PRÉVISION EN FAVEUR DES FAMILLES TRÈS NOMBREUSES
P^n théorie, la doctrine de Malthus est aujourd'hui délaissée, réprouvée ; en pratique, elle n'est que trop suivie, désolant phénomène qui se constate tous les
{\) L'Office du travail csl établi au ministère du commerce et de l'industrie.
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jours par l'infécondité des mariages surtout en France, et cela dans toute les classes de la société, dans les classes riches et aisées comme dans les classes pauvres, moins pourtant dans celles-ci que dans celles-là (1). Il y a là, avant tout, une question morale, doublée d'une question religieuse, et à laquelle il est bon de joindre une question politique. C'est au nom de la morale, en effet, qu'il faut réagir. Mais la réaction ne sera guère efficace, si elle ne s'opère, en même temps, au nom de la religion. La politique ellemême ne saurait se désintéresser ; car le danger d'un État s'accroît en proportion de la décroissance ou de la non-augmentation de sa population. L'ordre économique n'est-il pas aussi appelé à avoir une part active dans l'œuvre salutaire ? Certainement,
A la prudence dans le mariage il faut ajouter la prudence qui le retarde ou même l'éloigné pour toujours. Là aussi, le plus souvent, la morale et la religion sont en cause. Mais, en même temps, l'intérêt politique se trouvent compromis absolument par l'abandon du mariage, relativement par les mariages
L'n crédit de -48,000 f. a été voté pour « faire face aux frais de preriiier établissement et aux dépenses de l'oflicc du travail pendant le dernier trimestre de la présente année » (1891).
M. Siegfried, aujourd'hui ministre du commerce, aurait l'intenlioM de publier un bulletin mensuel de l'Office du travail.
(1) D'après les statistiques, la France compte 10 millions de familles. Sur ces 10 millions de familles, 2 millions n'ont pas d'enfants, 25,000 n'ont qu'un enfant, 2 millions n'eu ont que deux. Reste donc un tiers de familles qui concourt suflisamment au renouvellement de la population.
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tardifs. L'ordre économique ne doil-il pas également apporter quelque remède à ce triste état de choses ? Sans aucun doute.
Le mal est déjà bien grand en France.
Un économiste traçait récemment ces lignes patriotiquement attristées : « Tandis que dans tous les (( grands États européens : L'Allemagne, l'Autriche - « Hongrie, l'Italie, il y a annuellement par 1,000 ha- « bitants de trente cinq à quarante naissances, la «France n'en compte que vingt cinq pour 1,000 ; (( dans les mêmes pays, l'accroissement annuel varie « de sept à près de dix pour 1,000 par an ( aux États- « Unis il était en 1880 de vingt six pour 1,000 ), tance dis qu'il n'est que 2,52 en France. . . Qui ne voit, « dans de telles circonstances, quelle sera la position « de la France dans cinquante ou cent ans ? Sa puis- « sance militaire et productive sera restée la même, « tandis que celle de ses voisins aura doublé. Elle « sera descendue au rang d'un État de deuxième et « troisième ordre » (1).
Un de nos députés vient de présenter un projet de loi contre la dépopulation en France. Les sentiments qu'il éprouve, les dangers qu'il redoute, sont les mêmes. Il répète que, sous le rapport de la natalité, nous sommes au dernier rang parmi les nations européennes » (2).
(1) M. ou, Op. cit., tom. ir, y>. 477.
(2) Voici le tableau comparatif, tracé par ce député, des naissance-; dans les divers États do l'Europe :
Russie • l'J,-'» WiiRTEsiBERf. l^.Ci
Hongrie 42,9 Saxe , 42.4
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Puis, se plaçant au point de vue de l'excédant des naissances sur les décès, il arrive à préciser les calculs précédents : « Si cet état se maintient, si les nations « voisines conservent sur le nôtre l'avantage qu'elles « conservent actuellement,J'AlleiTiagnedont la populace tien double en 52 ans, présentera vers le milieu du « siècle prochain une masse formidable de 100 milc( lions d'habitants, l'Autriche en aura 80 millions, « l'Italie plus de 50, tandis que nous n'aurons même (( pas atteint ce dernier chiffre ! De l'autre côté du dé- « troit, la Grande-Bretagne disposera, quant à elle, « d'un total variant entre 85 et 90 millions d'âmes » (1).
