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CHAPITRE VI

La politique polonaise depuis l'échec de la dernière insurrection.

Il n'est pas, croyons-nous, de pays où ait persisté aussi longtemps qu'en Pologne l'héritage politique de la première moitié du dix-neuvième siècle. Cet héritage, c'était la croyance au règne de la justice dans les relations entre les peuples, la foi dans la possibilité de faire prévaloir ses droits légitimes en les défendant devant l'opinion impartiale de l'Europe, l'habitude de désigner des faits historiques par les termes d' « injustice » ou « de crimes » ; c'était la confiance dans le triomphe final de la « juste cause » et par là même une tendance à ne pas compter avec la direction réelle des forces dans la vie internationale, comme si ce n'était pas de la résultante de ces forces que dépend le succès de toute entreprise. Cette disposition d'esprit qui faisait appuyer des vues politiques sur des bases purement illusoires, qui entraînait à se lancer dans des aventures sans en avoir exactement

défini le but ni calculé les moyens, c'est ce qu'on a nommé le romantisme politique.

;S'il a régné si longtemps en Pologne, c'est pour des causes multiples. Tout d'abord, la Pologne se trouve dans une situation anormale; son brillant passé contraste fortement avec les conditions déplorables de son existence actuelle, et ce contraste a rendu la nation polonaise la plus malheureuse de toutes les nations européennes. De plus, la société polonaise était constituée de telle manière que sa politique se trouvait exclusivement entre les mains de la noblesse; or, cette noblesse avait certainement beaucoup de traditions excellentes, mais elle était peu trempée pour les luttes de la vie pratique. Et puis, les Polonais étaient doués comme un peuple jeune d'une certaine naïveté qui les faisait se méprendre sur le sens du langage politique. Bref, pour tout ce qui touchait aux affaires politiques, ils trahissaient un manque complet d'expérience qui tenait d'ailleurs à la non-existence de l'État polonais. Enfin, n'oublions pas l'influence de la brillante poésie polonaise qui atteignit son parfait épanouissement après la chute de la Pologne, et dont le principal ressort fut dès lors l'idée de l'affranchissement de la Patrie.

Certes, les actes les plus importants de la politique polonaise — les insurrections et la part prise par les Polonais dans les guerres napoléoniennes — avaient été fondés sur des calculs réels ; mais malheureusement ces calculs étaient très inexacts. Et, du reste,

le romantisme les avait marqués à son empreinte. La nation avait les yeux fixés sur un seul but : la reconstitution d'une Pologne indépendante, et ce but absorbait tellement les esprits qu'on ne fixait pas assez l'attention sur les conditions dans lesquelles on entreprenait la lutte. Il n'y avait pas équilibre entre le sentiment national et le sens politique.

Le dernier chaînon de cette série de tentatives en vue de reconstituer l'État polonais fut l'insurrection de i863-i864. A l'étranger, on y vit la banqueroute définitive de la cause polonaise; en Pologne, on y vit seulement la fin de la première période de l'histoire polonaise depuis les partages, période des luttes à main armée pour l'indépendance. La nation renonça à ces luttes; elle résolut de se résigner à sa situation, h son incorporation dans trois États étrangers, et se donna pour but de travailler à conserver son individualité nationale, à développer sa civilisation.

Les années qui suivirent l'insurrection furent une époque de violente réaction contre le romantisme politique, et cette réaction fut, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, étroite et partiale.

Dans la plus importante partie de la Pologne, celle qui avait été le principal théâtre de l'insurrection, c'est-à-dire dans le Royaume, le développement industriel du pays commença à faire paraître au grand jour une bourgeoisie industrielle rapidement grandissante, qui sentit de bonne heure en elle l'ambition de jouer le premier rôle dans la vie de la nation. La

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jeune littérature, y compris le journalisme, adopta bientôt après l'insurrection un ton fortement combatif au nom des idées démocratiques bourgeoises. Elle déclara la guerre au romantisme politique au nom du travail pour le développement économique et pour la civilisation; et ce travail, les novateurs voulurent le reprendre à la base. Ce fut là leur programme auquel on donna le nom de programme du « travail organique ».

D'autre part, ils luttaient contre les idées de la noblesse,contre les traditions du passé, contre le cléricalisme, même contre la religion au nom de la libre pensée, de la science moderne, du progrès, des principes démocratiques. Ce mouvement, appelé « le positivisme de Varsovie», n'opposait aucune politique nouvelle à celle des générations précédentes ; il renonçait entièrement à toute politique.

Ce n'est pas seulement de ce côté que se produisit la réaction contre le romantisme politique. Elle vint en même temps des éléments conservateurs euxmêmes, de l'aristocratie et de la grande noblesse. Une notable partie de leurs membres avait toujours été contraire aux insurrections ; ils cherchaient à s'insinuer à la cour des ti-ois États copartageants, et chez eux, la politique du marquis Wielopolski, étouffée dans son germe par l'explosion de l'insurrection, avait trouvé de nombreux partisans. Ces éléments ne renoncèrent pas à la politique ; mais ils prirent pour ligne de conduite de gagner la confiance des souverains, et de conquérir ainsi pour les Polo-

nais une position dans l'État étranger, ou tout au moins d'adoucir leur pénible sort.

Un champ plus vaste s'ouvrit bientôt en Autriche pour cette politique. Les Polonais y firent une déclaration solennelle où ils affirmaient leurs sentiments de loyalisme à l'égard du monarque. Depuis lors ils devinrent ainsi dans le Parlement un parti gouvernemental. Cette altitude de leur part était favorisée par les conditions extérieures et par les transformations profondes opérées dans l'État après 1866. Elle l'éla^ aussi dans une certaine mesure par les vues d'avenir qui dirigeaient à cette époque la pblitique autrichienne. Cette politique, en effet, ne s'était pas orientée exclusivement du côté des Balkans ; elle n'était pas encore intimement liée à la Prusse, et n'avait pas rayé la question polonaise de ses combinaisons. Mais ce qui favorisa surtout cette tactique, ce fut la situation intérieure du pays. La Galicie était la plus arriérée de toutes les provinces polonaises ; au point de vue économique, elle avait été ruinée par la politique de Metternich ; elle se trouvait dans un état social déplorable et en outre l'élément qui dominait dans sa vie sociale, à l'exclusion de tout autre, était l'aristocratie et la grande noblesse. Aussi était-il possible d'y organiser une politique par excellence aristocratique, ne subissant en rien la pression des masses, ne devant pas compter avec leurs besoins et leurs aspirations et trouvant son seul appui auprès de la Couronne et du Couver-

nement . Celte politique trouva sa plus complète expression dans le parti cracovien, qui reçut le nom populaire de « parti des Stanczyks ». Entre ce parti et le Gouvernement autrichien, il s'établit pour longtemps une entente fondée sur un mutuel échange de services : le Gouvernement avait à surmonter à l'intérieur de graves difficultés et il profitait de l'appui des Polonais dans le Parlement ; et de son côté, il soutenait la politique conservatrice et aristocratique en Galicie, dont il avait remis l'administration à ses représentants. Cette politique ne rencontrait aucun obstacle sérieux de la part des autres éléments de la société polonaise en Galicie ; ils étaient trop faibles par le nombre et par leur niveau intellectuel ; d'autre part, c'était pour les conservateurs un atout considérable que d'avoir obtenu de l'Autriche une sorte d'autonomie provinciale et les libertés nationales.

Djçs essais de cette politique aristocratique à laquelle on donna le nom de politique de réconciliation eurent lieu aussi en Prusse, en 1890. Jusqu'alors, les Polonais avaient été forcés de lutter contre la politique absolument antipolonaise du Gouvernement. Dans le Parlement, et surtout dans la Chambre prussienne, où Bismarck disposait d'une énorme majorité, cette lutte se manifestait par l'opposition des députés polonais. Ils protestaient énergiquement contre les violences ; ils en appelaient aux engagements qu'avaient pris les rois de Pousse, aux promesses qu'ils avaient faites et qu'ils éludaient toujours. Cependant, en prévision

d'un conflit avec la Russie, le Gouvernement prussien avait quelque peu ralenti l'action germanisatrice en Posnanie, et l'empereur Guillaume II avait appliqué aux chefs de l'opposition polonaise sa méthode connue d'influence personnelle. Aussi s'efforça-t-on du côté polonais d'inaugurer une politique de réconciliation; en soutenant le Gouvernement dans les Chambres, on espérait obtenir un traitement plus bienveillant de sa part à l'égard des Polonais. Ces essais furent d'abord couronnés d'un certain succès (rappelons le vote des Polonais pour les crédits de la marine, en 1893) ; mais ils ne tardèrent pas à faire faillite. Ils ne trouvaient d'aucun côté un fondement solide : du côté polonais, dans la Pologne prussienne, les éléments démocratiques devenaient de plus en plus forts; ils s'étaient trempés dans la lutte nationale, et opposaient une résistance acharnée à « la politique de cour « ; d'autre part, du côté prussien, la germanisation des territoires polonais est pour la politique prussienne un intérêt trop vital pour qu'elle puisse y renoncer. Aussi, quand l'antagonisme entre l'Allemagne et la Russie se fut apaisé, le Gouvernement prussien saisit le premier prétexte venu pour revenir plus énergiquement que jamais à la germanisation ; il employait même des procédés d'une rigueur inconnue à l'époque de Bismarck. Bref, il ne resta bientôt plus chez les Polonais que le désagréable souvenir d'un flirt inutile de quelques années avec le Gouvernement prussien. C'est en 1894 que ce flirt fut brutalement rompu

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par le Gouvernement à l'occasion d'un discours prononcé par le principal « loyaliste » posnanien, M. Koscielski, à l'exposition de Léopol. Dans ce discours, l'orateur avait rappelé le lien qui existe entre les Polonais des trois empires. C'est dans cette même année 189^, où. l'on avait vu échouer, par le fait du Gouvernement prussien, la politique de conciliation, qu'on fit les premières tentatives pour organiser cette politique en Russie à l'égard du Gouvernement russe. Le prétexte en fut fourni par l'avènement de l'empereur Nicolas IL Une délégation polonaise déposa une couronne sur le tombeau d'Alexandre III ; les deux généraux-gouverneurs, Chouvalof et le prince Imérétinsky, reçurent des témoignages de sympathie de la part de l'aristocratie polonaise ; on organisa pour le couple impérial venu à Varsovie en 1897 une réception enthousiaste. On voulut perpétuer le souvenir de cette visite et on réunit, par voie de souscription dans le Royaume, un million de roubles pour un but qu'on laissa au monarque le soin de désigner lui-même *. Une agitation énergique fut entretenue par les organisateurs de l'entente ; de plus, les deux généraux-gouverneurs cités plus haut ne manquaient pas de diplomatie ; ils surent éviter les provocations ; et Imérétinsky obtint même de Saint-Pétersbourg l'autorisation d'élever à Varsovie un monument à Mickiewicz.

1. L'empereur Nicolas II consacra cette somme à la fondation dune école polytechnique (russe) à Varsovie.

Pendant trois ans (1894-1897), grâce à cette diplomatie et à cette agitation, il sembla que cette politique pourrait donner des résultats et qu'elle serait adoptée dans tout le pays. On fondait principalement ces espérances sur le séjour du monarque à Varsovie; on s'attendait à ce qu'il répondît à un si chaleureux accueil par un acte quelconque en faveur des Polonais. Ces espérances étaient telles que, dans le monde des fonctionnaires russes du Royaume, on trembla pour l'avenir. Mais l'empereur resta froid et impassible ; dès le lendemain de son. départ, les craintes des fonctionnaires furent apaisées. En effet, le prince Imérétinsky leur adressa une circulaire leur rappelant qu'ils ne devaient employer que la langue russe dans leurs rapports avec le public polonais. Les illusions s'évanouirent ; la politique de conciliation reçut un coup mortel, et ce coup lui venait précisément du côté où elle tendait. Ensuite, on nomma gouverneur le général Tchertkof qui dans toute sa conduite donna des preuves évidentes de haine envers les Polonais. Le parti « de la réconciliation » avait son principal point d'appui dans l'aristocratie et dans les cercles qui lui sont affiliés, surtout parmi les grands propriétaires fonciers ; il continua de poursuivre son agitation dans le même sens ; mais la résistance que la majorité de la population avait d'abord opposée à sa politique se changea peu à peu en un haro général. Cependant, il profita de l'organisation de l'État qui ne permettait point aux opinions contraires de se heurter librement et de mettre

en lumière la force réelle des courants et des partis politiques ; et dans ces conditions il put maintenir encore pendant quelques années les dehors d'une influence désormais ruinée. Ses espérances étaient fondées sur le régime qui régnait alors, où toutes les affaires se réglaient au moyen d'influences secrètes auprès du Gouvernement. Mais quand on eut inauguré en Russie le parlementarisme, quand on put voir en pleine lumière les forces politiques réelles de la nation, il devint évident que ce parti n'avait dans le pays aucun fondement sérieux. Aux premières élections à la Douma aucun de ses membres ne fut élu.

