REMUNERATION SUFFISANTE DU TRAVAIL OU JUSTE SALAIRE
Le travail doit être rémunéré de façon à permettre à l'ouvrier de faire face aux nécessités de son existence et de l'existence de sa famille. Ce principe de droit naturel a été clairement rappelé par Léon XIII dans son Encyclique De laco)idilion des ouvriers. Les paroles pontificales ont été reproduites dans notre Litroduclion. Le principe, un peu oublié, mais remis en mémoire par une si haute autorité, a surpris une
i)0 LA QUESTION OUVRIKRK. — LIV. II
école qui aime à faire une large place à la charité et n'en laisse qu'une bien étroite à la justice. Certains esprits étaient déroutés. D'autres croyaient à une exagération de langage. D'autres cherchaient à épiloguer pour faire jaillir le sens qu'on désirait (i).
Dans cette école, on fut vraiment heureux d'une phrase du discours adressé par Léon XIII, dans le mois de septembre 1891, aux pèlerins venus de France. Voici cette phrase : « Nous avons dit qu'il fallait te- « nir pour certain que la question ouvrière et sociale (( ne trouvera jamais sa solution vraie et pratique dans « les lois purement civiles même les meilleures. Cette « solution est, de sa nature, liée aux préceptes de « la parfaite justice, qui réclame que le salaire rc- « ponde adéquatement au travail ». On crut voir li une interprétation du passage de l'Encyclique, et on pouvait n'avoir pas tort. Mais vouloir y découvrir un restriction au sens obvie du dit passage, ce serait, nous ne craignons pas de l'écrire, s'exposer par l'illusion à l'erreur. Le souverain-pontife ne limite rien, ne peut rien limiter. C'est la môme pensée reproduite en d'autres termes. Dans la fin de la phrase : salaii répondant adéquatement au travail, le mot travail iir doit pas être entendu dans le sens absolu, en soi, mais bien en tant qu'il est rémunéré proportionnellement aux besoins de l'ouvrier et de sa famille. Au-
(I) >'oiis nous .issocidiis au vœu de L'action sociale, journal inla national liehdomadaire: « 11 y a tout lieu de croire que la Hèfonn « sociale et la Science snci aie, ovgancs de l'école de M. Leiilay.à l'heure « présente un peu floltanlc et même ilivisée, adopteront la sul)stancede <( ces vues et de ces projets » ( Numéro du l""" Août I8Ji, p. (i).
Irement, il faudrait admettre une contradiction entre le discours et l'Encyclique. Du reste, si l'on voulait cette contradiction, nous préférerions l'Encyclique au discours : l'Encyclique est adressée à l'Église universelle, le discours à une réunion de pèlerins ; l'une est une œuvre longuement méditée, dans l'autre il y a bien toujours un peu d'improvisation ; c'est assez dire que l'importance du second document n'est pas comparable à l'importance du premier.
Les partisans de l'interprétation restreinte ont senti cela. Aussi, ont-ils cherché un point d'appui dans certaines décisions du Saint-Office. C'est ce dont nous avons été témoin au congrès catholique de Lille en novembre 1891 (i). Ces décisions sont au nombre de trois. Nous ne voulons pas élever le moindre doute sur leur authenticité. On nous a affirmé qu'on les avait recueillies dans un journal belge. Cela nous suflit pour l'instant. Que portent donc ces décisions ?
La première : « Per se loqucndo, la justice com- (( mutative est intéressée à ce que l'ouvrier reçoive « un salaire en rapport avec les nécessités de la vie ».
La seconde : « Recruter des ouvriers à un taux in- « férieurà ces nécessités, en profitant de la misère «de ces ouvriers, pour le leur imposer en vertu de la « loi de Voffre et de la demande, est contraire à la jusce tice commutative ».
La troisième : <s Si le taux usuel est insuffisant pour « la subsistance de tel ouvrier ou de telle famille, per « se loquendo, on ne pèche pas contre la justice en se
(I) Procès-verbaux des séances des commissions, Lille, 1892, I». %-<J7.
