‹ La quéstion ouvrièreChapitre 60 sur 66 · DE MÉTIER · texte numérisé non relu

DE MÉTIER

L'Oflice du travail. La Bourse du travail. Observateurs

et procédés d'observation.

« 1. — A travers la confuse, Tinextricable question ouvrière, — qui n'est pas à proprement parler la question ouvrière, c'est-à-dire le problème des rapports entre patrons et ouvriers, mais bien la question sociale, le problème bien autrement grave et bien autrement vaste de Téquilibre des sociétés parvenues à un certain degré de développement, — notre marche ressemble assez à celle des éraigrants, telle que Ta décrite en un passage célèbre l'économiste Garey. Ils se dirigent sur les hauteurs — la théorie est classique — et là, choisissant les points stratégiques décisifs, ils attaquent par les moyens assez primitifs dont ils disposent les terres les moin s difficiles à féconder, parce qu'elles sont couvertes d'une végétation peu dense ; plus tard seulement, fortifiés, inexpugnables, ils essaimeront leurs nouvelles familles acclimatées vers les terres grasses de la plaine, obstruées par une végétation épaisse et plus rebelle. Nous aussi, après chacune de nos haltes au milieu d'un métier parisien (point décisif également, puisqu'il nous permet de découvrir ces vastes questions particulières qui préoccupent l'opinion publique) nous cherchons à faire rayonner autour de nous, tout aux environs de la clairière que nous avons ouverte, des ouvriers n ouveaux qui affirmeront et développeront nos conquêtes : chacun de ces exposés d'une fouille nouvelle, d'un déblaiement achevé par nos travaux personnels, est terminé — le lecteur ne l'ignore pas — par une étude annexe qui contient les conseils pratiques et les invites aux collaborateurs de bonne volonté. Le premier volume , « les Charpentiers » se terminait sans avoir éveillé d'écho par une sorte d'air de bravoure jeté un peu dans le vide. Le second volume « les Ébénistes » a été suivi de cinq travaux annexes sur les sculpteurs, les tourneurs, les mouluriers, les découpeurs, les canneleurs et les marqueteurs, rédigés par quatre docteurs et licenciés de la Faculté de Droit de Paris, MM. Dufourmantelle, Roux, Barrat et Bleu. Le troisième n'a pu renfermer à cause de leur impor-

(1) Leçon professée à la Faculté de Droit de Paris.

tance les compte-rendus des explorateurs, qui se sont divisés l'examen approfondi de cette cité si diverse, les « Grandes Halles et r Alimentation de Paris ».

2. — Le premier de ces appendices pratiques, non sans analogie avec les explications de laboratoire, qui suivent dans la cou- Usse les exposés d'ensemble des sciences physiques et naturelles, avait pour but précis, l'analyse minutieuse du premier de nos procédés d'observation — le mot procédé est choisi à dessein — le microscope qui nous permet d'analyser la situation des familles, cellules organiques des sociétés, la monographie de famille. Le second faisait un pas de plus : fidèle à notre principe immuablement respecté de la marche en avant, il démontait pièce par pièce le procédé d'observation plus compliqué, destiné à photographier les différentes provinces du monde du travail, les métiers, et en détaillait les trois rouages : enquête bibliographique, enquête personnelle auprès des principaux patrons et ouvriers, pour arriver à la détermination des zones homogènes de l'industrie, descinption des ateliers-types et des familles-types de chaque zone par les monographies d'atelier et de familJe ; le troisième de ces annexes à l'usage des chercheurs, des curieux qui veulent, après avoir entendu, voir par eux-mêmes, et affirmer fièrement leur personnalité par l'acquisition d'une expérience bien à eux, l'appendice du présent volume visera un objet à la fois plus élevé et plus ardu : il s'agit du but même, vers lequel tendent tous ces procédés, manifestations accidentelles de la grande méthode de découverte générale de toutes les sciences et une, comme est une l'activité de la pensée humaine. Où allons-nous ? voilà le thème : question capitale et d'où toutes les autres dérivent, car l'attention perdue dans le détail, sans la conscience de l'ensemble, reste comme aveugle et les échappées sur des faits généraux isolés demeurent incohérentes, par suite impuissantes, si elles ne sont coordonnées en un point de vue suprême et final. Quel est ce point de vue, qui nous domine et sous lequel nous marchons?

