II. — La lutte entre patrons
15. — Tout en haut, en des régions très élevées et très lointaines, au point où aboutissent toutes les manifestations du € système de la sueur >, qui asservissent les petits patrons, les façonniers, c'est-à-dire les « sousofflciers[de notre armée ouvrière >, là où se centralisent les livraisons des cartonnières mouleuses, des lingères, des tailleuses surtout — ici le phénomène du < Sweating System > atteint une intensité sans égale — la lutte entre patrons sévit. Qu'il s'agisse de Vartide de luxe, de la .poupée fine à tête de biscuit, qui se prélasse dans le dog-cart fabriqué par le carrossier à la mode ou de Fhumble bébé-pâte, qui s'entasse dans le panier des revendeurs du trottoir, même bataille acharnée, où^la réclame dirigée contre Thonnête public s'élève au point culminant du génie, et dont le travailleur, l'ouvrière surtout, instrument dominant des usines modernes de bébés, paye en définitive les frais. Ici bien des faits seront démasqués. Ils ne le seront pas tous. Les initiés au mouvement de cette spécialité du jouet ne devront pas s'étonner de rencontrer des réticences et des transformations. L'impression d'ensemble, seule, sera véridique^ scientifique. C'est une promesse ferme, qui sera bien tenue.
A . — Poupées de luxe.
16. — Le bébé de luxe, le bébé-national, le bébé-Jumeau, dont rincomparable réclame ne le cède guère qu'à celle de certains produits de la pharmacie contemporaine, reçoit le jour en deux usines, à Montreuil, soigneusement séparées pour que la première^ la porcelainerie (64, rue François- Arago), ne communique pas l'incendie à la seconde, l'usine du cartonnage (152, rue de Paris).
C'est à cette première usine, la porcelainerie^ qu'un
contre-maître va nous conduire. Là, dans le cabinet des modèles, le musée des têtes, dépôt des types de la maison, nous allons rencontrer comme Tâme même de l'entreprise, les dix-sept masques de plâtre, modelés jadis par les plus célèbres sculpteurs-artistes sur les traits d^Henri IV enfant, les seize numéros qui se suivent par ordrede grandeur, de 1 à 16 et le dix-septième, appelé n^ 20, isolé à cause de sa monstrueuse grosseur. Dès ce premier pas, le visiteur constate la recherche irréprochablement consciencieuse du bien, le culte de Fart admiré en lui-même, qui reste incontestablement la marque distinctive de la maison Jumeau.
Un premier atelier, l'atelier du sculpteur, le sculpteurouvrier, celui-là. Ici se fabriquent les moules en plâtre, sur les modèles ; le tout dépassant d'un cinquième environ la grandeur réelle que Ton veut obtenir, car il faut tenir compte du resserrement qui se produit à la cuisson. Cette intervention des moules ou « formes » se retrouve décidément à la base de toutes les spécialités du jouet. Elle se rencontre dans la catégorie « métal >, dans la spécialité du cartonnage, étudiée au début de ce chapitre. C'est le moule qui lance l'idée artistique sous laquelle la matière va docilement se plier.
A partir de ce moment, vous allez suivre la filière banale de toutes les fabriques de porcelaine. Vous verrez le dépôt du « kaolin », la fine terre amenée à grands frais de Limoges, pourrissant pendant trois mois et tamisée à plusieurs. reprises dans la soie; puis la vaste salle, couverte d'une étincelante poussière blanche, où le kaolin, passé à l'état de liquide, est transporté dans de hautes fontaines de fer-blanc à robinet de cuivre. Les moules sont placés sous les robinets ; puis on les retire. Au bout de G heures, le dépôt sera suffisant pour fournir une tête. Ensuite ce sera l'œuvre de l'immense four en terre réfractaire, où les têtes rangées sur des claïes resteront pendant 24 heures soumises à une température de 1800 degrés. Et vous aurez entre les mains une tête terminée en un sens ; un pâle visage de porcelaine dure, une expression de statuette à l'œil agrandi et vide. La vie manque, et l'on va y remédier, lorsqu'après le triage,
qui jonchera le solde débris, des femmes auront enlevé la prunelle atone, l'œil sans regard, et pratiqué le trou ovale où seront fixés les yeux de verre, les yeux d'enfants.
