries.

LA PARTlCirATlON AUX BÉNÉFICES. -219

M. Charles Robert cite l'imprimerie Paul Dupont comme un des établissements où Tassociation des ouvriers avec Tentrepreneur s'est montrée féconde. La participation aux bénéfices y est établie depuis 1848; elle doit donc être arrivée à la période de plein rapport et donner tous les fruits dont elle était susceptible. Eh bien! à quels résultats est-on parvenu ? C'est en 1863 que la répartition faite aux ouvriers a été le plus considérable, et pourtant elle no s'est élevée qu'à 9,630 fr. , qui, après certaines déductions réglementaii^s, se sont réduits à 7,17o fr. Or la maison Dupont occupait au 31 décembre 1863, dans les ateliers de Paris et de Clichy, 875 ouvriers et employés. La part des travailleurs aux bénéfices, dans l'année où elle s'est trouvée le plus considérable, eût donc été de 8 francs environ par tôte ; mais l'on n'avait admis au partage qu'un peu moins du quart des ouvriers présents, soit 203 sur 875, et l'on put distribuer à chacun de ces privilégiés un dividende de Sa francs I II est permis aux partisans absolus du système de la participation de citer de pareils exemples h l'appui de leur thèse ; quant à nous, il nous est impossible de ne pas déclarer que de semblables résultats sont dérisoires, qu'ils constituent un véritable échec, et que, si on peut

2î() LA ViUKSTlOM OUVRIERE AU XIX» SlÈCLl',

leur attribuer quelque portée, c'est contre l'efficacité du nouveau régime.

. M. Charles Robert s'en réfère en outre à une fonderie en caractères où le système de la participation fonctionne depuis 1848. Il suffit de lire Textrait des comptes de cette maison en Tannée 1868 pour se convaincre de la nullité des résultats obtenus. Le capital ne put toucher que S francs 52 centimes pour! 00 d'intérêt. Quant aux ouvriers au nombre de 1 40, ils ei^rent à se partager 7,030 francs, soit SO francs seulement par tête, et Ton a soin de nous dire que, pendant la période de vingt ans où la participation aux bénéfices a fonctionné, la répartition ne fut jamais plus considérable.

Un important établissement de filature et de lissage, celui de MM. Steinheil et Dieterlen, àRothau (Vosges), a voulu également essayer du nouveau régime ; la tentative est trop récente pour avoir pu encore porter des fruits; mais les fondateurs nous paraissent avoir eux-mêmes fort peu de foi dans le procédé auquel ils ont eu recours. «< Quand nous pourrons effectuer une répartition, ce sont leurs propres paroles, nous dirons simplement aux ouvriers: L'année a été bonne, nous tenons à vous faire voire part, la voici. Une pari

LA PARTICIPATION AUX UÉNÉFICES. %'Zi

de o pour 100 des bénéfices, à répartir individuellement entre 700 ouvriers, donne peu de chose à chacun. Néanmoins, comme généralement une famille compte plusieurs ouvriers, une répartition de 10,000 francs ferait grand bien et grand plaisir. 10 10,000 francs distribués entre 700 ouvriers, ce n'est pas tout à fait ili francs par tête, c*est en- ^i^on 4 centimes par journée de travail, et ce dividende si minime est annoncé comme éventuel, problématique.

Assurément on ne peut qu'être sympathique aux patrons qui font de semblables essais ; mais Ton doit s'étonner qu'on présente comme une solution du prétendu problème social^ comme une institution impérieusement nécessaire, une organisation du travail qui, dans la plupart des industries, pourrait accroître le gain de l'ouvrier de 4 à 15 centimes par jour, et qui par contre produirait dans la majorité des cas d'inévitables troubles, compromettrait l'indépendance du patron et embarrasserait la marche progressive de l'industrie.

