‹ La question polonaise. Traduction du polonaisChapitre 10 sur 32 · PREFACE XVII · texte numérisé non relu

PREFACE XVII

de leur longue histoire, ils ne se résigneront jamais à ce supplice immérité de la mort lente.

Nicolas Milutine appelé, après l'insurrection de i863, à façonner la remuante Pologne à la domination du tsarisme, s'était flatté, avec ses lois agraires en faveur des paysans, de rallier à la domination russe et à l'autorité du tsar les masses polonaises, ignorantes des grands souvenirs des Jagellons. A la place de la Szlachta, de sa turbulente noblesse, annonçait l'homme d'Etat russe, apparaîtra un jour un acteur nouveau dans l'histoire polonaise, le peuple. La prédiction de Milutine est en train de s'accomplir. Pour la première fois depuis des siècles, le peuple a surgi du fond de la nation ; et en prenant conscience de lui-même, il s'est senti polonais, attaché à sa langue, à sa foi, à sa culture nationales. Libre de toutes les passions dupasse, respectueux de l'autorité du tsar russe, il ne lui demande, à son tour, que le respect de sa nationalité. Le tsar et la Russie demeurerontils sourds à cette voix de tout un peuple ? Refuser obstinément de lui prêter l'oreille, n'est-ce pas s'exposer à voir ses déceptions le jeter de nouveau dans les bras des ennemis de la Russie ou des fauteurs de la révolution ?

Nous sommes de ceux qui, depuis de longues années, n'avons cessé ae prêcher aux Polonais

XVln PRÉFACE

la patience et la sagesse. Comme autrefois, nous croyons nous montrer de leurs amis en leur donnant les mêmes conseils. Mais pour demeurer sages et patients, il faut aux peuples l'espérance. Puisse la Pologne la garder et la Russie l'y encourager !

Quant à nous, nousne saurions désespérer de la réconciliation de deux peuples que leurs intérêts nationaux poussent manifestement à s'entendre. S'il n'y avait en jeu que la justice, la liberté, le droit des peuples, nous oserions encore attendre de la Russie de l'avenir la reconnaissance des droits de ses sujets polonais. Mais il y a, pour les Russes, bien d'autres choses en jeu : l'affermissement de leur puissance, la sécurité de leurs frontières, l'indépendance de leur politique.

Si, comme il arrive parfois aux peuples ou à leurs gouvernements, ils semblent, aujourd'hui, méconnaître leurs propres intérêts, leurs amis et leurs adversaires du dehors ne s'y trompent point. Aux uns, il convient que la Russie garde à son flanc, comme une plaie toujours saignante, un peuple souffrant et irrité. Tel ne saurait être le vœu de tous ceux qui, avec nous, Français, croient que, à l'Europe du vingtième siècle, il faut une Russie grande et forte.

Anatole Leroy- Beaulieu.

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