Ainsi, dans le Royaume de Pologne, la politique de réconciliation offrait encore m.oins de garanties, aussi bien extérieures qu'intérieures, que sous le gouvernement de Caprivi en Prusse. Ici, personne dans les sphères gouvernementales ne pensait à se concilier les Polonais ; les plus légères concessions en leur faveur eussent été une atteinte portée à l'omnipotence de la bureaucratie ; d'autre part, dans la politique extérieure, c'est précisément à l'époque où naissait l'idée de « l'entente » qu'avait lieu le rapprochement de la Russie et de l'Allemagne, et l'on ne voyait pas trop en quoi les Polonais pouvaient être utiles au Gouvernement russe. Enfin, la population du Royaume constitue la partie la plus démocratisée de la nation polonaise ; elle possède une forte bourgeoisie qui est très instruite, de nombreux propriétaires fonciers de fortune moyenne ; elle renferme aussi des élé-

ments dont les idées sont essentiellement démocratiques. Aussi, dans sa grande majorité, repoussaitelle la politique de l'aristocratie. Cette politique de démarches humiliantes à Saint-Pétersbourg ou auprès des généraux-gouverneurs n'avait d'autres résultats que d'établir de bonnes relations de société entre les hommes politiques polonais et les organes du Gouvernement. Elle blessait profondément le sentiment national, et devait fatalement aboutir à un fiasco.

Elle était née, en grande partie, d'une fausse conception des succès remportés par les Polonais en Autriche; mais en Autriche môme, cette politique aristocratique et conservatrice fît aussi banqueroute. Appuyée sur le Gouvernement, c'est en cet appui qu'elle faisait consister toute sa force. Elle se montrait jalouse à l'excès de sa situation dans le pays. Non seulement elle ne se souciait pas autant qu'il l'eût fallu de travailler au progrès de la Galicie, de développer sa civilisation et sa vitalité, mais encore elle employait son autorité contre les nouvelles forces politiques qui sortaient du peuple; elle s'opposait surtout au mouvement qui se produisait parmi les populations rurales. Dans cette lutte contre les nouveaux courants, elle essuyail^défaites sur défaites. D'autre part, il survint dans la direction de la politique intérieure de l'Autriche des changements qui mirent, de plus en plus, les Polonais en conflit avec le Gouvernement autrichien, et enlevèrent aux dirigeants de la politique polonaise leur principal

appui. Enfin, dans ces derniers temps, est venue la réforme électorale qui a supprimé le système des curies; les premières élections issues du suffrage universel ont réduit le nombre des représentants de l'ancienne politique à une faible minorité. Aujourd'hui, s'ils peuvent encore garder quelque influence, c'est surtout grâce à leurs capacités personnelles, à leur routine politique, à leur habileté dans l'art de se plier aux exigences de l'opinion générale du pays, enfin, grâce à des compromis hasardeux avec les éléments radicaux.

Comme nous l'avons déjà dit, la réaction immédiate contre le romantisme politique et contre la lutte à main armée pour l'indépendance avait été trop étroite et trop partiale. Chez les uns, elle s'était manifestée par la renoncialion à toute action politique; chez les autres, elle avait réduit la politique à de vaines démarches auprès des cours et des gouvernements.

Au point de vue de l'état social de la nation, les forces nouvelles qui venaient de surgir commençaient à peine à prendre forme et à s'organiser; au point de vue de son état d'âme, c'était l'abattement et l'apathie qui régnaient en elle, résultat de la terrible défaite récemment subie. Cet état d'âme de la nation et les conditions de sa vie sociale ne favorisaient pas l'éclosion rapide de la politique énergique que réclamait la situation. Cette politique devait être appuyée sur de fortes bases ; ce qui devait l'inspirer, c'était un sentiment national puissant, une foi solide

en ses propres forces; c'était aussi un véritable sens politique, capable de se rendre compte des conditions d'existence du pays, des dangers à éviter, des circonstances réelles susceptibles de procurer un avantage positif et d'être utilisées comme telles dans la lutte nationale. Mais, pour une politique de ce genre, il fallait des forces nouvelles, et ces forces commençaient à peine à se constituer.

Le romantisme des générations précédentes avait beaucoup d'éléments sains qui attestaient la vitalité de la nation: avant tout, il y avait en lui une tendance qui contenait, à proprement parler, tout l'avenir de la Pologne. C'était le désir de gagner à la cause nationale les masses populaires ignorantes, passives, qui voyaientavec indifférence les efforts des classes supérieures dans leur lutte pour l'indépendance, et il voulait leur inculquer l'idée nationale, en faire la nation même, consciente de ses droits et sachant les revendiquer. Pendant toute la période historique qui suivit les partages, on vit se succéder une foule de généreux rêveurs, parfois démocrates utopistes ; pleins d'enthousiasme, ils allaient parmi le peuple lui apporter la lumière de la foi nationale ; ils le faisaient malgré les persécutions auxquelles ils étaient en butte de la part des gouvernements; le peuple lui-même, incapable de les comprendre, et obéissant aussi aux instigations des agents gouvernementaux, leur fit souventpayerbien cher leurdévouement. Cette idée de relever le peuple et de libérer la Pologne avec

sofi aide, était si puissante, qu'elle ne fut étouflee ni par le terrible massacre organisé, en 1846 par le Gouvernement autrichien, ni par l'attitude presque toujours indifférente et quelquefois hostile des paysans à l'égard de l'insurrection de i863-64. Si les rêves de générations entières de patriotes ne purent se réaliser, si leur dévouement ne produisit pas les fruits attendus, c'est parce qu'ils voulaient aller trop loin et trop vite. L'ignorance de ce peuple était trop grande; dans les pays polonais soumis à des gouvernements étrangers, le dix-neuvième siècle n'avait pas introduit le même développement des écoles, le même progrès de l'instruction des masses que dans les autres pays de l'Europe; et puis, dans ces pays» les relations sociales d'ancien régime avaient subsisté plus longtemps qu'ailleurs, isolant les paysans du reste de la société et les empêchant de devenir des citoyens conscients de leur nationalité^

Pour faire abolir la corvée, et pour qu'on permit aux paysans de la Pologne russe de devenir proprié* taires fonciers, la noblesse polonaise avait fait de nombreuses démarches; et ces démarches dataient de loin; parfois elles étaient réprimées et punies. Or ce n'est qu'après l'explosion de la dernière insurrection que le Gouvernement russe accorda cette abolition. Et c'est seulement à cette date que commença l'évolution sociale moderne de la nation polonaise.

Ainsi, la fin de la période des luttes armées pour l'indépendance co'incide avec le début d'une période

nouvelle, période de développement intérieur, de transformation sociale de la Pologne. Ce qui caractérise principalement cette période, c'est le développement en tous sens de la classe paysanne, développement fondé sur de fortes bases économiques.

Les gouvernements qui régnent sur des territoires polonais ont toujours regardé la noblesse comme leur principale ennemie ; ils ont toujours cherché à l'affaiblir. Mais c'est surtout le gouvernement russe qui a pratiqué avec énergie cette politique. C'est pour cela qu'en donnant des terres aux paysans des provinces polonaises qui lui appartiennent, il a eu soin d'avantager le plus possible les nouveaux propriétaires. Il avait deux raisons pour agir ainsi. D'abord, voyant l'indifférence des paysans pour l'insurrection « des nobles », il se les représentait comme un élément sur lequel il pourrait appuyer son pouvoir en Pologne, naturellement en attisant sans cesse leur antagonisme avec les « seigneurs ». En second lieu, parmi les agents politiques du règne d'Alexandre II, se trouvaient des hommes aux idées démocratiques très radicales, dont les théories répondaient parfaitement aux desseins du Gouvernement. Ce sont ces hommes-là que l'on envoya en Pologne, en leur confiant le soin d'exécuter la réforme agraire. Ce sont eux qui imprimèrent à la politique gouvernementale sa direction nouvelle. Ils eurent pour ligne de conduite de propager la haine contre les seigneurs, d'exciter la méfiance à l'égard de tout homme instruit et non fonctionnaire, de répandre enfin l'atta-

cheraent au trône et la foi en la Russie. Réalisée par eux, la réforme fut un acte politique àlaMetternich. Étant donné les procédés employés, la noblesse la regarda du premier abord comme dirigée contre elle. Cependant, elle n'en devint pas moins un bienfait pour le pays. Elle créa une classe paysanne saine et nombreuse, ayant une forte assise économique et destinée à constituer le fondement de l'équilibre social. Mais ce qu'elle allait devenir par rapport au Gouvernement et à son système politique en Pologne, les politiciens russes ne le prévoyaient pas, car cela dépendait de causes plus profondes qu'ils ne le pensaient.

C^est seulement dans les conditions modernes de la vie que le paysan polonais a mis en lumière toutes ses qualités qui constituent aujourd'hui la principale force de la Pologne dans la lourde lutte qu'elle soutient pour son existence nationale. Il est passionnément attaché à la terre; son but principal est d'en acquérir quand il n'en possède pas, et, quand il en possède, d'augmenter son avoir. Il a peu de besoins, se montre économe; en même temps il recherche volontiers l'instruction et ne repousse pas le progrès dans l'agriculture quand on lui en montre les avantages; il a rapidement conquis sa place dans la vie sociale du pays. Avant tout, une partie de la grande propriété commença, dans toutes les parties de la Pologne, à passer rapidement par voie de colonisation entre les mains des paysans : les uns augmentaient leurs domaines à l'aide du profit de la terre

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qu'ils possédaient déjà, d'autres, n'en possédant pas, allaient travailler et s'enrichir dans les centres industriels du pays lui-même ou bien encore en Allemagne et en Amérique, afin de revenir ensuite acheter de la terre avec leurs économies. Puis, dans leurs travaux de culture, ils prenaient modèle sur la grande propriété, ou bien ils s'inspiraient de ce qu'ils avaient observé dans leurs voyages en Occident; et enfin ils trouvaient une aide daus Imstructionqui s'était accrue. C'est ainsi que la culture des terres, appartenant aux paysans, a fait, dans ces derniers temps surtout, des progrès vraiment surprenants. Les sociétés coopératives, les associations de crédit, d'alimentation, les cercles agricoles, d'abord dans la Pologne prussienne, ensuite en Galicie, et plus récemment, depuis que les lois le permettent, dans le Royaume de Pologne, se sont rapidement multipliés^

En même temps, et avec la même rapidité, le niveau de l'instruction commença à s'élever. Les classes éclairées avaient conçu le but de conquérir, pour la Pologne, l'âme du peuple; et ce but avait fait naître, en elles, depuis longtemps, la conviction profonde qu'il fallait relever l'instruction des masses populaires; elles pensèrent que c'était une des tâches essentielles pour l'intérêt de la nation, et qu'y travailler, c'était accomplir le principal devoir civique^)

jbéjà, dans la première moitié du siècle dernier, le duché de Posen avait dans cette voie donné l'exemple d'un très grand effort. Dans le Royaume de Pologne,

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avant l'insurrection, la Société Agricole, qui n'était qu'une organisation de la grande propriété, à côté d'autres travaux non moins importants, faisait beaucoup pour l'instruction des paysans. Mais elle fut ensuite dissoute par le Gouvernement.

La réforme de l'exiBlence légale des paysans fut un puissant stimulant à cet égard. Mais le premier facteur qui contribue au rapide développement de l'instruction, c'est l'empressement spontané des paysans eux-mêmes; ils sentent quelle faiblesse déterminedans les nouvelles conditions de la vie, le manque d'instruction. Cette tendance, les classes éclairées se sont efforcées de la développer ; à cet effet, elles ont fondé des associations et des institutions. C'est l'école publique qui devait naturellement jouer le premier rôle dans cette voie. Mais ce n'est possible que dans la Pologne prussienne et dans la Pologne autrichienne. Encore, dans la première, l'influence de l'école est-elle dénaturée, car le Gouvernement prussien la fait servir à ses desseins politiques. Quant au Royaume de Pologne, les écoles y sont si peu nombreuses qu'elles y jouent un rôle relativement secondaire!

JQjest tout d'abord dans la Pologne prussienne que l'instruction s'est répandue parmi le peuple. Cela provient de ce que, dans cette partie de la Pologne, la civilisation est plus ancienne et plus avancée. D'autre part le système scolaire du Gouvernement prussien est très fortement organisé ; la loi y a établi l'instruction obligatoire. Enfin, c'est aussi en

Prusse que les classes polonaises éclairées ont tout d'abord organisé la propagande de l'instruclion, pour lutter par la civilisation polonaise contre l'influence prussienne.

En Galicie, depuis le moment oîi cette province a obtenu sa quasi-autonomie (1867), la Dicte consacre la partie principale du budget des dépenses aux écoles populaires (ou primaires). Le budget des écoles de la province, presque exclusivement populaires *, s'élève à plus de 22 millions de couronnes, et, si l'on y ajoute les budgets de Cracovie, de Léopol et des communes de moindre importance, à 28 millions de couronnes environ. De plus, l'initiative privée crée une foule de bibliothèques populaires et construit des écoles là où elles manquent encore.

