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V. Le capital, voilà l'ennemi

A I/ÉGLISE DE RÉSOUDRE LA QUESTION OUVRIÈRE OU I.A QUESTION SOCIALE DE L'IIEURE PRÉSENTE.

L'Église a résolu, on faveur de l'humanité, la (luestion de l'esclavage dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la question du servage dans le moyen âge, la question de l'assistance dans tous les temps. C'est encore à elle qu'il appartient de résoudre aujourd'hui, pour le bien de tous, laqueslion ouvrière.

La question ouvrière, à l'heure présente, est ou renferme à peu près toute la question sociale.

I/Kglise l'avait déjà résolue au moyen âge par rétablissement des associations agricoles et des corporations industrielles, sous le souffle et le patro-

QL'EST. OUV. — A

nage du christianisme (1). L'époque modem(; ix'néficiait de la solution.

Il est vrai qu'en France, à dater du XVI*' siècle, le régime corporatif subit d'assez graves modilications. La royauté avait grandi en puissance. Si la noblesse perdait de ses privilèges, les corporations perdaient de leur indép(Midance : le roi ne devenait pas seulement le dispensateur des charges publiques, il l'était plus que jamais du travail industriel. Aussi les exigences fiscales pesaienlclles lourdement sur les maîtrises. D'autre pari, l'obtention du grade de maître était de i)lus en jdns difficile, tant par la longueur de l'apprentissage que parle fini du chef-d'œuvre. Tout cela faisait troji souvent des corporations de regrettables monopoles. 11 y avait lieu à des réformes, mais non à une destruction.

Des économistes — nous employons le mot consacré depuis — des économistes révèrent, au XVI II' siècle, une autre solution. Ouesnay ouvrit la voie par son système de concurrence illimitée. DuponI de Nemours et Turgot entrèrent hardiment dans la voie et y furent amplement escortés. C'est à Ouesnay ou à son école qu'on doit la fameuse maxime : Lusse: faire, laisse: passer. Adam Smith, de l'autre côté du détroit, fonda sur les mêmes principes

(1) Dans le principe, les corporations étaient principalement des sociétés de secours et de protection mutuels

INTRODUCTION III

l'école anglaise : pour cette école, c'était la doctrine de la production illimitée. Cette concurrence illimitée, cette production illimitée, avaient pour conséquence logique et voulue la liberté absolue du travail. Aussi Turgot, en 1776, pendant son ministère, fit-il supprimer les maîtrises. Rétablies peu de temps après, elles furent définitivement abolies en

Ce fut dés lors la liberté absolue du travail, et, par la liberté absolue du travail, la rivalité effrénée entre patrons, la lutte perpétuelle entre patrons et ouvriers, rivalité engendrant parfois des catastrophes, amoncelant parfois des ruines, lutte produisant toujours le malaise, pouvant susciter des fortunes insolentes, d'un côté, et, de l'autre, de grandes misères (1).

(1) Sur la situation malheureuse de la classe ouvrière, on peut lire en particulier : Tableau de l'état pjiysique et moral des ouvriers employés dans les manxfactures de coton, de laine et de soie, par M. Villermé ; De la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, par M. E. Buret ; Les Ouvriers européois et Les Ouvriers de divers pays, par M. Le Play; Le Travail oi France, par M. J. Barberet; Monographies professionnelles ; Les Classes ouvrières en Europe, par M. R. Lavollée ; La Question des salaires ou la Question sociale, par M. Ed. Villey ; Les Salaires au Z/A'o siècle, par M. Em. Chevalier; Essai sur la théorie des salaires, par M. P. V. Beauregard ; Piccueil dr

La réforme se répandit plus ou moins rapidement dans l'Europe. En Belgique, les corporations prirent lin par l'occupation française. Même cliose s'accomplit dans les provinces italiennes con(juises par nous; et, quant aux États pontificaux, Pie Vil donna, par un motu proprio de 1807, le signal de l'abolition. En Allemagne, les corporations se sont éteintes dans notre siècle. En Autriche, elles ont subsisté légalement jusqu'en 1859 et en Hongrie jus([u'en 1872. Elles ont également cessé d'exister dans les pays Scandinaves. En Angleterre, sans être législativement abolies, elles ont en fait, dit M. Ilubert-Valleroux, « perdu toute intlence et tout privilège ». Mais, en Russie, continue-t-il, « ces corps existent toujours en droit et en fait » (1).

I/expérience est suflisamment l'aile de cette liberté absolue, du travail. Elle a été malheureuse.

rapjjorl.'y «»>• les eondiliutis du travail dunti les paijs clratiî/ens, rapports adressés au ministre des affaires étrangères ; Les Populations agricoles de France, par >r. II. Bau- (Jrillart, Normandie et Bretagne.

(i) Voir en particulier, sur ces différents points : ^I. Ott, Traité d économie sociale, ou l'Economie politique coordonnée anpointdevue du jrrogrès, Paris, 1892, toni. l, pp. 23i et suiv. ; M. Hubert-Valleroux, Les Corporations d'arts et métiers et les Si/iidicais professionnels en France et à Vétranger, Paris, I88.*>, i)p. 78 et suiy. La citation est à la l)age 15:).

INTRODUCTION

Par suite de l'introduction de cette liberté et de la marche des choses, des éléments nouveaux, en acquérant le droit d'hospitalité, ont rendu la question plus complexe et partant plus difficile.

