‹ La quéstion ouvrièreChapitre 61 sur 66 · II. — Observateurs et procédés d'observation. «L'école des · texte numérisé non relu

II. — Observateurs et procédés d'observation. «L'école des

chartes Jt de la science sociale.

18. — La nécessité des études sociales est démontrée : nous avons prouvé le mouvement et môme parcouru assez de chemin. Il reste à parler de nous et de notre tâche particulière. Il ne suffit pas, en effet, de savoir pourquoi on étudie un ordre de faits : il faut encore savoir comment» Les habitués de Técole de Droit de Paris, les lecteurs de ces recueils, écoutent des conférences, feuilletant des livres, qui font défiler devant eux une à une les photo* graphies des différents métiers parisiens, rehaussées par une série de cadres — les grandes questions à la mode, que nous examinons à leur sujet ; dans la coulisse, plus discrètement, ils assistent (un certain nombre d'entre eux assistent) à des entretiens familiers, où des conseils pratiques sont donnés ; où des observations projetées au Marais, au faubourg St- Antoine, peu importe, sont distribuées ; où l'on arrête certaines visites collectives aux différentes usines, en général, les plus connues. Que signifie au juste cette petite organisation, à coup sûr encore assez embryonnaire, bien qu'une Faculté d'État consente à la protéger, à côté des puissantes machines d'enquêtes officielles, dépendant l'une de l'État, l'autre de la Ville, VOffice du Travail, la Bourse du Travail ?

19. — Cette petite organisation, lecteur, a été définie d'un mot, et cette définition est due aux professeurs de V École des chartes, qui ont bien vite reconnu l'affinité de leur méthode à scruter le passé et de notre méthode à scruter le présent. L'an dernier, au congrès général de la Société d'Économie sociale (1) c'est-à-dire de la société fondée sur le vœu de l'Académie des sciences pour propager l'admirable procédé monographique de Fr. Le Play, un des maîtres les plus autorisés de la science historique française, M. Siméon Luce traçait un vigoureux et majestueux parallèle en* tre ces deux créations du labeur intellectuel de notre race : V école des chartes, d'une part, produisant au jour sa critique si serrée des documents historiques, ses impeccables classements, et aussi ses découvertes, c le Polyptique d'Irminon » de Guérard, les « Études sur la condition de la classe agricole en Normandie » de Léopold Delisle, par exemple ; et de l'autre Vécole monographique, groupée par la société d'Économie sociale, avec ses procédés particuliers d'observation sur les races vivantes et contemporaines cette fois, ses cadres fixes qui mettent en relief tous les éléments d*une constitution sociale, et aussi ses tentatives pour en dégager les faits généraux à la suite de Fr. Le Play. Après les procédés

(1) La fondation est du 27 novembre 1856 ; rAcadèmie des Sciences ve- Bait de couronner les « Ouvriers européens », La Société d'Économie sociale est reconnue d'utilité publique.

d^étude du passé ; c'étaient les procédés de Tôtude du présent qui avaient été découverts. En face de l'école des chartes historiques la P'rance possédait — le point de vue présenté par une autorité égale à celle de M. Siméon Luce mérite quelques égards — V École des chartes des sciences morales et politiques.

30. — Nous demandons, lecteur, à tirer profit de cette comparaison aussi exacte que flatteuse, et en la développant nous voulons vous faire entrer plus avant dans une identité, que V Ecole Monographique, dont nous sommes ici le représentant, tient à honneur de revendiquer.

21. — Avez-vous jeté parfois les yeux sur le programme du cours de TÉcole des Chartes, de cette école abritée sous l'administration publique des archives, un peu comme nous le sommes par les puissants rouages de statistique générale, qui amènent pour nous les documents. En resuivant le cycle de trois années, où les auditeurs retrouvent en un ordre rigoureux l'enseignement des Luce, des Meyer, de tant d'autres, vous ne tardez pas à distinguer trois idées principales, autour desquelles se rangent les cours de paléographie, de philologie romane, de bibliographie, de classement de bibliothèque, de diplomatique, de sources de l'histoire de France, de classement des archives, etc., etc. 1* Il faut apprendre à lire les documents et à les comprendre : c'est l'art de déchiffrer les écritures anciennes, l'art subtil de Bernard de Montfaucon. 2^ Il faut en faire la critique, distinguer les éléments qui en constituent l'authencité, sur la voie tracée par les célèbres bénédictins du XVIP siècle. 3° Enfin, il faut classer ces faits, en dresser la nomenclature, établir les rapports de cause à effet, en saisir l'enchaînement, cela par des exemples ; les cours de droit civil et canonique de l'éminent bibliothécaire de la Faculté de Droit n'ont pas d'autre but. Exactement les mômes idées, les mômes trois idées, apparaîtraient avec une symétrie frappante, si au lieu du seul cours de Question ouvrière, tenté à la Faculté, tout un enseignement se constituait — peut-ôtreun jour cet espoir se réalisera-t-il — dans toute la plénitude que comporte cette immense étude : la France travailleuse, disons plus, le monde du travail.