Cependant il est des maisons où la participation a été établie et quiont étémoins heureuses encore que celles que nous venons de citer. Telles sont, eu Angleterre, la fabrique d'objets de fer de Greening, à Middlesborough , elles forges de Fox

'22-1 LA QUESTION OUVRIERK AU XIXe BIËGLK.

and Head, à Salford. Ces deux usines, constituées sur le modèle de la houillère Briggs, n'ont pu distribuer le moindre dividende aux ouvriers. Il ne faudrait pas que de pareils faits pussent souvent se présenter : il est imprudent de promettre sans être sur de tenir. Le peuple est prompt à s'imaginer qu'on le leurre : en voulant ainsi adoucir les rapports sociaux, on s'expose parfois à les aigrir. Ces faits démontrent en pratique la complète exactitude de nos observations. Dans une usine où le capital occupe une plaee prépondérante, par exemple dans une jQlature de coton où, d'après des évaluations sérieuses, la main-d'œuvre ne formerait pas plus du dixième du prix des produits, où la surveillance du patron et des contre-maîtres est aisée, où la division du travail est parfaite, où le salaire à la tàche^ les primes à la production et à l'épargne des déchets sont d'un fonctionnement régulier et mathématique, de quelle importance peut être cette combinaison nouvelle que l'on appelle la participation? L'ouvrier n'est-il pas excité autant qu'il le peut être par ces gains accessoires, lixes et prochains, qu'il dépend de lui, et de lui seul, d'obtenir ? Quoi ! l'on s'imagine que le traaiUeur,qui aura été insensible à l'attrait exercé par la perspective du gain immédiat que le travail

LA 1'AUT1C1PATJ«»N Ai:\ IîKMa''lCKS. Ji.J

ù la tâche, les primes à la produclion ou ù Tépargne des matières premières lui peuvent procurer, se laissera fasciner parle mirage d'un bénéfice éventuel, problématique, de quelques francs eu fin d'année, alors surtout qu'il se rend compte que la distribution de ce mince dividende dépend non pas de sa seule énergie, mais de celle de tous ses camarades? L'esprit humain est rebelle h des appâts aussi incertains. Il lui faut une proie plus substantielle pour stimuler son ardeur et provoquer ses efforts. Ce ne sont pas d';iussi imperceptibles leviers qui peuvent soulever le poids redoutable de l'inertie et de l'incurie humaines.

Le système de la participation aux bénéiices conçu comme mode général d'organiscitiou du travail, c'est non-seulement une utopie décevante, mais aussi une utopie dangereuse; il contient un ferment de discorde et un principe dissolvant. Beaucoup de publicistes regardent ce nouveau régime comme destiné à rétablir l'harmonie, l'accord entre tous les élém()nts de la production, l'union intime de toutes les forces sociales. C*est être la dupe des mots.

Le meilleur moyen de concilier les hommes, l'expérience journalière nous l'apprend, ce n'est pas d'enchevêtrer leurs intérêts, du les obliger à

se rendre mutuellement des comptes, de compliquer leurs relations d*affaires. N'est-ce pas une \érité banale, exploitée souvent par le théâtre, que les querelles, les brouilles, parfois même les haines, sont fréquentes entre associés de commerce ou d'industrie? Malheureusement il semble qu'il suffise de parler des plus importantes questions de notre temps pour avoir le droit de perdre de vue les données les plus élémentaires, les leçons les mieux constatées de la vie.

On a fait au» régime de la participation deux reproches principaux : Tun, de constituer une association léonine en contradiction avec tous les principes de la science et la justice, puisque Touvrier prend sa part des bénéfices sans supporter sa part des pertes; l'autre, d'encourager l'immixtion des travailleurs dans la direction des entreprises. Le premier de ces griefs, nous pouvons l'abandonner; le second, nous n'hésitons pas à le retenir.

On a inventé un grand nombre de combinaisons pour rendre l'ouvrier associé passible des pertes que rétablissement pourrait subir, et on a presque réussi dans cette difficile tâche; mais en même temps Ton a singulièrement compromis l'efiicacité du système. Dans quelques établissement*?,