3. — Or ce point de vue nous sera révélé par deux considérations successives et dégagées l'une de l'autre.

Nous sommes en train de grossir l'armée de ces innombrables groupements, qui de toutes parts et sous les noms les plus divers, un peu comme de tous les points de l'horizon les chercheurs d'or accourent vers la même découverte, viennent collaborer à la description de plus en plus complète de l'homme en société, à l'état général de situation des civilisations actuelles — en désignant par cette expression toujours vague une certaine manière d'être des mœurs, idées et coutumes diverses de ces agglomérations.

De cette multitude de faits, qui s'accumulent lentement et restent trop souvent négligés de ceux mêmes qui les ont réunis, nous essayons de faire ressortir les faits permanents^ que tant d'économistes s'obstinent à désigner sous le nom trop ambitieux de

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lois ; faits permanents, qui rapprochés des faits permanents relevés en histoire constitueraient définitivement la science des sociétés sur une base certaine, comme ses sœurs, la physique ou la physiologie, sans se soucier pour le moment des remèdes, de cet art subtil et irritant, la politique ; médecine sociale.

Ce sont deux parties toute trouvées pour le cadre didactique d'un exposé.

I. — Deux rouages publics pour l'étude de la Question Sociale.

4. — Le mouvement se démontre par lui-même. Le bien fondé d'une étude sur la Question Sociale est établi par ce fait très simple que tout le monde Tétudie. Le temps est passé où les Sociétés savantes, à la tête desquelles se trouvait TAcadémie des Sciences morales et politiques, étaient les seules h diriger et à récompenser les enquêtes industrielles ou les statistiques de salaire. Aujourd'hui, ces paisibles occupations de cabinet, ces explorations môme, peu dangereuses quoique assez fatigantes, dans les dessous ouvriers et les multiples niveaux du monde des métiers, sont devenues l'apanage des rouages administratifs revêtus de la puissance publique. Sans doute ce bureau central de statistique, dont M. Gheyssonaébauché le programme, demeure encore dans le vague des projets très lointains. Mais des portions, et des portions considérables, en flottent çà et là, dont il s'agit de donner l'analyse, parce que leur analyse est indispensable à tous les chercheurs consacrés à ce genre d'études, et aussi parce que rien ne peut déterminer plus nettement notre rôle exact, que la comparaison de notre œuvre avec ces puissantes organisations administratives^ dont l'ombre se répand sur nous : ces deux rouages — le lecteur l'a deviné — ce sont : VOffice Central du travail, cette annexe nouvelle du ministère du commerce (101, rue de Grenelle), et aussi la Bourse du Travail encore installée dans l'humble immeuble du 95 de la rue Jean-Jeacques Rousseau, mais qui n'en a pas moins pris possession triomphale de son hôtel monumental de la rue de Ghâteaudun, au mois de mai 1892, après avoir rêvé un anniversaire plus éloquent: le 18 mars (1).

A. — Office central du travail,

5. — Il faut chercher la clef de voûte de l'Office du Travail en dehors de l'Office du Travail même ; aller droit à ce Conseil supérieur du Travail, cet état-major, composé de patrons, d'ouvriers,

(1) La fermeture vient d'en être ordonnée par le ministère Dupuy. (Bourse centrale et diverses annexes, dont l'Annexe A rue Jean-Jacques Rousseau).