Dans le Royaume de Pologne, ce mouvement a rencontré plus de difficultés. Le Gouvernement a mis à la charge des communes l'entretien des écoles populaires ; mais il en a pris la direction . Il s'est montré jaloux de son monopole au point de ne pas autoi'iser la fondation d'écoles libres ; on infligeait de fortes amendes s'élevant jusqu'à 3oo roubles à ceux qui apprenaient secrètement à lire et à écrire. Dans l'école populaire, l'enseignement était russe ; les instituteurs devenaient des agitateurs aux gages du Gouvernement ; parfois ils rem-

1. Les lycées ou gymnases et les universités entretenus par le Gouvernement central ne figurent pas dans ce budget.

plissaient les fonctions d'agents de police ; des circulaires parvenant des autorités scolaires leur enjoignaient de dénoncer les personnes qui enseignaient clandestinement. Dansces conditions, les communes n'avaient nulle envie de fonder des écoles sur lesquelles on ne leur laissait aucune influence. L'enseignement se donnait principalement chez les particuliers, en cachette. D'après le recensement de 1897, parmi les habitants du Royaume qui savent lire, 60 p. 100 ne connaissent que le polonais ; c'est donc qu'ils ont appris à lire ou chez eux ou dans les écoles secrètes, puisque à l'école publique l'enseignement se faisait en russe. Et en effet un progrès plus rapide de l'instruction ne pouvait être réalisé que par l'activité des sphères éclairées, guidées par un ardent patriotisme, ne reculant devant aucun sacrifice, ne se laissant pas effrayer par les amendes et les persécutions qui l'attendaient de la part du Gouvernement. [Cette activité commença à se développer graduellement bientôt après l'insurrection. Vers l'année i885, elle devint même le mot d'ordre du patriotisme. On vit se multiplier les « cercles » secrets d'instruction qui fondèrent des bibliothèques populaires ; la jeunesse colporta des livres dans tout le pays ; dans les résidences des propriétaires fonciers s'organisèrent des écoles clandestines dirigées par les femmes et les filles des propriétaires ; sur le conseil des personnes instruites, les paysans commencèrent à s'abonner, de plus en plus, aux journaux populaires, et, malgré les entrave?

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que leur opposa la censure gouvernementale, ces journaux exercèrent une grande influence; le nombre des publications destinées au peuple s'accrut considérable menU

Cet intérêt que l'on portait au peuple, ce désir effectif de contribuer à son relèvement devint général ; c'est du peuple que les belles -lettres s'occupent principalement. Enfin, il apparut une tendance politique, qui mit le peuple en avant comme étant le facteur principal de la vie nationale. Cette tendance avait pour organe la revue hebdomadaire le Glos (la Voix) fondée en 1886. Également en 1886, se constitua l'organisation politique appelée d'abord Ligue polonaise [Liga polska) et plus tard Ligue nationale (Liga narodouia)^

Les progrès de l'instruction parmi les paysans devaient nécessairement les amener à s'intéresser aux affaires publiques et à prendre part à la vie politique du pays. Quant à la nature de cette participation, elle devait dépendre de la situation politique de chacune des trois parties de la Pologne^

Dans la Pologne prussienne, la lutte contre le catholicisme entreprise par Bismarck eut un douloureux retentissement dans l'âme populaire. Le peuple fit cause commune avec le clergé et les classes éclairées contre le Gouvernement ; la question de l'Église se confondit dans sa conscience avec la question nationale. Lorsque, plus tard, le Kulturkampf eut cessé, la lutte continua de plus en plus achar-

née comme lutte du germanisme contre le polonisme. Mais les rangs étaient déjà formés, et ce fut la nation tout entière que le Gouvernement prussien eut à combattre, la nation formant comme une armée unie et disciplinée.

Ce Kulturkampf eut un autre avantage : il réveilla en Haute-Silésie l'antagonisme contre le Gouvernement prussien. Or, cet antagonisme facilita le travail fécond des pionniers du polonisme au milieu du peuple silésien. Aussi, dans un espace de vingt ans ce travail a-t-il déjà réalisé la renaissance de le Silésie polonaise ; il a augmenté d'un million et demi le nombre des Polonais qni vivent sous la domination prussienne.

Autrefois, le peuple de Posnanie se laissait conduire par les classes supérieures ; il commença alors à montrer plus d'initiative. Par là môme, il força toute la politique de cette partie de la Pologne à placer les besoins et les aspirations du peuple en tète de son programme. De cette manière, on défendait les intérêts du peuple et, en même temps, on augmentait les moyens de lutter efficacement contre le germanisme.';

En Galicie, la situation politique et l'état des aftaires intérieures étaient autres qu'en Prusse. L'avènement des paysans à la vie publique y eut donc un caractère entièrement différent. Le mouvement qui se produisit s'appela « populaire » (ludowy). 11 se manifesta tout d'abord sous la forme d'une opposition violente contre le régime aristo-

cialique et conservateur. Les classes dirigeantes du pays avaient développé les écoles et contribué à l'instruction du peuple ; mais elles n'avaient pas compris que l'accroissement de l'instruction aurait pour résultat de faire des paysans un facteur politique indépendant ; aussi persécutèrent-elles avec acharnement ce mouvement populaire dès sa naissance. C'est qu'elles voulaient défendre leur influence politique contre les éléments nouveaux; mais elles avaient encore à sauvegarder les intérêts de la grande propriété agricole qui étaient favorisés par la législation et par la politique des autorités gouvernementales. Quant au mouvement populaire lui-même, au temps de sa formation, il avait bien pris une direction très patriotique ; néanmoins, en fait, il se renferma presque exclusivement dans un antagonisme de classe, excité et aggravé par des chefs de parti aux idées étroites. Aujourd'hui, la réforme politique a supprimé les curies et donné au peuple l'influence qu'il réclamait ; par suite, cet antagonisme commence à s'adoucir et à prendre une forme plus civilisée.^

[Au point de vue de sa situation, le Royaume de Pologne présenlaitune certaine analogieavecla Pologne prussienne. On y rencontrait, en effet, un système de dénationalisation qu'il fallait combattre. Il est vrai que ce système était appliqué d'une manière sauvage ; mais, étant données les forces civilisatrices respectives de la Pologne et de la Russie, il était incomparablement moins dangereux pour l'existence na-

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lionale. Quant aux circonstances de la politique intérieure, il subsistait entre le peuple des campagnes et les classes éclairées la même défiance qu'autrefois, alimentée par le Gouvernement ; et cette défiance jouait encore un rôle assez important. Néanmoins, pendant des années, on travailla à propager l'instruction dans les masses du peuple; la jeune génération des propriétaires fonciers se mêla elle-même à cette propagande, et y prit une part considérable. C'est une des causes qui contribuèrent à diminuer la défiance. D'autre part, les organes du pouvoir suivaient la tactique des avances au peuple ; mais, en même temps qu'ils faisaient ces avances, ils ne pouvaient s'empêcher de le léser à chaque instant ; ils éveillaient ainsi chez les paysans une haine de plus en plus grande contre le Gouvernement. Dans les dernières années du siècle précédent, ceux qui dirigeaient la politique russe dans le Royaume commencèrent à constater que Tonne pouvait pas compter comme autrefois sur les paysans polonais, qu'il était désormais difficile de voir en eux un appui pour le système gouvernemental. La constatation de ce fait fit naître, chez quelques-uns des représentants du Gouvernement, le désir de chercher un point d'appui dans l'aristocratie et dans la grande noblesse, et c'est sur ce désir que les politiciens de « l'entente » avaient fondé leurs espérances. Mais ce point d'appui, le Gouvernement n'aurait pu l'obtenirlqu'à la conditioQ de faire des concessions en faveur de la nationalité polonaise. Par là même, ces concessions au-

282 LA OUHSTWN POLONAISE

raient été contraires aux intérêts de la bureaucratie. Et comme celle-ci était toute-puissante, cette combinaison est devenue impossible.

Cependant, à partir de 1897, ceux qui travaillaient à faire l'éducation politique du peuple et qui la dirigeaient par le moyen de la Ligue nationale restée jusqu'alors secrète, se firent connaître comme parti démocratique national. Ils s'appuyaient sur les masses populaires, et plaçaient en tête de leur programme la lutte contre la politique du Gouvernement. L'un des principaux terrains où devait s'engager cette lutte était l'autonomie communale. Le décret qui l'avait établie était très avantageux pour le peuple; mais il n'avait reçu aucune sorte d'exécution à cause de l'arbitraire des autorités gouvernementales. Bientôt les faits prouvèrent que le programme du parti démocratique national n'était pas resté lettre-morte ; les assemblées communales devinrent le théâtre de conflits de plus en plus fréquents entre les représentants du Gouvernement et les paysans. Ceux-ci invoquaient les articles de l'ordonnance communale; ils en réclamaient l'accomplissement et refusaient de se conformer aux exigences illégales del'administration. Ce mouvement était une gêne considérable pour les autorités, car elles n'avaient pas l'habitude de la légalité; elles y voyaient une contradiction flagrante avec les inté-. rets de la politique russe.

En même temps, il se créa toute une presse clandestine qui acquit bientôt une grande influence sur les paysans. Elle était dirigée dans un sens na-

tional. Son principal organe était le journal Polak (le Polonais) ; publié en Galicie par des patriotes du Royaume de Pologne, il était introduit dans le Royaume par dix mille exemplaires, grâce à une contrebande pratiquée surtout avec Taide des paysans. Les paysans eux-mêmes se groupèrent dans des cercles secrets. C'est alors que commencèrent les persécutions. Les paysans patriotes furent mis en prison, ou déportés en Russie. Mais cela même ne fit qu'accentuer l'impuissance du pouvoir à arrêter ce mouvement. Il progressait d'une manière constante lorsqu'éclatèrent successivement la guerre du Japon et la crise intérieure dans l'État, qui eut pour effet de désorganiser le Gouvernement.

Pendant toute la durée de cette crise, c'est la classe des paysans qui joua le rôle principal dans le Royaume de Pologne. C'est sur elle que s'appuya la politique du parti démocratique national prépondérant dans le pays. Cette politique combattait sur deux fronts : contre l'anarchie révolutionnaire et contre la politique du Gouvernement, et les paysans étaient comme l'armée du mouvement national : ils s'efforcèrent depoloniser l'administration communale et l'école populaire; ils réclamèrent unanimement l'autonomie du Royaume dans des assemblées qui se tinrent par tout le pays ; ils manifestèrent chaleureusement leur sentiment polonais, leur attachement à l'idée nationale. Et quand le décret relatif aux élections leur donna une influence considérable sur la composition de la représentation polonaise à la

Douma, ils nommèrent des députés qui représentaient la tendance nationale la plus accentuée.

Ainsi l'avènement de la classe des paysans à la vie publique a été la réalisation de l'idée des anciens patriotes qui rêvaient de les conquérir pour la patrie, pour la cause nationale. Le peuple s'est senti nation^

C'était une grande transformation dans la vie sociale et politique de la Pologne. D'ailleurs, elle fut accompagnée"^ de toute une série d'autres changements. Par suite du développement de l'industrie, surtout dans le Royaume de Pologne, il s'est créé une nombreuse classe ouvrière, et en même temps il s'est formé une classe nombreuse de bourgeois éclairés. Enfin, le grand agriculteur lui-même, dans des conditions sociales et économiques transformées, se transforme à son tour : l'ancien gentilhomme privilégié qui menait une vie facile devient par degrés un producteur moderne forcé à un travail de plus en plus intensif, obligé de déployer une quantité de plus en plus grande de savoir et d'énergie. La vie de la nation s'est radicalement transformée; par suite, sa politique a dû se transformer aussi. Gomme toute l'âme de la nation, elle a été obligée de devenir plus pratique, moins portée aux illusions, el elle doit fonder ses vues d'avenir sur des bases plus positives.

Ce qui a beaucoup contribué également à la guérir de ses illusions, c'est l'évolution des événements de la politique internationale^

A la fin du dix-huitième siècle, les Polonais étaient sous l'influence du mouvement intellectuel et politique de la France révolutionnaire; un peu plus tard, ils prirent une part active aux chevauchées de Napoléon à travers l'Europe, en faisant reposer toutes leurs espérances sur ses victoires. Mais, depuis cette époque, il n'y eut pas de solution de continuité dans l'union intime de la vie polonaise et du mouvement national polonais avec la France, patrie des idées de liberté. Le Royaume de Pologne, formé du duché de Varsovie, reçut de lui, en héritage, le Code Napoléon et, d'une façon générale, l'esprit de la législation française. La France fut considérée, en Pologne, comme un modèle à tous les points de vue : c'est d'elle qu'on attendait la réalisation en Europe des principes de liberté et de justice; ses moindres mouvements étaient observés par les champions de la liberté polonaise. L'insurrection de i83o-3i s'inspira de la révolution de Juillet, l'insurrection de i863-64 de l'afl'ranchissement de l'Italie avec l'aide de la France. C'est en France que l'émigration polonaise chercha un refuge; c'est la France qu'idéalisèrent la poésie patriotique et la littérature politique. C'est elle qui était cet allié sûr et puissant, sur lequel on comptait comme sur la ressource suprême.