Depuis le dépôt de ce projet de loi, un rapport, inséré dans le Journal officiel du 30 décembre, sur le mouvement de la population en France pendant l'année 1891 nous a révélé que le mal était plus grave encore. Dans cette année, en effet, la population, loin de s'accroître même faiblement, a diminué : le chiffre des décès a dépassé de 10, 500 celui des naissances.
Le cadre de notre étude ne nous autorise pas à em-
PoLOGNE il ,9 Angleterre 35,1
Bavière 39,5 Ecosse 34,7
Prusse • 38,8 Alsace-Lorraine. ... 34
Autriche 38,4 Espagne 34
lîADE 37,8 Irlande 2fi,4
Thuringe 36,8 France 25,2
Italie 36,9
(i) Proposition de loi ayant pour objet de combattre la dépopulation, présentée, en J892, par M. Edouard Le Roy, député, Exposé des motifs, pp. 10-11, 8.
brasser les classes riches et aisées. Seule, la classe ouvrière doit fixer notre attention.
Les classes riches et aisées ont donné l'exemple. L,i classe ouvrière le suit: l'ouvrier des villes est atteint du mal ; « le paysan lui-môme, jadis si prolifique, est passé maître dans le calcul de la limitation volontaire » (1). Il y a, toutefois, une différence dans les causes inspiratrices : pour les classes riches et aisées, c'est l'amour du bien-être; pour la classe ouvrière, c'est la crainte de la misère.
Quels remèdes apporter?
Précédemment, nous avons établi que le salaire devait suffire aux besoins d'une famille ordinaire, c'està-dire comprenant, par exemple, six membres, le père, la mère et quatre enfants. Nous avons ajouté que, quand les enfants seront plus nombreux, la charité chrétienne se ferait certainement un devoir de venir au secours. Doit-on laisser ce devoir à la charité seule ou bien doit-on, en même temps, demander à l'ordre économique d'aviser aux moyens de fournir quelque complément au salaire insuffisant?
En principe, nous sommes pour la seconde partie de la disjonctive et nous ne pensons pas qu'on puisse .se prononcer autrement. Ne savons-nous pas que les États ont su octroyer des primes d'encouragement aux familles nombreuses? Et, dernièrement, une loi française n'a-t-elle pas accordé des exemptions à ces familles? Comment ! Des mariages donneraient à la patrie
(1) lbi<l.,\K IIV
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et à la religion de nombreux enfants et ils se trouveraient condamnés à manquer du nécessaire ou à l'attendre de la seule charité ! Et précisément, dans ces foyers, plus les enfants seraient nombreux, plus la misère serait grande ! Si l'on veut que la doctrine malthusienne ne s'asseye pas sous le toit de l'ouvrier pour y exercer ses ravages, il est bon, nécessaire même, que les époux puissent être assurés que les êtres chéris sortis d'eux auront leur morceau de pain sans se voir obligés, parents et enfants, de tendre la main pour l'obtenir. Oui, tant que ce point ne sera pas économiquement réglé, la doctrine signalée exercera ses funestes ravages ou menacera sans cesse de les exercer (1).
C'est indiquer, à la fois, un bon moyen d'empêcher
(1) Un ouvrier faisait un jour, au sujet de ceitaius travaux péniliios lies femmes, ce raisonnement qui certes n'est pas à dédaigner: " Quand nos femmes sont enceintes, il faut qu'elles travaillent quand « même. Or, je vous prie de retenir ceci : lorsque les bourgeois del'Aca- « demie viennent jeter les hauts cris au sujet de la dépopulation de " la France, ils devraient bien en découvrir une cause dans ces « métiers esquintants ». Et l'ouvrier exprimait cette pensée que je icnds par un euphémisme : «Ce serait pourlc moins aussisenséque tout " ce que ces messieurs débitent ».
Il s'agissait de charges de 30 kilogrammes de sucre qu'à la maisou Sommier de la Villette chaque ouvrière devait porter.
« Ma femme, disait l'ouvrier, a transporté ainsi, en plusieurs voya- " ges, dans une seule journée, jusqu'à huit cents kilogrammes de su- « crc ».