18. — C'est la seconde usine qui fournit les yeux, et cependant, pour que le tableau soit complet, il faut en parler ici. L'atelier n'est pas aveuglant de lumière, comme celui que nous venons de quitter. C'est dans Tobscurité que travaillent les ouvrières. Chacune d'elles darde devant elle la longue flamme du chalumeau à gaz, écï'ase un bâton d'émail qui forme le cristallin, puis, fixant au milieu un petit bâton d'une composition particulière, variable suivant la couleur des yeux bleus ou noirs, variable aussi suivant les maisons, façonne la prunelle, rayonnant tout autour de l'iris avec une pointe d'acier, afin d'obtenir par un tour de main particulier, du moins pour les numéros supérieurs (à partir du n*'7), l'expression vivante dfe l'œil humain. Cette fabrication est une gloire française ; l'industrie allemande ne la connaît pas. Aussi, pour deviner la véritable nationalité des poupées, suffit-il de les regarder bien en face — comme les traîtres. Elles s'accusent et avouent. Salaire des ouvrières fabriquant les yeux : 4 à 6 francs par jour. Les yeux sont fixés à la cire vierge après ponçage; 25 ®/o environ des têtes sont brisées à cette épreuve.
19. — Reste la peinture. Les couleurs, broyées cinq heures à l'essence et cinq heures à l'eau, sont posées par toute une série d'ouvrières, la division du travail apparaît comme infinie. L'une donne le rouge vif des joues, l'autre l'incarnat des lèvres, la troisième l'éclat des sourcils, un peu comme les fées des légendes. Cinq opérations ditierentes^ entre lesquelles cinq séchages.
Puis la cuisson finale : au bois (le charbon pourrait ternir la peinture), à 800 degrés pendant six heures.
Les têtes sont terminées. Ellespartent pour la seconde usine.
20. — Nous ne décrirons pas ici (notre sujet principal n'est pas une étude de technologie) le vaste quadrilatère de ces halls que la lithographie a popularisés. La to-
pographie physique de l'usine de la rue de Paris serait superflue.
21. — Ici le centre n'est pas Tatelier de sculpture*, mais celui de la « petite mécanique », qui va nous montrer comment s'élabore le système ne7^veux etle système "niusculaù^e de la poupée. Un ouvrier estampe au balancier les godets de carton, qui doivent recevoir les rondelles de bois jouant le rôle de rotules, car le bébé est articulé aux épaules, aux coudes, aux poignets, hanches et chevilles. Il roule aussi le ressort à boudin indispensable pour établir la tête également articulée et retourne les crochets qui maintiennent le caoutchouc, principe véritable du mouvement.
22. — Immédiatement et sur le même pied, la salle de réception du moulage, car ici l'usine ne fabrique pas ellemême, se contentant de distribuer les tâches aux ouvrières en chambre, spécialisées pour la plupart, qui apportent les bras, les jambes, les torses déjà poncés par douzaines ; plus loin le petit atelier où fonctionne la machine à tourner les membres en bois, plus apparente à l'usine rivale, l'usine Danel, et qui généralisée, substituerait la grande industrie au « Sweating-System > dans cette spécialité ; plus loin encore l'atelier où un ouvrier et un apprenti estampent les mains en pâte, moins résistante que le carton, mais. suffisante pour les fardeaux que les poupées doivent soulever ; enfin, en annexe, la scierie minuscule où Ton tranche à la vapeur les cervelles de liège qui supporteront la chevelure. Tout cela, pour aboutir à un atelier unique : Tatelier de montage où quatre femmes et deux hommes appliquent aux membres les cuvettes de carton et les rondelles.