les bénéfices octroyés aux ouvriers ne leur sont pas immédiatement distribués, ils constituent un fonds de réserve qui devrait contribuer à combler le déficit, s'il venait à s'en produire; dans d'autres maisons, il est stipulé qu'en cours d'entreprise, le compte collectif des ouvriers sera crédité d'une part de bénéfices dans les bonnes années et débité d'une part de perte dans les années mauvaises. Ce sont là des expédients ingénieux, mais ils diminuent singulièrement l'influence pratique du régime de la participation sur le travail et la conduite du personnel des usines. Croit-on en effet que l'esprit de l'ouvrier puisse être vivement frappé et surexcité par la perspective d'accroître un fonds commun exposé à une foule de risques, et sur lequel il n'aurait qu'une part infinitésimale de propriété? Croit-on surtout qu'après une année tnauvaise ou médiocre, qui n'aurait permis d'allouer aucune somme au compte collectif des ouvriers, ceux-ci continueraient à user de toute leur vigueur, de toute leur attention, de tous leurs soins, sans se laisser atteindre par le découragement? D'autres objections beaucoup plus graves doivent être adressées au régime nouveau. Jusqu'ici, la participation n'a pas fonctionné comme système général d'organisation du travail, elle n'existe

que comme une anomalie ; elle a été établie d'autorité dans quelques rares maisons. Les industriels qui Font constituée s'en sont fait un titre à la reconnaissance du personnel qu'ils emploient; leur influence morale y a gagné > ils ont pris la position d'initiateurs.

A vrai dire, la participation telle qu'on la rencontre actuellement est une institution de patronage, toute paternelle, presque patriarcale; ce n est pas une association véritable où toutes les parties aient des droits, des devoirs, des garanties réciproques, ce Je n'admets pas, dit M. Charles Robert, l'immixtion des ouvriers, sous préteite de contrôle» dans le détail des comptes. Au moment de l'inventaire, le patron en présente les résultats; il affirme les chiffres d'ensemble par une déclaration qui engage son honneur. Si les ouvriers prétendent que ce n'est pas assez, je réponds que la participation aux bénéfices est un régime fondé sur la confiance, la loyauté et la bonne foi... Tout se passe en famille dans la maison. » — « U ne s'agit pas, à vrai dire, pour MM. Steinhell et Dieterlen, continue le môme auteur, d'un contrat proprement dit avec l'ouvrier, il s'agit plutôt d'un engagement d'honneur envers eux-mêmes. Quand nous pourrons, disent>-ils, effectuer une réparti-

tioD , nous dirons simplement aux ouvriers :

L'année a été bonne, nous tenons à tous faire ▼être part, la voici. »

C'est bien ainsi que les choses se passent au-^ jourd'huiquele régime de la participation n'existe qu'à l'état d'exception et d'enfance ; — pourra-t-il en être de même quand il aura pris du développement? Une pareille espérance est inadmissible. Il faut bien peu connaître lès hommes pour croire de leur part à une si constante soumission ; celui qui a reçu un droit apprend bientôt à en user : il reste rarement en deçà, il va généralement au delà des limites de ses pouvoirs. Pour régler la part des ouvriers aux bénéfices, il est incontestable qu'il faudra leur donner un jour connaissance des écritures, qu^on devra les initier à la marche des opérations pendant l'année ; — voyez que de causes de conflits vont immédiatement surgir! Ces hommes auxquels on doit des comptes vont prétendre blâmer telle ou telle partie des opérations : cela est naturel, cela est fatal. S'il arrive que le dividende d'une année soit plus faible que celui de l'année précédente, ils s'élèveront contre les dépenses consacrées au renouvellement du matériel, à l'achat de machines nouvelles, aux frais d'entretien, de réparation. Pourront-ils s'em-

228 LA QUESTION OUVRlÈlfE AU XIXe SIECLE.

pêcher de penser et de dire que Ton améliore le fonds du patron aux dépens de leur intérêt propre ?

Voyez les compagnies par actions , est-ce que les actionnaires n'émettent pas de pareilles exigences? Est-ce que Ton n'a pas vu, itn'y a que quelques semaines à peine, dans l'assemblée générale d'une de nos grandes entreprises françaises, des intéressés réclamer à tout prix un dividende en consentant même qu'on le prélevât sur le capital ? L'ouvrier associé trouvera toujours à redire aux évaluations du patron, et il aura ainsi une porte ouverte pour se mêler à la conduite des affaires.

