‹ La question ouvrière au xixe siècleChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES REMEDES EFFICACES. — LE REGIME QUE DOIT OBSERVER LA SOCIÉTÉ MODERNE

Nous arrivons au point le plus difficile de notre tâche. Décrire le mal, en retracer un à un avec minutie les symptômes et les effets, critiquer les prétendues panacées; tout cela était œuvre aisée, qui ne r.éclamait que de l'attention et de Tétude. Mais indiquer le régime à suivre, le traitement tant spécial que général, mettre le malade en voie de convalescence et le conduire à la guéri son, voilà le problème presque insoluble, devant lequel l'esprit du philanthrope intelligent et froid s'arrête déconcerté et prêt à s'abandonner au désespoir.

11 serait, sans doute, facile de donner des conseils, qui se montreraient efficaces, s'ils étaient suivis, Mais quelle peut être l'attitude d'un mé-

LES REMEDES EFFICACES. 2âl

decin devant un homme qui n'avoue pas son mal et qui surtout en méconnaît la cause, qui s'enrête dans un genre dévie pernicieux, qui s'obstine, s'aigrit, s'exaspère, et de parti pris viole toutes les ordonnances et toutes les prescriptions? A une personne menacée d'apoplexie il est trèssimple de dire : Craignez les excès , ménagezvous, ayez une vie sobre et régulière. Mais si rinfortuné s'endurcit et se rebelle, s'il prend une sorte d'incompréhensible et d'infernal plaisir a déjouer les conseils désintéressés de l'expérience, alors que reste-t-ilà faire et à espérer?

Ainsi les hommes à bonnes intentions ne manquent pas, qui viennent dire aux ouvriers :

soyez probes, économes, travailleurs; aimez la famille et honorez Dieu; ne vous laissez pas aller au désordre, n'exagérez pas vos prétentions : votre prospérité croîtra alors chaque année avec celle de l'industrie et du pays; vous vivrez dans le calme : vous finirez vos jours dans l'aisance et dans l'estime de tous. Quoi de plus saint que ces conseils, mais quoi de plus vain? Toute cette semence précieuse tombe sur des rochers : peut-on dire qu'un seul grain lève et fructifie? Il est bon néanmoins, il est même nécessaire que les esprits élevés se livrent à cette prédication ingrate. La voix du de-

298 LA QUESTION OUVRIERE AU XlXe SIECLE.

voir ne doit jamais cesser de se faire entendre même dans la solitude.

Cependant ce ne sont pas là des solutions. Le résultat est-il plus prompt et plus général, quand la persuasion cherche une autre voie, quand elle s'adresse directement à l'intérêt au lieu de faire appel à la conscience, quand elle prend la forme de rinstruction au lieu de la forme plus austère de la prédication? Nous le voulons croire. Bien des hommes ont une confiance illimitée dans la force de l'enseignement et de la raison. A les en croire, tous les écarts des populations ouvrières n'auraient d'autre cause que l'ignorance. Il dépendrait de la société d'opérer la transformation morale de l'humanité en vingt ou trente années. Cette thèse séduisante, nous l'avons soutenue nousmêmes naguère. C'a été notre début dans la carrière de publiciste^ Nous n'abandonnons pas aujourd'hui nos convictions d'hier : mais les faits ne semblent pas justifier ces espérances. Cet étatmajor ouvrier, si remuant, si hostile à la société, si ouvertement communiste, n'est-il pas amplement pourvu de l'enseignement primaire? Tous

1. Volf noire livre inlllulé : De Vétai moral et intellectuel des populations ouvrières et de son influence sur le taux des salaires (couronné par rinsHtut). Paris, Guillaumîn, libraireéditeur, 1867,

LES REMÈDES EFFICACES. 29<j

les manifestes qu'il lance ne sont-ils pas écrits avec pureté, rédigés avec méthode et quelquefois avec éloquence? Pour qui a fréquenté, comme nous, les réunions publiques, n'est-il pas certain que la partie des ouvriers la plus dangereuse, c'est précisément celle qui a le plus de notions littéraires et scientifiques, qui a une teinture légère de toutes les connaissances humaines, c'est en outre celle qui gagne les plus hauts salaires ?

