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LA MÉTHODE EN ÉCONOMIE SOCIALE ET EN HISTOIRE

Mais comment pénétrer dans ce microcosme qui doit nous dévoiler d'une manière si curieuse l'univers économique et social qui l'enveloppe, l'enserre, le soutient ?

Frappant de mensonge les définitions arbitraires des économistes, l'industrie du jouet ne nous laisse qu'un fil conducteur pour la suivre dans ses innombrables détours: la monographie.

On a comparé le rôle de la monographie dans l'histoire sociale à celui de l'étude des chartes dans l'histoire proprement dite, sans trop soupçonner les analogies profondes qu'il y avait entre elles, les admirables règles de méthode auxquelles toutes deux sont sujettes.

L'art de déchiffrer les textes, d'en fixer les noms et les dates est en tout semblable à l'analyse de ce qu'on est convenu d'appeler le document humain. L'observation rigoureuse y est également nécessaire, un trait vaut un acte, un mot remplace un besoin, une phrase une satisfaction morale ou intellectuelle, les chiffres y ont la môme importance, les noms la même portée, qu'il s^agisse des lieux ou des personnes. Une histoire faite sans documents authentiques n'est qu'un roman ; un exposé d'économie sociale sans base monographique ne peut être qu'une illusion doctrinaire. Mais de même aussi qu'un répertoire de chartes, si complet qu'il soit, n'est pas de l'histoire, une série de monographies, fussent-elles d'une exactitude rigoureuse, ne saurait constituer une science sociale.

Les analogies sont loin de s'arrêter là. En histoire^ les documents des époques reculées disparaissent ave c elles, et, pour les époques récentes, sevtrouvent en

telle abondance que la vie de Thistorien ne suffirait pa& à les consulter. De même pour le sociologue ; d'une part il ne dispose que d'un nombre fort restreint de monographies, et d'autre part la quantité de celles qu'il pourrait faire est infinie. Aussi serait-il également absurde d'exiger que l'historien connût tous les documents d'une époque avant de l'autoriser à la raconter, et de vouloir que le sociologue réunît toutes les monographies d'un état social avant d'en faire l'exposé.

Enfin, pour difficile qu'il soit, à Thistorien de suppléer à l'insuffisance des documents ou de faire un choix dans la masse, et au sociologue de discerner les monographies nécessaires de celles qui seraient inutiles, du moment que, pour suppléer au défaut de sources ou pour légitimerleurchoix, tous deux ont recoursàdesprincipes abstraits, ils se trompent sûrement, s'abandonnant à des idées préconçues et préjugeant des solutions que leurs données premières ne contiennent point. L'histoire devient un roman, la sociologie une utopie ou un rêve.

De ces considérations dérivent trois règles qui valent pour l'histoire et la sociologie, comme pour toutes les sciences d'ailleurs sans distinction.

1° Afin de donner un caractère scientifique à leurs recherches, il faut que le sociologue et l'historien découvrent les rapports que leurs sources premières, monographies ou chartes, renferment entre elles. Ces rapports doivent toujours être identiques, immédiats et complets; les rapports lointains ouvrant le champ à toutes les illusions et donnant naissance à toutes les erreurs.

2** En si petit nombre que soient les monographies ou les chartes dont on dispose, celles-ci contiennent toujours entre elles des rapports, par le fait seul que ce sont ou des monographies ou des chartes. En vertu de la règle précédente les conséquences qu'on en peut dé-

duire et les solutions qu'on en peut induire ne sont justes que pour autant que ces rapports sont identiques, immédiats et complets. Une charte du VIIl" siècle et une autre du IX* ne peuvent rien nous apprendre que par les rapports d'identité qui existent entre elles : c'est ce que nous avons appelé en politique les faits permanents, qui ^e maintiennent et persistent à travers tous les faits ac- <;identels et passagers. De même, en sociologie, deux monographies, quelque disparates qu'elles soient, celle d'une corporation du moyen-âge par exemple et celle d'un métier moderne, révèlent par les rapports immédiats qu'elles renferment, les conditions d'existence, quelque restreintes qu'elles puissent être, de la corporation et du métier.