« tenant à ce taux ; mais on peut pécher ainsi, sui- (( vant les circonstances, contra cantalon et honesta- « tem » (1).
Le taux usuel est le prix courant du travail.
Les deux premières décisions sont en parfaite conformité avec la lettre et l'esprit du passage de l'Encyclique. La troisième s'en éloigne-t-elle ? Nous ne
(1) Documents particuliers.
IMusicurs journaux et revues ont public une réi)ousc analojçuc, peutêtre la même, dans un ordre difTérent et avec des changements d'expression, bien qu'une autre origine lui soit assignée.
Le Pays de Liège, qui est catholique, l'apprécie en ces termes :
« L'on s'est adressé à Rome pour obtenir la réponse à trois questions « sur le juste salaire tel qu'il est défini dans l'Encyclique.
« Ces questions ont été déférées à un théologien éminent, membre « d'une des congrégations romaines. Le théologien, après avoirexaminé « l'affaire, a donné son avis ; c'est cet avis qui a été envoyé commet « tel à un haut personnage qui avait posé les questions. Cet avis n'est « donc pas unedécisiondu Saint-Père; ce n'est pas même une décision « de la congrégation à laquelle appartient l'cminent théologien qui l'a « formulé.
« Le Saint-Siège, en envoyant ces réponses, les a formellement pré- « sentées, non comme unedécision de sa part, mais simplement comme « la consultation d'un membre d'une congrégation.
« Celui qui les a reçues, les a reçues et considérées comme telles. « Bien qu'elles datent de l'époque du congrès de Malines, c'est pour te «motif qu'elles n'avaient pas été publiées.
« Quelle est, par conséquent, la valeur doctrinale du document eu <' question "? Celle de l'autorité privée du docteur dont il émane ; c'est « celle des arguments intrinsèques qu'il contient >>.
Des théologiens, il est vrai, pensent différemment ; ils veidcnt voir dans la réponse une décision du pape. Nous avouons que leur argiunentalion ne nous ])araît pas convaincante.
( Journal du droit canon et de la jurisprudence canonique, avril, 181)2, pp. 336 et suiv, ou citât, du Pays de Liège).
cil, II. — RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL 93
le pensons pas. Pour tel ouvrier, telle famille, on entend les exceptions. Mais le taux usuel ou le prix courant doit être, en général, suffisant à la subsistance des familles. Ainsi, ce taux usuel pourra très bien n'être pas en rapport avec les besoins de certaines familles éprouvées par les maladies, frappées par les malheurs, chargées de nombreux enfants, tandis que le rapport existera en ce qui concerne la généralité des familles se trouvant dans les conditions ordinaires de l'existence. Dans la première hypothèse, la charité se fera un devoir de venir au secours. Pas plus ici qu'ailleurs, il ne faut oublier que les exceptions confirment la règle. Tel est, selon nous, le sens naturel de la troisième décision. Du reste, si l'on voulait ne pas voir l'accord, nous dirions de nouveau, et pour les mêmes raisons, qu'il y a lieu de s'en tenir à l'Encyclique. Aussi, le P. de Pascal, à ce même congrès de Lille, en répondant à M. G. Théry, a-t-il fortement soutenu que « la stricte justice est lésée du moment que l'ouvrier honnête ne gagne pas de quoi vivre », ajoutant que « le régime économique moderne, s'il ne donnait pas aux ouvriers de quoi vivre, serait un régime digne de toute réprobation » (1).
(1) Proces-verhaux des séances des commissions, Lille, 1892, p. 'J7.
(^cttc troisième décision se présente ainsi dans le Diibium seciindiim lie la réponse dont nous venons de faire mention :
« Le maître péchcra-t-il, qui paie le salaire suffisant à la sustentation (' (l'un ouvrier, mais insuffisant à l'entretien de sa famille, soit que ' que celle-ci comprenne avec la femme de nombreux enfants, soit " ([u'elle ne soit pas nombreuse ? S'il pccl>c, contre quelle vertu pèche- « t-il » ?