Serait-ce à dire que l'homme doive être accablé sous le poids des nécessités matérielles et enfoui dans les ténèbres intellectuelles pour n'avoir pas le sentiment de ses maux, pour les supporter du moins avec patience, pour ne nourrir ni aigreur ai colère contre la société et la civilisation? Nous 30US refusons à admettre cette spécieuse erreur, ^ous aimons mieux croire que l'instruction disïensée aux populatious ouvrières ou d'une madère plus générale à l'enfance et à la jeunesse de 3utes les conditions, est de mauvais aloi, qu'elle 'est ni assez solide, ni assez substantielle, qu'elle e porte pas sur les connaissances les plus indisensables. Nous aimons mieux croire, surtout le mille vices, inhérents beaucoup moins à nos is qu'à nos mœurs, s'opposent aux bons effets 5 r instruction scolaire.

oOO LA QUESTION OUVRIERE AU XiXe SIECLE.

Tout homme sérieux et aux idées larges, qui se préoccupe du sort et des tendances des classes laborieuses, doit d'abord reconnaître que la crise actuelle a des causes très-générales et tenant beaucoup plus à l'état moral qu'à l'état matériel de noire société. Il ne faut pas se le dissimuler, c'est la société tout entière et non pas seulement telle ou telle fraction, qui est malade. Les parties opulentes ou aisées des nations européennes et surtout de la nation française ont leur large part de responsabilité dans les désordres qui nous déchirent et qui nous menacent.

Les liens, qui unissaient autrefois dans de fréquents et affectueux rapports les conditions diverses d'une même nation se sont peu à peu relâchés, puis enfin rompus. Les familles, qui possèdent le dépôt de la richesse et de la science, se sont insensiblement isolées des groupes moins bien doués et moins heureux. Il n'est plus resté en présence qu'une masse d'individus, vivant côte à côte dans les destinées les plus inégales, demeurant étrangers les uns aux autres, et ne nourrissant à l'égard de leur prochain que des sentiments d'indifférence, de mépris ou d'envie. C'est surtout dans les grandes villes que s'est accentué avec le plus de force cet antagonisme social.

LES REMEDES Elj'FICACES. 301 -

Toutes relations y ont disparu entre le riche et l'ouvrier : l'ancienne bonhomie, l'intérêt bienveillant, la familiarité courtoise sont aussi difficiles à retrouver dans nos mœurs que la déférence et le dévouement. Chacun se tient à l'écart et s'enferme dans une dignité d'apparat, ne voulant avoir avec les personnes d'une situation différente que les rapports strictement nécessaires. Ainsi se sont reconstituées peu à peu les castes, qui n'existent pas dans nos lois, mais que créent les conventions et les mœurs.

La véritable notion de la richesse et de son usage s'est également éteinte. On s'est habitué à ne plus voir dans la fortune qu'un moyen de jouissance et une satisfaction de vanité. La société française est devenue une société de parvenus et d'aventuriers, dont le seul but est de s'échpserles uns les autres et d'exciter l'envie publique. Toutes les ressources des particuliers se sont tournées vers le luxe extérieur. On a tout sacrifié à la splendeur des vêtements, des équipages et des mobi- Uers. Le monde n'est plus à Paris qu'une collection de bourgeois gentilhommes ayant tout les travers d'esprit, toutes les fautes de conduite de M. Jourdain, avec beaucoup plus de corruption de cœur. La plupart des familles aisées ont pris des habi-

tudes nomades, affluaat vers les grandes villes et vendant leurs biens de campagne héréditaires. L'éducation de la jeunesse a été d'une nullité déplorable. La plupart des enfants auxquels le labeur des générations antérieures assuraient quelques centaines de mille francs de fortune à venir, étaient élevés avec un laisser aller et une négligence criminels, habitués à la pensée de vivre sans efforts et sans travail, de consumer leurs jours dans Toisiveté et le plaisir. Ainsi les mœurs des classes aisées avaient perdu en Europe, et plus spécialement en France, la dignité, le sérieux et la simplicité.

Que les populations ouvrières aient été affectées de la contagion de ce mal, qui pourrait s'en étonner? On les accuse à bon droit d'ivrognerie, mais que font sur nos boulevards ces lignes de cafés regorgeant d'oisifs et de buveurs d'absinthe, qui envahissent la chaussée? On leur reproche de l'inconduite et de l'immoralité. Mais qui nourrit ces courtisanes élégantes, dont le luxe effronté s'étale sur nos promenades et dans nos théâtres et dont les noms sont répétés et prônés avec une sorte de déférence par nos journaux de salon? On les accuse encore de paresse et de manque d'assiduité aux ateliers. Mais ces légions de promeneurs