Vint la guerre de 1870-71 . Les défaites de la France ont fait saigner les cœurs sur les bords de la Vistule autant que sur ceux de la Seine. Son écrasement final fut, pour les Polonais, un coup mortel, un coup qui tuait le dernier espoir. La nation comprit qu'elle

286 LA QUESTION POLONAtSË

ne pouvait plus compter que sur elle-même, qu'elle ne devait plus tendre qu'à ce qu'elle pouvait atteindre par ses propres ressources. Un autre coup fatal pour les survivants du romantisme politique a été r entente cordiale et ensuite l'alliance franco-russe. Ce qui les accabla le plus, ce ne fut pas tant l'alliance elle-même, — une froide raison politique qui, à cette époque déjà, n'était pas une rareté, pouvait en comprendre la nécessité pour la France, — mais ce fut surtout qu'on en fît payer aux Polonais une partie des frais ; et en effet, la presse française, pour plaire à la Russie, se mit à travailler avec un zèle digne d'une meilleure cause à rabaisser les Polonais dans l'opinion des Français; d'ailleurs, cela lui réussit assez bien. Ce fut là, pour les romantiques polonais, une douloureuse leçon de politique pratique.

Les jeunes générations d'hommes politiques polonais ont grandi dans l'atmosphère de l'Europe nouvelle, où la place de leur amie la France a été occupée par le plus dangereux ennemi de la nation polonaise, l'Allemagne, et celle de Napoléon III par Bismarck, dans une atmosphère de lutte acharnée pour l'existence et de banqueroute de toutes espérances. La nouvelle politique polonaise, qui est née et s'est organisée dans ces conditions devait nécessairement différer de celle d'autrefois.

Les hommes qui avaient créé le programme démocratique national et organisé pour la lutte politique le peuple des campagnes dans le Royaume, se propo-

sèrent enfin de détruire complètement le romantisme politique. D'ailleurs, ce romantisme servait déjà de manteau à des choses qui n'avaient plus rien de romantique. Ils se présentèrent à l'opinion publique comme un camp nouveau, comme une nouvelle école politique. Ils publièrent, en Galicie, une revue mensuelle destinée à toutes les parties de la Pologne, mais principalement au Royaume où elle arrivait par voie de contrebande. Cette revue est le Przeglad iyszec/i/>o/s^/ (revue panpolonique); les chefs du nouveau mouvement y discutaient avec calme les problèmes de la politique courante, et, à côté de ces articles, en inséraient d'autres plus combatifs, où ils attaquaient vigoureusement des idées acquises, mais superficielles ou erronées. A la grande indignalion de différentes sphères de l'opinion, ils s'en prenaient aux lieux communs d'un humanitarisme naïf ou trompeur ; ils montraient que la nation a avant tout le devoir de songera ses intérêts, à son avenir; et pour réveiller l'énergie dans l'âme de ceux qui se contentent de se plaindre des torts qu'on leur fait, ils proclamaient sans ambages que : « Dans les relations internationales il n'y a pas de bon droit et il n'y a pas de tort; il n'y a que force et faiblesse ». Cette opinion devenait assez douloureuse quand on la publiait dans un pays subissant la plus terrible des oppressions. Mais cette nouvelle école politique était d'avis que dans la situation si périlleuse de la nation, on ne pouvait permettre à ses citoyens de se consoler en répétant qu'ils étaient les nobles victimes

d'une injustice, tout en restant inactifs. Elle s'efforçait, au contraire, de tirer de la société polonaise la plus grande somme possible d'énergie afin de l'employer dans la lutte pour l'existence nationale.

On ne pouvait trop réagir dans ce sens. En effet, les nations qui ont un État propre sont de ce fait garanties dans leurs intérêts les plus essentiels ; par suite, l'indifférence d'une foule de citoyens relativement aux affaires publiques, et particulièrement aux questions politiques, n'a pas pour elles une grande importance. Il n'en est pas de même pour une nation menacée dans les bases mêmes de son existence, minée intérieurement par la politique d'un gouvernement étranger. Quand une nation est ainsi attaquée dans toutes les manifestations de sa vie, chaque citoyen doit être un soldat, chacun doit combattre et défendre le bien national contre ses destructeurs ; chacun doit prendre part au travail de reconstruction. Il doit en être ainsi surtout dans des situations analogues à celle de la Pologne sous la domination russe ; toute action publique polonaise s'y heurtait et s'y heurte encore aujourd'hui à des obstacles dont un habitant de l'Europe occidentale ne peut se faire une idée ; le Gouvernement y réprimait tout effort national par la plus barbare persécution. Dans de telles conditions, les natures faibles et passives cèdent facilement à la terreur d'en haut, se découragent et deviennent indifférentes.

Dans les pays jouissant d'une large vie politique, l'esprit du citoyen est formé, et néanmoins on y ren-

contre souvent des hommes n'usant en politique que de lieux communs et de généreuses fictions, ne se rendant pas compte des facteurs politiques réels, surtout dans les relations internationales. A plus forte raison, ce phénomène doit-il être fréquent dans une nation gouvernée par des étrangers, n'ayant pas la possibilité de travailler elle-même à ses destinées, et privée par là de l'expérience qui est la meilleure école politique.

Pour cette môme raison, l'éducation par la presse et la littérature est bien plus importante en Pologne que partout ailleurs.

Le nouveau camp politique s'appela wszechpolski (panpolonique), du nom de son organe. Ce nom exprimait son intention d'étendre son influence aux trois parties de la Pologne. Il eut, du reste, à combattre non seulement contre les préjugés et la passivité de la masse sans opinion bien définie, mais, ce qui est plus grave, contre des groupes organisés qui opposaient leurs opinions aux siennes. Il eut affaire à deux partis principaux : celui des loyalistes ou « ententistes » (ugodowcy) et celui des socialistes.

Dans le camp ententistc, il faut ranger les ugodowcy proprement dits du Royaume de Pologne, le parti aristocratique conservateur ou les Stanczyks en Galicie; il faut y ranger aussi certains Posnaniens qui ne comptaient plus, il est vrai, sur une entente avec le Gouvernement prussien et luttaient contre le système germanisateur, mais qui fondaient

DMOWSKI. 19

encore leurs espérances d'avenir sur l'entente des Polonais avec le Gouvernement russe. Ce camp déclarait que la nation polonaise était trop faible pour pouvoir lutter avec tant d'ennemis, et surtout avec le Gouvernement russe si puissant. Selon lui, il ne fallait pas froisser ce Gouvernement par une résistance ouverte; il fallait, au contraire, se le concilier par la soumission et par des preuves de loyalisme; enfin, en qualité de nation faible et lésée dans ses droits, la Pologne ne devait pas en appeler à la force, mais à la légitimité de ses droits, aux principes humanitaires de justice et de tolérance.

Le camp socialiste comprenait des fractions de diverses nuances, dans chacune des trois parties de la Pologne. Autour de lui se groupaient des cercles intellectuels importants qui n'appartenaient pas, à vrai dire, au camp lui-même, mais étaient cependant « socialisants ». Ce parti se déclarait inditîérent aux questions nationales; il leur opposait la lutte des classes comme étant la question essentielle ; ou bien encore il annonçait que la révolution sociale universelle réglerait toutes les questions nationales et ferait régner la justice universelle.

D'après les socialistes, il suffit donc de préparer la révolution sociale, et ceux qui mettent au premier rang la question nationale n'ont d'autre but que de défendre, en les dissimulant, les intérêts des classes privilégiées; l'action nationale est pour eux un moyen détromper le peuple. De plus, un des groupes socialistes, le parti socialiste polonais (P. P. S.) commença

à se rattacher aux traditions du romantisme politique; il s'inspira de l'esprit des journaux les plus radicaux de l'émigration de i83i à i863, et il formula un programme d'insurrection combiné avec la révolution sociale, insurrection qui devait reconstruire une Pologne indépendante, populaire et socialiste.

Ces deux camps attaquaient énergiquement les démocrates nationaux et souvent ils se rencontraient dans leurs accusations de chauvinisme, d'antisémitisme, d'intolérance à l'égard des Ruthènes en Galicie et des Lithuaniens dans les pays polonais de l'État russe. Ces reproches étaient devenus monnaie courante ; mais ils n'étaient rien d'autre qu'une façon de caricature de la démocratie nationale et de ses principes. Or, ce principe était que la nation doit construire son avenir sur ses propres forces, qu'elle a le devoir de défendre partout son intérêt et sa dignité; que là où elle est en minorité, comme en Lithuanie et dans les provinces ruthènes, il ne lui est pas permis d'abandonner ses positions; sur son propre sol, sur le sol de la Pologne proprement dite, elle doit exiger des éléments étrangers, par exemple des Juifs, qu'ils ne lèsent pas ses intérêts par leurs tendances politiques, et qu'ils n'aident pas les ennemis à détruire l'existence nationale de la Pologne.

Mais les reproches et les attaques contre les démocrates nationaux tombaient à la fois de tous côtés; il se formait contre eux une coalition de fait de tous les autres groupes. Toutefois ilsne voulaient pas se laisser réduire à une situation défensive, et ils continuèrent

à attaquer eux-mêmes. Ils se mirent à critiquer l'attitude de leurs adversaires, à les railler; aux uns, ils prouvèrent qu'une nation humble et soumise doit tôt ou tard être détruite, que par sa soumission elle y prête elle-même la main; aux autres, ils montrèrent qu'au-dessus des intérêts des classes sociales particulières se place l'intérêt de la nation considérée dans son ensemble; enfin, ils tournèrent en ridicule le programme insurrectionnel des romantiques socialistes, en en faisant ressortir la naïveté.

La politique des classes, telle était la définition qu'ils donnaient de la politique des socialistes et des ententistes eux-mêmes. En face de cette politique des classes, ils affirmèrent le principe de la politique nationale, comprenant les intérêts généraux de la nation tout entière. Ils démontraient que le principal intérêt de la nation à l'heure actuelle est le relèvement économique et intellectuel du peuple, paysans et ouvriers, et que leur mobilisation politique était indispensable ; que sur ce programme doivent se grouper tous les hommes aimant leur patrie à quelque classe qu'ils appartiennent. Et en effet on vit bientôt, dans les rangs de la démocratie nationale, des représentants de toutes les classes sociales, depuis les paysans et les ouvriers jusqu'aux grands propriétaires fonciers, et même, quoiqu'en petit nombre, des membres de l'aristocratie.

Dans la période qui s'écoule de 1900 à 1906, le courant politique représenté par les éléments natio-

naux-démocratiques, a été fortement attaqué par ses adversaires politiques dans toutes les parties de la Pologne ; mais il a fait néanmoins des progrès de plus en plus considérables et il s'acheminait à grands pas vers la victoire. Pendant ces six années, les six premières du siècle, il s'est produit dans la politique polonaise un brusque changement dans le sens démocratique. Ce changement n'était pas dû sans doute exclusivement à la transformation intérieure de la nation polonaise ; il était dû aussi, dans une forte mesure, à l'influence des événements extérieurs, et principalement aux changements politiques survenus en Russie et en Autriche. Dans l'État russe, on avait institué la Douma, avec une loi électorale qui faisait dépendre la composition de la représentation du vote des masses populaires. En effet, la limitation des droits électoraux des paysans, décrétée le 16 juin 1907, ne concernait pas la Pologne où l'on se contenta de réduire de deux tiers le nombre des députés. En Autriche, la réforme électorale avait supprimé les curies pour les élections au Parlement et introduit le suffrage universel. Or, ces réformes jouèrent dans la politique polonaise un rôle des plus importants^.

La démocratisation de la politique polonaise est aujourd'hui un fait accompli dans les trois parties de l'ancienne Pologne.

Dans la Pologne prussienne, ce qui y a grandement contribué, c'est l'avènement à la vie politique de la population polonaise de la Haute-Silésie où cette population a repris conscience de sa nationalité.

Élevés à l'école démocratique-nationale, les jeunes éléments polonais y ont engagé une lutte acharnée contre la représentation de cette province, qui appartenait au Centre catholique-allemand. Au début, ils ne rencontrèrent aucun appui dans les sphères influentes de l'opinion publique, où Ton ne croyait pas à la possibilité de la victoire et où l'on ne voulait pas s'aliéner les catholiques-allemands, qui constituent pour les Polonais un appoint au JReischstag. Ils furent donc obligés de lutter en même temps contre leurs adversaires allemands et contre la fraction la plus influente de l'opinion polonaise. Malgré tout, ils remportèrent la victoire : la Silésie envoya au Parlement trois députés polonais qui avaient annoncé leur intention de faire partie du C\uh{kolo) polonais ; et leur nombre augmenta dans la suite. Ce fait amena un changement fondamental dans le caractère de la représentation polonaise en Allemagne, comme dans l'organisation électorale polonaise.

Jusqu'alors, le club polonais dans le Parlement allemand n'avait représenté que le territoire historique polonais (Posnanie, Prusse occidentale et Warmie) ; dès ce moment, il devint la représentation de toute la population polonaise d'Allemagne. En même temps, l'organisation électorale polonaise, ayant sa direction centrale à Posen, fut étendue à toutes les circonscriptions polonaises (Posnanie, Prusse occidentale et orientale, Silésie). Elle le fut même en pleine Allemagne à des circonscriptions non polonaises où résident seulement un

assez grand nombre de Polonais, et où l'on voulait qu'ils fissent présenterdescandidats nationaux (Westphalie, Berlin).