23. — Tout sera terminé, quand la peinture aura apporté ce qui manque encore : Tapparence de la vie. Bras, jambes et troncs sont trempés dans un « blanc >, légèrement teinté de rose. Puis, dans une vaste salle, à température surchauffée (30 degrés environ), des fillettes vêtues de grands tabliers bleus, maculés de taches de couleurs, les enduisent d'une nuance rose chair et les font sécher au bout de bâtons piqués dans des sortes de
planches à bouteilles. De là ils partent pour le long sommeil des réserves.
24. — Mais un jour l'atelier d'assemblage les appellera. Tète, bras, jambes, corps seront alors réunis.
11 faudra y ajouter alors la cheveluie, ces ondoyantes boucles blondes ou brunes, qui leur donnentle charme et l'expression. Trente femmes sont occupées à l'atelier de coiffure, l'un des plus considérables. Non loin des fours à sécher le thibet (ou la laine), les monteuses et les tresseuses se hâtent fiévreusement, recouvrant le liège introduit dans le crâne.
Il faudra aussi ne pas oublier le vêtement strictement nécessaire : les chemisettes, coupées à l'emporte-pièce, cousues mécaniquement, car la grande industrie s'est substituée aux façonniers pour éviter « la gratte » si habile de la couturière parisienne — et les chaussures en cuir mordoré de premier choix, taillées au maillet suivant la gradation des formes, collées et brodées ! Enfin le bébé nu, c'est-à-dire chaussé et en chemise, sera mis en boîte dans l'atelier final, celui du garnissage et prendra le chemin du dépôt de la rue Pastourelle, d'où des tailleuses l'emporteront, pour le plier aux dernières modes inventées par les grands maîtres du bonlevard.
25. — Cette usine modèle, qui concentre jusqu'à 200 ouvrières et30 ouvriers, et qui semble respirer la bonne
ité industrielle, 'n'en subit pas moins la terrible inince du milieu. Le temps n'est plus où les 200.000 fr. bénéfices jetés en réclame excitaient la jalousie de s les rivaux. La lutta sans trêve a succédé à la priuté incontestée. A côté de l'action du commerce abais- ;t les prix par la hausse des escomptes, la concurrence )ile, active, produisant une œuvre presque égale, argi. Un contre-maître, un directeur a suivi ce che- 1 que nous avons déjà indiqué comme trop souvent luenté dans l'ébénisterie de haut luxe (1) ; partout, illeurs, et en toute industrie, le môme oubli des anti- )s scrupules du féal serviteur se manifeste par d'ideniies effets. Entre l'ancienne maison et la nouvelle,
!, l. II, Ebénistes du faubourg
POUPÉES Eï BÉBÉS 133
installées à Montreuil, presque face à face, différence de grandeur, nullement d'aspect : l'une est organisée pour livrer 200.000 bébés par an ; l'autre en écoule 50.000. A peine pourrait-on citer une nuance : la machine à tourner et à évider les corps de poupées plus employée à l'usine Danel, et l'articulation métallique Danel substituée à l'articulation caoutchouc Jumeau. Aspect en tout semblable du produit lui-même, au dire du Tribunal de commerce de la Seine, qui, au mois de décembre 1891 a considéré le Paris-bébé comme une copie exacte, en style juridique une « contrefaçon >, un sosie du bébé-Jumeau. Et en raison même de cette conformité d'apparence, la provocation de réclame la plus invraisemblable, chaque bébé apparaissant à côté de son ennemi sur la première page des catalogues., toujours supérie ur comme exécution , toujours inférieur comme prix, et abaissant ainsi dans cette lutte du « capital > (1), la situation si précaire du salariat.