d'économistes, nommé directement par le ministre du Commerce, qu'a imposé à ce dernier en vue de l'amélioration du sort des classes ouvrières le décret du 22 janvier 1891. Dès sa première session, en février de la même année, ce Conseil mit à Tétude plusieurs questions, celle des bureaux de placement, celle de l'arbitrage, et aussi la création d'un bureau particulier, d'un Qfp,ce du travail, qui, d'après M. Mesureur, initiateur du Conseil Supérieur luimême, devait avoir pour objectif t de rassembler et de vulgariser tous les documents et informations utiles, relatifs au travail, aux salaires du travailleur, hommes, femmes, enfants et aux moyens à employer pour améliorer leur situation matérielle, intellectuelle et morale » (1). Mais en définitive la seconde partie de ce programme, la recherche des remèdes, fut écartée, et isolant l'Office au milieu de toutes les organisations administratives qui touchaient à la question sociale, (bureau des syndicats au ministère du commerce, bureau des sociétés de secours mutuels au ministère de l'intérieur, inspection du travail des enfants et commissions locales, elc.) on en fit un simple bureau de renseignements, qui recueille, note et publie. Tel il sortit, après le rapport de M. le député Marvejols, de la commission législative du travail, et tel il apparut dans la loi du 25 juillet 1891, développée par un décret règlement d'administration publique du 19 août de la même année.

6. — Ij'Of/îce du Travail est rattaché au ministère du Commerce, qui comprend en ce temps-ci — mars 1892 — les postes, télégraphes et téléphones, sans parler des colonies. Il forme unedivision à part, indépendante, relevant du ministre seul. A sa tête un directeur, M. Lax (2), ancien directeur des chemins de fer au ministère des travaux publics. C'est un inspecteur général des ponts et chaussées. L'école polytechnique a largement contribué d'ailleurs au recrutement du personnel ; un peu comme au temps du Saint-Simonisme, la fièvre de la question sociale semble l'avoir reprise, avec un cachet plus pratique toutefois.

7. — Dans le cadre ainsi déterminé, trois sections, commandée chacune par un chef de section, assisté d'un sous-chef. 1» Un bureau de statistique du travail, dont l'étiquette définit assez bien les attributions. 2° Un bureau de statistique générale^ l'ancien bureau de statistique du ministère, qui se préoccupe surtout de démographie d'assistance et de courbes commerciales. S*» Enfin — ici comme pour la statistique du travail l'inédit et le nouveau sont de règle — un bureau innomé, qui pourrait prendre pour titre bureau des études sociales, car il examine la question des bureaux de placements, l'arbitrage, dressant ainsi non des monographies d'atelier

(1) Voir rapport de M. Keufer, p. 6.

(2) Aujourd'hui M. Moron, ingénieur des ponts et chaussées.

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ou de famille, mais des monographies de questions économiques. Â ces bureaux, dont le lecteur entrevoit ainsi le personnel ûxe, sédentaire, ont été adjoints des observateurs errants, car force a été de reconnaître l'insuffisance des questionnaires , qui jamais ne pourront suppléer à la netteté de vue du questionneur curieux et sagace : ce sont les délégués permanents ou temporaires, suivant la fréquence des missions qui leur sont confiées : en tout un petit groupe de 23 fonctionnaires, dont 16 nouvellement créés, surtout ingénieurs.

8. — Quelle est maintenant la nature des travaux préparés dans ces sections, encore mal définies, dont les limites probablement transitoires, tâchent de se modeler tant bien que mal sur les bureaux de statistique du travail des Etats-Unis ou d'Angleterre(l) ? La première section (statistique du travail) a ouvert une grande enquête sur la durée des heures de travail (ce qui implique la détermination du chômage), sur le taux du salaire et les assuaances sociales : le questionnaire fort complet qu'elle a rédigé s'applique exactement aux difficultés de la grande et de la moyenne industrie : est-il besoin d'ajouter que son efficacité diminue quelque peu en face de la petite industrie. Ici, en effet, le succès complet de Tentreprise exigerait, à la place du questionnaire, une véritable armée d'enquêteurs, passionnés, infatigables à travers les mystères — indéchiffrables pour une administration — du * Sweating System » et de la désorganisation des petits ateliers (2). La tâche de la seconde section — la statistique générale, service préexistant, — se trouve enrayée par une brusque annexion et par Tincertitnde de régime de ces pays conquis dont la vie nouvelle n'a pas encore repris une allure régulière. Quant à la troisième section, la section indéterminée, celle d'économie sociale, elle poursuit l'analyse de difficultés particulières : bureaux de placement, arbitrage, travail des prisons, et réunit les matériaux nécessaires aux rapports des membres du Conseil supérieur, ainsi que la substance des fascicules du fameux t Bulletin de Voffice », que la longueur et la difficulté des recherches réduiront à paraître du moins au début — quelquefois (3).

