CHAPITRE PREMIER
EXAMEN DES REMÈDES PROPOSÉS. — LE SYSTEME DE IxA. PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
Le spectacle des fréquents désordres qui agitent le monde industriel a porté beaucoup d'esprits à se mettre en quête d'un remède souverain qui rendît au corps social la plénitude de la santé et de la vigueur. C'est une des habitudes favorites de notre temps de considérer toutes les difficultés de la vie publique comme autant de problèmes géométriques susceptibles d'être résolus par une formule simple et précise. Dès qu'un mal se déclare et sévit, l'on s'empresse de chercher un spécifique auquel on attribue une vertu infaillible. C'est ainsi que pour triompher des grèves, pour accroître la production d'une manière indéfinie,
pour élever instantanément la situation de l'ouvrier, nombre d'esprits éclairés et philanthropiques ont proposé le système de la participation aux bénéfices.
L'application de ce régime mettra fin, nous dit-on, à toutes les crises qui ont agité dans ces derniers temps nos populations laborieuses. C'est une ère nouvelle de prospérité et de repos que celte organisation du travail doit ouvrir à l'humanité souffrante et militante. Chez quelques écrivains, la foi en l'efficacité de l'association de l'ouvrier aux bénéfices du patron a dégénéré en une haine aveugle contre le salaire, « ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. » Ceux-là comparent le salariat au travail à coups d'étrivières de l'esclave antique ou au labeur forcé du serf au moyen âge; d'autres, plus rassis en apparence et de meilleure composition, sans jeter Tanathème contre le mode de rétribution actuellement en usage, exaltent avec enthousiasme le mérite de ce qu'ils appellent le « nouveau contrat. »
De même que les Israélites, traversant le désert pour gagner la terre promise, retrouvaient l'espérance et la vigueur quand ils portaient leurs regards sur le serpent d'airain, ainsi ces docteurs et ces apôtres nouveaux ne puisent de consolation cl
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de force que dans la contemplation de a ce drapeau de l'avenir, » sur lequel sont écrits ces mots pleins de promesses : « association de l'ouvrier aux profits de l'entrepreneur. »
Des hommes très- judicieux, qui ont marqué dans la science et dans la politique, Rossi et Léon Faucher en tête, ont donné une adhésion plus ou moins formelle et réfléchie à cette formule si en faveur de nos jours. Des autorités d'un autre genre et dont l'opinion importe davantage à nos sociétés, des souverains ou des prétendants à la souveraineté, l'empereur Napoléon III, M. le comic de Chambord et M. le comte de Paris, ont cru devoir également manifester leur croyance à ce dogme démocratique de la participation.
Nous nous proposons ici d'examiner dans quelle mesure ces espérances sont légitimes, quelle est la proportion d'illusions qu'elles concontiennent et de déceptions qu'elles préparent. C'est avec une entière liberté d'esprit que nous abordons cette étude : nous ne sommes pas de ceux qui cheminent avec contentement dans l'ornière du passé, et qui s'interdisent l'entrée de tout chemin non frayé par la foule ; mais nous devons avouer, comme une faiblesse inséparable de notre nature, une défiance instinctive de ces
guides audacieux qui, de prime abord, sans avoir sondé le terrain surtx)ute soa étendue^ nous introduisent en des contrées inconnues, où l'on court le risque de rencontrer des fondrières et de s'abîmer dans des précipices. N'est-ce pas un devoir de prudence d'interroger attentivement- le pays où l'on veut nous engager et de ne pas nous jeter en des aventures dont nous n'apercevrions pas clairement l'issue?
Dans cet examen du système de la participation aux bénéfices, c'est aussi peut-être une bonne fortune d'être assisté par un explorateur érudit, M. Charles Robert, qui, dans une étude substantielle, a mis sous nos yeux tous les exemples, tous les modèles qui militent en faveur de cette nouvelle organisation du travail. Ce ne sont pas seulement des théories, ce sont des faits vivants qui sont soumis à notre investigation ; c'est à la fois une garantie et une difficulté pour la critique, qui est plus sûre et qui doit être plus circonspecte.
