I. — Industrie du [caoutchouc
3. — Il ne faut pas demander l'ouvrier en chambre à la spécialité du caoutchouc, mais bien, uni au façonnier du dehors, le premier type étudié, l'ouvrier de la grande industrie (1). Tout en haut de Belleville, au cœur de la forteresse populaire — les ouvriers en chambre logent à quelquepas plus loin, et nous les y retrouverons — là où se sont prolongées les dernières résistances de la semaine sanglante, rue des Pyrénées, sur le flanc de cette large artère encore insuffisamment bâtie, un amoncellement de hangars en bois, que surmontent de longues cheminées fumantes ; à l'entrée, une grille coquette, qui donne accès à un hôtel de style Louis XIII ; d'un côté les ateliers, de l'autre Thabitation du maître, — en un tableau tout le symbole des inégalités sociales.
4. — Ici plus que jamais vont s'ouvrir devant nous les plus vastes aperçus sur une colossale industrie, internationale au premier chef, où s'entremêlent les problèmes les plus palpitants de politique étrangère et de cosmopolitisme commercial. Tout d'abord la matière première : le caoutchouc seul est employé : la gutta-percha, gomme analogue, récoltée en Océanie, et jouissant de propriétés particulières comme matière isolante, se trouve rejetée de la fabrication du jouet. Quatre grands
(1) Assez souvent, les études subséquentes nous présenteront cette catégorie de travailleur, de plus en plus dominante. Certaines enquêtes lui seront consacrées. Notre brièveté s'explique donc d'elle-même.
centres de production. Au premier rang, le Brésil, surtout le gouvernement de Para, d'où sort la marque la 3 estimée ; le budget brésilien prélève 110 millions ■ecettes sur les seuls droits de sortie du caoutchouc, I a suffi d'une question d'adjudication générale des :ts à l'aventurier Vîana (1) pour compromettre l'exis- :ede la nouvelle république : c'est préciser d'un trait iporlance de cette exportation. Ajoutez Bornéo, l'Aue, surtout le territoire de l'Etat libre du Congo — iroduction sénégalaise demeure sans importance — n l'Amérique centrale, qui ne peuvent remplacer à ucoup près la qualité supérieure, la qualité brésine. Le mode d'exploitation est assez analogue : les Érentes forêts sont adjugées à des entrepreneurs, t le personnel européen encadre les indigènes : on ;ne l'arbre au printemps, et le suc est coagulé par l'a- ! sulfurique, quand il n'est pas fumé dans une canne lessus d'un feu fulogineus comme à Para, dont les ois arrivent en Europe sous la forme de jambons )rkoudeMayence. D'ailleurs partout, mêuae système mercial : un formidable monopole. Les grands comçants Israélites, qui, un peu comme les barons du 'en âge, s'embusquent avec une merveilleuse habisur les grandes routes de la circulation des riches-
— une maison surtout, établie aux deux marchés cipaux Paris et Londres, et traitant chaque année rante raillions d'affaires — ont centralisé dans leur n toutes les récoltes du Brésil — sauf la contreie assez active qui s'opère par la province d'Iquiqne. .péculation qui en résulte est d'une simplicité inible. Aussitôt après les premières dépêches du prinps, l'importateur s'adresse aux gros industriels, leur I la matière première à petit bénéiice, les amadoue par satisfaction habile, et sûr alors de ne plus avoir à uter ni syndicats ni représailles, il élève tout
. coup les cours et rançonne les usines de second ;. Conséquence fatale : de formidables profits.