22. — Là aussi nous distinguerions toute une série de leçons techniques sur le procédé créé pour déchiffrer les premiers caractères du « livre de vie » — c'est lui où il s'agit de lire — sur le fil conducteur qui doit débrouiller la complication du groupe social à analyser, rural ou urbain : la monographie de famille. Les linéaments invariables de ce cadre fixe, composé d'un budget central recettes et dépenses, qui fait si énergiquement transparaître l'existence de la famille ouvrière, y seraient décrits, tels que Le Play

(1) Depuis janvier 1882, M. Siméon Luce a été enlevé à la Science française.

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les a tracés, tels aussi que les expériences excessives les ont modifiés. L'auditeur, le curieux de recherches identiques, apprendrait à manier en se jouant cet instrument si sûr, dont l'étude constitue ce que nous pourrions appeler noire paléographie , Et cette paléographie, qui contient déjà en elle tout l'exposé des moyens d'étal>lir la critique des éléments observés — puisqu'il faut avant tout distinguer les renseignements erronés des véridiques — serait insinuée dans les esprits surtout par des leçons de chose ; cliaque collaborateur ancien entraînant à sa suite les recrues nouvelles, moniteur ou chef d'équipe volontaire dans ces voyages de découvertes au centre de Paris.

23. — Il y aurait aussi une autre chaire, étroitement liée à la précédente. Là serait détaillée Tamplification nécessaire delà monographie de famille, la monographie d^ atelier. La découverte est due à M. Cheysson, l'économiste bien connu, professeur aux sciences politiques et à l'École des mines: elle était indispensable, parce que les renseignements économiques sont fournis par l'atelier, comme les renseignements sociaux le sont par la famille, et qu'économie politique et sociale ne peuvent se séparer, la partie étant indissolublement liée au, tout. La base en est un budget central, recettes et dépenses : partout le chiffre règne en vainqueur dans ces analyses : lui seul, ainsi que l'a si bien compris M. Funck- Brentano, dans la belle préface qui ouvre nos « Charpentiers » « indique le degré et la nuance. > Or ici tout est nuance et degré. L'œuvre de critique des documents est encore plus délicate : c'est de la diplomatique pure, toujours enseignée par l'entraînement mutuel, l'école réciproque d'observation.

24. — Mais il est un troisième point encore mal éclairci. Dans cet immense chaos de documents humains — le roman a forgé l'expression ; il faut se résigner à cette aumône — tout n'est pas à prendre. Un groupe social étant donné, groupe rural, groupe urbain — c'est une classification empirique, mais frappante — on ne peut appliquer les deux instruments précités : la monographie de famille, la monographie d'atelier, à tous les ateliers, à toutes les familles. Où sont les points stratégiques dominants qu'il faut tenir pour être maître des autres ? C'est le développement de l'essence, du principe même de la méthode, le choix des types non encore abordé, que Ton expérimente tour à tour dans les milieux simples, comme les pasteurs d'extrême-Asie, les milieux plus complexes : les paysans de la plaine saxonne, du Limousin, de la Navarre ; les milieux extrêmement condensés St-Étienne, Roubaix, Lille, Paris. C'est, à l'aide de la statistique — de la statistique analysée, tirée au clair, jugée et contrôlée, —- le cadre définitif de la monographie du canton ou de métier, essayée dans les Métayers confolentais ou les Charpentiers de la Seine, selon qu'il s'agit de paysans ou d'ouvriers proprement dits ; c'est réellement la détermination exacte des sources de l'histoire présente, le classement des archives ainsi

obtenues, et définitivement rangées, toujours avec l'aide des auditeurs zélés, dans leur ordre et par catégorie.