Le régime de la participation crée beaucoup plus de causes de dissentiments qu'il n'en supprime. Et d abord la proportion des bénéfices octroyés aux ouvriers ne pourra pas être identique dans tous les établissements. Cbez M. Leclaire, 73 p. 100 des bénéfices nets sont alloués au personnel de la maison, d'autres entrepreneurs de peinture en bâtiment n'accordent que 25 p. 100, quelques industriels ont cru faire le maximum du sacrifice possible en consentant à une répartition de S p. 100. Aujourd'hui, le système de la participation n'existant qu'à l'état d'exception et de faveur, les ouvriers supportent sans

LA PARTICIPATION AUX BÉNKFIUKS. S2i»

mot dire ces différences; mais il n'en sera pas toujours ainsi. Quand cette organisation du travail sera devenue générale, ils se demanderont pourquoi la proportion des bénéfices qu*on leur abandonne est si inégale dans les diverses industries. Auront-ils les connaissances économiques nécessaires pour comprendre les causes naturelles et fatales de cette inégalité? Auront-ils surtout la sagesse pratique indispensable pour les accepter et s'y soumettre ?

Ce ne sont pas là les seuls germes de discordes que recèle le régime de la participation conçu comme mode général d'organisation du travail. Supposons que l'on soit arrivé à déterminer d'une manière identique pour toutes les maisons d'une même industrie la proportion des bénéfices qui doit être laissée aux ouvriers, croit-on que l'on aura ainsi écarté toutes les causes de mésintelligence ? Ce serait gravement se tromper.

L'on ne pourra jamais faire que tous les établissements atteignent le même degré de prospérité; quel que soit le zèle des ouvriers, il y aura toujours une grande inégalité dans les bénéfices nets que feront les diverses filatures ou les divers ateliers de construction de France. Considérons la branche d'industrie où il serait le plus facile

d'introduire le système de la participation, Tindustrie des mines et des houillères ; n*y a-t-il pas un écart énorme entre les bénéfices nets de la société d'Ânzinet ceux des mines de la Loire ou des mines de Saint-Ëtienne ? Tandis que les actions de certaines houillères de France font une prime considérable, les actions de certaines autres sont bien au-dessous du pair. Il est dans la nature des choses que de pareils faits se produisent; mais qu'en peut-il résulter? C'estque les ouvriers appartenant aux maisons les plus florissantes auraient une rétribution beaucoup plus élevée que ceux

qui seraient attachés à des exploitations moins heureuses, et cependant ces derniers ne seraient peut-être pas moins zélés, ni moins courageux, ni moins habiles que leurs camarades privilégiés. Une pareille situation serait inquiétante et grosse de périls. Il y aurait là une évidente iniquité qui ferait jeter les hauts cris à tous les philanthropes et qui indignerait tous les gens de cœur. Les ouvriers qui seraient les victimes d'un pareil état de choses accuseraient la mauvaise direction des établissements dont les bénéfices seraient peu considérables; ils réclameraient non plus uniquement un droit de contrôle, mais un droit de surveillance et de tutelle ; ce serait la con-

duite même des afEaires qu^ils voudraient avoir entre les mains, et, quand ils élèveraient de pareilles prétentions,, qui pourrait trouver un argument solide à leur opposer?

Dira-t-on que les bons ouvriers quitteraient les maisons les mdns heureuses pour peupler les ateliers les plusprospères?Maig peut-on supposer que les modestes travailleurs de nos grandes industries aillent transporter leurs familles d'un bout de la France à l'autre, laissant leurs affections, leurs souvenirs, leurs intérêts, pour se rendre du bassin de la Loire, par exemple^ dans le département du Nord?

On ne peut supprimer l'influence de la capacité personnelle de l'entrepreneur, de son expérience, de sa sagacité, de son tact, de sa prudence ; ce sont là les qualités maltresses qui décident du sort de toutes les importantes usines. Si niveleuses que puissent être les tendances démocratiques de notre temps, il est des vérités qu'il faut avoir le courage de dire : tout ne dépend pas dans l'industrie des bras de l'ouvrier, c'est l'intelligence et la volonté du patron qui sont les éléments primordiaux de la prospérité des vastes établissements. Or, pour tout homme qui réfléchit et examine les choses de près, il est incontestable

ZSi LA QUESTION OUVUIÈHE AU XIX» SISCLE.

que le régime de la participation, appliqué à toutes les industries, entraverait l'action bienfaisante de ces facultés directrices sans lesquelles nous ne pouvons concevoir un grand progrès manufacturier. Il est des personnes qui voudraient introduire le suffrage universel dans l'industrie ; nous ne pourrions pas, quant à nous, considérer un pareil changement comme une amélioration.