B. — Poupées de camelote.
26. — Encore plus impitoyable est la bataille, dans la catégorie voisine et quelque peu inférieure : le bébé bon marché, le bébé-pâte, estampé au moule, cuit ensuite d'après les procédés de la céramique, et aussi le bébé en cartonnage moulé, mais articulé partiellement aux épaules et aux hanches. Ici la concurrence entre patrons français. se complique d'une concurrence de patrons étrangers, et non de celles que les tarifs douaniers paralysent, car elle s'est établie à l'intérieur de la ligne des frontières. La poupée bon marché, jadis exclusivement allemande, un instant repoussée surtout grâce aux efforts d'un industriel aujourd'hui un peu effacé, l'ingénieur Grandjean, a repris l'avantage et cela par la plus audacieuse des initiatives. Abandonnant hardiment le marché et le centre de production de Furth, le chef d'une des maisons les plus importantes d'Allemagne, Tisraélite Fleischmann, a réalisé une idée mûrie depuis longtemps, puisqu'elle avait été confiée, il y a onze ans, en
(1) Dans le sens où le prennent les orthodoxes et les collectivistes.
pleine foire de Leipzig, à un commissionnaire français. Il a installé à Paris, 119, rue deMontreuil, en face même de la large avenue qui conduit à la place de la Nation, au milieu de ces populations du faubourg Saint- Antoine, allemandes en une si forte proportion, et qui n'attendent qu'un mot d'ordre, une fabrique considérable, qui, fondée depuis dix-huit mois, est arrivée, par ses agrandissements progressifs, à produire 300 douzaines de poupées par jour, et, au dire du directeur même de la maison, en produira 450 en mars prochain (1). Tout autour d'elle, les maisons françaises, dirigées très souvent par des Israélites de mœurs et de langue française — ce qui transforme cette lutte économique en une bataille de juifs — jonchent le sol; quelques-unes seules résistent encore. Esquissons ce point décisif de la mêlée économique de cette seconde catégorie du jouet.
• 27. — Si jamais vous obtenez, lecteur, la permission de visiter l'usine allemande du 119 de la rue de Montreuil (2), l'usine Fleischmann, terreur de tous les fabricants de jouets, il faudra vous représenter cette usine comme une simple annexe du comptoir de la rue des Haudriettes, qui écoule surle marché français une masse colossale de jouets et même d'articles divers, dont la poupée estl'article-réclame. Il vous faudra en outre sans vous inquiéter des explications indiquées par l'enquête de la Chambre syndicale du jouet (il y a eu une enquête Fleischmann), voir devant vous ce qui existe : une admirable combinaison de spéculation commerciale, supérieurement conçue et énergiquement conduite.
28. — Quel serait, en Qffet, le secret de cette puissance irrésistible ? Ce n^estpas Voutillagede l'usine, cet outillage, où les économistes orthodoxes découvrent la source de tous les succès. Dès l'atelier central, — où les deux contremaîtres exécutent toutes les parties de la fabrication des « formes », sauf la fonte, — vous ne rencontrez rien de nouveau sur la préparation des matières premières du jouet. Pas même de machine à vapeur dans
(1) Ce passage fut écrit en février 1892.
(2) Pris dans le sens de a patronat ». Le mot « capital » devrait être expulsé du langage économique à cause de ses multiples significations.
Tatelier initial de la section des bébés-pâtes, Tatelierde moulage ; la pâte, un mélange de sciure de cèdre, de seigle et de dolage (raclure des gants de peau enlevée à la machine), sort de la broyeuse, mue à la main, sous la forme d'une substance brune à demi liquide ; elle est pétrie à la main par les ouvriers — ici les ouvriers seuls sont employés à cause de leur vigueur, qui compense le salaire, relativement élevé, 5 à 7 francs par jour — puis placée dans les moules et estampée au balancier. Un four immense reçoit les têtes, bras et jambes ; la cuisson s'opère. Pas d'outillage du tout, dans la seconde section, celle des bébés en cartonnage : ils sont fabriqués comme partout, en dehors de l'usine, et arrivent chaque matin cette fois par petites charrettes ; discrètement, les cartonnages allemands les rejoignent, qui ont payé à la frontière la taxe du simple carton, et les têtes de porcelaine de Saxe, et les yeux allemands, au milieu desquels on introduit des yeux français, 50,000 paires commandées par exemple à la maison Danel.