9. — Fonctions pénibles, en efi'et, que ces fonctions de l'Office du Travail. Grâce aux relations personnelles des chefs — presque tous l ingénieurs — l'administration nouvelle peut suppléer à l'absence I complète de puissance réelle, pour se faire ouvrir les statistiques I des particuliers, les secrets des usines, les livres des salaires : mais elle ne s'en heurte pas moins à des refus fréquents, à des indiffé* I rences hautaines. La conséquence très évidente qui en ressort, c'est . qu'elle ne pourra atteindre un résultat réellement pratique, que le

(1) V. Rapport de M. Marvejols. Ch. des dép., n«> 1673.

(2) Écrit en janvier 1892.

(3) Depuis cette époque de nombreuses améliorations ont été apportées

à l'organisation de l'Office). L'enquête des salaires a réussi, le Bulletin

est organisé.

jour où son personnel, recruté sans doute parmi les ingénieurs, mais aussi parmi les juristes — puisque tout doit tendre à la rédaction d'un Code du travail, — surtout parmi des observateurs rompus, comme les diplomates de carrière^ aux enquêtes personnelles et directes, aura à sa disposition une force suffisante, pour se faire répondre et obéir. G*est à cette condition seule que le régine du travail en France retirera Tin térôt du crédit de 150.000 fr. que Toffice absorbe chaque année.

B. — Bourse du travail.

10. — Après Tembryon du Ministère du Travail, jeté un peu brusquement au monde — celui de TËtat, — l'autre Ministère du Travail, celui-là plus fort, mieux venu, car il est Tainé et a pris les devants — celui de la Ville de Paris. C'est une tendance irrésistible, pour la Ville-tête, que de se considérer comme une république un peu à part et de se payer Tillusion d'un gouvernement bien à elle. Sa surface se départage même en quelque sorte à ce point de vue. A l'ouest, du côté des quartiers riches, dans la direction de l'ancien St-Gloud et de Versailles, les différents rouages de l'État s'espacent, les ministères se carrent dans les vieux hôtels aristocratiques ou les nouvelles et somptueuses constructions. A l'est au contraire, à droite d'une ligne idéale, qui passerait par le Louvre, les rouages de laVille, s'entrevoient, autour de son beffroi central, s'appuyant sur les hauts quartiers populeux, jaloux de leurs droits, prêts à les défendre par les barricades. C'est pour cette raison que M Office du Travail s'est installé en plein faubourg St-Gerraain, et que la Bourse du Travail s'est élevée, d'abord près des halles, aujourd'hui à la place de la République, aux pieds de Belle ville.

11. — Pour que le parallélisme soit complet, lecteur, il faut, en face du Conseil supérieur du Travail, placer bien en lumière la Commission du Travail de l'Hôtel de Ville. C'est le rouage administratif, qui domine la Bourse du Travail. Commission ordinaire, d'ailleurs, semblable à toutes celles qui divisent le Conseil, sauf en un point : l'importance ; la plupart des conseillers ouvriers, possibilistes ou blanquistes, en font partie : elle possède au-dessous d'elle à l'Hôtel-de- Ville un secrétariat, où se concentrent les renseignements et les enquêtes. A côté d'elle, exactement dans le même rapport que VOfflce en regard du Conseil supérieur, la Bourse que nous allons décrire.

