‹ La quéstion ouvrièreChapitre 2 sur 66 · ÉDITEUR 14, RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER · texte numérisé non relu

ÉDITEUR 14, RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER

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l'industrie du jouet et l'avenir des états modernes

Il est peu d'objets qui représentent mieux Thomme, avec ses passions et ses rêves, ses instincts et son intelligence, que le jouet. La statue, le portrait reproduisent son image sous une forme immuable ; les œuvres littéraires exposent ses pensées; rhîstoire raconte son passé ; mais lejouet reflète sa vie entière. Grâce au don merveilleux d'assimilation qu'il possède, l'enfant reproduit fidèlement l'existence de la société qui l'entoure. Entre ses mains la poupée devient elle-même bébé aux bras de sa nourrice, jeune homme, jeune fille au banc de communion, marié et mariée, grande dame ou servante, esclave ou sultan, mousse ou amiral, pioupiou ou général, et, faite de toutes les matières premières, bois, métal, carton, peau, caoutchouc, porcelaine, l'enfant l'entoure de toutes les choses nécessaires ou plaisantes, misérables ou luxueuses pour la rendre semblable aux personnes qu'il voit autour de lui. Elle a sa layette ou son trousseau, ses objets de toilette, ses ustensiles de cuisine, son écurie, son palais ou sa chaumière, ses armes, ses armées, ses forteresses. Elle a jusqu'à ses jouets propres. Elle cultive la ferme ou le jardin, fait la dinette, reçoit au salon, passe des revues, ordonne un champ de bataille, éteint les incendies, parie aux cour-

ses, enfin elle monte sur les planches, et, plus facilement qu'acteurs et actrices, joue les farces, les drames et toutes les féeries de l'imagination. La poupée et le monde liliputien sur lequel elle règne en souveraine sont à tel point le monde en miniature qu'à partir d'Adam et d'Eve, de Noé et de son arche jusqu'aux amazones du Dahomey il n'est point de race ou d'événement qui lui échappe. Elle a été noble dame ou grand seigneur sous l'ancien régime, jacobin sous la Révolution, incroyable sous le Directoire et l'empire, elle devient une riche bourgeoise sous la monarchie de juillet, porte la crinoline sous le second empire et suit les modes jour pour jour. En même temps il n'est pas d'accident politique auquel l'enfant ne prenne part : question mexicaine, question romaine, alliance franco-russe ; aucune découverte, aucun progrès dans les sciences dont il ne lire son profit : il a ses télégraphes et ses téléphones, ses imprimeries et ses appareils photographiques, ses boites d'architectures et de prestidigitation, ses jeux de patience, de force et de lutte.

Tel est le monde du jouet. Morceau de bois informe, loques ou chifTons, tas de sable, amas de neige pour l'enfant pauvre, le jouet est une œuvre d'art ou de mécanique, une merveille d'industrie ou de goût pour l'enfant riche. Sous une forme minuscule, expression exacte de la société humaine, il est également l'expression de toutes les ressources industrielles et commerciales dont cette société dispose. Sculpteurs, peintres, ouvriers en métaux, horlogers, mécaniciens, menuisiers, ébénistes, cordonniers, tailleurs, lingères, modistes, coiflEeurs, charrons, carossiers, verriers, il n'est point de métier qui n'y concoure et tous les développements dans la production industrielle et commerciale y sont représentés : grands et petits magasins, grandes et petites fabriques.

o uvriers en chambres, façonniers, ateliers somptueux et misérables, commerce local et commerce étranger.

Industrie étrange, qui nous révèle jusqu'aux conditions les plus élémentaires du travail lui-même.

Les maçons et les charpentiers travaillent pour des siècles ; les autres métiers concourent à compléter leur œuvre ; leur travail à tous se confond à tel point que nulle part on ne découvre ni limite ni arrêt dans les effets de la concurrence, les ressources du capital, la division de l'activité de chacun. Dans l'industrie du jouet au contraire, le capital est de si petite valeur qu'il n'en a souvent aucune ; la concurrence demeure impuissante devant l'invention ininterrompue du nouveau; la division du travail s'arrête devant la nécessité de faire de chaque rien un ensemble ; les produits sont tellement éphémères qu'à peine créés ils sont détruits. L'industrie du jouet semble donc échapper aux doctrines économiques sur les bienfaits comme sur les méfaits du capital, sur lesavantages comme surlesdangersde la concurrence, sur la force comme sur les faiblesses de la division du travail, de même que l'enfant par son développement propre échappe à toute théorie pédagogique, et, comme l'enfant encore, l'industrie qui ne répond qu'à son amusement, nous ranaène aux conditions premières de l'existence et de l'activité humaines.

Enfin, par une conséquence dernière, qui n'est encore qu'un juste retour, de même que l'enfant dans ses jeux nous fait prévoir les volontés et les passions de l'homme et de la femme futurs, l'industrie destinée à contenter ses goûts nous fait entrevoir l'avenir de la société moderne.

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