des boulevards, où sont leurs occupations? On les blâme d'être révolutionnaires. Mais tous ces avocats et écrivains de haute volée, censeurs et moralistes austères, impitoyables redresseurs des torts, ne font-ils pas, eux aussi, des coups de main pour se transformer subitement en Excellences? Ouvrons les yeux et avouons nos fautes. La population ouvrière des grandes villes n'a d'ordinaire devant elle que des exemples corrupteurs. Son plus grand crime eçt d'être trop prompte à imiter ces classes opulentes qu'elle envie. Il est facile de se transformer en Salluste et de déclamer contre une immoralité qu'on partage et qu'on a contribué à créer. Mais ce rôle est peu digne d'un esprit éclairé et sincère. Confessons donc humblement nos fautes et travaillons à notre réforme : tous, qui que nous soyons, membres de la partie riche et intelligente de la nation, nous avons à dépouiller le vieil homme et à apprendre la pratique du devoir.

L'instruction générale de nos sociétés modernes et spécialement de la société française est aussi défectueuse que l'éducation et les mœurs. Où est dans nos écoles la part des connaissances solides, substantielles, modernes? Dieu nous garde de nous élever contre l'enseignement littéraire et

cOi LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

classique ! Nous conserverons toujours un reconnaissant souvenir des années studieuses de l'adolescence passées dans la contemplation des chefsd'œuvres de Tantiquité. Mais il faut à ces études un contre -poids, ou tout au moins un complément. Cette science sociale si importante, ces notions exactes et saines sur l'économie des nations, où donc les puisse-t-on chez nous? Combien d'esprits peuvent se dire familiers avec les principes économiques? Combien sauraient donner une définition du capital? Combien connaissent les lois naturelles qui règlent la répartition des profits et des salaires, c'est-à-dire des destinées humaines? Combien savent que la société repose sur autre chose que des conventions et que la propriété n'est pas une création de la loi? Parcourez les programmes des hautes écoles, où trouvez-vous en France l'enseignement économique? Cherchez dans toutes nos Facultés, à commencer par la Sorbonne, nulle part vous ne saisissez l'écho de notre science fondamentale. A Técole de Droit, elle a été introduite depuis peu d'années, mais elle est encore traitée comme une intruse, sans influence et sans portée.

Sortons de la sphère de l'enseignement scolaire, entrons dans ce que Ton est convenu d'appeler

« le monde » . Peul-oa dire que les idées cou •

rantes sur l'origine et le rôle de la richesse y

soient justes et raisonnées? Prenons en main ces

feuilles légères, aux milliers d'abonnés, est-ce

qu'elles ne regorgent pas des hérésies économiques

les plus criantes, est-ce qu'on ne voit pas s'y étaler

à grand fracas les plus fantaisistes erreurs sur la

constitution de la société ? Soyons sincères : parmi

tant d'ardents défenseurs du capital et d^ennemis

acharnés du socialisme, combien sont en mesure,

par leur éducation et par leurs réflexions, de

soutenir efficacement leur cause et de repousser

les sophismes de leurs adversaires? Si les notions

de la science économiques sont si rares et si

mutilées dans les classes opulentes de la société,

quoi d'étonnant que l'école primaire et le foyer

de l'ouvrier y soient demeurés étrangers?

C'est par en haut que doit commencer la

réforme. Nous perdrons notre temps à vouloir

moraliser et instruire les ouvriers tant que nous

ne leur prêcherons pas d'exemple. Leur bon sens

repoussera tous nos conseils, s'ils découvrent en

nous-mêmes les défauts que nous critiquons chez

eux. Apprenons d'abord l'usage vrai de la

richesse : création du travail, elle ne doit pas être

destinée à la satisfaction mesquine des vanités

îfi.

OU des fantaisies individuelles : elle a un but plus ùoble et plus utile, elle doit servir au développement intellectuel et moral de l'humanité. Ce doit être un instrument de puissance, beaucoup plus que de jouissance : elle doit enfanter des loisirs studieut àt des fondations d'intérêt général : l'encouragefùfent dés àtts, le perfectionnement des scieiiôes, la recherche des meilleures méthodes industrielles et agricoles, les subventions aux œuvres utiles, tels sont les devoirs et les plaisirs naturels dé la richesse, tlne société qui l'etaploie à d'autres usages et qui là gaspille en vaines fantaisies et en grossiers plaisirs, est une société en pourriture. Elle pourra bien durer quelque temps encore avec les apparences de la vigueur, mais bientôt elle s'affaissera sur elle-même et tombera en proie aux parasites qui s'en disputeront les lambeaux.