Réunis dès lors, bébés-pâte et bébés en carton moulé sont soumis aux manipulations constatées dans les autres usines, trempage, mise en couleur, assemblage au moyen d'une machine assez ingénieuse, garnissage final, en partie effectué en chambré, — pour la décoration, — suivant le système de Furth, ce qui diminue la part du grand atelier, au lieu de la fortifier.
29. — Le motif caché de ces triomphes n'est pas non plus la baisse du salaire. Nous avons feuilleté les livres de paye. Ils révèlent par ouvrier et par ouvrière des versements hebdomadaires sensiblement égaux aux versements des maisons rivales. De plus, presque seule entre toutes les usines de jouets, la maison Fleischmann a organisé Tassurance contre les accidents ; ses gratifications s'étendent aux blessures les plus légères; et ces institutions de patronage sont relevées par de délicates attentions, comme cette tolérance qui permet aux ouvrières mères de famille d'allaiter leur enfanta l'atelier. Enfin — et c'est le coup de maître — pas d'ouvriers étrangers avilissant les salaires. Le personnel est inexorablement français. Français sont les contre-maîtres et
aussi la contre-maltresse ; et le directeur, français également, a refusé de louer un immeuble voisin, qui lui était utile, parce que le concierge était allemand !
30- — Où se trouve donc le mot de cette énigme, qui déroute tous les esprits pratiques de la corporation ? « Ce qui fait le succès de notre usine, disait récemment un des principaux auxiliaires de l'habile Israélite de Furth, ce sont les capitauœ ». Cette banalité devient profonde pour qui sait la creuser. Celaveut dire que, dans l'industrie contemporaine, la maîtrise n'est pas due à l'abaissement du prix de revient, mais plutôt à la libre disposition d'une forte quantité de numéraire, avec laquelle une puissante intelligence commerciale [premier élément de succès) alimente plusieurs spécialités à la fois. Supposez un spéculateur théorique, chef d'un comptoir de vente central et de différentes fabriques produisant des articles divers. N'est-il pas évident que son comptoir central et toutes ses fabriques moins une lai rapportant des bénéfices considérables, il lui sera extrêmement aisé de vendre lesproduits de cette dernière fabriquejuste au prix de revient, sans même s'inquiéter des frais généraux de l'entreprise particulière, qui lui seront remboursés par ailleurs. Tel est le système tactique de l'entreprise Fleischmann. Cette maison est riche, soutenue par des capitaux à elle. Qu'on ne parle pas de l'appui des banquiers Israélites de Paris ; les banquiers vivent des industries et ne les font pas vivre. Elle possède un comptoir au Marais où elle concentre, pour en inonder la place, des échantillons de toutes les catégories de jouets ou même d'articles dits « de Paris > et autour du comptoir, différentes usines, la plupart en Allemagne,une en France, celle du faubourg. Grâce à cette usine parisienne — car elle ne pouvait ailleurs que dans la capitale de la réclame européenne fabriquer son article-réclame, — elle a acquis très régulièrement la marque française de VEden- Bébé, et en même temps une extraordinaire réputation de bon marché. Sous ce pavillon français, en quelque sorte, elle s'est introduite dans tous les bazars de province, et elle continue son œuvre de conquête sur le
jouet français, expédiant, paraît-il, de Hambourg même, VEden-Bébé de ses succursales allemandes, bébé français qui n'a jamais touché le sol français. Voilà pourquoi, à grandeur égale, et toute question de fini mise à part, l'usine Fleischmann livre à 2 fr. 25 un bébé que Tusine Jumeau coterait 8 francs. C'est le miracle de 'la compensation des bénéfices^ constaté dans la catégorie du jouet métal, rencontré ici dans la catégorie de la poupée, signalé à chaque fois dans ces enquêtes sur le commerce et l'industrie de l'époque contemporaine.
