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316 LA QUESTION OUVRIERE AU XlXo SIECLE.

SOUS le nom défavorable de confiscation.

Toutes les fois qu*une caisse de houille, arrivant à la surface, se trouvait ne pas avoir le poids voulu, ou qu'elle contenait une certaine quantité de terre, de pierre, etc., on en versait le contenu au magasin, sans l'inscrire au compte du mineur qui Tavait extraite et sans rien lui payer pour son travail. L'on conçoit combien cette pratique pouvait prêter à des récriminations. Le parlement s'émut de ces griefs, il fit une loi pour établir comme contrôleur du pesage un ouvrier de la houillère, nommé par ses camarades et payé conjointement par eux et les propriétaires. L'on sait aussi que la loi anglaise prohibe delà manière la plus rigoureuse les fournitures de denrées faites par les industriels à leurs ouvriers. C'était devenu, il y a un certain nombre d'années, un usage fréquent, très-profitable aux patrons peu scrupuleux, et connu sous le nom du truck system. Les industriels, chez lesquels l'avidité étouffait le sentiment de l'honnêteté, vendaient ainsi à crédit aux ouvriers, lespoussaientàfaire des dépenses exagérées et les réduisaient peu à peu en une sorte de servage. La loi anglaise a défendu ce commerce, souvent fort innocent, quelquefois équivoque et même criminel.

En France aussi et sur certains points la législation a cru devoir s'immiscer dans les rapports entre patrons et ouvriers pour écarter toute tentative d'exploitation de l'homme par l'hompfie, et peut-être aussi pour enlever tout motif aux récriminations peu sincères. Il suffît de se rappeler la loi de i 8S0 sur le tissage et le bobinage et les lois qui ont restreint le privilège des patrons pour leurs créances inscrites sur le livret des ouvriers.

Nous nous garderons toujours de provoquer une intervention de la législation dans les relations industrielles, il y a un danger évident à encourager ces empiétements. L'expérience prouve, d'ailleurs, qu'ils ont peu d'efficacité. Dans la grande enquête sur les trades unions^ qui est comme Je résumé des plaintes et l'exposé deè rancunes des ouvriers en Angleterre, l'on a démontré que les lois sur les amendes pour malfaçon et sur le pesage 'dans les houillères étaient soit ouvertement violées, soit astucieusement éludées.

Le journal The Economiste dans -plusieurs de ses numéros de l'année 1870, nous apprend en outre que la pratique, prohibée sous le nom de truck System^ fleurit encore dans le nord de la Grande-Bretagne et spécialement en Ecosse.

Hélas! ce sont les mœurs qui sont seules effi-

caces pour faire régner la justice dans ces quolidienneâ relations d'homme à homme; Il faudrait une policé d' Argua pour faire exécutef des règlements qu'Une multitude d'intérêts individuels s'efforcent de tourner. Cependant, l'on ne se rend pas compte que ces difficultés de détail ofit une importance sans pareille pour la paix sociale. Plût à Dieu que l'opinion publique eût l'œil ouvert pour flétrir les abus, qui se commettent souvent S0U8 le prétexte de nécessités industrielles ! C'est en pareille matière que la loi de Lynch doit trouver son application. Il appartient aussi aux patrons de veiller dans leur propre intérêt à ce que leurs préposés, ingénieurs, directeurs, chefs d'ateliers et contre-mattres, gardent toujours dans ces difficiles questions l'impartialité requise. Nous visitions, il y a deux ans, les grands ateliers de la maison Godillot pour rhabillement des troupes ; plusieurs centaines de jeunes filles y travaillent à la couture à la vapeur : une femme de tête et de cœur dirige cette fabrication et voulait bien nous servir de guide dans cette inspection philanthropique : elle nous disait, entre autres choses Instructives, que la réception des travau:^ est faite dans cet établissement par des femmes, les hommes n'étant pas assez impartiaux ni assez justes

pour les jeunes ouvrières. Déclaration précieuse! Ainsi il se trouve parfois des contre-maîtres ^èsel peu scrupuleux pour abuser au profit de leurs passions du droit qu'ils ont de recevoir les travaux et de décréter des retenues ! Combien de haines ne doivent pas exciter ces abus quand ils se produisent?