U ajoutait sur un ton indigné : « Vous croyez que ce n'est pas " éreintant pour une malheureuse femme ! Vous croyez que les pa- " Irons ne sont pas inhumains d'imposer de pareils travaux à des <' êtres faibles comme des femmes ! » .
de naître ou de grandir la déplorable prudence qui supprime le mariage ou le diiîëre : la noire misère qu'on redoute ne serait plus à craindre. Nous disons: un bon moyen. A l'heure présente, en efîel, nos législateurs semblent vouloir faire quelque chose, c'està-dire dégrever les hommes mariés pour charger d'autant les célibataires. Mais vraiment n'est-ce pas là un remède illusoire? Est-ce que l'espérance d'un dégrèvement de 50, 100, 200 francs portera jamais un célibataire à se hâter de prendre femme ? Est-ce que semblable dégrèvement peut entrer en ligne de compte avec la charge d'une famille à élever?
Quels remèdes donc apporter?
A notre sens — du moins nous ne voyons rien de mieux — il y aurait lieu de conseiller un fonds de réserve formé de prélèvements, tant sur les salaires des ouvriers que sur les bénéfices des patrons. Ce fonds de réserve pourrait s'accroître par la générosité des particuliers et certaines subventions de l'État. L'État, en effet, ne donne-t-il pas des subventions aux théâtres, ce qui nous paraît de beaucoup moins indispensable. C'est dans ce fonds qu'on puiserait pour pourvoir aux nécessités des familles nombreuses. Les secours, alors, se dépouilleraient de tout ce qui pourrait paraître plus ou moins humiliant ; ils seraient renns, non comme un don accordé, mais presque comme un droit acquitté.
Les réflexions que nous venons de forniulcr, nous les soumettons à l'appréciation des savants et généreux économistes.
Ce serait peut-être le cas d'appliquer la pensée d'un
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des membres de notre Parlement. Étrange et irréalisable, si on lui conserve le sens voulu par l'auteur, cette pensée, selon nous, deviendrait raisonnable et possible, si on la restreignait aux familles très nombreuses. Cet honorable député demandait donc que chaque commune assurât aux jeunes gens et aux jeunes filles, pour l'époque de leur majorité, une dot de 1000 francs au moins, et cela au moyen d'un impôt spécial (i). Par là, au point de vue où nous nous plaçons, on suppléerait à l'indigence des parents et on retirerait les enfants d'une situation trop péniblement inférieure. 1000 francs seraient sans doute pour beaucoup de communes une lourde charge. Mais on pourrait réduire quelque peu la dot.
Ici, comme pour les autres points traités par nous, nous l'avons déjà dit ou laissé deviner, les organisations devraient être locales, c'est-à-dire se borner aux localités considérables ou embrasser des groupes assez rapprochés.
Le lecteur l'a remarqué, nous nous sommes uniquement placés, pour nos observations, au point de vue économique. Certes, on ne saurait jamais trop le redire, les mesures d'ordre économique sont bonnes. Toutefois, elles n'auront toute leur efficacité qu'autant qu'elles s'appuieront sur les mœurs et, ici, sur les mœurs vraiment chrétiennes. N'est-ce pas, en effet, un fait certain que l'affaiblissement de la natalité correspond à l'affaiblissement du sentiment religieux?
(I) M. Leroy- Beaulieu, £ss«/ sur la répart, des richesses. .., Paris, 1888, p. 5GI.
N'en avons-nous pas la preuve sous les yeux? N'estce pas dans les départements où les convictions religieuses se sont le mieux conservées, que les mariage?; sont plus féconds ?Conséquemment, dussent toutes les autres raisons être mises sous les pieds, le seul patriotisme ne serait-il pas suffisant pour déterminer nos gouvernants non seulement à faire trêve avec leur haine des choses saintes, mais aussi à se déclarer protecteurs de la religion elle-même?
L'induence de la religion est loyalement reconnue par M. Edouard Le Roy dans VExposé des motifs de son projet de loi. « L'initiative privée, dit-il, par des « eJorts individuels ou collectifs, l'école par la parole « des maîtres de la science, la religion par ses ensei- « gnements, par ses préceptes, par son empire sur In « conscience, toutes les forces morales, en un mot, « peuvent et doivent être pour l'État de précieux auxi- ({ liaires dans l'œuvre de salut qu'il s'agit d'entre- (( prendre » (1).