Un des plus grands desiderata que présente l'étude des questions, sociales, c'est l'emploi de
termes précis qui disent très-exactement ce qu'ils veulent dire et qui excluent les malentendus. On s'habitue d'ordinaire à des phrases sonores, à des formules vides et retentissantes, qui ont le mérite •d'être captieuses, parce que chacun les peut interpréter à.soii:gré. Aussi acrive-t-il que sous les mêmes mots on place souvent des idées différentes, et que les adeptes d'un même f;yslème, quand ils •en vienûent à l'application, sont étonnés de se voir dmsés par la pratique, alors qu'ilsse croyaient :si unis sur le terrain de la théorie. Tous les projets de palingénésie, qui sont si nombreux de nos jours, nous rendent le spectacle de la tour de Bahél, avec cette particularité que nos architectes ou manœuvres en reconstruction sociale s'imaginent se comprendre et se répondre mutuellement, parce qu'ils recourent aux mêmes vocables et aux mêmes enseignes.
Si le mot de Condillac, qu'une science est une langue bien faite, doit trouver sa justification, si la satire contre l'équivoque eut jamais sa raison d'être, c'est bien dans les matières qui nous occupent, qui ont le regrettable privilège de passionner les esprits, de partager les classes d'une même nation, et d'être parfois un sujet de troubles et de guerres intestines. Dans les temps de démocratie,
l'on ne saurait trop rechercher la précision et la netteté du langage ; ce ne sont pas seulement des qualités littéraires, ce sont des devoirs impérieux pour tout bon citoyen, qui doit craindre avant tout d'égarer la foule, de lui-; donner de trop hautes espérances ou de lui inspirer de trop vives convoitises.
Dans cette grave question de la participation des ouvriers aux bénéfices du patron, il nous paraît que l'on n'a pas complètement évité cette phraséologie décevante, ces assimilations inexactes cette réunion de faits hétéroclites sous une formule captieuse. C'est un reproche que nous croyons devoir adresser au livre de M. Charles Robert. II y a des commerçants ingénieux qui, pour mieux écouler leurs marchandises, placent quelques poignées du plus pur froment à la surface d'un boisseau de grains de qualité médiocre. Par une confusion du même genre, quoique assurément inconsciente, M. Charles Robert réunit sous une même étiquette des procédés très-différents, dont les uns sont irréprochables, dont les autres, au contraire sont en bien des cas sujets à caution. Dans ces mesures, que l'on nous présente sous la dénomination commune de participation aux bénéfices, il y a un tringe à faire, et il con-
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vient d y apporter beauîîoiip de sévérité et d'exactitude.
Le régime sous lequel s'est constituée l'industrie libre dans tous les pays du nionde et à toutes les époques, c'est le salariat. Il n'est pas déforme d'association qui' ait le mérite d'être aussi nette, aussi convenable aux intérêts de tous, aussi conforme aux principes rigoureux de la philosophie économique. Toutes les déclamations populaires, toutes les aspirations sentimentales de nos novateurs sociaux ne prévaudront pas contre la perfection de ce mode d'organisation du travail.
Il suffit de considérer attentivement le rôle des divers agents qui concourent à la production pour comprendre et admirer le système de répartition qui a été de lout temps en usage chez les peuples civilisés.
Un homme d'initiative entrevoit dans la fondation de telle ou telle industrie la possibilité d'un bénéfice ; il consacre son intelligence, son expérience, ses capitaux, à la direction de l'affaire qu'il a conçue. Suivant qu'il aura vu juste ou qu'il se sera trompé, il rencontrera la fortune ou la ruine : c'est un jeu périlleux qu'il joue. De la i'ùreté de son coup d'œil, de l'habileté de sa gestion, de la
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prudence et du bonheur de ses spéculations dépend sa destinée.
Tout autre est et doit être la situation du travailleur, qui apporte ses bras ou ses soins pour l'exécution de tel ou tel détail de rentreprise. Ce que celui-ci fournit, c'est une quantité fixe de travail, ou, si Ton veut, de produits. Il doit être payé en raison des ^articles qui sont sortis de ses mains. Subordjoimer .«a rémunération à la réussite de l'industriel qui l'emploie, c'est aller contre le cours naturel des choses, c'est faire une œuvre illogique. Serait-il, nous ne disons pas équitable, mais raisonnable, que de deux ouvriers également laborieux et habiles l'un obtînt une rétribution très- élevée, l'autre une rétribution modique, selon les aptitudes commerciales des patrons qui les occuperaient?