12. — Il est à Paris, trois bourses : la Bourse par excellence, celle des fonds publics et des valeurs industrielles, la Bourse du commerce, la Bourse du travail. Cette similitude d'expressions affirme énergiquement la pure doctrine de l'économie orthodoxe — professée intégralement par le socialisme — d'après laquelle le travail est une marchandise, montant et descendant d'après les

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lois générales de l'offre et de la demande ; qu'il lui faut en conséquence une sorte de marché permanent où Ton puisse faire converger les demandes et les offres, sous une sorte de cote officielle des salaires. Ce furent les Chambres syndicales qui prirent l'initiative du mouvement et réclamèrent Torganisation de la Bourse, vers 1886 par la voix des conseillers possibilistes Chabert et surtout Joffrin. Le Conseil municipal, sur le rapport du conseiller Champoudry, accepta le projet. La Bourse, institution en quelque sorte municipale, dont le but était « la statistique des salaires > fut inaugurée le 3 février 1887, en présence du délégué des ministres de l'intérieur et du commerce ; M. Mesureur, alors président du Conseil municipal, prononça le discours d'ouverture. Un règlement municipal avait été rédigé, règlement qui fut modifié le 28 octobre 1887, pour réserver la haute surveillance du Conseil. Bien vite, au-dessous de ce règlement administratif s'est élaboré un règlement coutumier, qui en définitif a pour base le principe suivant : « Toute chambre syndicale, quelconque, peut se fédérer à la Bourse du Travail^ (qui doit se définir exactement, une fédération de syndicats), à condition quelle ne soit pas un syndicat mixte ». Il faut bannir jusqu'à Tombre d'une compromission possible avec le patronat.

13. — Cherchez à analyser l'aspect extérieur delà très modeste installation, qui au 95 de la rue Jean-Jacques Rousseau portait encore, lorsque furent rédigées ces notes, le nom de Bourse du travail. Vous êtes frappé par la multiplicité des petites salles distinctes, secrétariats de chambres syndicales, qui sont surmontées pour ainsi dire, — car il s'est réfugié au dernier étage — par le secrétariat général, cerveau toujours en éveil de l'Union des syndicats.

14. — Pénétrez dans Torganisation de Tune des chambres syndicales : celle des employés, par exemple, le n® 29 — car il n'existe pas de syndicats ouvriers du jouet : le métier est trop multiple, comprend trop de métiers différents, est traversé par trop de nomades, exercé par trop de femmes surtout, entre qui la concorde sera toujours malaisée, et l'entente pour la hausse des salaires difficile. Cette chambre syndicale des employés est absolument libre dans son règlement intime. A elle de déterminer dans sa pleine et entière autonomie les différentes catégories de ses 5242 membres ; les uns simplements adhérents, parce quHls ne paient pas de cotisation, les autres membres en titre, qui en échange d'un versement réguUer reçoivent notamment l'assistance, en cas de difficultés avec le patron qui les a congédiés. A elle d'arrêter le mode d'élection de son président, de ses vice-présidents, trésorier, secrétaire — le secrétaire, l'âme de toutes les associations de lutte, comme de paix sociale. Mais elle a envoyé son adhésion à Thôtel central de la fédération des syndicats purement ouvriers : nous voulons dire : à la Bourse. Le pouvoir central de la fédération, que

nous allons détailler en le précisant, a examiné les statats remis ù deux points de vue seulement, t La chambre syndicale est-elle purement ouvrière? » Le lecteur connaît déjà la raison de cette t exigence, c La chambre syndicale comprend elle au moins quinze membres ? » C'est une condition coutumière, indispensable pour se garantir de certaines mesures stratégiques fort en usage en certains congrès : la formation de syndicats innombrables de 2,3, 4 et 5 personnes, qui ont droit par suite à un délégué et qui écrasent brusquement avec une minorité adroite une majorité lourdement concentrée en quelques groupes trop peu nombreux et trop pesants. Les statuts approuvés, le délégué du syndicat, rejoint et entouré par les délégués de tous les autres syndicats, des 216 syndicats qui ont adhéré à la Bourse — vous découvrez Teffectif de l'armée ouvrière qui s'est réunie en ce point et disciplinée, — forme le Comité général, la Constituante^ car en France une assemblée véritablement démocratique est toujours contrainte de s'engager sur les traces de la célèbre assemblée, qui il y a un siècle fit table rase des abus de l'ancien régime et aussi de se transformer, comme par un effet de son propre mouvement, en Convention.

