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L'atelier ne comprend pas seulement ces deux

(1) Le type de cette famille privée de son chef est-il scientifiquement choisi ? Au premier abord, on serait tenté de répondre non, car une famille privée de son chef est désorganisée et ne présente pas le type moyen. Ce serait une erreur. Voici pourquoi. Le métier de mouleur en carton, sauf de très rares exceptions, est exercé par des femmes. Pour se rendre compte de l'état de Pindustrie, de l'importance des recettes, il faut donc choisir une femme seule ; veuve, séparée, divorcée avec enfants. Sinon, on aura pu démontrer, que la famille ouvrière peut vivre du salaire de charpentier, d'ébéniste, etc., etc., suivant le métier du père, mais nullement du métier de mouleur en carton.

La seule objection possible serait celle-ci : les exemples du père ont pu diminuer la valeur morale de la mère et des enfants. On constate le contraire.

tables posées bout à bout remarquées par le visiteur dès son entrée, — les seuls meubles que l'ivrogne n'ait pas vendus avant son brusque départ. Ces deux tables forment Yétabliy le centre du travail. Autour d'elles se réunissent la façonnière, son ouvrière — une jeune fille de 18 ans — et le second fils de 13 ans, qui sert d'apprenti. A portée de la main, les accessoires : les moules en plâtre ou en fonte remis par les fabricants, la boite des râpes, des mailloches, le pot de cuivre qui contient la colle-forte ; puis la vieille armoire, dont les étagères ont été remplacées par des treillis en fild'archal, et à la base de laquelle le poêle domestique a été introduit, formant ainsi à peu de frais un séchoir pour les cartonnages encore humides de colle. Ici nous n'avons pas affaire, remarquez-le bien, à une mouleuse de camelote, expédiant à la douzaine les membres de poupées, comme les vulgaires manœuvres de Montreuil, mais à une représentante des vraies traditions, peut-être la seule, au dire des fabricants qui la proclament la meilleure mouleuse de la place. On ne moule pas ici seulement des bras, des jambes, des torses, des «orps entiers d'animaux, mais des têtes, des mains^ la grande difficulté du métier, avec une perfection que ne semblerait point devoir comporter l'extraordinaire simplicité des moyens employés.

9. — Rien n'est plus simple^ en effet, que ce métier de mouleur, où les camelotteurs sont si nombreux et les vrais artistes si rares. C'est une industrie de façonniers, d^ouvriers en chambre. Quelques grands ateliers çà et là^ la maison Charpentier à Montsouris, la maison Allez, la maison Lefèvre, rue de Châteaudun ; là on prépare les cartonnages immenses réclamés par les théâtres et exigeant l'emploi des hommes. Partout d'ailleurs, mêmes règles de travail. Comme matière première, de vieux papiers d'emballage, gris ou blancs, achetés 16 francs les 100 kilos au revendeur, qui les a ramassés un peu partout, dans la hotte des chiffonniers ou dans les soussols des « grands magasins > dont l'action toute puissante se retrouve même au seuil de cette industrie. A côté du papier détrempé, une terrine de colle, faite de farine inférieure et d'alun, qui coûte 2 francs ou 2 fr. 50

par baquet de 40 kilos. L'ouvrière a devant elle le moule en plâtre, s'il suffit de tirer un petit nombre de pièces, sujets de haut luxe, — en fonte, si Ton vise une production vulgaire, par suite effectuée en grande masse (1). Elle déchire rapidement de petits morceaux de papier, les enduit de colle avec un pinceau, et les applique sur le fond du moule, de façon à en pénétrer tous les creux par la forte pression d'un bâtonnet à bout arrondi, appelé suivant sa taille, ébauchoir ou mailloche, débauchage est ainsi terminé. Parfois l'objet a dû être divisé en deux moitiés, moulées séparément. L'ouvrière, chef de métier, procède au montage, c'est-à-dire à la réunion des diverses parties. Elle colle à la colle-forte, par exemple, les trois morceaux, dont l'ensemble reconstituera la silhouette élégante d'un cheval, râpe les coutures à la lime, et les dissimule sous des bandes de papier, ce qui s'appelle exactement mettre les raccords. Lr finition est presque terminée. Reste le séchage, pendant une heure, dans l'armoire précédemment décrite ; enfin le ponçage au papier de verre. L'œuvre est prête pour la livraison brute : c'est un cheval, un masque, une tête, des mains, des accessoires de cotillon, peu importe, car toutes ces variétés se rencontrent dans l'atelier, où la vie annuelle est ainsi divisée : le coup de feu des étrennes, — des jouets proprement dits, — de septembre à janvier ; après quelques jours de repos, le cotillon et les œufs jusqu'à Pâques ; puis entre avril et septembre, de mortels mois de vacances, synonyme adouci de chômage, pendant lesquels les favorisés de la fortune travaillent à découvert, et les autres empruntent. Or les faveurs de la fortune semblent toujours avoir ignoré la famille monographiée.