Plus Ton étudie de près la situation des classes ouvrières, plus l'on découvre que le seul moyen d'adoucir les relations sociales, c'est de prévenir une foule de petites injustices presque latentes et de mauvais procédés de détail. Ce qui blesse l'ouvrier dans les amendes et les retenues, c'est moins la perte qu'il subit que l'humiliation qu'il éprouve ou l'injustice dont il Se croit quelquefois victime. 11 n'y a aucun doute, par exemple, que les amendes infligées parles fonctionnaires des (rades unions k leurs adhérents, coupables de négliglence, rie soient beaucoup plus fortes que celles qui sont inscrites dans les règlements de nos usines. Ce n'est donc pas surtout le préjudice matériel qui frappe et irrite l'ouvrier en pareil cas, Aussi îttiporte^t-il qu'une excessive prudence et une scrupuleuse impartialité président à l'application de ces pénalités industrielles.

Dans bien d'autres circonstances encore, il se

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produit parfois des abus, qui rendent odieux à l'ouvrier les procédés et les instruments de fabrication les plus perfectionnés. L'hostilité populaire contre le travail à la tâche, contre l'introduction de machines nouvelles dans l'industrie, enfin contre les apprentis, semble croître chaque jour au lieu de diminuer avec le progrès de l'instruction. Les préventions, si tenaces chez les travailleurs manuels, ne sont pas une des moindres causes du désordre social. Assurément, rien n'est si utile à l'ouvrier que le remplacement du travail à la journée par le travail à la tâche. Comment se fait-il donc qu'il comprenne si mal son intérêt et qu'il ait aussi peu le sentiment de sa vraie dignité? Du moment, en effet, qu'il est rétribué en proportion de son ouvrage, le travailleur est élevé au rang d'entrepreneur à forfait, il est plus maître de lui, il échappe davantag'e à une surveillance rigoureuse et pénible. Le travail à la journée dans les industries délicates entraîne souvent cette conséquence que les ouvriers sont payés d'après des tarifs différents, selon leur habileté et leur zèle reconnus, ce qui est une humiliation véritable pour quelques-uns d'entre eux. D'autres fois, comme on l'a vu fréquemment en Angleterre, le? patrons qui font travailler à la journée prometten*

LES REMÈDES EFEICACES. 32J

et donnent en secret un supplément de salaire à certains ouvriers, qui consentent à déployer beaucoup d'ardeur et à stimuler par l'exemple leurs camarades. Ainsi, quoi que l'on fasse, même avec le travail à la journée, l'on arrive d'une manière plus ou moins directe à une inégalité de rémunération entre les différents travailleurs. Pourquoi donc l'ouvrier résiste-t-il au procédé si perfectionné du travail à la tâche? Pourquoi s'élève-t-il contre l'introduction de nouvelles machines? Pourquoi veut-il sans cesse réduire le nombre des apprentis? N'y a-t-il dans ces griefs qu'ignorance et qu'égoïsme? Sans doute, l'égoïsmeet l'ignorance tiennent une très-grande place dans ces récriminations : mais examinons les choses de près, nous verrons que parfois certains abus expliquent dans une certaine mesure cette résistance des populations ouvrières.

Le travail à la tâche, l'introduction de machines nouvelles, l'accroissement du nombre des apprentis, peuvent être l'occasion, en effet, d'une diminution indirecte de salaire. Cela ne se rencontre, il est vrai, que dans les usines dirigées par des industriels peu scrupuleux; mais l'expérience de la France et de l'Angleterre, les différentes lois que nous avons citées plus haut, prouvent qu'il y

a encore un trop grand nombre de fabricants peu loyaux. Quand on change les engins ou les procédés de fabrication, dans le système du travail à la tâche, il faut fixer à nouveau et sur des bases presque arbitraires le prix de l'unité de travail. Le patron intelligent et honnête ne cherche pas à profiter de cette circonstance pour déprécier la situation de l'ouvrier et réduire îndirecteitient sa rénumératîon : mais le patron qui n'a pas ces qualités et qui poursuit ce dernier objet, a toutes facilités pour l'atteindre. Il lui est aisé, en déterminant le priï de la nouvelle unité de travaîf, de gagner quelque chose sur les salaires antérieurs; c'est assurément de sa port une mauvaise politique aussi bien qu'une mauvaise action. Mais ces faitâ ne se rencontrent que trop souvent. C'est là une des causes de l'hostilité presque générale des ouvriers contre les nouvelles machines et contre le travail à la tâche : ils craignent que le changement de tarif, qui est nécessaire, après ces transformations industrielles, ne leur soit défavorable. On voit,~dans la grande enquête anglaise sur les trades unions^ que ces griefs reviennent avec autant d'énergie que de fréquence.