15. — Si la Convention devient le modèle du pouvoir législatif d'une association, presque fatalement le pouvoir exécutif prend la forme d*un comité : le Comité de salut public est imposé par la couleur locale. Ici il porte le nom de Commission executive: Celle-ci se subdivise — car la division du travail est une mesure dictée par la nécessité — en cinq sous-commissions : finances, rédaction pour les Bulletins et les Annuaires, statistique, administration et propagande. La Commission executive choisit dans son sein — expression consacrée — deux secrétaires permanents et salariés, qui constituent le secrétariat général, le rouage toujours en mouvement, la vigie aux aguets vers l'horizon politique. Tout l'ensemble, commission, sous- commission, président, secrétaires, etc., etc., sont élus pour une année^ avec la plus étroite dépendance à l'égard de l'unique souverain : le peuple des délégués. Cette organisation du mécanisme central s'est d'ailleurs trouvée bouleversée, au moment de l'installation dans l'hôtel de la rue de Châteaudun. Le secrétariat a été, paraît-il, composé de cinq membres élus par l'assemblée générale.

16. — Môme question à se poser en face de la Bourse du Travail et en face de l'Office du Travail « Plusieurs exercices budgétaires ont déjà passé sur leur tète : qu'bnt-ils fait ? » Disons tout de suite, que comme balance de la subvention relativement modeste de 20.000 francs allouée par le budget communal, la besogne achevée ou déjà en train représente un équivalent raisonnable : elle est consignée en divers recueils qu'il faut s'apprendre à connaître: le Bulletin de la Bourse, une feuille de quatre pages, qui paraît chaque semaine et dont le premier numéro est daté du dimanche

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13 novembre 1887 (1). A côté de la publication périodique, la publication biennale ou annuelle, V Annuaire, résumé général des travaux : il compte deux années d'existence : le premier parut en 1888 pour 1887-88 (les deux cycles ont été réunis) ; le second en 1889, date naturellement mémorable, où les réceptions de la province et de l'étranger ont tenu une large place ; nous pouvons annoncer le troisième, 90, qui est en préparation. Or toute cette bibliographie fait apparaître, sous des aspects très dissemblables, les préoccupations qui se rencontrent à l'Office du Travail. Là aussi, il nous serait facile de distinguer les essais de la première division, celle de la statistique du travail et du chômage, que les syndicats qui ont pour fonction principale le placement de leurs adhérents, pourraient faire avancer à grands pas (2). Et nous aurions mauvais gré à ne pas mettre l'étiquette de section d'économie sociale sur le groupe, qui étudie les unions syndiales dans les corporations, les arbitrages, les chômages, etc. Mais la Bourse du Travail cherche sa puissance dans une autre direction, très éloignée de la pacifique étude des questions didactiques. Tandis que son but apparent demeurait identique à lui-môme, tandis qu'elle semblait toujours vouée h dresser la statistique de l'industrie parisienne, et à préparer la solution de la question ouvrière par les procédés de la théorie libérale à la fin de l'Empire : les Unions de Syndicats ouvriers, l'arbitrage, les secours en cas de chômage, tandis que le gouvernement la déclarait d'utilité pulique (3) précisément en vue de cette considération, hardiment elle jetait le masque, et proclamait qu'il n'y aurait d'autre remède, que le renversement complet de l'état économique actuel pour faire place à la mise en commun du sol et des instruments de travail : elle devenait, ce qu'elle avoue crânement être, la citadelle du parti collectiviste parisien (4).

17. — Collectivisme, c'est-à-dire refonte complète sur la base du socialisme allemand, voilà où aboutit la conception orthodoxe du marché des salaires, de la Bourse du travail. Ici le collectivisme, c'est le possibilisme, la masse modérée, qui commandée par Brousse, Lavy et les dissidents, AUemane ou autres, rêve la lente infiltration des ouvriers dans les rouages des administrations publiques, afin d'opérer, sans brusque secousse, la grande transformation

(1) Son objet principal, imposé par son caractère de bulletin officiel, est le compte-rendu des séances du Comité général et aussi de la Commission executive.