10. — Nous sommes, en effet, lecteur, devant une des manifestations du < Sweating System > qui en démontre le mécanisme aux optimistes les plus endurcis — si en vous quelque optimisme subsiste encore. Vous avez sous les yeux, ne l'oubliez pas, l'ouvrière de la corporation, qui maintient la situation antérieure avec

(1) Ces moules sont l'œuvre du sculpteur ou du fondeur et de l'ajusteur-mécanicien .

le plus d'habileté et de ténacité, soutenant ses prix par la haute valeur artistique des produits qu'elle livre, ne les abaissant qu'à la dernière extrémité, bien éloignée par conséquent de Tétat d'abjection où sont tombées, par exemple, ses malheureuses concurrentes de Montreuil. Et cependant, vous allez voir, portés au maximum, les deux éléments distinctifs du t Sweating-System >, exagération ascendante des heures de travail, affaissement progressif du salaire.

11. — L'exagération des heures de travail, ce surmenage physique, qui va par soubresauts, pour ainsi dire, faisant succéder comme chez les populations primitives les chasses heureuses, — trop heureuses même, carie gibier s'entasse et pourrit — aux longues périodes d'attentes et de jeûnes, atteint un degré effrayant, absolument incompatible avec l'équilibre d'un organisme délicat de femme, avec la santé encore mal affermie de deux adolescents. A six heures, chaque jour, été ou hiver, la famille est debout : une tasse de café noir : il faut chasser le sommeil mal satisfait ; puis le départ du fils aîné à 7 heures : apprenti depuis dix-huit mois chez un porte feuilliste, il ne gagne encore que 1 fr. 50 par jour, car le petit patron, auquel il a été confié, ne s'émeut pas devant les réclamations d'une femme seule, délaissée par tout secours viril. Immédiatement, on s'installe à la table : la mère, le petit garçon de 13 ans, qui remplace l'apprenti étranger, auquel il aurait fallu verser fr. 50 par jour, pendant les six premiers mois, fr. 75 pendant les six suivants et ainsi de suite ; puis l'ouvrière à 3 francs de salaire quotidien. Le travail continue sans trêve jusqu'à midi, où a lieu une halte d'une heure, puis reprend, au milieu de l'acre chaleur du poêle qui chauffe le séchoir et dont l'oxyde de carbone, ne pouvant se dégager dans cette étroite salle de 1 m. 95 de haut, révèle sa présence par de légers empoisonnements — par de sourdes et de continuelles migraines. A 7 heures, le repas du soir. Au 'moment de presse, pas de cuisine; on va chercher au restaurant voisin deux portions de 1 franc par chaque repas; aliments lourds, mal cuits, absorbés à la hâte, qui provoquent la dyspepsie et les lourdeurs de tête. Mais la

tâche réclame de nouveau ses forçats. A la lueur de la lampe à pétrole, qui consomme en hiver l'énorme quantité de trois litres par semaine, sept sols et demi par soirée, on retourne aux < formes >, et le fils aîné, qui revient de sa journée de onze heures chez le portefeuilliste, sans souci de la fatigue, lui qui est restébronchiteux pendant douze ans, se transforme en ouvrier mouleur jusqu'à minuit, une heure, plus tard même, ce qui ne laisse — nous sommes loin de la journée des trois-huit — que quatreheures et demie de sommeil à peine entre le terrible labeur de la veille et le plus terrible labeur du lendemain. Faut-il s'étonner qu'à un tel régime, cette femme, née cependant de parents d'origine flamande, race résistante entre toutes, soit arrivée au délabrement complet d'aujourd'hui, que cache une tenue soignée, presque élégante : la vue affaiblie, l'estomac épuisé, pouvant à peine supporter les incessantes médicamentations qui combattent la marche en avant de la phtisie? Pas de race qui puisse soutenir de pareils assauts. Ce n'est plus seulement la destruction des faibles par les forts. C'est la lente consomption des forts euxmêmes, comme jadis dans les plantations américaines, décrites avec une si poignante sensibilité par Mistress Beecher Stow^e.