Le seul femède, c'est de désarmer les soupçons par une bonne foi évidente, c'est de s'efforcer que

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Touvrier sente immédiatemeat Teffet bieufaisapt des procédés et des machines perfectionnées.

L'on reproche aussi à ces dernières de réduire parfois, dans des proportions considérables, Teffectif des travailleurs et de jeter un certain nombre de ceux-ci sur le pavé. La transition, en effet, est difficile ; mais elle peut être atténuée et adoucie par de la bonne volonté et des ménagements. L'on peut ne procéder que graduellement, avec mesure. 11 faut que le progrès ne se montre pas trop brutal. L'industrie contemporaine, avec ses ineessantes transformations, exige, de la part de ceux qui la dirigent, beaucoup de prudence et de bienveillance pour le personnel ouvrier. Parfois la défiance deg travailleurs provient de craintes exagérées et faciles à dissiper. L'on a vu en Angleterre des bouilleurs se mettre en grève, parce qu'ils refusaient de se servir, pour descendre dans les puits, de nouveaux cÂbles de fils de fer, qui ne leur inspiraient pas la même confiance que leurs vieilles cordes de chanvre. N'est-il pas probable qu'une direcHion intelligente aurait pu démontrer à ces bouilleurs que l'innovatinq ne comporluit pour eux aucuA péril e|t éviter ain^ji une grève» D'autres fois^ ce sont les conditions sAP^t^ires de Tatelier et l'insuffisance des mesures préserva-

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trices qui provoquent le mécontentement et les crises.

La question des apprentis présente aussi plusieurs faces différentes. Sans doute, la plupart du temps les prétentions des ouvriers sur ce point sont exagérées et empreintes d'un criminel égoïsme. Mais quelquefois aussi leurs plaintes ne sont pas sans légitimes motifs. S'il est juste de flétrir les ouvriers bien rétribués, qui s'efforcent par la violence de maintenir pour eux seuls comme un monopole l'exercice d'une industrie lucrative, Ton ne doit pas cependant fermer les yeux sur les abus qu'-entralne parfois, et dans certains métiers, la pratique de l'apprentissage. C'est surtout dans la petite industrie et dans le bâtiment que cette sorte d'éducation professionnelle présente un caractère quelquefois déloyal et même frauduleux. Presque toujours l'apprentissage prend des proportions excessives : il s'étend sur un laps d'années qui dure jusqu'à cinq et sept ans, alors que la moitié, quelquefois môme le tiers ou le quart de cette durée suffirait pour faire un ouvrier accompli.. De cet état de choses décpulent des inconvénients nombreux et des conséquences irritantes. Tant qu'il est considéré comme apprenti, l'ouvrier travaille gratuitement ou à prix réduits,

alors même qa*il connait parfaitement le métier et qu'il sait bien s'acquitter de sa tâcfie. Qu'ea résulte-t-il ? C'est que certains patrons ont une tendance à augmenter d'une manière déraisonnable le nombre de ces ouvriers à bas prix : ils profitent de la connivence des parents, qui ner demandent soutent pas mieux que de se débarrasser du soin d'entretenir leurs enfants et qui signent, sans y regarder, des contrats d'apprentissage à long terme. Les mêmes abus ne se rencontrent que pour les engagements que nos colons font souscrire à des eoolies indiens et chinois. Au bout de peu de temps, ce contrat dégénère en une sorte de servage. L'apprenti est employé par le petit patron à des services personnels et à des soins de ménage. L'on ne saurait citer une cause plus générale de rancunes et de haines.