Certains esprits ont essayé de la résoudre : Ainsi Saint-Simon par sa théorie sur les héritages, Fourier par ses phalanstères^ Cabet par son communisme ; précédemment, en Angleterre, William Godwin, Charles Hall, lîobert Owen;, avaient à peu près pensé comme eux, agi comme eux. Tous ont échoué. Les doctrines et les faits seront plus largement exposés dans le corps de notre travail. Aujourd'hui, le collectivisme prétend à plus de succès ; mais ce sera également en vain.

Chose étonnante ! les économistes de l'école anglaise — et l'on sait que cette école envahit lo continent — n'avaient pas l'air de se soucier beaucoup de la classe ouvrière. Ils donnaient pour objet à leurs études la richesse, la lUslrihulion de la richesse. Mais le droit du travailleur au nécessaire, à peine arrètait-il quelques instants leur attention, pour susciter en eux ({uelques vains sentiments d'une sympathique commisération. Même encore aujourd'hui, les hommes qui se rattachent a cette école, ont du mal à ne pas suivre à peu près les mêmes errements. Nous savons bien qu'une part pour le travailleur se trouve nécessairement comprise dans cette distributiun de la richesse ;

VI l.A QIKSTION t)UVHIKRI":

mais que cette part est faible ! Trop souvent même elle se trouve au dessous des besoins ! Il est utile, urgent de s'occuper sérieusement d'assurer au travailleur ce nécessaire qui est son principal, sinon son unique bien. L'économie politique, comme la bourgeoisie, semble croire que le tiers état doit continuer à être tout. C'est une erreur. Il est un quatrième état qui lève la tète et (pi'il n'est plus permis de négliger.

Saint-Simon lui-même comprenait que l'Eglise seule possède le secret de la solution. Il disait au Pape : a Le véritable cbristianisme doit rendre les a hommes heureux non seulement dans le ciel, ((. mais sur la terre

« Il ne faut pas vous borner à prêcher aux fi- « dèles que les pauvres sont les enfants chéris de a Dieu ; il faut que vous usiez franchement et éner- « giquement de tous les pouvoirs et de tous les « moyens acquis par l'Église militante })our amé- (i liorer promptement l'existence morale et physique « de la classe la plus nombreuse » : glorieuse tâche qui «c consiste à organiser toute l'espèce humaine d'après le principe fondamental de hi morale divine » (1).

Un ancien saint-simonien, juif en plus, M. Isaac Pereire^ devait tenir, de nos jours, à peu près le

il) Nouveau Christianisme, Paris, -1825, p. ■44-45.

INTRODUCTION VII

même langage. Il disait sur la question ouvrière, dont il appelait la vraie solution : « Jamais œuvre ((^ plus digne d'elle, plus conforme à l'enseignement a de son divin Maître, ne s'est olïerte à la sollicite tude de l'Église. N'est-elle pas, par son principe « même, la mère de tous les petits, la consolatri- (i ce de tous les affligés, la protectrice de tous les « opprimés ? Et quand l'heure est venue de cherce cher le remède efficace aux maux trop évidents m des classes inférieures, comment pourrait-elle rece fuser son concours à cette entreprise de haute « civilisation et de véritahle piété ? Elle n'a qu'à <(. se rappeler son histoire et sa tradition. . . Après ((. avoir détruit l'esclavage antique et le servage féoec dal, l'Église doit encore améliorer le sort de l'oue< vrier moderne. Elle accomplira ainsi l'œuvre de « rédemption universelle que son divin fondateur « a définie par ses deux admirables maximes : « Laissez venir à moi les petits enfants ; — Aimetc( vous les tins les autres (1) ».

M. Gladstone, à son tour, vient de déclarer, dans un discours aux ouvriers d'une localité dans le comté de Chester, que le problème « ne peut pas être résolu comme un problème de mathématique », mais qu'« il faut faire appel au sentiment chrétien ». On ne pouvait attendre davantage d'un

(i) La Question religieuse, Paris, 1878, p. 8-9.

vin LA nUKSTION Ol.VHIKUK

protestant zélé comme l'illustre homme d'Ktat d'Angleterre.

M. Isaac Pereire va même jusqu'à reprocher à l'Église de ne s'être pas mise plus tôt à l'œuvre. « Comment, dit-il dans un autre endroit de son lift vre, l'Eglise a-l-elle pu ne pas comprendre cpie la (( transformation profonde qui s'opéiait dans le ((. monde, loin d'ètn; une OMivre impie, destructive ((. du clirislianismc, était un fait providentiel, une t( application de l'idée chrétienne dans ce qu'elle a « de plus juste et de plus sublime (I) » ?

Le reproche n'est pas fondé. Avant l'expérience suffisante du système en vigueur, la liberté absolue du travail, l'Église eût parlé dans le désert, l'Église se fût dépensée en stériles eiTorts.

Aujourd'hui, l'expérience est convaincante de la fausseté du système, et tout le monde semble d'accord pour le rejeter ou le modifier profondément. L'Église estime donc ((ue le moment est venu de se mettre vaillamment à l'œuvre; et d'autant mieux que, poui- la même fin, l'on s'agite, l'on cherche, l'on fait des tentatives en dehors du christianisme.

De la part de l'Église, ou plutôt des calholi(jues s'inspirant de son esprit, des actions ont été engagées sur différents points. A l'heure présente, l'engagement doit devenir général.

(1) La Question rcliijictisr, p. 7.

INTRODUCTION IX

§ Il

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