12. — Quelle est la compensation de cet enfer? A quel taux a été estimée cette vie humaine, qui peu à peu se dissout et se détruit ? Ici le travail est payé à la tâche. Le façonnier n'est-il pas, suivant une définition maintes fois établie, itn ouvrier à la tâche qui travaille chez lui ? Nous avons dressé la liste des différents fabricants, qui ont employé l'ouvrière depuis le l"*" janvier 1891 jusqu'au 31 décembre de la même année. Ils sont au nombre de neuf, d'importance très variable, puisque leurs versements s'abaissent de 1,602 fr. 15 à 25 francs. L'ensemble constitue un total de 3,956 fr. 70. Mais ce sont là les recettes totales de V atelier, non celles de la famille. Il faut en déduire* la matière première, papier et colle ; l'entretien et le renouvellement des outils, le salaire de l'ouvrière payée 3 francs par jour pendant 310 jours ; le salaire d'un ouvrier auxiliaire delà période de presse, un jeune homme

de 18 ans, payé également 3 francs par jour ; le salaire variable des ouvrières en chambre, auxquelles on redistribue les tâchesenleur fournissant le papier ; et aussi pour être complet, les heures supplémentaires versées au fils aine, mouleur par occasion, qui, possède son pécule à part subvenant à ses menues dépenses personnelles ; enfin les pourboires accordés au plus jeune, qui sert d'apprenti. Cette série de soustractions successives nous amène à un total très inférieur : 1881 francs (1), 1881 fr. , voilà la part où cette ouvrière d'élite a été réduite par les neuf patrons qui l'emploient, non pas qu'elle ait affaire à des monstres, à des hommes sans entrailles, mais simplement à des exploiteurs — le mot se retrouve sans colère sur les lèvres de la malheureuse — par occasion, par aventure, par la pression des circonstances qui leur pose le dilemme : « manger, ou être mangé ». 1,800 francs, voilà les recettes totales du budget de famille, non pas réparties également sur toute la surface de Tannée, avec •cette régularité si appréciée de tous, quand il s'agit de revenus ; mais par saccades, avec de gros versements de janvier jusqu'à Pâques, et la disette la plus absolue pendant les trois mois de morte-saison. Alors on recourt à la < mère », vieille marchande des quatre-saisons du quartier des Batignolles, qui malgré son âge soutient déjà son fils veuf avec deux enfants, et aussi à l'usure publique du Mont-de-Piété, où une montre est engagée depuis deuxans^ sans qu'on puisse la retirer.

13. — Or ce jeu inexorable du < Sweating-System » ne retombe pas sur de grossiers manœuvres, abêtis par une tâche mécanique, rustres des campagnes piémontaises ou allemandes, mais sur ces délicats. ouvriers de luxe (parisiens, dont l'imagination impressionnable s'ouvre à ttoutes les beautés artistiques, — épris de littérature, au point que, dans sa jeunesse, l'ouvrière, bouleversée par les malheurs de ses héros de romans éclatait parfois en ^sanglots, brusquement, au milieu du repas de famille, et que l'aîné des enfants dépense en achats de livres

(1) Auxquels se joignent certaines autres ressources, notamment le travail •du fils aîné. (V. Annexe au chap. IV.)

d'histoire toutes ses petites économies, — avides de spectacles, de théâtres, au point que les deux apprentis y consacrent toutes leurs après-midi des dimanches, et qu'ils sont toujours à la tête de ces rangs pressés de gamins de Paris, veilleurs obstinés des représentations gratuites, passant la nuit sur les marches de l'Opéra, des Français, et aussi duGhâtelet quand on joue Michel Strogoff. Il ne vient pas, ce « Sweating-System », maintenir dans un abaissement accepté Tesprit inculte d'une race inférieure, mais bien rejeter des hauteurs, où elle peut s'élever, l'intelligence d'hommes égaux comme développement cérébral à ceux dont la richesse les sépare, capables de discuter comme eux les redoutables problèmes des rapports entre gouvernants et gouvernés. Il ne vient pas, enfin, blesser dans leurs aspirations, dans leurs ambitions, les victimes du vice et de la paresse, qui, à tout prendre, ont un mea culpa à faire, avant de jeter la pierre au-dessus d'eux, mais les travailleurs les plus vaillants, les plus décidés, les plus honnêtes, cette femme, par exemple, qui, abandonnée, restée veuve en quelque sorte à trente ans, élève seule ses deux enfants, avec une abnégation, avec des élans sublimes de sacrifice, que les rapports académiques sur les prix de vertu ne peuvent pas toujours mentionner ; patriote, au point de refuser une situation à l'étranger, parce qu'il s'agissait d'y transporter une branche de l'industrie nationale ; faisant le bien, simplement, droitement, comme par l'action d'une machine héréditairement bien montée, sans religion, mais sans athéisme, fermée à l'échappée vers l'au-delà qu'une prédication mystique aurait pu cependant développer en elle ; sans même une haine véritable contre l'ordre établi, acceptant avec une tristesse résignée le dur chemin qu'elle est contrainte de suivre de par la force aveugle des fatalités sociales.

14. — Cette tension est anormale et ces disciplinés sont rares, lecteur. Songez que notre évangile politique depuis cent ans, que notre instruction publique depuis dix ans, sont basés sur la revendication des droits personnels et sur la glorification de l'extension de l'individu. Songez aussi que ceux qui sont ainsi diminués avec la

conscience de leur force, abattus avec l'orgueil invinci ble de leur relèvement, forment le nombre.

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