‹ La question ouvrièreChapitre 10 sur 83 · UNIVERSALITE DE LA PROPRIÉTÉ- PRIVÉE OU INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

UNIVERSALITE DE LA PROPRIÉTÉ- PRIVÉE OU INDIVIDUELLE

A peine l'enfant dans son berceau a-t-il ouvert les yeux à la lumière, à peine a-t-il envoyé à sa mère son premier sourire, que déjà il veut faire sien l'objet que l'amour lui présente. C'est le désir inné de posséder, désir qui ne fera que croître avec les années, pour ne

disparaître qu'à la tombe, à moins que, sous l'inspiration de l'héroïsme chrétien ou par quelque caprice d'originalité, l'homme ne le domine et ne le sacrifie. Dans le premier cas, c'est l'anachorète et le cénobite voulant vivre pauvres comme Jésus Christ. Dans le second, c'est Diogène jetant son écuelle, parce qu'il avait vu un jeune enfant boire dans le creux de sa main.

Ce phénomène psychologique, vivant dans tous les siècles, présent sur tous les rivages, se trouve toujours accompagné d'un fait non moins universel : c'est la satisfaction donnée à ce désir, c'est la possession réelle ou la propriété.

Oui, si, interrogeant l'origine des choses, nous ouvrons le livre divinement authentique qui la fait connaître, aux. premières pages, marquant les premières années de l'homme, nous lisons ces mots: Abel obtulit de 2Ji'iniogenilis gregis sut, Abel offrit des 'premiers-nés de son troupeau. C'est donc bien déjà la possession ou la propriété.

Oui, si, descendant le cours des âges, nous nous arrêtons à chaque époque et nous nous asseyons sur chaque rivage, nous voyons partout et toujours la possession ou la propriété : réalité chez l'homme de la cité comme chez l'homme des champs, chez le peuple civilisé comme chez le barbare. Qu'il s'agisse d'une modeste chaumière ou d'une superbe villa, les droits qu'on se reconnaît sont de même nature et également sacrés. Le sauvage de l'Amérique, revenant chargé de son butin, s'en proclame la maître, et malheur à qui voudrait le lui enlever !

L'on est bien revenu du mutiim et tmye pecus d'Horace ; et, grâce à la véritable science historique, l'on a voué à l'oubli les assertions de certains publicistes du dernier siècle, qui se plaisaient à imaginer une époque où l'homme errait dans les forêts sans lois, sans conscience, peut-être même sans langage.

Mais, de nos jours, une thèse nouvelle a essayé de s'établir. Elle est due à la plume de M. Emile de Laveleye (1). Ce savant s'est efforcé de prouver que la propriété collective est un fait primordial, que ce fait s'est maintenu, ça et là, à travers les âges et au sein des difïérents peuples, tandis que la propriété individuelle, ordre de choses aujourd'hui universel, aurait eu pour berceau la Rome païenne.

Cette dernière assertion est plus que hasardée. Ne lisons-nous pas, danala. Genèse, que Joseph acheta toutes les terres de l'Egypte, chacun vendant tout ce qu'il possédait, à cause de Vextrémité de la famine, et qu'il acquit de cette sorte à Pharaon toute l'Egypte . . . , excepté les seules terres des prêtres, lesquelles leur avaient été données par le roi (2) ? La législation de Moïse ne consacre-t-elle pas le droit de propriété personnelle? D'autre part, M. Fustel de Coulanges n'a-t-il pas démontré que, dans la Grèce, les Spartiates, en particulier, connaissaient pratiquement ce même droit (3) ? Qui a

(1) De la propriété et de ses formes primilires, Paris, ISTl.

M. OU partage les idées de M. T. de Laveleye dans son traité d'économie sociale ou l'économie politique, Paris, 1892, tom. i, pp. 308 et suiv.

(2) Gènes., XLvii, 20-22.

(3) Lecturesà l'Académie des sciences morales et politiques, rappelées

perdu le souvenir classique des partages de Lycurgue? La non moins grande figure du législateur d'Athènes se présente également à l'esprit. Or, la i-econnaissance par Solon des possessions actuelles, ses lois sur les successions et les testaments ne sont-elles pas l'attestation de l'existence de la même propriété?

M. Emile de Laveleye a déployé en faveur de lapiemière assertion une érudition remarquable et digne d'une meilleure cause. « L'antiquité classique, dit M. et Leroy-Beau lieu, le moyen- âge, quelques coutumes « presque eflacées des petits cantons suisses ou du Force tugal, les communautés de village de Java et de l'In- (( de, le communisme agraire des Arabes, le régime « terrien de l'Egypte et de la Turquie, le M'w russe « défdent tour à tour devant les yeux du lecteur di « M. Emile de Laveleye pour témoigner de l'universa- « lité et de la persistance de ce grand fait primordial, « la propriété collective». Mais, si l'on examine attentivement ces faits, l'on remarque que ce sont des faits particuliers, exceptionnels et qui se concilient parfaitement avec le fait universel de la propriété privée. M. ÉmWe de Laveleye se passionne même pour son sujet, et parfois son style devient dithyrambique. Cependant « il est impossible, continue M. Leroy-Beaulieu, visant à la fois M. Le Play dans une de ses descriptions, « il est impossible de considérer ces bril- « lants hors-d'œuvre comme autre chose que des épice sodés poétiques destinés à charmer l'imagination

par M. Loroy-Bcaulieu dans son Essai sw^ la répartition des i-ichesses et sur la tendanca à une moindre inéfjalité des conditions, Paris, 1888, p. 62.

« du lecteur, à le reposer au milieu d'une lecture ari- « de ; des intermèdes ne sont pas des arguments » (1).

Nous savons bien qu'en droit il y a une distinction à faire entre la possession et la vraie propriété. Mais qu'est-ce que la possession, sinon la propriété imparfaite ? Qu'est-ce que la vraie propriété, sinon la possession avec son caractère absolu et permanent. Aussi avons-nous employé, en les réunissant, les mots : jjossession ou propriété. Nous concédons que, quand la propriété vraie nous apparaît dans la lumière historique, elle est généralement attribuée aux castes ou classes supérieures de la société. Mais le fait existe. Cela nous suffit : nous n'avons pas à nous arrêter à la qualité des propriétaires. Quant à la propriété mobilière, elle était une compagne inséparable ou une enfant légitime de la possession ou propriété foncière.

Le fait universel de la propriété privée étant constaté, il nous incombe d'en scruter la base et d'en apprécier les avantages.

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