Nous avons étudié les diverses mesures que Ton a groupées sous le nom de participation des ouvriers aux bénéfices; nous avons distingué des procédés heureux, des modes féconds d'encouragement, de répartition des tâches, de rémunérations accessoires. Nous n'avons pas hésité à les recommander; patrons, ouvriers, consommateurs en peuvent retirer une réelle utilité. Quant au système véritable de l'association des ouvriers aux profits de l'entrepreneur, nous avons reconnu que dans certaines industries où la main-d'œuvre joue un rôle prépondérant, où le travail à la tâche et les primes fixes ne peuvent aisément fonctionner, ce système est susceptible de donner de bons résultats ; mais nous regardons comme une erreur de vouloir étendre ce régime à tous les ateliers sans exception, parce qu'on s'en exagère les avantages et qu'on s'en dissimule les inconvénients :

ceux-ci sont aussi certains et aussi graves que ceux-là sont généralement médiocres et problématiques.

L*utopie des alchimistes au moyen &ge, ce n'était pas de chercher à développer la richesse en passant au creuset les différents corps que recèle la nature; c'était d'espérer découvrir un procédé unique, infaillible, immédiat, pour créer l'opulence. Il en est de même de beaucoup de réformateurs et de philanthropes contemporains. Le monde industriel est plein de variétés et de complications, il convient de les étudier isolément pour rechercher les améliorations dont elles sont susceptibles ; mais il ne faut pas espérer appliquer un régime uniforme et complètement nouveau à cette multitude d'établissements si dissemblables par leur nature et par leur objet.

Dans une des dernières séances de la Société des économistes, un homme qui ne saurait ôtrc suspect à la démocratie même la plus avancée, M. Cernuschi, parlant de la participation aux bénéfices, l'aillait spirituellement « ces chercheurs de solutions nouvelles de la question dite sociale, qui vont en avant avec une bonne foi, une illusion semblable à celle qu'ont les chercheurs de truffes au pied des chênes. »

234 LA QUESTION OUVRlÈliK AU XIXo SIKCLE.

Ce Qe sont pas seulement des déceptioDs, ce sont de véritables et sérieux dangers que Ton s'expose à rencontrer dans cette voie, (c Les masses ouvrières ont à lutter contre les rigueurs de leur position, disait récemment M. Hippolyte Passy. Ces rigueurs, elles en souffrent et s'en plaignent ; mais d'ordinaire elles les supportent d'autant j^us courageusement qu'elles les croient plus fermement n'être qu'un effet des hasards auxquels sont soumises les choses de ce monde. Il n'en est plus ainsi quand on vient leur affirmer qu'il est possible de les alléger ou de les supprimer à l'aide de nouvelles combinaisons économiques, et qu.'il suffirait, pour réaliser ces combinaisons, du bon vouloir de ceux à qui on les propose. Dans ce cas, c'est, en éveillant l'idée qu'elles sont victimes des injustices des hommes, susciter chez elles de tristes irritations et ajouter largement aux amertumes qu'enfante inévitablement la comparaison de leur sort avec celui des classes qui en ont un meilleur. »

Ces paroles sont d'un sage. L'on n'est que ti*op porté de notre temps à encourager les illusions qui régnent dans les classes ouvrières ; on entre* tient ainsi une fermentation qui est pleine de menaces. Les honnêtes gens devraient s'imposer plus

de prudence, il y aurait uue grande utilité sociale à éviter les exagérations et les hyperboles. Quand des écrivains consciencieux et instruits décrient le salaire et vont presque jusqu'à le comparer à Tesclavage antique, quand ils proposent des remèdes infaillibles et des panacées, comment la conscience populaire ne se trouverait-elle pas aveuglée? Il n'y a que trop de vulgaires ambitieux qui répètent aux oreilles du peuple souverain les paroles que Yilleroi adressait au jeune Louis XY, etqui, lui montrant le capital et les bénéfices qu'il procure, lui disent : Tout cela, sire, est à vous; de tout cela, vous êtes maître. Ces flagorneries de vils courtisans font un devoir à tous les hommes de sens et de caractère de veiller sur leur langage, et de ne laisser échapper aucun mot qui puisse être invoqué à l'appui de ces coupables suggestions.

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