Ayant ainsi travaillé sans profit pour lui-même pendant de longues années, alors qu'il eût sufB de quelques mois ou tout au plus de deux ou trois ans pour passer maître dans son art, l'ouvrier considère l'exercice de son métier comme un privilège : il veut faire peser sur les autres la servitude dont il a été jadis victime; il se croit en pos-* session d'un droit exclusif au travail qu'il a appris; et il émet la prétention de limiter le nombre de

ceux qui viendront uu jour lui faire concurrence. Il se croit d'autant plus fondé à surveiller et à restreindre le chiffre des apprentis, qu'il sait combien certains patrons sont enclins à Taugmenter démesurément pour jouir d'une main-d'œuvre à prix réduit.

Il est incontestable que l'apprentissage réclame des réformes dans les mœurs et peut-être même dans les lois. Le Gode français ne permet pas entre ouvriers et patrons des engagements de plus d'une année. L'apprentissage est une dérogation nécessaire à cette règle absolue : mais il doit être renfermé dans des limites plus étroites que celles où il se meut aujourd'hui. Il faut prendre des précautions pour qu'il ne dégénère pas en exploitation abusive et en concurrence déloyale vis-à-vis des ouvriers. La société entière n'aura qu'à se féliciter des modifications restrictives, qui pourront être apportées au contrat d'apprentissage : dégagée de ces excès, cette éducation professionnelle dans l'atelier deviendra plus régulière et plus fructueuse. Beaucoup de temps, aujourd'hui inutilement gaspillé, sera employé d'une manière productive. Le jeune ouvrier apprendra mieux son métier en moins d'années, il travaillera avec plus de zèle, il sera plus tôt en état de faire des éco-

LES KEMÈOES EFFICACES. 827

iiomies, il aura moins de rancunes dans le cœur : ses camarades, plus âgés, ne pourront plus se plaindre de la concurrence de celte main-d'œuvre presque servile et à prix réduits. Personne n'y perdra, d'ailleurs, car la production deviendra plus active. Les classes ouvrières des grandes villes, où se pratique le plus la petite industrie, verront s'évanouir une des principales causes de leurs ressentiments contre la société.

Si nous voulions continuer cet examen de détail des griefs qui irritent les populations ouvrières, nous trouverions encore bien des procédés excessifs et indélicats, qui sont autant de ferments de discorde et de haine. Il faut courageusement s'appliquer à les faire disparaître, quelquefois par les lois, plus souvent par les mœurs. Un grand esprit de conciliation, une honnêteté réelle, de la simplicité et de la franchise, voilà quels sont les baumes qui pourront peu à peu calmer bien des colères et arracher une partie de nos ouvriers aux associations communistes.

Une des questions, qui intéressent le plus les travailleurs manuels et par contre-coup la société entière, c'est celle des époques du payement des salaires. Quand l'ouvrier ne touche sa rémunération qu'à des espaces très-éloignés comme, par

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exemple, tous les mois, c'est pour lui une cause de gène et de gaspillage. C'est une tentation à la débauche et p^ suite Torlgine d*uQe grande pénurie dans le ménage. D'up aijtre c6té, il est difficile h la plupart des industriels de foire h leurs ouvriers d^ versements fréquents. Dans Torganisation du travail h la tâche, il luit plusieurs jours, le plus souvent, pour que l'unité de travail et de compte soit terminée. En outre, la comptabilité serait parfois trop compliquée et la difficulté de se procurer de l'argent trop grande, pour qne Tusine pût rétribuer les ouvriers 4 bureau oui^^ au fur et à mesure de la production. Mais l'expérience prouve que l'on peut s'ingénier pour découvrir et pour appliquer des procédés qui permettent à Touvrier de toucher plus tôt son salaire et à des intervalles plus rapprochés.

L'avenir devra amener des au)difieatfeDs dans ce sens. H est déjà des usines métallurgiques où l'on est parvenu à déterminer toutes les vingtquatre heures le gain de chaque ouvrier puddleur. Quant à la difficulté d'avoir en permanence les fonds nécessaires pour que Ton puisse solder toutes les semaines, ou même plusieurs fois par semaine, les salaires d'un grand établissement, il est facile d'y remédier. On pourrait remettre en