3** Si nombreuses par contre que soient les chartes ou les monographies, il faut, dans le choix que Ton fait parmi elles, prendre de préférence celles qui représentent les extrêmes contraires. Car, en percevant les rapports qu'elles contiennent, on découvre tous ceux que les chartes ou monographies intermédiaires, qu'il est .impossible d'analyser à cause de leur nombre, renfer- ' ment également.

Ces trois règles s'appliquent à toutes les sciences positives. C'est en percevant les rappports identiques, immédiats et complets qui existent entre certains corps fort différents en apparence qu'on est parvenu à les distinguer entre eux et qu'on les a divisés en solides, liqui- <Jes et gazeux. Et c'est en pénétrant les rapports qui existent entre ceux de ces corps qui difiTèrent le plus entre eux^ nous voulons dire entre les corps solides et les corps gazeux, qu'on a formulé non seulement les lois de leur chute, mais encore celle de la gravitation des -astres» .. * - v^

Auguste Comté a créé le mot de sociolcMgie, uotre maî-

tre Le Play a formulé les conditions delà monographie ; mais ni Ton ni l'autre n'ont fait de l'histoire sociale une science. Le premier s'est perdu dans une religion qui n'a de positif que le nom, le second, en dépit de ses exigences d'exactitude, est revenu à des formules de législation générale.

Avant eux les économistes du XVIII® siècle avaient cru trouver, dans l'intérêt individuel, le rapport d'identité suprême, le fait permanent se manifestant dans toutes les formes du travail ; aussi proclamèrent-ils la nécessité de la liberté du travail, cette liberté pouvant seule, selon eux, amener le plus haut degré de prospérité.

La liberté du soldat c'est le relâchement de la discipline militaire ; la liberté dans le mariage, l'anéantissement delà famille; la liberté judiciaire, administrative, est la destruction de l'ordre, de la justice; et la liberté du travail est la désorganisation de tout état économique. Cette désastreuse conséquence fut moins remarquée dans le domaine économique que dans les autres parce que l'homme étant condamné au travail pour vivre, il lui reste soumis jusque dans l'anarchie même. L'asservisserment des uns aux autres, le triomphe des plus forts sur les plus faibles, la réduction en esclavage des vaincus par les vainqueurs, ont été les effets inévitables de la proclamation de la liberté du travail. Le malaise public, le mécontentement général, les crimes et la misère en ont surgi dans les mêmes proportions que les fortunes subites, les richesses excessives, les dominations, implacables.

Il est vrai qu'à la suite d'un principe premier illusoire on inventa toute une série de principes secondaires : le capital» numéraire ou outillage, la concurrence, la division du Ira^^il, pour démontrer que cette anarchie devait atojatir ài.un état social et économique parfait ou

pour prouver exactement le contraire ; car ces principes ne représentent que des rapports également lointains et, comme tous rapports lointains, démontrent indifféremment le pour et le contre.

Il est un travail, le plus infime de tous, celui du chiffonnier. La matière première en a si peu de valeur qu'on la jette dans la rue ; la main-d'œuvre en constitue à tel point le capital entier qu'il suffit de ramasser pour y gagner sa vie ; Toutillage en est si dérisoire que la main et un vieux panier trouvé parmi les ordures peuvent remplacer le crochet et la hotte d'usage ; la pratique en est tellement libre que tout le monde peut s'y livrer. Et cependant, à différentes reprises déjà, des spéculateurs, non pas des capitalistes, ont offert des millions à la Ville de Paris pour qu'elle mît fin au privilège des chiffonniers. Il en est de même du jouet, et des industries et commerces qui s'y rattachent. Si bien que ces deux industries, celle du jouet et celle du chiffonnier, nous montrent, par les rapports d'identité immédiats et complets qui existent entre elles, et les grandes institutions financières, les spéculations sur les milliards de la Bourse, et la dissolution vers laquelle marchent fatalement les Etats modernes. Car il en est des Etats modernes comme des corps solides et gazeux : tous s'attirent de la même façon et gravitent de la même manière.

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