25. — Enfin, le dernier terme, la tâche suprême, la liaison de Teffet et de la cause, la recherche des faits permanents, ce qui désigne avec prudence le je ne sais quoi baptisé audacieusement du nom de loi : l'examen des grandes questions éternelles ou changeantes, qui se sont posées toujours, ou qui ont été soulevées depuis peu : les grèves, la coopération, les grands magasins, les associations ouvrières, le t Sweating System »,la description vivante et mouvementée de la société actuelle, où une fois de plus les résultats de la méthode vont enfin apparaître dramatisés, où l'œuvre sera découverte et où les échafaudages tomberont. On ne procède pas autrement à l'école des Chartes ; et Vhistoire des institutions de V ancienne France serait le vigoureux pendant de ce tableau des institutions de la France présente.

26. — Mais, ce qui nous différencie étrangement des Ghartistes, c'est qu'en définitive leur vie est une réalité et la nôtre en partie un rôve. Ils sont nombreux, puissants : le talent, parfois môme plus, le génie est leur partage. Ici encore, malgré les concours assurés, les hommes manquent. Comment sont-ils guidés ? Nous n'osons le dire. La première et la seconde des chaires indispensables pour l'explication de la méthodee sont remplacées tant bien que mal par le premier volume du recueil < les Charpentiers » ; la troisième trouve un équivalent bien maigre dans les « Ébénistes du faubourg St- Antoine ». Tous ces essais mettent en relief la dernière idée, la recherche des faits permanents, qu'il faut agiter devant le public pour l'attirer. Que de choses à faire et à créer ! En vérité, un secours jeune, énergique, dévoué comme le vôtre est fort nécessaire.

27. — Nous voulons être encore plus sincère avec vous, lecteur, maintenant qu'une communauté de travail a créé un lien étroit entre nous. Nous voulons soulever devant vous un voile, dont le mystère a suscité chez un grand nombre d'entre vous d'inquiètes recherches. Ce sera la conclusion de cet appendice, voire même de ce livre. Vous savez pourquoi nous étudions la question sociale, vous savez comment nous Tétudions. Il faut aller plus loin et vous dire dans quel esprit,

28. — Bien souvent, vous vous êtes demandé, en parcourant tel ou tel fragment de cet exposé sur le « Jouet parisien », bien souvent vous vous demanderez Tan prochain, quand nous étudierons ensemble les Halles, les Halles parisiennes — car peu à peu passent sous nos yeux les industries et les commerces, auxquels se heurte le budjet de dépenses de l'ouvrier : l'habitation, le mobilier, la nourriture.— « Mais quelle est au fond la pensée de l'au-

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teur ? Il a une doctrine. Quelle est sa doctrine ? » Nous ne tenons pas au rôle de sphinx. Nous allons tout vous avouer.

39. — Lorsque vous lisez un livre d'histoire, écrit par un auteur de Tancienne école, vous pouvez à bon droit dire : f C'est un rétrograde ; un doctrinaire — un orthodoxe en politique, — un libéral, un socialiste, un anarchiste môme ». liOrsque vous avez terminé quelque recherche, signée d'un nom connu dansTécole nouvelle, vous vous heurtez à des doctrines contradictoires : c C'est un rétrograde, vous écriez-vous ; il parle de tradition. Non, ce doit être un orthodoxe : tel axionne vient de Royer-CoUard. — Il n'est pas orthodoxe ; il prétend à cet autre endroit relever le drapeau de la libre pensée historique. — Evidemment, c'est un socialiste, un communiste : il nous a montré les monstrueux abus de la propriété privée. — Mais le collectivisme, devant les faits qu'il cite, s'écroule — Il n'est plus rien ; il est anarchiste >. C'est que vous êtes en présence d'un chartiste ; c'est que vous avez devant vous Toeuvre d'un t documentaire », il voit le fait, le dit : tant pis pour la doctrine que le tait écraser.

30. — Vous savez le secret, lecteur. Chartiste, « documentaire », nous le sommes plus que personne. Dans cette science sociale, où l'on n'a parlé jusqu'ici qu'au nom des doctrines, nous venons apporter le fait, le fait dur, cruel, mais qui a toujours raison. Ni rétrograde, ni orthodoxe, ni libéral, ni socialiste de la chaire, ni collectiviste, ni communiste, ni anarchiste, nous sommes les sansdoctrine^ ou plutôt les disciples d'une seule doctrine, la seule que le mouvement scientifique nous permette, celle qui met audessus de tout le fanatique respect de cette grande justicière des systèmes, l'implacable vérité.

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