Dans le Parlement autrichien, depuis la réforme électorale, la majorité du Club polonais se compose d'éléments démocratiques; c'est de ces éléments que sortent déjà les principaux dirigeants de la politique polonaise.

Enfin, dans le Royaume de Pologne, lorsque à l'époque de la crise intérieure de l'Empire, le pays fut troublé par l'anarchie, la démocratie nationale se montra seule capable d'organiser les éléments modérés de la nation. Elle entreprit de défendre le pays contre l'anarchie, et simultanément elle organisa une campagne ayant pour but défaire rendre au Royaume les institutions nationales polonaises que lui avait enlevées la politique du Gouvernement.

Lorsque vinrent les élections à la Douma, le parti démocratique-national prit en mains toute l'organisation électorale. Aux trois Douma, successivement, il ne passa aucun député qui lui fût hostile. Quelques autres députés des autres partis furent élus, principalement à la seconde Douma, mais ils étaient soutenus par le parti démocratique national.

En se démocratisant, la politique polonaise vit s'accentuer fortement en elle les aspirations nationales. Sous l'influence du courant démocratique national, un ton plus vif s'était introduit dans les relations avec les gouvernements et avec les élé-

ments nationaux opposés à l'élément polonais. Mais ce ton vif convient aux partis qui font de l'opposition dans leur propre pays ; ne dirigeant pas la politique de la nation, ils n'encourent, de ce chef, aucune responsabilité. Au contraire, il ne convenait plus à la situation nouvelle de l'élément démocratique qui était devenu l'élément dirigeant. Autrefois, le parti démocratique-national se proposait de faire l'éducation politique de la nation ; il voulait éveiller son énergie politique et relever le niveau de ses aspirations. Aujourd'hui, il est appelé à diriger la politique de la nation telle qu'elle est, en tenant compte de sa force réelle et.de ses faiblesses, de ses qualités et de ses défauts, et cette politique, il doit la conduire comme le lui permet la situation actuelle. Autrefois, il luttait avec les autres partis pour les idées, et voulait assurer la victoire à ses principes; aujourd'hui, il doit tendre h grouper tous les éléments nationaux, à utiliser pour l'œuvre commune toutes les forces dont la nation dispose.

Cette évolution s'est produite dans les trois parties de la Pologne. Mais c'est dans la Pologne prussienne qu'elle a été poussée le plus loin. C'est que les différences entre les divers partis polonais s'y sont notablement réduites. Les divergences qui peuvent demeurer dans la manière de concevoir les buts et les moyens de la politique polonaise sont insignifiantes. Contre la poussée allemande, le peuple polonais se présente uni. Tous les groupements politiques comprennent la nécessité de lutter contre la germanisa-.

lion, et, pour cette lutte même, toutes ont besoin de se procurer des alliés. En Silésie, les mêmes hommes qui avaient mené, avec succès, la campagne acharnée contre le Centre allemand, ont ensuite conclu avec ce centre même, en vue des élections, un compromis pour une lutte commune contre les candidats des partis gouvernementaux.

En Galicie, étant donnée la liberté nationale, les intérêts des groupes sociaux particuliers jouent un rôle plus important; on comprend donc que l'an-: tagonisme des partis y soît plus accentué. Là aussi cependant, les démocrates nationaux, qui dirigent la politique du pays, s'appliquent, à Vienne, à réduire cet antagonisme, à fortifier les liens qui doivent unir la représentation polonaise. D'autre part, s'ils ont de larges aspirations nationales, ces aspirations ne les empêchent pas de tenir un compte exact de la position de la province dans l'Empire ; ils entrent donc en compromis avec ceux des groupes politiques autrichiens qui peuvent assurer aux Polonais une plus grande influence dans l'État, et leur rendre plus facile et plus efficace la défense de leurs intérêts na-

tionauxV/

Dans le Royaume enfin, la politique polonaise évolue dans le même sens. C'est le parti démocratique national qui lient la direction de cette politique. Il lui a fallu soutenir une lutte acharnée avec les autres groupes, surtout avec le parti dit de l'entente, ou de la réconciliation. D'autre part, dans la période qui a précédé la transformation politique en Russie,

il était obligé d'agir par les organisations secrètes, et de propager ses idées au moyen d'une littérature clandestine. Dans la période de la crise, au contraire, rallié aux éléments constitutionnels russes, il s'est mis en opposition directe avec le Gouvernement et les partis russes qui le soutenaient. Puis une situation nouvelle est survenue ; les partisans de la constitution avaient perdu la partie et ils entraînaient dans leur défaite, pour un temps du moins, les champions de l'autonomie de la Pologne. Alors, le parti national démocrate reconnut la nécessité de conformer la politique polonaise aux conditions nouvelles. Les démocrates nationaux conçurent donc une double tâche. D'une part, ils se proposèrent d'arriver à calmer les antagonismes des partis au sein de leur nation même et de grouper les éléments hétérogènes en vue d'un travail commun. D'autre part, ils voulurent trouver les formes d'un compromis avec les groupes qui jouissent aujourd'hui d'une influence en Russie. Par ce compromis, ils cherchaient à préserver le pays de nouveaux attentats contre ses droits et ses intérêts, et en même temps, ils espéraient obtenir au moins quelques modestes réformes dans le Royaume, dont la situation actuelle entrave complètement le progrès.

Il existe de fortes raisons pour prévoir que la démocratisation de la politique polonaise en amènera la consolidation. Sans tenir compte des différences de détail qui existent à l'intérieur entre les différents partis, elle donnera à la nation une politique ho-

mogi'tie à l'extérieur. Dès aujourd'hui ce résultat est en grande partie obtenu. Jusqu'à présent, la pensée politique polonaise suivait en même temps deux courants : les uns, désespérant de l'avenir de la nation, cherchaient un appui dans les gouvernements des États qui ont partagé la Pologne. Les autres, au contraire, conservaient une attitude irréconciliable, et prenaient les armes afin de lutter pour l'indépendance de la patrie. Mais les conditions favorables à une lutte de ce genre ont. complètement cessé d'exister. Ceux qui l'avaient préconisée ont voulu réduire la politique polonaise à une protestation platonique contre les injustices dont souffrait la nation. Aujourd'hui le nombre des premiers comme celui des seconds a sensiblement diminué. En revanche, il se forme et s'organise une politique nouvelle. Elle s'appuie sur les aspirations nationales les plus largement conçues, sur une foi inébranlable dans l'avenir de la nation ; mais elle s'adapte à l'état réel des choses; elle prend conscience des conditions extérieures existantes, et s'efforce, dans ces conditions mêmes, d'améliorer autant que possible la situation de la nation. Il est hors de doute qu'une nation douée de vitalité ne doit pas éviter la lutte partout où elle peut être utile ; mais il est hors de doute, également, et l'on s'en convainc de plus en plus, qu'il ne lui est pas permis de se refuser à tout compromis lorsque la lutte est impossible ou aboutirait à une défaite certaine L'évolution politique des vingt dernières années,

en amenant un changement fondamental dans la politique polonaise, a établi plus clairement la question des relations des Polonais avec les États dont ils sont les sujets.

L'insuccès de l'insurrection de i863-64 a mis fin, comme on l'a dit plus haut, à la période des luttes armées pour l'indépendance de la Pologne. Les Polonais ont compris que la reconstitution d'un État polonais, dans la situation internationale actuelle, est impossible. Ils se sont rendu compte que tous les efforts entrepris en ce sens ne seraient qu'un coupable gaspillage de leurs propres forces et ne feraient que les écarter de la route qu'ils doivent suivre; ils se sont convaincus enfin que dans les circonstances présentes, ils ne doivent avoir pour but que de lutter pour l'existence nationale et de travailler pour l'avenir de la nation.

Dans chacune des parties de l'ancienne Pologne, la politique polonaise a reconnu son annexion à l'État copartageant comme un fait qui devait servir de base à son programme. Sa ligne de conduite est de conquérir dans chacun des États les conditions les plus avantageuses de développement pour la nationaUté, la plus large reconnaissance des droits nationaux, et par là même des institutions politiques appropriées à l'individualité nationale. Cette tendance devait conduire logiquement à la nécessité de définir exactement les conditions dans lesquelles les Polonais peuvent sincèrement et loyalement remplir leurs devoirs de citoyens d'un État donné. A partir du

moment OÙ là nation renonça à lutter pour reconstruire son propre État, il était de son intérêt de définir les conditions d'un modus vivendi normal avec le reste de la population de l'État, et des relations normales à entretenir avec son Gouvernement. Mais de telles relations ne sont possibles dans de larges limites que si l'État reconnaît les droits nationaux polonais et respecte l'idée nationale polonaise.

Jusqu'à présent, ce but n'a été atteint que dans l'Empire d'Autriche qui a reconnu la nationalité polonaise et admis l'existence du patriotisme polonais. Aussi des rapports loyaux se sont-ils établis entre les Polonais et l'Autriche. Mais la loyauté de ces rapports ne vient pas de ce qu'ils auraient renoncé à l'idée nationale polonaise et adopté une sorte de nationalité autrichienne ; elle tient uniquement à ce que l'État n'entre pas en lutte avec le patriotisme polonais, à ce qu'il n'empêche pas de travailler en son nom pour l'avenir de la nation. De cette manière, il a rendu possible aux Polonais un compromis entre leur patriotisme et les devoirs de citoyens de l'État autrichien.

A l'égard de l'État prussien, il ne saurait en être de même. Il tend en effet à l'extermination de la nationalité polonaise.

Dans l'État russe, ce compromis est encore également impossible, et il le sera tant que cet État n'aura pas reconnu les droits nationaux polonais et l'idée nationale polonaise, tant qu'il demandera que les Polonais renoncent à leur patriotisme et l'échangent

contre le patriotisme russe. Les Polonais ne deviendront jamais ni des Prussiens ni des Russes de langue polonaise. Si des déclarations ont été faites dans ce sens par des hommes politiques polonais, ou s'il y a eu des actes de loyalisme contenant implicitement des déclarations de ce genre, il ne faut y voir que les manifestations maladroites d'une politique honnie et repoussée parla nation.

La nation polonaise n'a pas cessé d'être une nation, et les liens moraux qui réunissent ses difiérenîes fractions se resserrent de plus en plus dans ces derniers temps. La vie intellectuelle s'étend à toutes les parties de la population ; les vingt dernières années ont été une période de progrès considérable pour la culture intellectuelle polonaise. Tous les Polonais vivent aujourd'hui, non seulement d'une vie commune intellectuelle mais aussi d'une tradition commune, d'un passé commun, et de la pensée d'une réunion politique future. C'est pour eux une question d'existence morale, une question de conscience, et qui ne regarde qu'eux. Ils ne peuvent reconnaître à l'État le droit de contrôler leurs consciences, de leur imposer ses exigences dans la sphère de leur vie intellectuelle et morale. Il est permis à tout Polonais de caresser l'idée d'une réunion nationale, d'un État polonais indépendant, comme il est permis à chaque citoyen de telle ou telle monarchie de nourrir des convictions républicaines. La compétence de l'État commence là où il s'agit non pas des idées, mais des tendances actives et pra-

tiques. Si une partie de la nation polonaise, appartenant à un État donné, ne tend pas à en séparer la province qu'elle habite, si elle ne s'en fait pas un programme politique, ses relations avec l'État restent loyales, quelles que soient les idées qui la font vivre dans les sphères morales de son existence.

La conscience nationale est le produit des siècles : son existence ne dépend point de la volonté des individus; sa durée a des causes plus profondes que la durée des programmes politiques, des gouvernements et même des Etats. L'existence de cette conscience nationale est un facteur constant ; c'est une nécessité d'en tenir compte à la fois pour les dirigeants de la politique de la nation et pour ceux de l'État dans lequel vit cette nation. Une saine politique n'impose pas à une nation de changer l'essence de sa vie morale et de renoncer à son idéal, mais provoque la création des institutions politiques qui peuvent donner satisfaction à ses besoins moraux. Tel est le principe que met aujourd'hui en pratique la nation polonaise et telle est la saine politique qu'elle réclame des États dans lesquels l'a incorporée le fatum historique.

Près de cinquante ans se sont écoulas depuis l'insurrection de 1863-186;^ ; et, pendant toute cette période, on a été généralement convaincu que la question polonaise était enterrée une fois pour toutes. En féalité, c'est précisément dans cette période que s'est produite une crise historique qui, pour cette question même, devait être de la plus grande importance. Au cours de ces cinquante années, de profondes transformations se sont accomplies dans l'organisation intérieure et dans le caractère politique de la nation polonaise; d'autre part, un changement radical est intervenu dans la situation internationale de l'Europe. Il en est résulté que la question polonaise se révèle aujourd'hui dans un rôle nouveau, foncièrement différent de celui qu'elle a joué dans la première moitié du dix-neuvième siècle.