31. — A un probédé de spéculation diussi résolu, en face de cet énergique jeu à Za baisse, que peuvent répondre les spécialistes, si importants qu'ils soient, manœuvrant d'après l'ancien système ? L'économie politique leur insinue : « Abaissez votre prix de revient. > Le prix de revient, qu'est-ce à dire? C'est la matière première, c'est le matériel, c'est la main-d'œuvre. La matière première est irréductible. On perfectionnera le matériel ; on pèsera sur la main-d'œuvre. Voyez une usine de bébés-pâtes français, l'usine Pintel, par exemple, 52, rue Bichat. La locomobile occupe le centre des salles basses ;la vulgaire marmite est remplacée par un mélangeur ; à côté la « boudineuse », machine à rouler et découper la pâte ; les balanciers perfectionnés ; l'étuve dernier modèle. Dans les salles hautes où s'opère la finition des poupées, des machines à dérouler le thibet : aucune invention n'est inconnue. Au point de vue de la main-d'œuvre, économie stricte : rien que des femmes employées, surtout des fillettes ; le salaire extraordinairement réduit. Et cependant tel bébé, le n° aux yeux noirs, par exemple, ne peut êti'e livré à moins de 3 fr. 05. L'usine allemande le livrerait sans peine à un prix inférieur. C'est que l'usine française n'a qu'une spécialité, la poupée, sur laquelle le chef d'industrie doit prélever des bénéfices ou cesser d'être, tandis que l'usine allemande considère cette spécialité comme une branche négligeable de l'ensemble d'opérations, d'où elle tire ses revenus. Phénomène d'ailleurs banal dans ce Paris où, sous nos yeux, un grand magasin, le Printemps , a distribué gratis les produits d'une spécialité qui relevait de lui, une fabrique de su-
cre. Rien ne pouvait mieux mettre en relief cette spéculation de la co inpensatio7i des bénéfices j destructrice fatale des spécialités, qui assure le dernier mot dans la lutte du patronat.
32. — Comprenez-vous, lecteur, comment la façonnière, la mouleuse, se trouve écrasée par cette bataille d'usine contre usine, de patron contre patron? C'est un sujet classique de la statuaire, que ce corps à corps des bêtes de proie sur la victime même évanouie et indifférente à l'issue toujours identique pour elle. En ce moment, un industriel français, également Israélite, pour parer la terrible manœuvre de Tisraélite allemand, cherche à organiser l'industrie de la poupée dans les prisons. Des essais ont été tentés : la prison de la Santé a été choisie. C'est peut-être un mauvais moyen de fonder sa fortune, que de lui donner pour base le travail d'hommes internés précisément pour fainéantise. Quoiqu'il en soit, l'effet sur le prix de la main-d'œuvre n'est pas douteux ; la conséquence estmathématique, tellement fatale, qu'en Angleterre où les prisons se doublent des Workhouses, au Wellington-Workhouse de Manchester, que nous visitions il y a six mois, tout travail est interdit aux hommes, aux 2,000 pensionnaires de l'établissement, sauf les besognes intérieures et la fabrication des margottins, que l'on vend au cours commercial. La journée de la mouleuse descendra à fr. 75 par jour.
Spéculation des riches, d^unepart, travail esclave, de l'autre, exactement comme dans la Rome antique : voilà les deux branches de l'étau enserrant la créature libre, mais anéantie dans ce milieu où s'est éteinte depuis longtemps la divine clarté que recherchent seuls les penseurs : la paix sociale.
MONOGRAPHIE DE l'OUVUIÈRE MOULEUSE EN