La position respective du patron et des ouvriers est, sous le régime du salariat, parfaitement délimitée ; la sphère d'action de chacun d'eux est à l'abri de tous les empiétements. Payé à court délai et en raison de son travail, l'ouvrier est à l'abri de toutes les inquiétudes : aussi n'a-t-il aucun prétexte pour intervenir dans la gestion. L'industriel a seul la conduite comme la responsabilité des affaires, il est libre de ses mouvements et
n'obéit qu'à ses inspirations ; c'est là un avantage inappréciable, car il est non-seulement juste, mais utile, que rhoname d'initiative qui a conçu -et fondé une industrie à ses risques et périls en ait la direction non pas ncHninale, mais effective. Le salariat a bien d'autres titres encore au respect eit à la reconnaissance de tons, ouvriers ou patrons. L'on ne saurait troiiver en effet un mode d'association plus progressif, plus souple, plus fé- -cond en forn>es iiariées.
Avec la mobilité de l'industrie humaine, il imfwrte que l'organisation du travail en vigueur ne soit pas rigide et uniforme ; il faut qu'elle ait une ^nde flexibilité, qu'elle se prête à une infinité de Tûodes, d'agencements, de combinaisons diverses. Or, nous ne craignons pas de le dire, cette qualité précieuse, le salaire la possède au plus haut degré: nous en trouvons la preuve dans la substitution déplus en plus générale du travail à la tâche au tmvail à la journée.
Au^fois, quand la production était grossière et les engins rudimentaires, l'ouvrier éUiit rétribué à l'heure, au jour ou à la semaine. Aujourd'hui presque partout il est aux pièces; il donne, Bioyennant un prix débattu, une façon déterminée aux objets qu'on lui confie. Qu'est-ce à dire
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si ce n'est que le Irayailleur manuel est dévenu presque universellement un entrepreneur en sousœuvre, avec cette particularité tout à son avantage qu'il est toujours sûr de placer les articles qu'il a confectionnés? De toutes les choses qui ont contribué depuis quarante ans au développement de l'industrie, sans en excepter même les progrès mécaniques, l'on peut dire qu'il n'y en a aucune qui ait eu autant de part à l'accroissement de la puissance productive de l'homme que l'avénemcnt et la prépondérance du salaire à la tâche; mais bien d'autres améliorations se sont greffées sur ce premier progrès, et notre organisation du travail, si calomniée, s'est prêtée à une infinité de perfectionnements de détail dont l'effet doit être de stimuler la production et d'augmeHter la r'^munération de l'ouvrier.
Si heureuse, en effet, que soit l'influence de a rétribution à la tâche, elle ne triomphe pas toujours complètement des habitudes indolentes des populations. Beaucoup d'esprits sont encore rebelles au sentiment de leur intérêt personnel; il faut, pour les activer, multiplier les encouragements et les excitations. La force productive du travailleur, même le plus infime, dépend plus de sa tête que de ses bras ; la volonté et l'attention y
ont plus de part que la vigueur physique. L'économie politique doit approuver sans réserve la belle expression du poëte : mens agitai molem.
Les faits les mieux constatés démontrent celle énorme importance de l'énergie morale de l'ouvrier sur la quantité et la qualité des produits. Nombre d'industriels ont remarqué que les jours qui précèdent immédiatement la paye donnent dans les usines et ateliers un résultat beaucoup plus considérable que les jours qui la suivent. C'est une observation d'un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n'apportent pas une prod\iction inférieure à celle des semaines ordinaires. On trouve dans la récente enquête sur l'instruction professionnelle une note curieuse d'après laquelle les ouvriers chapeliers, dans certaines maisons, ne gagneraient que 1 franc 50 cent, ou 2 francs les premiers jours de la quinzaine, et arriveraient à une rémunération de 10 ou iS francs pour les derniers jours. A Lille, immédiatement avant la fête que les ouvriers appellent le Broqiœlei, et qui est pour le peuple une époque do réjouissances, le travail prend une activité extraordinaire, l'ouvrage se fait avec une rapidité cxceplionnelle.
Ainsi, même sans rassfstance de machines plus
parfaites, la main-d'œuvre est susceptible d'acquérir plus de puissance quand l'ouvrier sait vouloir, ccll y a des établissements, disait à M. Charles Robert un mineur du bassin de la Loire, où Ton se lance à l'ouvrage, il y en a d'autres où l'on se retient. » C'est donc un des buts principaux d'une bonne et intelligente économie industrielle que l'application des procédés qui sont le plus propres à exciter chez les travailleurs de toute catégorie cette ardeur et cette persistance d'efforts, cette intensité et cette continuité de l'attention.