— Ou trouver maintenant les centres de fabrication,
d'une puissance peu commune, puisque le caoutchouc, indépendamment de ses applications à la mécanique t ' à la télégraphie, figure dans les vêtements, chaussures bretelles, jarretières, bas, élastiques, tricycles et bic; des, instruments de chirurgie, sans parler des articles é fantaisie, comme les blagues à tabac ou les jouets mémi sujet dont l'intérêt reste particulièrement vif. C'est d'î bord l'Amérique du Nord, à New- York et à Philade phie, où la production atteint une intensité telle, qu les déchets embarrassent l'industrie et prennent ! chemin de la vieille Europe. C'est aussi l'Angleterre Londres, Liverpool, Manchester ; c'est l'AUemagni où la spécialité du caoutchouc a pris un développi ment gigantesque à Hambourg et Harhourg, — il s' gît de la Compagnie Continentale qui consomme 1.0( kilogr. de gomme par jour, et, qui au point de vue d jouet, branche secondaire de sa production, peut livr jusqu'à huit mille douzaines de ballons en vingt-quat heures. C'est enfin la France, à Paris, à Courbevoi dans l'Oise, àLyon — industrie exportatrice, bien qu'el ne se défende pas complètement contre l'importation { — où nous allons laisser de côté les fabrications les pli en vue, câbles transatlantiques, accessoires de cuirassé ustensiles de laboratoires (transvasement des acides) nous rabattre sui- le champ d'études, qui est le nôtri la poupée, les animaux et surtout les ballons, balloi qui rebondissent {la paume vulgaire) ballons qui s'en) vent et reprennent la tradition de nos Montgolfières soi l'action de l'hydrogène.
6. — Dans ce cercle étroit du jouet, une division tr nette entre producteurs. Ils sont spécialisés ou ils ne sont pas. Parmi les producteurs spécialisés, certain maisons de premier ordre : la plus puissante est inco testablement la maison Deroland, à Asnières-sur-Oi — elle a déjà ohéi au principe de la décentralisation i dustrielle — et la plus artistique, la maison Delachi beaucoup plus modeste, 119 rue d'Avron. Çà et là noi bre d'entre elles croulent sous l'action de la concurrer
.(1) Elle s'est organisée en France vers 1828.
savamment exploitée par les grands magasins. A la tête des producteurs non spécialisés, qui livrent de concert les enveloppes de freins pour chemins de fer, et les bébés chaudement emmaillotés de nos grands bazars, l'usine Bapst et Hamet, et celle dont nous esquissons très rapidement l'aspect. La supériorité revient évidemment à cette dernière combinaison, pourvu que des capitaux suffisants la soutiennent, car le jeu de la spéculation, de la terrible compensation des bénéfices lui permet d'anéantir ses concurrentes, en vendant à vil prix de menus articles, accessoires pour elles, en quelque sorte fabriqués avec ses rognures.
7. — C'est la grande industrie dans toute son ampleur; la vapeur en est l'âme ; le charbon, l'élément primordial; et véritablement on s'étonne que ces usines, dans leur lutte sans merci contre leurs rivales anglaises ou allemandes, alimentées à si bon marché, puissent résister à cet octroi de 7 francs par tonne, transformé, il est vrai, par concession de la ville, en un droit de 1 franc.
Dès la première opération, le visiteur s'explique comment, dans cette spécialité, le duel n'ait jamais pu exister qu'entre la grande et la moyenne industrie : cette première opération est le déchiquetage, le nettoyage de la matière, broyée entre deux cylindres d'une irrésistible puissance, amollie en môme temps par un courant d'eau chaude, qui lui enlève la terre, les débris de bois, les produits de fermentation, Teau enfin et la transforme à l'état de feuilles minces. Des hommes seuls naturellement sont employés à ce travail, payé fr. 60 Theure : exposés à de très grands dangers, ils sont assurés par le patron, ce qui sous un dehors philanthropique constitue une assurance du patron contre l'ouvrier.
La seconde opération est le séchage. Elle est simple et effectuée par les mêmes ouvriers que la précédente.
Maintenant que la matière est pure, il s'agit de lui donner certaines qualités, que l'état de nature lui refuse et qui sont indispensables pour la fin particulière, à laquelle elle est destinée. Le caoutchouc jouit de la propriété de se combiner avec le soufre : il gagne à cette vulcanisation — telle est l'expression technique assurément
JOCETS DIVERS 161
fort pittoresque — de devenir indéformable et plus élastique encore. 11 faut donc le vulcaniser. De plus le cî choQC est noir par essence : comment à moins df imposer la couleur blanche, le rendrait-on apte à voir les décorations éclatantes du peintre de jouet faut donc le combiner avec des matières blanches, fate de baryte et craie, tirés des carrières de l'Il France, blanc-de-zinc, provenantdesateliers delà Vil Montagne. En se mêlant avec les huiles de colî d'arachide, il gagne une plusgrande légèreté. On lui e tera ces huiles. Tout cet ensemble de métamorphose effectué à la fois, d'un seul coup et compose la trois: opération. '
Il ne reste plus, en quatrième lieu, qu'à tirer la tière première, décidément mise au point, en feuilles minces encore, qui s'enroulent en une sorte de ti d'épaisseur variable.