effet à Touvrier des bons, remboursables à uao époque déterminée, et qui circuleraieut chez les fpuroisseurs comme de l'argent comptant* Il est vrai que notre législation sur les banques s'opposerait actuellement à ce procédé ingénieux : mais rien n'est plus aisé que de faire sur ce point une dérogation, dont il serait difficile d'apercevoir les inconvénients. Farces payements rapprochés l'ouvrier serait oaoins sollicité à la débauche, il ne serait plus forcé de recourir au crédit, qui enchérit pour li|i toutes les consommations et qui augmente dans des proportions énormes le coût de sa subsistance. En admettant même que des versements bihebdomadaires ne dussent jamais être praticables dans la majorité des grandes industries^ il n'eii resterait pas moins vrai que des efforts doivent être tentés pour que le payement des salaires s'opère à des intervalles peu éloignés et pour qii'il ne coïncide pas avec des jours de fête

et de chômage-

U serait long d'énumérer toutes les mesures trop négligées qui faciUteraient à l'ouvrier la vie matérielle et qui adouciraient ses ressentiments contre la société. Ce que désire surtout l'ouvrier honnête et intelligent, c'est la sécurité et c'est précisément ce qui lui manque le plus. Dans

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beaucoup de circonstances il a manifesté un penchant très-vif pour les engagements de quelque durée, moyennant un prix connu d'avance.

Il est des industries où ce système d'engagements a pu se pratiquer sans inconvénient, il en est d'autres où il pourrait s'introduire. Tout au moins pourrait-on avoir un personnel fixe et un personnel mobile : cette division répondrait aux différences d'humeur des ouvriers : il est certain qu'un grand nombre d'entre eux se féliciteraient d'être attachés à poste fixe à un établissement. C'est surtout dans les mines et houillères que ce procédé peut s'appliquer. Ainsi serait acquise au travailleur manuel la sécurité du lendemain.

Bien des corps d'état, dans la petite industrie et dans le bâtiment, ont manifesté un goût trèsprononcé pour des tarifs de salaire établis d'avance et en vue d'un certain laps d'années. Les charpentiers de Paris, à diverses époques, ont fait avec leurs patrons des contrats étabUssant pour dix ans le prix delà main-d'œuvre. Dans certaines villes d'Angleterre des conventions du même genre sont intervenues et interviennent encore pour une plus courte durée. Le mérite de ces traités, c'est d'éviter les conflits fréquents et les grèves subites. Ce sont des points d'arrel et de trêve dans la

LES KEMÈDES EFFICACES. 331

guerre que les travailleurs manuels ont déclarée au capital. A ce titre, ils méritent d'être recommandés et pratiqués quand ils sont possibles.

Le revers de la médaille de la magnifique industrie contemporaine, c'est une instabilité excessive. Chacun en souffre, mais les ouvriers surtout. L'on n'est jamais sûr du lendemain. Il ^ st inévitable que la réflexion et l'expérience introduiront peu à peu des combinaisons ayant pour but de remédier aux maux qui proviennent de ces fluctuations industrielles et de l'alternative des périodes de grande activité avec les périodes de chômage. Nous ne sommes qu'au début de la grande industrie, puisqu'il n'y a pas un siècle qu'elle s'est constituée en Europe ; nous n'avons encore tiré qu'un médiocre parti du procédé de V assurance. De ce côté^ bien des progrès sont possibles et s'effectueront avec le temps pour donner aux familles ouvrières une plus grande somme desécurité. Mais, en attendant, il est nécessaire que chacun s'efforce d'éviter à l'ouvrier ce brusque passage d'un travail excessif au manque de travail. L'intelligence et la bienveillance des patrons peuvent beaucoup en pareille matière. Mais le gros de la nation et les ouvriers aussi ne sont pas sans influence à ce point de vue. Il importe surtout

d'éviter toutes les mesures qui peuvent troul>l^ la marche oaturalk diB rioduslrie ; les guerres et les crises politiques doiveut être priucipalemeot prévenues, car ce sont là les pl^s grands enpepais du travail et en même temps les plus grande fauteurs du socialisme.