(2) La preuve nous en serait fournie par ces tableaux du salaire quotidien publiés fréquemment par le Bulletin, par cette statistique du placement imprimée chaque mois, et aussi par cet état des maladies professionnelles (V. les n. du 29 nov. et 6 déc. 1891), notamment celui de la phtisie par métier (n. 7 fév. 1891).

(3) V. le Décret du 23 décembre 1889, au sujet de Texpropriation de la rue du Château-d'Eau, signé Carnot et Constans.

(4) Tout cela a été écrit il y a deux am .

de la main mise générale et de l'expropriation sans paiement. Les marxistes purs, Jules Guesde, Lafargue, sont rejetés vers laprovince et leurs forteresses sont les cités industrielles duNord, de l'Allier, des Bouches-du-Rhône, Lille, Roubaix, Montluçon, Marseille: souvent ils s'unissent, jusqu'à se confondre, avec les blanquistes de Vaillant et Ghauvière, — reliés parle Comité révolutionnaire central de la rue du Temple, association surtout politique, formée de groupes û! études, diVi lieu de groupes corporatifs, armée toujours prête à frapper un coup décisif, au moment des émotions populaires. Ge collectivisme po55i6i/is^e, — les deux expressions possibiliste et opportuniste semblent proches parentes, —malgré les déchirements récents, qui se sont produits en 1890 au congrès de Ghâtellerault, n'en a pas moins une marche assurée vers un but très déterminé. Ne pouvant s'emparer de THôtel-de- Ville, comme les révolutionnaires d'autrefois, il s'est procuré un petit hôtel de ville à lui, où il est maître, quoique l'Etat l'ait fait bâtir juste en face d'une caserne qui réédite pour lui la caserne Lobau ; là il tire le meilleur profit possible des deux moyens de lutte offerts au salariat contre le patronat, son ennemi inné : les grèves, coalitions facilitées par les syndicats, ces coalitions permanentes, mais assez illusoires en face de la concentration des forces patronales — ainsi qu'a permis de le constater la « grève de l'Urbaine » — ; et aussi le Conseil des prud'hommes, où les juges coupés en deux partis, et investis de mandats impératifs, décident d'après les passions de leurs électeurs : telle est la cause des Comités de vigilance ouvriers, qui tous les mois jugent à leur tour les prud'hommes, et qui siègent à la Bourse du travail, divisés en trois groupes ; l'un composé de 150 chambres syndicales nommant trois délégués, l'autre le comité du bâtiment spécialisé dans cet ordre d'industrie, le troisième le comité des produits chimiques — toutes subdivisions que les nuances politiques entraînent. Mais ce ne sont là que pierres d'attente : de tels procédés sont impuissants atout bouleversement pratique: le grand levier, c'est la diffusion du collectivisme ; le plan révélé par la section de propagande de la commission executive, c'est de susciter partout des < apôtres > c'est de relier entre elles, de façon à en former un groupe compact, les différentes bourses du travail, les différentes unions de syndicats — et le principe de l'union vient d'être décidé au congrès de Saint-Etienne le 7 février 1892 (1) — c'est de donner une tête à ce corps immense, probablement la Bourse de Paris, et de reconstituer ainsi, la fédération imitée du club des jacobins de ^, qui tout d'un coup fait surgir un pouvoir nouveau sous \q^ pouvoirs régulièrement constitués, d'après les usages constitutionnels un pouvoir fort, énergique, présidé par un ministre du travail, qui dirigera brusquement la marche de la nation entière vers une orientation nette : la solidarité universelle, V internationalisme.

(1) Des annexes à la bourse de Paris allaient être créées dans chaque arrondissements pour correspondre aux mairies. L'ancienne bourse du 95^ rue J. J. Rousseau formait une annexe.

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