Ce n'est pas seulement par l'augmentation des quantités produites, c'est aussi par l'économie des matières premières, par les ménagements envers les outils et instruments, que l'ouvrier peut accroître l'efficacité de son travail et féconder Tindustrie. Épargner autant que possible le combustible, la fonte, l'huile, le bois, cela est nécessaire à la prospérité d'une usine ou d'une mine. Tous les manufacturiers intelligents, — et le nombre s'en accroît chaque jour, — sont pénétrés de ces vérités. Aussi voit-on s'introduire dans nos ateliers une série de mesures ingénieuses pour stimuler au plus haut point chez l'ouvrier l'énergie et l'économie dans le travail.
On a d'abord eu recours à des gratifications ou
à. des récompenses qui étaient distribuées aux ouvriers les plus méritants, c'est-à-dire à ceux qui avaient le plus fait d'ouvrage en moins de temps, et qui avaient le plus réduit la proportion des déchets à la matière fabriquée. Quelques industriels, comme la maison Bonnet, de Lyon, prenaient aussi la qualité des produits en considération pour la distribution de ces prix.
On s'efforçait, d'un autre côté, d'intéresser le point d'honneur de Touvrier par des distinctions purement morales. C'est ainsi que dans la manufacture de soieries de Jujurieux l'on met des étendards près des métiers des jeunes tisseuses qui se montrent le plus assidues et le plus actives. Dans quelques usines, l'on a imaginé d'afficher au milieu de l'atelier les tableaux de paye, et l'on dit que cette mesure a stimulé l'énergie des travailleurs ordinairement les plus indolents. C'étaient là des procédés d'une efficacité trop restreinte, qui avaient aussi le tort d'être complètement arbitraires.* L'on n'a pas tardé à les perfectionner et et à les généraliser, de manière à en faire une institution régulière*
Le système des primes est devenu aujourd'hui d'une apphcation fréquente, c'est un des éléments habituels d'une exploitation prospère. Aussi sim-
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pic en pratique qu'en théorie, il se combine admirablement avec le travail à la tâche, et il en est le complément naturel. Ou sait en quoi il consiste. On détermine la production moyenne d'un ouvrier ou d'un groupe d'ouvriers pour la journée, la semaine ou la quinzaine; lorsque, par un surcroît de soins ou d'activité, un travailleur dépasse cette production normale, il reçoit non-seulement un salaire proportionné à la quantité d'ouvrage qu'il a exécutée, mais en outre une prime dont Timportance est variable.
Si Ton nous permet d'appliquer au salaire une expression consacrée en matière d'impôts, ce système de primes constitue le salaire progressifs eu ce sens que ''ouvrier qui a produit deux fois plus que ses camarades reçoit une rémunération qui n'est pas seulement deux fois plus forte, mais deux fois et demie ou trois fois. 11 n'est guère d'industrie qui ne puisse admettre de pareilles combinaisons, dont le mérite est de varier à Tinfini et de pouvoir se superposer les unes aux autres. Dans certains établissements métallurgiques, il y a des primes pour la quantité de fer fabriqué, il y en a d'autres pour l'épargne do la fonte et de la houille qui ont servi à produire cette quantité de fer. Dans les industries textiles, les fileur?
comme les tisseurs peuvent bénéficier de ce régime. Il y a des fabriques de toile où l'ouvrier qui a tissé dans sa quinzaine une pièce au delà d'un nombre déterminé reçoit une prime de 2 francs ; celui qui a tissé ainsi deux pièces de toile supplémentaires a droit non-seulement à deux primes de 2 francs chacune, mais encore à une troisième prime de 1 fr.
Le taux de cette rémunération accessoire change suivant les industries; quelquefois il est assez faible, d'autres fois il prend des proportions considérables. Plus le capital tient de place dans une fabrication, plus ces primes peuvent être importantes. L'influence de ces encouragements est démontrée par l'expérience et par le témoignage des hommes qui tiennent la tête de l'industrie en France. En 1851, l'usine du Creuzot ne produisait que 18,306 tonnes de fer; on y introduisit sur la plus large échelle un système de primes pour stimuler le zèle de l'ouvrier : dès lors la production s'éleva, en 18S2, à 24,000 tonnes, à 33,000 en 1853, à 36,000 en 1854, puis à 42,000 en 1858, et c'est principalement à une plus grande énergie de la main-d'œuvre que l'on attribue cette marche ascendante. 11 en est de même dans les usines de Terre-Noire. L'habile directeur de cet
établissement, M. Euverte, y organisa le régime* des primes en 1 858 : la production, qui était alors de 13,000 tonnes, ne cessa de croître et atteignit 34,000 en 1868; ce progrès, M. Euverte l'attribue exclusivement au système adopté pour le règlement de la main-d'œuvre, aussi favorable aux ouvriers qu'aux patrons.