Aucune occasion ne doit être perdue pour rapprocher les ouvriers et les p^ons, pour rendre plus fréquentes et plus mUmes leurs relations, pour faire qu'ils ne soient plus pomme les membres de deux nations rivales et hosUles. Au contact des hommes disparaissent bien de« préventions et s'émoussent bien des animosités. €'a été uoe heureuse inspiration du législateur français que riostitutioD des conseils de prud'hommes. Malheureusement cette création n*a pas porté jusqu'ici tous les fruits qu'on en pouvait attendre : la cause en est à quelques vices d'application sur lesquels l'attention publique a déjà été attirée à différentes reprises. En Angleterre, les tribunaux d'arbitres, que M. Mundella, membre du parlement, a tant contribué à propager, ont rendu des services sérieux et souvent évité des grèves. Nous n'avons garde de croire que toute difficulté disparaisse et que l'accord finisse toujours par s'établir toutes les fois qu'on parlemente. Mais au moins les malen-

tendus «ont quelquefois évités et les querelles moins promptes à s'enveoimer.

L'instruction aussi a beaucoup à faire pour adoucir les relations des différentes classes de la société. Saos être une panacée toute^-pulfisante, elle peut avoir une influence considérable, à la condition d'être substantielle et solide. Il faut qu'elle porte sur les notions utiles et non plus seulement sur les mots« L'économie politique doit être enseignée dans toutes les écoles. L'origine légitime de la propriété et le r^ôle bienfaisant du capital, la nécessité de l'héritage et les causes réelles de l'inégalité entre les hommes, ce sont là des thèses qui ne doivent pas être abandonnées comme un monopole aux publiclstes de hasard et 0UX orateurs de carrefour. Il faut les traiter théoriquement, avec simplicité et brièveté devant les ouvriers adolescents. Cet enseignement est difficile peut- être, mais non pas impossible, à coup sûr. Il y a moyen de faire des manuels nets et clairs et de déposer dans Tesprit des jeunes générations un ensemble de notions saines sur la constitution économique delà société. L'enseignement professionnel doit aussi prendre de l'extension et de l'essor.

Il ne faut pas oublier les femmes, qui ont upe

si puissante influence, quoique indirecte et latente. Le plus grand mal de notre époque, c'est qu'elles commencent à se laisser gagner au socialisme; on les trouve dans les grèves, dans les réunions publiques et dans les émeutes au premier rang. La société, dans son intérêt propre, doit soigner avec une particulière prédilection, l'éducation delà jeune fille pauvre. 11 y aurait un volume à écrire sur ce sujet et nous en ferons paraître un bientôt * . Procurer à la femme des ressources, lui rendre la vie moins précaire et, autant qu'il est possible, moins amère, c'est un des problèmes qui s'imposent, sous peine de décadence, à nos sociétés modernes. Sans se livrer à des déclamations dangereuses ni à de séduisantes utopies, ou peut, au moyen de l'instruction professionnelle, arriver à des résultats importants et relever la rémunération ainsi que le morale de l'ouvrière.

La société a également des devoirs de protection envers la famille. Peut-être notre législaition n'assu re-t- elle pas assez !e respect de l'enfance et le

1 . L'Académie des sciences morales et politiques a mis au concours en 1809 la question du travail des f jmmes dans Tinduslrie. Elle a couronné un Mémoire que nous lui a\ion8 adressé sur ce sujet et que nous ne larderons pas à publier.

respect de la femme : elle n'a aucune sévérité contre des vices qui blessent au plus haut degré l'intérêt des être faibles, tels que Tivrognerie etla débauche. Sans mettre le séquestre sur les salaires de Touvrier et sans se constituer gardienne de la pudeur des jeunes filles, la loi pourrait sortir de sa criminelle indifférence vis-à-vis des débauches de cabaret et de la séduction. Il y a des mesures de rigueur à prendre que Ton ne saurait indéfiniment ajourner. Il est aussi des moyens plus doux et non moins efficaces, qui peuvent porter un coup à Tinfluence du cabaret et rendre facile et agréable à Touvrier la vie de famille . La question des logements est au premier rang à ce point de vue. La loi ne peut avoir en ce sens qu'une action bornée : mais nous voudrions que les sociétés philanthropiques et les industriels tournassent leurs efforts de ce côté. Si la vie de famille n'existe pas dans les classes laborieuses, cela tient souvent à l'exiguïté et à la saleté des logements. Le cabaret est alors le lieu de réunion et de délassement : on y devient à la fois envieux, cupide, révolutionnaire et sceptique, communiste en fin de compte. Les bons livres, instructifs et intéressants, sont encore à créer et à répandre; c'est toute une littérature qui manque en France. Le goût de la mu-

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sique et des arts, tes sociétés de récréation et d'instrucUoiï populaire, orphé^nsy gytotfases,(rtc. sont atrssi à eaeôurager. Qnei ehst&p immetïse et presque illimité pour ceui qui aiment le bien et qui savent le faire I Quelle abondance de récoifes, qui n'attend que les moissonneurs \ Mais il faut du 2èle, du dévouement, de Fînt^igcfâeé, du tact aussi, delà patienee et du temp».