L'échec de la dernière insurrection, son caractère de démonstration armée, le fait qu'elle s'était pro-

diiite sur la croyance dénuée de tout fondement à l'intervention des puissances élrang-ères, attestaient la faillite du programme de la reconstitution de l'État polonais et du rôle international que jouait la question polonaise depuis les partages. C'est ainsi qu'ils furent interprétés par .l'opinion polonaise elle-même aussi bien que par l'opinion des autres nations. Alors eut lieu la liquidation de la question polonaise qui consistait pour les Polonais à reconquérir leur existence politique indépendante, et pour les États étrangers à affaiblir la puissance russe en élevant une digue entre elle et l'Europe.

Depuis lors, il s'est 'produit deux faits d'une importance capitale dans l'histoire de l'Europe et du monde entier.

La victoire de la Prusse sur la France et la reconstitution de l'Empire d'Allemagne qui en fut la conséquence, ont donné la première place, en Europe, à l'Allemagne. Ceile-ci, grandissant rapidement en force, menace de plus en plus les intérêts des autres nations; elleveut,dans son ambition, jouer un rôleplus considérable encore que celui de l'Empire allemand du moyen âge. D'autre part, la défaite récente de la Russie dans sa guerre avec le Japon et la crise intérieure de l'Empire des Tsars, ont fait voir que la puissance devant laquelle l'Europe tout entière avait longtemps tremblé était construite sur des bases bien moins solides qu'on ne le supposait. La Russie s'est révélée plus faible qu'il ne le faudrait dans l'intérêt de l'équilibre européen et pour faire contre-poids à

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l'accroissement de la puissance de l'Allemagne ; et sa situation dans l'Est asiatique menace de la réduire en Europe à un rôle entièrement passif.

Aujourd'hui, l'intérêt des États de l'Europe occidentale, ce n'est plus d'affaiblir la Russie, c'est de la fortifier et de la rendre capable de s'opposer à l'Allemagne : car dans le cas contraire, elle peut devenir le docile instrument de la politique de Berlin, une sphère d'influence allemande et l'objet d'une conquête graduelle de la part de l'Allemagne.

La situation internationale étant devenue telle, il est évident, pour la nation polonaise, que, si elle est menacée dans l'avenir de perdre son existence nationale, ce n'est pas de la Russie, mais de l'Allemagne que lui vient le danger. La domination russe a déjà montré ce qu'elle était capable de faire à l'aide de la plus dure oppression et des procédés de russification les plus outrés. Ces procédés n'ont pas même réussi à diminuer, dans une faible mesure, l'individualité et la personnalité nationales des Polonais ; ils n'ont pas, même partiellement, incorporé l'élément polonais dans l'organisme russe, et s'ils ont causé à la société polonaise des dommages immenses, c'est uniquement, en entravant le progrès de sa civilisation, en détruisant les ressources amassées en Pologne par le travail de plusieurs siècles, en relâchant les liens de l'organisation sociale, et, par suite, en démoralisant des couches entières de la population. La Russie ne sera plus jamais capable,

au moins dans un avenir que nous puissions prévoir, de revenir à un système de politique anti-polonaise aussi systématique et aussi meurtrier dans ses agissements. Et elle a et elle aura trop de difficultés, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'Empire, son organisme politique est trop ébranlé et trop affaibli, pour qu'un pareil système, en dépit des pires intentions des gouvernants, puisse redevenir possible.

L'Allemagne, au contraire, avec les ressources que lui fournit sa puissance politique actuelle, ne cesse pas d'être dangereuse pour le polonisme, et les moyens d'extermination qu'imagine son gouvernement sont de plus en plus barbares. Aussi, le danger qui vient de ce côté se montre-t-il de plus en plus redoutable. Nous avons d'autant plus à compter avec lui, que les deux autres États possesseurs de territoires polonais tombent, de plus en plus, sous la dépendance de l'Allemagne. C'est par suite de cette dépendance que l'Allemagne exerce, dès aujourd'hui, une grande influence sur les destinées de toute la nation polonaise. Il ne faudrait pas croire, pourtant, qu'elle soit en état de détruire les particularités de race des Polonais : à cet égard, l'expérience a montré son impuissance. Le péril est autre : ce qu'elle veut, avant tout, c'est désorganiser et détruire les bases de la vie nationale polonaise, grâce à quoi, en dépit de la perte de leur indépendance, les Polonais demeurent une nation vivant de sa propre tradition, de sa propre idée nationale, une nation au même titre que les

autres grandes nations, qui sont constituées en États indépendants. L'Allemagne tend à enlever aux Polonais les moyens économiques et moraux qui sont indispensables à un peuple pour conserver son individualité nationale, et povir vivre d'une vie intellectuelle supérieure ; les Posnaniens, pour définir cette politique, disent qu'elle veut prolétariser la nation polonaise, afin de détruire l'existence nationale des Polonais dans la stricte acception de ce terme. Les réduire au rôle de tribu n'ayant aucun moyen d'organiser eux-mêmes leur vie dans la sphère des besoins supérieurs intellectuels et moraux, tel est le but poursuivi par la politique prussienne.

Tout le monde, aujourd'hui, en Pologne, a une conscience bien nette du péril allemand ; tous les Polonais considèrent l'Allemagne comme leur principal ennemi; ils comprennent que tout ce qui se fait, en quelque lieu que ce soit, pour fortifier et défendre le polonisme, est en dernière analyse dirigé contre elle.

C'est aussi dans la situation de la Pologne vis-àvis de l'Allemagne que se trouve la source de l'intérêt que la cause polonaise recommence à susciter en Europe. La puissance de l'Allemagne s'accroît, en elTet, jusqu'à devenir redoutable ; son expansion se développe dans la direction du sud-est. et la Pologne se trouve être la principale digue qui s'oppose à cette marche triomphale. Ce rôle actuel de la nation polonaise fera, sans nul doute, que, dans un avenir prochain, la question polonaise deviendra l'une des plus importantes questions européennes.

La Pologne de nos jours reprend le rôle historique que joua autrefois la monarchie des Piasts. Elle était née et avait grandi au cours de sa lutte avec le flot allemand venu d'Ouest, au cours de sa lutte avec l'Empire et plus tard avec l'Ordre teutonique. L'affaibHssement de l'Empire et la diminution de sa puissance en Europe, et aussi la victoire décisive qu'elle remporta sur les chevaliers Teutoniques lui permirent de détourner son attention de l'Ouest ; elle put diriger toutes les forces de l'État des Jagellons vers l'Est où elle fut entraînée dans la lutte contre les Tartares, les Turcs et le Moscovite. Alors, le rôle historique des Polonais apparut comme celui de défenseurs de l'Europe contre l'Orient. Ils conservèrent ce rôle jusque dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Les insurrections polonaises étaient sans doute une lutte pour l'existence politique de la part d'une nation qui n'avait point perdu ses droits à la vie ; mais elles étaient en outre, dans l'opinion des peuples européens, la défense de l'Europe et de ses institutions politiques modernes contre une puissance orientale qui s'arrogeait les fonctions de gendarme de la réaction européenne. Après les chan- 'gements qui ont eu lieu en Europe depuis la dernière insurrection, l'Est européen a cessé d'être redoutable ; et, en revanche, c'est l'Europe centrale, l'Allemagne, qui est devenue la source principale de danger aussi bien pour les autres nations que pour la Pologne elle-même.

Ce changement de rôle historique a suscité lui-

même un changement non moins profond dans la sphère des problèmes nationaux que nous avons à résoudre. Le caractère de l'adversaire décide du caractère de la lutte, et le caractère de la lutte que soutient une nation règle toute sa vie intérieure.

La Pologne des Piasts avait à lutter contre un ennemi de civiUsation supérieure. Elle s'organisa donc en vue de cette lutte et tâcha de s'élever à son niveau ; à partir de l'introduction du christianisme elle se civilisa rapidement. Ces efforts préparèrent la brillante période des Jagellons. Dans cette période, la nation polonaise, au point de vue intellectuel, se montra aussi avancée que le reste de l'Europe ; elle fut même alors un brillant foyer de civilisation occidentale. Entraînée ensuite dans des luttes contre l'Orient, elle s'abaissa peu à peu jusqu'à l'état de ses adversaires ; son développement intellectuel recula sur plus d'un point, et les influences civilisatrices de l'Occident furent de plus en plus combattues par les influences orientales, qui entraînèrent un changement dans les goûts, jusque dans le costume, et abaissèrent le niveau de la vie intellectuelle.

Vers la fin de l'existence de la République, la nation prit conscience de sa décadence ; elle se retourna énergiquement vers rOccident et fit un grand pas en avant dans le domaine de l'instruction publique. Enfin, elle consacra tous ses efforts au renouvellement de son organisation politique. En ce qui concerne ce dernier point, elle était stimulée par le

cniSE HISTORIQUE DAISfS LA QUESTION POLONAISE 311

sentiment tardif du véritable danger qui la menaçait. Les voisins qui tendaient à ruiner l'existence de son État, n'étaient plus cette fois les hordes sauvages des Tarlares, ou les bataillons des Turcs écrasés sous les murs de Vienne, ou encore la Moscovie, asiatique, elle aussi, dans son esprit et son organisation. La Pologne avait compris qu'il lui était né à l'ouest un ennemi fort et civilisé dans la personne de la Prusse, tandis qu'à l'est se dressait la Russie organisée à l'européenne par Pierre le Grand. Mais ses efforts étaient venus trop tard ; ils ne purent la préserver des attaques de voisins trop puissants, ni empêcher sa chute. Cependant, malgré cette chute, le mouvement réformateur qu'elle avait entrepris fut un facteur très important de civilisation et de progrès. 11 trouva son expression dans le travail national qui se poursuivit au cours des trente premières années du dix-neuvième siècle. Ce travail, on le voit, s'accomplir dans le duché de Varsovie et le Royaume du Congrès, et aussi dans les territoires lithuano-ruthènes à l'époque de Czartoryski et de Czacki, et enfin dans le duché de Posen, qui, lors de la répression russe après i83i, fut le principal foyer de la vie intellectuelle polonaise. Seule, la Galicie, détachée de la Pologne au premier démembrement, resta pour ce motif en dehors du mouvement général de renaissance nationale ; aussi demeura-t-elle plus arriérée. C'est là que persista plus longtemps la vieille Pologne avec sa fausse conception du rôle de la noblesse, avec son obscurantisme, sa stagnation Intel-

lectuelle, avec son isolement de la vie civilisée de l'Europe, avec les restes qu'elle conservait encore des influences orientales. L'Autriche gouverna de manière à maintenir cet état de choses ; elle ruina le pays au point de vue économique, et la politique de Metternich sut exploiter savamment les préjugés de la caste aristocratique pour creuser un fossé entre elle et le reste de la nation.

Le progrès rapide qui s'accomplissait dans la partie principale des territoires de l'ancienne Pologne fut arrêté après i83i. La cause de cet arrêt fut l'oppression systématique du Gouvernement russe et le résultat qu'elle eut de concentrer l'énergie dans les complots et les préparatifs insurrectionnels. La nation s'était habituée à cette vie de lutte par les armes. Or, une telle vie, et la préoccupation de telles luttes ne va point de pair avec un travail de civilisation. Ce travail au contraire exige la paix, et du reste le Royaume n'avait ni les institutions, ni la liberté qu'il implique nécessairement. Au surplus, ayant à lutter contre un adversaire puissant, mais de civilisation inférieure, les Polonais ne comprenaient pas que si l'on veut conserver l'existence nationale et lui assurer une force suffisante, la question la plus urgente à résoudre est celle du progrès de la civilisation. Aussi remirent-ils à des temps meilleurs ce travail de développement intellectuel et moral. Néanmoins, grâce à l'excellente tradition du Royaume du Congrès et de l'université de Vilna, il se fit en ce sens de nombreuses tentatives, parfois impor-

tantes ; mais elles avortèrent généralement, à cause de la situation politique.

Après la dernière insurrection, au moment de la plus grande apathie politique, de la plus grande démoralisation, le mot d'ordre d'un travail civilisateur, du relèvement de l'état économique et de la culture du pays, de l'instruction à donner au peuple, fut universellement accepté, aussi bien dans la Pologne prussienne que dans le Royaume et en Galicie. La nation n'avait pas encore la conscience bien nette du nouveau rôle historique qu'elle allait jouer : mais une sorte de pressentiment instinctif l'avertissait qu'elle avait devant elle une longue lutte à soutenir, contre un adversaire puissant, non seulement par le nombre, mais aussi par sa civilisation. Aussi se proposa-t-elle de s'élever à un plus haut degré de civilisation.

En efTet, si la Pologne veut résister victorieusement à la poussée du flot germanique, il n'est pas de sacrifices que la nation ne doive faire pour se développer le plus possible, au point de vue intellectuel et moral, pour réaliser un progrès qui la rende l'égale de son adversaire. Autrement, elle serait condamnée au rôle de hinterland allemand.