8. — Ici commence la suite des manipulations, intéressent spécialement le jouet, et aussi le travail femmes, payé aux pièces avec le correctif d'un m mum de pièces fixé par heure, ce qui supprime le et lotage et réduit la journée à 3 francs ou 3 fr. 25. E la surveillance d'une contre-maîtresse, la première ( gorie des ouvrières découpe avec une pointe d'acier ] les articles fabriqués en petit nombre, à l'emporte-[ pour les grandes masses, les fragments de caouteh calculés de façon à produire un objet donné. Les au s'emparent de ces fragments, toujours réunis deux deux — les deux faces de la poupée, les deux moi du ballon; elles les assemblent avec une colle spéci faîte de benzine et de caoutchouc en dissolution avant de fermer, introduisent une pincée d'ammo que, tout en gonflant cette sorte de poche par une ra insufflation. On obtient grâce à ces divers procédés série de sacs, flasques, ébauchant des formes biza et mal dessinées. Une dernière opération transforn ces essais et fera jaillir l'œuvre définitive.
9. — Un atelier immense les reçoit, en effet, où seul admis le travail des hommes. C'est l'ateliei moulage. Dans l'atmosphère acre, où flottent les é
nations du soufre, répandant autour d'elle Tasthme et les laryngites, de vastes cuves sont placées l'une auprès de l'autre, qui contiennent chacune, plongés dans Teau soufrée, un certain nombre de moules en fonte de fer. Chaque objet a son moule. La poupée n® 1 par exemple a le sien. L'intérieur en est soigneusement gravé et représente toutes les sinuosités de la statuette modelée jadis. Le caoutchouc gonflé par la chaleur, la dilatation de l'ammoniaque, s'applique avec force sur les parois, et la gravure s'imprime d'elle-même.
10. — L'objet est reçu, examiné, éprouvé. On y ajoute le oui-oui, petite garniture métallique, fabriquée par des ouvriers en chambre celle-là., qui sert de cadre à Forifice ménagé pour le passage de l'air. La tâche proprement dite de l'usine est terminée.
11. — Alors un peu à l'écart s'entrevoit tout un ensemble de travaux annexes, dont la < direction » ne s'occupe que de loin, par l'intermédiaire d'entrepreneitrSf seuls responsables : la pei7iture, à laquelle elle prête cependant un local, où le Sweating-system, sous la forme du marchandage, entasse les ballons multicolores, les bébés aux joues fortement teintées, les animaux tachetés et les serpents exportés aux Indes : puis Yhabillage, où les entrepreneuses soumettent à un régime analogue, quoique plus dur, les malheureuses, qui confectionnent les tricots bleus ou rouges. Tel est, en effet, tout le costume de ces nouveau-nés, beaucoup plus modestes que leurs rivaux de la porcelaine et du cartonnage, ce qui ne les empêche pas, à cause même de leur élastique constitution, de fournir une plus longue carrière.
12. — En résumé, le lecteur possède dans l'analyse de cet atelier de premier rang, où s'approvisionnent les maisons moyennes, entr'autres celles qui fabriquent le ballon gonflé d'hydrogène, tous les caractères de la nouvelle organisation industrielle de notre siècle. Voilà sa puissante unité, l'atelier des mécaniciens-graveurs qui assurent le secret des idées nouvelles, l'état-major des auxiliaires incorruptibles signalés dans la catégorie du métal, l'outillage d'un entretien ruineux, puisque certai-
nés de ces machines reviennent à 15.000 francs, d'autres à 5.000 francs. Voilà aussi la spéculation, spéculation sur les bénéfices, qui lui permet de ruiner les spécialistes, et aussi spéculation sur la matière première, terme fatal des industries colossalement concentrées, car cette année-ci, — et le fait n'est pas accidentel — une forte proportion des profits a été constituée parun coup heureux sur le caoutchouc.