Nous n'avons sans doute pas la prétention de former une nation de quackers. Mais si nos classes élevées veulent avoir quelque force contre le socialisme, il iaut qu'elles cessent de constituer une société de parvenus, bouffis de vanité ridicule et de morgue inconvenante. Il faut qu'elles deviennent simples, sérieuses, affables. Chaque régime social a ses exigences et comporte un mode spécial

LES KEMÈDÊS EFFICACES. 307

de Vîe et de conduite. La démocratie, qui est notre système politique et civil, ne peut éternellement s'accommoder de nos habitudes futiles. Il faut que nos mœurs s'impreigûeût d'une certaine austérité : il faut que les relations et lés liens entre les personnes des diverses conditions deviennent plus fréquents et plus étroits, lia richesse aussi, au lieu d'exciter l'envie, doit chercher à mériter la reconnaissance ; elle ne saurait assez se surveiller elle-même pour se préserver de tout écart et de toute erreur. Autrefois combien étaient nombreux dans Ifes sphères élevées ceux qui consacraient une partie de leUfS revenus et de leur temps à des œuvreè charitables, la dotation d'églises ou d'écoles, rédiflcatioù de monuments d'utilité publique? Ces louables procédés, qui manifestaient dignement le rôk social dé la richesse, sont depuis longtemps tombés efi désuétude. C'est un des symptômes les plus graves dé notre désorganisation. Une société, qui ne produit aucune fondation due à ritiitîatîve des particuliers, est bien près d'être une société morte. Et cependant, qiië ti'y a-t-il pas à faire pouf accêlérëf la iiiarché du |)rogrès, pour relever le iiivèau de la morale publique, pour rétablir l'union entre les classés? D'où vient que dépuis près d'un siècle il ne se

soit encore fondé en France qu'une seule école La Marti nière.

Nous ne tombons pas dans Tillusion que le socialisme disparaîtrait complétementd'unesociété où les mœurs seraient plus dignes et plus régulières. Mais combien moindres y seraient sa force et le nombre de ses adhérents ? Ce ne sont pas les souffrances matérielles qui exaspèrent et aigrissent les populations. On ne risquerait rien à parier que les groupes ouvriers les plus portés pour le communisme sont précisément ceux dont le sort est le plus assuré. Les ouvriers en articles de Paris, les tonneliers de certaines villes du midi de la France, ont des conditions d'existence trèspassables et de beaucoup supérieures à celles de l'employé ou du petit bourgeois. Mais c'est principalement le scandale de mœurs corrompues, d'une richesse mal employée qui aigrit l'esprit et le cœur d'hommes trop portés à l'envie. Croit-on qu'il y aurait beaucoup de socialistes dans une nation qui compterait un grand nombre de Peabody?

La conclusion de ces généralités, c'est que la solution de la question ouvrière dépend avant tout de la réforme de nos mœurs sociales. C'est cette connexité qui est la difficulté principale.

S'il ne s'agissait que d'améliorer la condition matérielle des populations laborieuses, Ton pourrait compter d'une manière presque infaillible sur le développement de l'industrie, sur les inventions de l'esprit humain dans les sciences appliquées au travail, sur l'accumulation des capitaux, sur la découverte de méthodes nouvelles et plus parfaites pour Texploitation du sol et pour la fabrication des produits. Il est presque certain que toutes ces causes contribueront dans Tavenir à élever le salaire et à accroître les loisirs des hommes. Mais cela ne suffit pas pour établir la paix sociale. A supposer que par un bienfait providentiel chaque ouvrier se trouvât subitement gagner dix francs par jour en sept ou huit heures de travail, le socialisme y perdrait peu de chose. C'est à peine si Teffectif nombreux, qui afflue sous ses bannières, diminuerait momentanément de quelques unités. Il se retrouverait bientôt au complet et reprendrait sa marche ascendante, telleraentil est vraiquela crise dont nous souffrons provient du désordre moral beaucoup plus que des conditions matérielles de la société !