Il est sans doute plus commode de vanter quelque panacée, comme la participation aux bé^ néfices du toute autre formule également vague et creuse. On est mal venu à détruire les illusions des utopistes, en même temps que Fon renverse les arguments des satisfaits. Prêcher un régime de conciliation, de bienveillance nmtuelle et d'efforts soutenus, signaler mille vices de détail qui doivent être réformés, c'est là une tâche ingrate.

Cependant les sociétés européennes, et particulièrement la société française, ne peuvent se sauver d'une prompte et irrémédiable décadence que par un régime sévère. Toutes les classes ont à réformer leurs mœurs et leurs idées. Toutes ont à revenir au sentiment du devoir, à la conscience du but de la vie, à la pensée religieuse. Notre civilisation toute matérielle et artificielle, notre vie toute de luxe, de vanité et d'égolsme, l'ensemble

d^ notions fiuperûcieUes et paradoides où s'ali* mentent les esprits du plus grand nombre, toutes ces conditions si défavorables à la paix et à la morale sociale doivent se modifier peu à peu, mais radicalement. Il faut reprendre des mœurs plus simples et plus sincères, des relations plus franches et plus cordiales, il faut devenir un peuple vraiment démocratique, c'est-à-dire sérieux, austère et digne. Il faut arriver à la conception juste du rôle de la richesse dans le monde moderne et se rendre compte qu'elle crée encore plus d'obligations que de jouissances.

Demeurons, si bon nous platt, sceptiques, va-* niteux, révolutionnaires : continuons, comme depuis trente ans, à former une société d'aventuriers âpres à la curée et de parvenus avides de jouir : mais ne nous étonnons pas alors que les populations ouvrières marchent sur nos traces et nous disputent par la violence ce bien-être matériel audessus duquel nous ne mettons rien. Si notre faiblesse et notre insouciance nous engagent plus avant dans la voie où nous sommes entrés depuis de longues années, il sera possible que la délicatesse et le raffinement de notre civilisation.se développent encore davantage*, mais nous serons voués à des secousses incessantes et à de pério-

diques catastrophes, nous finirons par nous abîmer un jour dans Tanarchie et le crime : Téclat de notre prospérité apparente sera souillé par les plus honteuses turpitudes sociales, et il sera expié par d'intimes souffrances et de continuelles angoisses.

Si nous faisons, au contraire, un grand et col-

lectif effort pour revenir à des mœurs plus saines, pour rétablir dans les rapports sociaux Tindul* gence et la courtoisie réciproques, nous ne serons pas encore exempts de tout péril, mais nous aurons la force de résister au mal et d'en triompher. Nous arracherons au socialisme la fraction la plus honnête et peut-être même la plus nombreuse des populations ouvrières : nous ne lui prêterons pas le secours si puissant des partis politiques mécontents et vaincus: nous jouirons d'une prospérité solide et d'une sécurité durable. Mais, pour atteindre ce but, il faut deux qualités, qui sont devenues rares de nos jours : le sentiment du devoir et l'esprit de sacrifice ,

Nous avons exposé à grands traits dans ce chapitre quelques-unes des satisfactions que l'oD peut accorder aux populations ouvrières. La nature même sera dans cette œuvre de rédemption notre collaboratrice efficace.Les progrès de l'indus-

trie, les inventions de l'esprit humain, raccumulation des capitaux formés par Tépargne, contribueront chaquejour à élever la situation matérielle de l'ouvrier, c'est-à-dire à lui donner des salaires plus amples et des loisirs plus longs. Mais c'est sur le moral surtout qu'il importe d'agir. Or, il est un mot qui doit résumer tout ce livre : au flot toujours montant des revendications populaires, il n'est qu'une digue que Ton puisse opposer avec succès, c'est l'honnêteté et l'union des classes élevées.

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