Si les doctrines émises dans ce livre passaient dans les fails, il est évident que l'ouvrier s'alTranch irait plus ou moins largement de la fameuse loi d'airain, proclamée par Turgot disant : « En tout genre de tra- « vail il doit arriver et il arrive, en effet, que le salaire « de l'ouvrier se borne à ce qui est nécessaire à sa sub- « sistance », reconnue comme une nécessité par Ricardo, mais anathématisée par Ferdinand Lassai le en ces termes : « Voilà la loi d'airain formulée par les maîtres
(l) Proposition de loi. . . . , dt^à cit. , p. 24.
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« de l'économie politique ! Elle condamne les ouvriers (( à une misère irrémédiable. Une société qui aboutit à « une semblable iniquité doit être complètement mo- (( difiée » (1).
Mais, assurément, en écrivant les chapitres précédents, nous n'avions pas la prétention d'indiquer les moyens de mettre complètement fin au paupérisme ou, pour employer une expression tout à fait moderne, au sisyphisme. Quoi qu'on fasse, il y aura toujours des « êtres faibles », qui ne pourront « guère travailler» et des « êtres paresseux » qui ne voudront « pas travailler ». Il y aura toujours « d'autres imprudents, dépensiers, insouciants, » qui engageront « d'a^^anceleur assurance sur la vie ou leur pension ». On aura beau « déclarer celle-ci insaisissable », on trouvera « toujours des moyens de tourner la loi ». Ainsi s'exprime avec pleine raison M. Leroy-Beaulieu (2). D'où la parole de Jésus Christ à ses disciples, entendue dans la plénitude de son sens, ne cessera d'être vérité: Vous 'inrez toujours des pauvrcf^ panni vous, Semper paupores habetis vobiscum (3). Au moins faudrait-il qu'il n'y eût plus de drames de la misère.
Des drames de la misère ! 11 y en a aujourd'hui
(l)Cit. ilans Eléments d'économie politique, par M. L. de Laveleye, Paris, 1800, p. 152, 153.
David Rioardo, Juif hollandais, naluralisc anglais, mart en 1823, lut longtemps l'oracle des économistes.
Tout le monde connaît la grande popularité de Ferdinand Lassalle III Allemagne et sa fin tragique en 18(îi : il fut tué dans un duel.
Voir, fin du volume, noie E.
(2) Essai sur la répart, des richesses . . ■ , Paris, 1888, p. 500.
(3) S. Matth. XXVI, 11.
comme dans le passé. Les journaux ne nous en fontils pas connaître de temps à autre ? Il y a quelques mois, n'assislions-nous pas à celui d'une pauvre veuve et pauvre mère, à la fois, s'asphyxiant avec ses quatre ou cinq enfants, parce qu'elle ne pouvait leur donner du pain ? Et, à l'heure présente, — nous écrivons en juillet 1892 — les feuilles publiques ne nous entretiennent-elles pas d'un pcrede cinq enfants dont l'aîné compte sept années et le dernier trois mois, infortuné père qui, se trouvant dénué de tout, eut un instant la fatale pensée d'imiter la veuve Hayein dans son cruel désespoir ? Heureusement, cet alsacien-lorrain, du nom de Griesback, s'est rappelé qu'il y avait une assistance publique et qu'il était préférable de lui confier ses enfants par l'abandon que de les plonger dans la mort. Quelques six semaines se sont écoulées — nous reprenons la plume pour consigner le fait — et, à la fin d'août, dans la petite ville de Corbeil, département de Seine et Oise, un médecin inscrit sur le certificat de décès d'un autre père de famille : Mort de besoin ! Le malheureux cherchait en vain du travail.
Nous pouvons ajouter, après des témoins autorisés, que bien des drames du même genre demeurent ignorés (i)!
A la charité de s'unir à la justice pour les conjurer !
(1) M. Gobict a publié dans son journal, la Petite République française, en novembre 1892, une bien lugubre statistique. D'a|)rès cette statistique, il mourrait en France 70,000 iiuliridus de faim, de froid, de misère. Nous voulons croire l'autcurbien renseigne. Mais lescbiffres seraient-ils exagérés, n'en mourrait-il que la moitié, ce serait encoi horrible !