î)4 LA QUESTION OUVRIÈRE. — LIV. II
Puisque nous sommes au congrès de Lille, appelé Assemhlce gcnét'nle de^calhoU(]ues. du Nord et du Pm de Calais, restons-y encore un instant. J'ai eu l'honneur, en invoquant l'Encyclique de Léon XIII, d'y soulever la question même du salaire. Il s'agit, qu'on ne perde pas cela de vue, de l'ouvrier «sobre et honnête », selon le langage de l'Encyclique. Au cours de la discussion, l'on a été obligé d'y faire ces aveux: un ouvrier fdeur gagne 4 francs par jour, ce qui fait 2'i francs par semaine ; si la famille dont il est le chef compte quatre enfants, il lui faut en moyenne 30 francs par semaine pour vivre; il suit de là qu'au bout de la semaine il lui raanqueO francs pour pourvoira ses besoins D'oi^i les tirera-t-il? De la charité, répond-on. Mais, si la charité fait défaut, il se trouvera privé du strict nécessaire. D'ailleurs, l'ouvrier ne veut plus être contraint, pour avoir ce strict nécessaire, de faire appel à la charité ou d'attendre d'elle un secours. Il se dit que son travail lui donne droit aux moyens de subsistance pour lui et pour les siens. Peut-on dire qu'il ait tort? .Te ne le crois pas ; et je m'associe pleincmenl à ces paroles du vaillant archevêque de Saint-Paul aux États-Unis : « N'oublions jamais celte vérité fonda- « mentale, que l'ouvrier sent au fond de son âme, que (( chaque homme a en justice le droit de pouvoir vi- « vre. Dieu ne crée pas les hommes sans leur assu-
« Il ne pf'îcliera pas ronirc la justice, mais il pourra parfois péciu-r. « soit contre la cliaritc, soit contre l'équilé iialurolli! >^.
( Journal du droit canon. . . avril, 18',)"2, p. 3i3).
Les (liffércncos soni SLîiisibles. Mais nous eslinions n'avoir rien à changer dans noire explication.
eu. H. — UÉ.ML'NÉRATION DU TRAVAIL 95
(( rer les moyens de vivre. La condition pour vivre, « c'est le travail. Saint Paul, qui s'y entendait en « questions sociales, l'a bien dit : Qui non laborat, nec unianducet. Or, l'ouvrier, dit : moi je veux travailler, (T donc j'ai le droit de manger. Et il veut qu'on lui « donne le moyen de vivre pour lui et pour sa famil- « le qui est l'extention de son être.
a Messieurs, il a raison devant Dieu. Il faut que les « prêtres disent à l'ouvrier : Vous avez ce droit. Nous « demandons comme un droit que vous puissiez vivre.
ce Dans ce siècle, beaucoup de prêtres se sont laissé « entraîner par de faux courants philosophiques et (( sociaux, et nous avons attribué à la charité ce qui « appartenait à la justice. Les riches doivent en jusce tice être des distributeurs, comme le disaient les « vieux théologiens, et non pas seulement des dona- « leurs. Le travailleur ne veut pas aujourd'hui l'au- {( mône, mais la justice » (i).
Dans le monde politique, on parle presque toujours des droits du peuple et presque jamais de ses devoirs. Dans le monde religieux, c'est le contraire : on traite souvent des devoirs du peuple ; on touche bien rarement ses droits. Il serait bon, toutefois, dirons-nous avec Mgr Ireland, de ne pas faire complètement silence autour de ceux-là.
Ce prélat visait les «vieux théologiens». Ceux-ci n'étaient, d'ailleurs, que les échos fidèles des Pères de
(I) Ces paroles ont été prononcées, à Paris, le 'i'I mai 18Ï12, dans le local tlii Comité ecclésiastique des œuvres sociales {Semaine veU<j. de Paris, 2 juillet 18'Jî2, pp. U, 2i; ) .
l'Kg'lise, lesquels, dans l'illumination de la vérité, trouvaient les plus énergiques accents.
Ainsi, en Occident, saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise. Le premier disait « Le superflu des (( riches est nécessaire aux pauvres; on possède le bien « d'autrui, quand on possède du superflu » (i). Le second: « Si vous avez plus qu'il ne vous faut « pour vous nourrir et vous vêtir, donnez-le et sa- « chez que vous en êtes la débitrice » (2). Le troisième : « La terre appartient à tous, et non aux ri- « ches » ; et, quand vous donnez, « c'est une dette « que vous payez et non une largesse que vous « accordez » (3).