Entre les trois parties de la Pologne démembrée il existe aujourd'hui des différences considérables au point de vue du niveau de la culture intellectuelle et de la rapidité du progrès. Cela tient à des différences dans la tension de l'énergie nationale, dans

les aptitudes à ce travail systématique de réforme et de régénération, et surtout dans les conditions politiques. Le travail intellectuel exige des institutions appropriées ; il implique aussi des lois qui lui assurent la liberté. Là où manquent ces institutions et ces lois, l'énergie de la nation s'éparpille, s'engourdit dans l'inactivité ou s'use dans une lutte politique qui a pour but d'obtenir des conditions normales de travail, au moins pour les générations futures.

Sur le terrain le plus avancé vers l'ouest et le plus menacé par le germanisme, dans les territoires polonais appartenant à la Prusse, le niveau intellectuel des masses du peuple polonais est plus élevé que partout ailleurs, et c'est là que l'énergie nationale a atteint son plus haut degré d'intensité. Les Allemands y rencontrent des adversaires qui ne leur sont inférieurs ni en savoir ni en énergie, et qui font preuve d'une faculté d'organisation égale à la leur. C'est que la lutte déjà longue avec un adversaire supérieur en civilisation a obligé les Polonais de cette province à faire de grands efforts. Elle a été pour eux une école dure, mais profitable. Pendant longtemps, ils furent inférieurs à l'ennemi; mais ils ont appris à se servir de ses armes, et il est venu un moment où ils ont commencé à le battre avec ces armes mômes. Le germanisme a cessé d'avancer, il a même commencé à reculer. Aujourd'hui, les lois anti-polonaises se multiplient et rétrécissent de plus en plus le champ du travail national ; mais l'âme de la nation ne se

laisse pas abattre, son énergie ne faiblit pas ; son action, au contraire, se fait de plus en plus intensive dans les limites qui lui sont laissées. Pour ces raisonslà même, si le germanisme a fait des progrès passagers durant ces derniers temps, il a dû les acheter au prix d'immenses ressources matérielles et au prix du préjudice moral que lui cause assurément la violation du contrat fondamental de l'État par des violences légalisées.

La Galicie a été enlevée à la République de Pologne à une époque antérieure au mouvement de régénération nationale polonaise du dix-huitième siècle ; sous le régime autrichien, elle est restée, comme nous l'avons dit, la partie de la Pologne la plus arriérée. Au contraire, pendant les qua^ rante dernières années, elle s'est trouvée dans les conditions les plus favorables au développement du travail de réforme et de rénovation qui s'accomplissait dans toute la Pologne. Il subsiste toujours des défectuosités dans son organisation sociale avec les antagonismes qu'elle entraîne ; son état économique est encore déplorable ; enfin, elle est agitée par les troubles continuels suscités par la question ruthène dans la partie orientale de la province. Cependant, en dépit de ces conditions défavorables, la Galicie a, pendant ces trente dernières années, profité des institutions et des lois qu'elle avait obtenues, et a fait progresser notablement le développement de la civilisation nationale. Elle possède aujourd'hui une administration largement autonome, des autorités

politiques polonaises, des tribunaux polonais et des écoles polonaises avec deux universités ; elle est le seul foyer de vie polonaise où cette vie soit organisée à tous les points de vue, et aussi l'unique centre de travail tranquille et créateur dans la sphère des besoins intellectuels de la nation; or, sans ce travaiP, produit dans de telles conditions, une nation risque de descendre au niveau de tribu dépouillée de son individualité.

C'est un état de choses absolument contraire que nous voyons sous la domination russe, dans le pays qui constitue la partie principale de la Pologne et qui est le plus important pour l'avenir du peuple polonais. Nous voulons parler du Royaume de Pologne.

En effet, nous connaissons les changements survenus au cours de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle dans la situation de la nation polonaise. Nous avons signalé la crise de sa fonction historique. Étant donnés cette crise et ces changements, les autres territoires de l'ancienne Pologne faisant' partie de l'Etat russe n'ont plus l'importance de premier ordre qu'ils avaient autrefois dans la question polonaise.

Les pays annexés (Lithuanie et Provinces ruthènes) sont situés à l'est. Or, dans la période nouvelle où elle est entrée, la Pologne, à cause de sa situation, s'est trouvée obligée de tourner ses forces contre le flot venant de l'ouest. Ces pays annexés ne sont donc pas aujourd'hui directement entraînés dans cette

lutte. D'autre part, ils ne sont pas absolument polonais ; ils sont habités par d'autres raceg, au milieu , desquelles les Polonais sont en minorité,.'

De plus, le système d'extermination appliqué par le Gouvernement russe et le réveil de populations qui, comme les Lithuaniens surtout, n'avaient guère eu jusqu'à ces derniers temps qu'une existence ethnographique, y ont affaibli le polonisme. Les Polonais ne peuvent plus y prétendre au rôle d'élément dominant. Ils ne peuvent évidemment pas se condamner à disparaître comme on le leur demande ; ils ne sauraient renoncer au droit d'organiser à la polonaise leur vie intellectuelle, ni à exercer sur la vie de la province l'influence qui leur revient en raison de leur nombre, malgré tout important, du niveau de leur civilisation et de leur rôle économique. La nation qui compte dans son bilan ces quelques millions de compatriotes ne peut renoncer à eux; ils constituent pour elle une force sérieuse, et elle a toujours reçu, elle reçoit même encore de l'élément polonais de la Lithuanie et des provinces ruthènes des renforts importants qui viennent grossir les rangs de ceux qui collaborent à l'œuvre de la régénération nationale. Ces pays ont, en effet, produit des noms illustres dans la littérature et dans la science polonaises ; parmi les écrivains et les savants actuels, il en est un grand nombre qui en viennent encore, bien que le polonisme y soit depuis longtemps privé de tout foyer de vie intellectuelle. Ainsi donc, la Lithuanie elles provinces ruthènes possèdent des forces

polonaises plus concentrées dans certains districts, plus dispersées dans certains autres au milieu d'éléments qui leur sont étrangers. A cause de ces forces, elles ont une notable importance pour la vie nationale polonaise ; le bien-être et le développement intellectuel de cette partie de la nation seront toujours pour les Polonais d'un très grand intérêt. Mais elle ne constitue pas la forteresse du polonisme; ce n'est pas là qu'il doit s'organiser pour soutenir sa lutte historique, car il lui faut absolument parler en maître de maison pour que ses véritables destinées s'accomplissent. ,

Le Royaume au contraire est un pays foncièrement polonais; sa population constitue la principale force numérique de la nation; de plus, sa situation géographique à elle seule suffirait pour lui assigner le rôle le plus important dans la lutte historique que soutient la Pologne. Il est situé au milieu des territoires polonais. Au nord et à l'ouest, il est entouré par des provinces appartenant à la Prusse; sur une notable partie de son étendue, il s'enfonce dans les frontières de l'Empire d'Allemagne actuel, et il constitue ainsi un point d'appui pour les territoires polonais annexés à la Prusse; pour ce qui est de l'avenir, au cas où le germanisme réussirait dans ses tendances vers l'est, il est le premier objet de la convoitise et de la conquête prussienne. Ce qui décidera des destinées de l'expansion allemande vers l'est, ce sera le plus ou moins de développement des forces du polonisme dans le Royaume.

ClRISÊ HISTORIQUE t)ANS lA QUESTION POLONAISE 319

Les premières années qui suivirent les partap^es favorisaient visiblement ce développement. Varsovie était le centre de ce grand mouvement, qui, dans le dernier quart du dix-huitième siècle, régénéra la Pologne au point de vue moral et intellectuel et rajeunit l'idée nationale au souffle des aspirations modernes. Dans le duché de Varsovie et dans le Royaume du Congrès on avait introduit les institutions européennes de l'Occident; grâce à ces institutions, et sous l'influence d'un ardent patriotisme, la nation polonaise déploya une grande activité politique, intellectuelle et économique; et cette activité éleva le pays et sa population au niveau qu'exigeaient et les conditions delà vie etl'esprit du temps. L'impulsion était donnée; si ce progrès n'avait pas été interrompu, ce pays présenterait aujourd'hui un tout autre aspect, et toute la vie intellectuelle de la nation aurait pris un tout autre essor.

Dans la période qui suivit l'insurrection de i83o, c'est-à-dire de i83i à 1862, ce progrès fut arrêté; une oppression politique extrême vint entraver toute activité, même dans les institutions qu'on avait laissé subsister, en enlevant au pays sa personnalité politique. Cependant, après la guerre de Crimée, avec le changement de règne, la situation se modifia dans l'Empire et la vie commença à se ranimer, le travail à s'organiser plus largement dans des domaines divers. La réforme scolaire de Wielopolski donna au pays la Sikola glowna (École principale) ; il est vrai que cette université polonaise n'a existé que sept

ans, et que son développement a coïncidé avec les années terribles qui suivirent l'insurrection ; cette réforme n'en a pas moins provoqué dans le pays un . courant d'idées vivifiant; elle a suscité un grand nombre de travailleurs éclairés, d'esprits éminents, qui se sont distingués dans la vie intellectuelle de la nation. Mais le Gouvernement russe prit alors des mesures qui vinrent interrompre le progrès si bien commencé. Et cette période de développement fut suivie d'une période de russification dans les tendances, de destruction dans les résultats. Il est certain qu'on ne réussit pas à transformer en Russe un seul Polonais du Royaume, en dépit de l'introduction d'écoles russes, de tribunaux russes et d'une administration également russe; mais, en revanche, le pays fut considérablement désorganisé au point de vue social, et sa population subit un notable abaissement intellectuel et moral.

Pendant les quelques années qui suivirent immé^ diatement l'insurrection de i863-64, on élabora pour le Royaume de Pologne un système d'administration à l'aide de fonctionnaires russes. Dès lors, ce furent des agents envoyés de Russie qui l'administrèrent, qui veillèrent sur l'ordre public, rendirent la justice et élevèrent dans les écoles les jeunes générations. Ces agents apportaient avec eux une complète inintelligence de la situation du pays, des dispositions hostiles envers sa population, enfin des instincts et une mentalité entièrement étrangers à sa civilisation

et à l'esprit de la vie polonaise. L'administration, les tribunaux, les écoles, tout fut transformé en une vaste organisation policière, dont le but unique fut de lutter contre la nation, dans sa vie intellectuelle et morale. Tel était le système, et sur le terrain où il fut appliqué, naquirent et se développèrent dans des proportions monstrueuses tous les inconvénients habituels des régimes bureaucratiques. L'arbitraire des fonctionnaires alla jusqu'à des actes de violence publique, la vénalité jusqu'au chantage et au vol le plus éhonté, le manque de conscience des policiers jusqu'à des associations formelles avec les voleurs et les brigands, la sévérité et le caprice des pédagogues jusqu'à une cruauté à l'égard des enfants qui revêtait un caractère vraiment pathologique et tenait presque du sadisme. Cette dépravation était inévitable : le fonctionnaire était par son origine étranger à la population, et on lui disait que cette population se composait d'ennemis de l'État et qu'on la livrait à sa merci. Le régime politique de l'Empire russe rendait on ne peut plus difficile tout recours contre les injustices commises par un fonctionnaire, et quand bien même il eût été possible de s'adresser à cet effet aux institutions centrales, on était arrêté par les menaces de vengeance de la part des autorités locales..

'L/œuvre de régénération polonaise fut entravée; l'université dite Szkola glowna fut supprimée et par là môme se trouva détruit le foyer de la science polonaise. Quant aux hommes qui s'étaient consacrés aux études, ils durent chercher un- gagne-pain dans le

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322 LA QUESTION I^OLONAISÈ

préceptorat ou dans les fonctions d'employés d'institutions particulières; toute association ayant un objet scientifique était interdite. Les écoles, même les écoles particulières (on ne saurait dire les écoles libres), devaient être russes, et l'enseigîiement clandestin était rigoureusement persécuté. Il était défendu de fonder des bibliothèques publiques. Les clubs et les cei^cles les plus étrangers à la vie politique devaient avoir des comités composés d'au moins autant de Russes que de Polonais. 11 n'y avait pas jusqu'à lia philanthropie qui ne fût limitée par des règlements.

Les autorités veillaient tout spécialement k rendre impossible l'influence des éléments éclairés sur les masses populaires, et se réservaient jalousement cette influence.

3lt ce système, c'est au royaume de Pologne qu'on l'appliquait, alors que ce pays était l'objet de rapides transformations sociales. En i864, ilavait traversé la période de réforme agraire; il y était né une industrie nouvelle qui grandissait rapidement; il s'y formait de nouvelles couches de population, celle des ouvriers des fabriques, par exemple, oi^i se multiphait, d'année en année, le prolétariat des villes recruté dans la partie la plus ignorante de la population, parmi les paysans non propriétaires. Ce nouvel élément croissait dans des proportions qui rendaient impossible toute influence salutaire sur sa moralité; il passait à l'état sauvage, il se transformait en un ramassis de malfaiteurs. Le nombre des

délits dans le Royaume coHWBença à cpottre avec une effrayante rapidité, et depuis une quinzaine d'années, dans les villes, et dans les centres industriels du Royaume, on constate l'existence d'un nouveau fléau appelé « l'industrie au couteau » : ouvriers et manoeuvres ont toujours sous leurs vêtements des couteaux qui leur servent à terminer toutes disputes entre eux, et souvent, sans aucun motif, pour un plaisir criminel, ils en jouent contre le passant inconnu. Il devient de règle que les cérémonies nuptiales et les réjouissances publiques dans les centres industriels et les faubourgs des villes, se terminent par quelque meurtre ou massacre, et l'on commence à voir des bandes de brigands circuler dans le pays. Tout cela existait déjà un certain nombre d'annéev« avant le commencement de la révolution en Russie. Et pouvait-il en être autrement dans un pays, où administrateurs, policiers, juges, instituteurs formaient un camp ennemi, où l'on persécutait les intellectuels pour la moindre velléité d'agir sur le peuple, où leurs moindres tentatives d'éducation étaient réprimées comme les plus grands des délits, pour la seule raison qu'à celte influence intoUectuelle et morale pouvait s'ajouter la propagande de l'idée nationale polonaise ?