Pour que l'apaisement se produisît entre les différentes classes d'un môme peuple, il faudrait, donc une série d'efforts collectifs, un retour vers

des mœurs plus simples et plus bienveillantes, un . meilleur usage de la richesse acquise, une moindre frivolité mondaine. L'envie diminuerait en bas en mêine temps que le dédain diminuerait en haut. Il faudrait renouer les relations primitives qui rattachaient naguère les travailleurs manuels aux professions plus élevées. Ce serait assurément une chimère que de compter sur une prompte i'cforme en ce sens. Mais fout observateur attentif peut prévoir que \eS sociétés européennes, ^ spécialement la société française, seront vouées à des agitations sans fin et aux plus cruels déchirements intérieurs, s'il ne se fait une énergique tentative pour arrêter le mouvement croissant de luxe désordonné, de vanité ridicule, de dévergondage moral et de nullité intellectuelle, qui a pris datis les classes élevées de si grandes proportions depuis vingt ans.

Sortons de ces considérations générales et essayons de découvrir quelques réformes de détail, qui seraient d'une application aisée et qui pourraient contribuer dans une certaine mesure à amoindrir les rancunes populaires et à prévenir les malentendus funestes entre les classes de la société.

L'un des plus grands maux de la situation

actuelle, c'est que les ouvriers et les bourgeois vivent aussi séparés les uns des autres que s'ils constituaient deux peuples différents et même ennemis. Ils n'habitent pas les mêmes quartiers, ils ne fréquentent pas les mêmes lieux, ils n'ont pas les mêmes lectures : une sorte de barrière invisible se dresse partout et toujours entre eux au point de les parquer en deux mondes opposés. Il n'en était pas ainsi jadis. La constitution de la grande industrie est une des principales causes de ce changement regrettable. Il faut en prendre son parti; le retour en arrière n'est pas possible sur ce point; les vastes usines sont une des nécessités et un des triomphes'de la civilisation contemporaine : elles sont au-dessus de toute atteinte. Mais il ne faut pas que les dispositions des hommes viennent exagérer le mal qu'a produit la nature des choses. Il est amplement démontré par les faits que beaucoup de froissement chez les ouvriers, beaucoup de réclamations et même de grèves n'ont d'autre origine que l'isolement où se place souvent l'industriel par rapport au personnel qu'il emploie. N'a-t-on pas souvent lieu de constater entre le patron et les ouvriers une absence presque complète de relations d'homme à homme?

Les travailleurs manuels connaissent quelquefois à peine de vue celui qui les occupe et qui les paye. Et cependant pour l'harmonie sociale, c'està-dire pour la confiance mutuelle, il faudrait des rapprochements plus intimes et plus fréquents. C'est une chose difficile, sans doute : l'ensemble de préoccupations qui assiègent l'esprit d'un grand fabricant lui laisse peu de loisirs pour surveiller lui-même ses ouvriers et pour entrer avec eux en rapports directs: d'un autre cAté, l'accueil qu'il reçoit n'est pas toujours assez agréable pour qu'il se charge de bon cœur de ce surcroît de tâche. Mais, dans l'intérêt de la société, il serait désirable que le patron ne se tint pas complètement à l'écart, qu'il ne s'enfermât pas dans un sentiment exagéré de sa dignité : s'il est une maxime fausse dans notre état de civilisation, c'est celle qu'émettait un grand écrivain romain : major e longinquo reverentia.

Les patrons et les directeurs de compagnie ne devraient donc pas abandonner entièrement, comme c'est trop souvent l'usage, à des agents subalternes le soin de trancher les difficultés irritantes. Les chefs d'atelier et les contre-maîtres manqùeni presque toujours des qualités d'affiibilitè et de bienveillance nécessaires pour apaiser

les ressentiments et concilier les esprits. Toujours en présence des ouvriers, ces intermédiaires ont pour eux peu d'estime; ils sont rudes et parfois arrogants : la souplesse, Thabileté leur font défaut. C'est assurément Tune des tâches les plus difficiles de la civilisation moderne que celle de conduire le personnel d'une usineoud'un atelier. Ce qu'il faut de tact, de fermeté et de connaissance des hommes pour s'acquitter de cette tâche ingrate et méritoire, c'est ce que l'on ne saura jamais assez mettre eu lumière. Combien de grèves n'ont eu d'autre motif que le mécontentement plus ou moins légitime des ouvriers contre un contre-maître ou un ingénieur? M. le comte de Paris en cite un exemple frappant dans son livre sur les Trades unions *. La fameuse et sanglante coalition d'Aubin n'eut pas d'autre origine.

Dieu nous garde d'encourager les patrons à sacrifier leurs employés aux rancunes ou aux préventions de manœuvres injustes ou ignorants ! Mais l'on ne saurait apporter trop de discernement au choix des préposés à la direction des ateliers et des travaux. La plupart des difficultés entre les ouvriers et les patrons pourraient être

Page 1