En Orient, saint Basile nous tiendra lieu de tous les Pères. L'orateur met en scène un riche qui déclare « ne faire tort à personne en retenant et conservant ({ son bien ». Mais, reprend l'orateur ; «D'où vous vien- « nent les biens présents? Direz-vous que c'est du « destin? Mais alors vous vous montrez impie, en ne re- <i connaissant pas le créateur, en ne rendant pas grâces « au bienfaiteur. Direz-vous, au contraire, qu'ils vien-
(1) In Psal. cxLvii: « Supcrflua divitum, nccessaria paupcrum; n-s « alicn;« possidcnlur, cuin superflua possidenlur » .
(2) Ejiist. ad Hcdib. , cap. i : « Si plus liabcs quam tibi ad vicUiin « vcstitumqucncccssariuin est, illiidcroga et in illo dcbilriccm esse no- (( vcris ») ( Opéra dans Paliol. lat. de M. Migne, ioni. i, col. '.Wô).
(3) DeNabut. Jei-iael., cap. xii, § M: « Omnium est terra, non di- « vitum. . . Debitum ijçilur reddis, non largiris indebitiim. Ideoque dicil « Scriptura: Déclina paiiperi aniiiiam lunm, et reddc dehilum tiiiini « et respondepaciftca in niansiieludine (Eccli. , iv, 8) ». {Opéra danl»atrol. lat. de M. Misne, tom. i, col. "l").
cil. ir. — RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL 97
« nent de Dieu? Mais dites donc pourquoi vous les « avez reçus. Est-ce que Dieu est injuste, lui qui. dis- (( tribue d'une façon non inégale les choses néces- (( saires à la vie » '? Saint Basile, voulant accentuer davantage sa pensée ou la rendre plus sensible, continue en ces termes: « Qui est spoliateur? Celui qui en- « lève le bien d'autrui. . . N'ètes-vousdonc pas spolia- « teur, vous qui avez reçu des biens de Dieu, afin de ,« les distribuer, et qui vous les attribuez? Celui-là ne « sera-t-il pas appelé voleur qui dépouille du vête- (( tenient? et celui qui n'en donne pas à qui n'en a « point, quand il peut le faire, mérite-l-il un autn^ « nom? C'est le pain de l'aftamé que vous retenez, le « manteau du non-vôtu que vous enfermez dans votre (( coITre, la chaussure du déchaussé qui pourrit « chez vous, l'argent du malheureux que vous avez (( enfoui. Vous faites tort aux hommes autant de fois (( que vous ne leur donnez pas, pouvant le faire » (1).
(I) Ilomil. in illuil EviuKjelii secundum Liieam :
Destkuam horrea mea ... : « Ciii, inquit (le riche), iiijiiriam facio,
iliiiii letincomea atque conscrvoï... Indeaiilem tibi pniîsentia bona?
Si fatodixeris, impiuses, qui non agnosras conditorem neque gratiani
« habeas largitori. Sin confiteris esse a Deo, die nobis rationem cnr
« acceperis. ISum iiijustus Deu^i, qui non imequiiliter vitae necessaria
x dislribuit ... ? Qiiis spoiiator ? Qui cujusque res aufert. . . Non spo-
<> liator es tu, qui scilicct quœ dispensanda recepisti, ea tibimetipsi
" propria facias? Furne vocabitur qui veste indutuin dcnudarit ï Qui
vero nudum non induerit, id si agere polest, alia quadam appella-
tione dignus est ? Esurientis est panis, quem tu rétines; nudi est p;d-
lium, quod tu in arca servas; discalceati calceiis, quiapud te [lutres-
cit; indigentis argentum, quod defossum habe's. Quare quot ho-
< minibus daic potes, tôt infers fnjuriam ».
(Ojicra (!an.« Patrolog grec, de M. Migu;', tnui. m, col. 27.V2T8).