M. Charles Robert préconise à bon droit cette organisation du travail, il espère la voir se répandre et devenir un fait général; mais il croit découvrir dans ces primes une forme de la participation aux bénéfices, et c'est comme telles qu'il les recommande. II cite, à l'appui de sa thèse, tous les établissements qui admettent ce mode de rétribution supplémentaire. Il part de là pour conclure que l'association de la main-d'œuvre aux profits de l'entrepreneur est déjà en vigueur dans un grand nombre d'usines de France. II y a là une assimilation inexacte, une regrettable confusion dénature à fausser les idées populaires, et qu'il importe de dissiper. Non, ces primes fixes ne sont pas une forme de la participation, elles diffèrent complètement de ce régime; il suffit d'un peu de réflexion pour s'en rendre compte.
La répartition des produits se fait toujours entre plusieurs facteurs, dont l'un est le travail.
«t Fautre le capital ou les frais généraux. Quand la production d'une usine augmente au delà d'une moyenne normale, les frais généraux ne croissent pas dans la même proportion ; il est donc juste de faire au travail une part plus grande dans ce surplus de fabrication, sur lequel les frais généraux sont inférieurs. Il n'y a rien là que de logique et de naturel. Voilà ce qui légitime le système des primes. Il ne se rattache pas au régime <^nnu sous le nom de participation aux bénéfices. En effet, les primes promises à l'ouvrier pour ce surcroît d'activité ne sont ni aléatoires, ni conditionnelles. Dans les établissements où elles existent, elles sont fixes et doivent être payées à l'ouvrier indépendamment des résultats de l'entreprise. Quels que soient les gains de l'industriel, quelles que soient même ses pertes, les primes que le règlement a établies doivent être soldées en totalité. Elles constituent un supplément de sa laire, rien autre chose. C'est que le salaire à la tAche peut être établi sur une échelle variable et progressive sans perdre son caractère. L'on peut dire à l'ouvrier : Jusqu'à concurrence de telle production par jour ou par semaine, vous aurez tant par mètre ou par kilogramme ; pour une production supérieure, votre salaire par kilogramme
OU par mètre sera plus considérable. On voit continuellement dans les relations usuelles de la irie, entre vendeurs et acheteurs, de semblables arrangements.
Ainsi le système des primes diffère radicalement du système de la participation auxbénéfices, par cette raison péremptoire, que les primes se distribuent alors même que Tindustriel est en perte. Il faut ajouter que le régime des primes est infiniment supérieur au régime de la participation. Il en offre tous les avantages et en repousse tous les inconvénients; il stimule Touvrier par la perspective d'un gain assuré, il ne lui fournit aucun prétexte d'immixtion danslagestion de Tentreprise ; il a même, au point de vue de l'égalité, un incontestable mérite. Avec l'organisation de la participation aux bénéfices, la rémunération de l'ouvrier dépend non-seulement de lulmcme,"mais de la capacité du chef d'industrie. Les ouvriers de deux établissements voisins, à égalité de zèle et d'habileté, obtiendraient donc des rétribulions très-différentes, parce que leurs patrons n'auraient pas le même degré d'expérience, de prudence, d'entente des affaires, de bonheur peut-être.
On peut cependant faire un reproche au sys-
lème que nous yenons d'exposer ou du moins y constater une lacune. Les primes données à Touvrier pour un surcroît de production ou pour une économie de matières premières n'encouragent, nous dit-on, que l'effort isolé, non l'effort collectif; elles stimulent les bons ouvriers qui peuvent espérer de les obtenir, elles sont sans action sur les ouvriers médiocres ou inférieurs qui ne sont pas en état de fournir une tâche supérieure à la moyenne. Si cette objection a quelque portée, les combinaisons dont le salaire est susceptible permettent de remédier à ce défaut.
L'on a organisé en effet, dans un certain nombre d'établissements, un système de primes collectives qui sont décernées, non plus à tel ou tel travailleur, mais au personnel même de tel ou tel atelier dont la production dépasse une moyenne déterminée. L'on citerait beaucoup d'exemples de ce mode de règlement de la main-d'œuvre. Les mines et usines de MM. Dupont et Dreyfus, à Arssur-Moselle, ont adopté ce régime; cependant c'est surtout dans les papeteries qu'il fonctionne et donne des résultats remarquables. M. Laroche- Joubert, le grand fabricant de papier d'Angoulême, naguère député au corps législatif, a le mérite d'avoir porté cette organisation au plus