Cet état de choses alarmait déjà l'opinion polonaise longtemps avant l'explosion de l'anarchie dans l'Empire; avant la guerre du Japon, elle pouvait prévoir que, sur ce point surtout, celui d« l'anarchie sociale et de la criminalité, le système de gouvernement

appliqué dans le Royaume serait poussé jusqu'à l'absurde.

Telles ont été les conditions dans lesquelles devait s'accomplir le progrès du Royaume dans les quarante dernières années. Ce pays a tout ce qu'il faut pour un large développement économique, et, par suite, pour un brillant développement intellectuel. Or, à ce double point de vue intellectuel et économique, il a, au contraire, baissé à beaucoup d'égards.

Dans la première moitié de cette période, la société polonaise était accablée par sa récente défaite ; elle vécut sur ses forces intellectuelles acquises dans les anciennes écoles polonaises ; elle n'essaya pas de réagir contre cette situation: elle s'en tint au mot d'ordre du « travail organique », du travail dans les cadres que lui avait laissés le Gouvernement russe. Cependant, ces cadres se resserraient rapidement ; la passion de la destruction s'emparait de plus en plus des autorités russes, tandis qu'en même temps, dans la population, naissaient et grandissaient des forces nouvelles en quête d'un débouché. Alors, par la force des choses, l'idée de lutter contre ce système meurtrier prit naissance dans les esprits.

Celte idée se développa dans deux directions : la première tendait à relever le niveau moral de la société, la seconde l'abaissait. Les uns combattaient contre le Gouvernement ; ils distribuaient secrètement l'instruction au peuple, ils lui donnaient une

CRISE HISTORIQUE DANS l.\ QUESTION POLONAISE 325

éducation politique; ils lui apprenaient, dans des publications clandestines, à lutter légalement pour la défense du droit contre l'arbitraire. C'était une propagande sans éclat; elle ne fournissait pas d'aliment à cette haine contre les autorités que le régime gouvernemental avait entretenue dans les âmes. Si elle ne promettait pas un triomphe rapide, elle relevait la valeur intellectuelle de la population, elle développait en elle les forces morales, elle la rendait capable d'un travail utile, d'un travail créateur. Les autres luttaient contre le Gouvernement avec ses propres armes; en réponse à la violence, ils propageaient ridée de la violence; ils préparaient des mouvements armés et des actes de terrorisme. Ce sont ceux-là qui, aussi bien que les agents du Gouvernement, déterminèrent cette terrible et odieuse anarchie dont le Royaume de Pologne fut le théâtre durant l'époque révolutionnaire des dernières années.

L'instinct moral de la nation et les principes toujours vivants de sa vieille civilisation purent triompher de cette tendance démoralisatrice, avant même que les autorités gouvernementales eussent repris leur sang-froid et se fussent mises à rétablir l'ordre à l'aide des méthodes qui leur sont propres. Néanmoins, étant donnée la situation politique, la société n'a pas les ressources nécessaires pour mener à bien un travail d'assainissement et d'organisation du pays sur les bases de sa civilisation. Quant au Gouvernement, il ne fait que châtier les actes d'anarchie par de rigoureuses répressions ; mais c'est lui-môme

3126 LA QUESTION PGLONAtSE

qui, simultanément, alimente les sources de l'anarchie.

Ce système de gouvernement est affaibli aujourd'hui par les réformes de l'époque de la crise, mais il est fortifié par l'introduction dans le pays de 1' « état exceptionnel ». Tant que ce régime durera, tant <jue radministration du pays tout entière sera entre les inains du clan des fonctionnaires russes hostiles à la population, le Royaume restera condamné à une stagnation générale, et même à un recul sur plusieurs points ; en même temps, il sera exposé à la désorganisation sociale et à l'anarchie qui s'opposeront à tout progrès économique. La démoralisation d« la classe ouvrière a déjè introduit un désordre incessant dans la vie industrielle du pays. Aussi longtemps que ce système ne sera pas changé de fond en comble, les villes du Royaume seront comme aujourd'hui les plus grands foyers de criminalité qui existent à notre époque.

En ce moment, la situation exige la plus grande somme possible d'efforts pour l'œuvre de régénération intellectuelle et morale ; le Royaume de Pologne est le terrain où cette œuvre si pressante a le plus d'importance. Et pourtant, il reste courbé sous un système de gouvernement dont le vrai nom serait l'anarchie sy^stématisée . Les hommes qui imposent à ce pays de telles conditions d'existence tracent à sa population la sphère de sa civilisation et de *«on développement ; et ils entravent cexiévelop-

CRISE HISTORigUE DANS LA QUESTION POLONAISE 327

peinent, parce que cette culture est polonaise, que ce travail s'accojaplitsous l'invocation de l'idée nationale polonaise. D'autre part, en ce qui concerne les besoins de l'instruction technique, matérielle, ils estiment ce pays à la mesure de l'État russe en général ; ils ne veulent pas comprendre qu'étant donnée la situation géographique du Royaume et, d'autre part, la puissance et le degré de civilisation du voisin qui le menace, c'est vouloir sa ruine que de le maintenir au niveau de civilisation du reste de laiRussie.

C'est pourquoi la question de l'organisation politique du Royaume de Pologne, celle de la réforme foodamaniale de l'administration qui le dirige, est à l'heure actuelle la plus importante des questions polonaises. Aussi, la lutte en yue d'obtenir cette réforme est-elle aujourd'hui, pour les Polonais, le premier des devoirs.

iL'organisation de cette lutte date de quinze 3ns. Sa première période a été une période de travail préparatoire, qui avait pour but l'éducatian pqlitique du peuple, période de cristallisation graduelle des idées et de définition des programmes; il y eut aussi des essais de lutte, mais ils se produisaient dans des conditions très difficiles, car c'est par d<es mpyçps illégaux qu'il fallait alors organiser la défense du droit. DuraAt cette période, ce ne fut pas se.ulemejit le système gouvernemental qui Qptrava l'oeuvre de civiliaatiQU et les efforts pour cojiquèrir l^s droits nationaux. l>es .groupes socialistes avaien,t organisé leur mou vemeût .politique;. ils pjro pigeaient. des mé-

thodes de lutte propres à abaisser le niveau intellecluel et inoral de la population, à désorganiser la société.

Lorsque la crise politique dans l'État tout entier fut arrivée à sa phase aiguë, la nation eut à subir l'épreuve du feu. C'est alors que parurent au grand jour toutes ses imperfections et toutes ses forces saines. Son organisme national révéla bien des côtés faibles, laissa voir, sur certains points, des plaies effrayantes ; mais il a malgré tout prouvé sa vitalité. De celte période transitoire, la société polonaise n'est pas sortie moralement désorganisée. Au contraire, elle s'est resserrée autour de son idée nationale. Et, en même temps, les éléments anarchiques ont perdu leur influence sur les grandes masses de la population.

Aujourd'hui, c'est une ère nouvelle qui s'ouvre pour le Royaume de Pologne, une ère de luttes politiques qui se dérouleront dans des conditions singulièrement modifiées. D'une part, la situation extérieure est toute différente; d'autre part, la situation intérieure se présente sous un jour complètement nouveau. L'État oppose aux réclamations des Polonais une forte résistance ; le Gouvernement excite contre eux l'opinion de la nation russe ; en même temps, de puissantes influences extérieures encouragent cette résistance. Ces conditions nous font prévoir une lutte prolongée qui exigera beaucoup de persévérance et de sang-froid, mais elle se pour-

suivra du moins sur un terrain bien plus large que dans la première période, celle qui précéda la guerre du Japon. Elle sera menée par des générations qui n'ont pas grandi dans la terreur de l'époque de répression, qui sont fort éloignées des anciennes conceptions politiques, qui s'adaptent mieux par leur manière de voir aux conditions où elles seront appelées à lutter. 11 est vrai que l'atmosphère dans laquelle ont grandi ces générations n'a pas développé en elles cette énergie persévérante et fortement trempée, qui caractérise la fraction de la nation polonaise soumise à la Prusse ; mais ce sont là des qualités qu'une nation n'acquiert pas tout entières d'un seul coup : elles se développent durant de longues années dans le travail et dans la lutte elle-même.

Les Polonais du Royaume n'ont aujourd'hui devant eux que deux routes à suivre : ou bien se soumettre passivement au système du Gouvernement, à ses influences qui décomposent leur organisme social, qui rabaissent leur civilisation et rendent leur pays mûr pour la future conquête prussienne ; ou bien lutter contre ce système, dût cette lutte se prolonger encore de longues années. Aujourd'hui, la majorité comprend très nettement qu'il n'y a pas à hésiter entre ces deux voies, que l'avenir appartient seulement à ceux qui savent lutter pour leur droit.

L'ardeur, l'énergie, la persévérance indispensables dans cette lutte, il faut les puiser dans cette conviction que de son issue dépend non seulement l'avenir du pays où elle se produit, mais l'avenir de

toute la nation polonaise et la place qu'elle occupera au milieu des autres nations. Un autre stimulant doit être la pensée que cette lutte a une portée immense non seulement pour l'existence nationale des Polonais, mais pour l'Europe tout entière. Pour que l'Europe entière n'en vienne pas un jour à être gouvernée sur des ordres de Berlin, il faut que la nation polonaise conquière les conditions d'un développement rapide, la possibilité d'un travail large et fécond, et par là les forces nécessaires pour mener à bien une lutte historique longue et difficile.

La question polonaise, telle qu'elle se pose actuellement, peut donc se formuler ainsi :

Le principal danger qui menace Vexistence nationale de la Pologne réside dans l' accroissement disproportionné de la puissance allemande sous la direction de la Prusse et dans le progrès de la conquête pacifique allemande à l'est. Seule la nation polonaise est capable d'écarter ce danger, d^f^^l^f ^a marche du flot allemand. Mais elle n'g parviendra que par un travail intensif dans tous les domaines de t activité humaine; elle doit développer ses forces nationales pour qu'elles puissent se mesurer avec les forces du germanisme. Le terrain naturel de ce développement et de ce travail est le Royaume de Pologne. Or, dans le Boyaume.de .Pologne même, ils sont rendus impossibles par la politique russe. Celte politique nest que l imitation maladroite de la politique anti-polonaise de la Prusse; elle ne trouve rien qui la justifie dans

CRISE HISTORIOT'E DANS I.A QUESTION POLONAISE SHl

les intérêis de la Russie elle-même ni dans les desseins quelle peut se proposer de poursuivre en Pologne. Son seul résultai, cest de profiler à l'Allemagne, et de préparer la domination allemande dans toute r Europe orientale.

Renverser ce système politique russe, obtenir un changement radical dans les rapports de la Russie avec les Polonais, est donc non seulement l'intérêt de la nation polonaise, mais celui de tous les peuples menacés par les progrès de la conquête allemande, et par là même également Vinlérêt de la Russie elle-même.

C'est ainsi qu'aujourd'hui la question polonaise est comprise, en Pologne même, par une immense majorité de Polonais dans les trois parties de l'ancienne République.

C'est ainsi qu'elle est comprise aussi par une fraction de Russes, malheureusement trop peu nombreuse. Ces hommes, d'un grand patriotisme, se préoccupent sérieusement de l'avenir de leur patrie; ils voient dans les événements de ces derniers temps et dans la situation actuelle de la Russie un avertissement redoutable pour elle.

C'est ainsi qu'en général la comprennent également aujourd'hui les autres peuples slaves. Le mouvement slave qui s'est réveillé récemment et qu'on a baptisé du nom de néoslavisme a posé comme premier postulat un changement de la politique russe à l'égard de la Pologne. Les peuples slaves voient leur existence menacée par l'accroissement de l'influence aile-

mande sur leurs territoires ; ils comprennent, que c'est le résultat de la lutte entre le polonisme et le germanisme qui décidera dans une grande mesure de leurs propres destinées. Or, ils voient que, dans cette lutte, c'est parla Russie surtout que les forces de la nation polonaise sont paralysées.

C'est précisément par ce lien qui la rattache à la cause de tous les Slaves et à la question du rôle de l'Allemagne dans toute l'Europe orientale, que la question polonaise, sous sa forme actuelle, est d'une importance capitale, et cela non seulement pour les seuls Polonais, mais, nous le répétons, pour l'Europe tout entière.

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