Les Juifs constituent 14, .5 p. 100 de la population du
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dans certaines circonscriptions surtout, le nombre des votants fut vraiment incroyable ; dans quelques villes de province il atteignit 91 et même 97 p. 100]
Il y avait soixante-quinze ans qu'il ne s'était pas fait d'élections dans ce pays. C'est en effet en i83i que la diète avait été supprimée.
Pas un seul des adversaires du parti démocratique national ne fut nommé. La représentation que le Royaume envoya à Saint-Pétersbourg était unie ; elle acceptait la plus stricte discipline ; elle était politiquement homojj^ène, bien que comprenant au point de vue social les éléments les plus différents. A côté de représentants de la grande propriété, de l'aristocratie, du clergé et de la bourgeoisie éclairée, on y voyait aussi des paysans et des ouvriers et tous étaient animés des mêmes sentiments.^
Cette harmonie entre des éléments sociaux d'origine si différente ne manquait pas d'être particulièrement désagréable aux députés russes ; elle leur semblait même anormale. Ils reprochaient aux députés paysans de faire cause commune avec lespans (seigneurs). Ceux-ci leur répondaient que les Polonais régleraient leurs comptes entre eux à la Diète polonaise, et qu'en attendant, ils s'unissaient tous dans une même demande, à savoir qu'on leur permît d'être les maîtres de maison dans leur propre pays.
Royaume ; ils sont concentrés dans les villes (à Varsovie, ils sont 34,5 p. 100); ils voulaient faire passer des députés à eux qui n'eussent été tenus à aucune solidarité avec la représentation nationale polonaise.
La représenta lion polonaise dans la Chambre russe fit bande à part, en qualité de groupe national ; elle ne se joignit étroitement à aucune des fractions russes. Comme elle était favorable aux tendances constitutionnelles, elle se rapprocha du parti « de la liberté du peuple »., dit des « Cadets » ; de son côté, celui-ci se prononça pour l'autonomie du Royaume de Pologne. Conformément à la tactique qu'avait suivie la politique polonaise depuis la crise russe, la représentation polonaise résolut de ne point se hâter de mettre sa cause en avant. Dès son entrée à la Chambre, elle déposa la revendication de l'autonomie du Royaume; elle invoquait simplement les droits spéciaux d'un pays uni à la Russie par le Congrès de Vienne; mais elle ny joignit aucun projet de loi. C'est seulement à la fin de la session qu'elle fit une interpellation à propos de l'état de siège établi illégalement dans le Royaume de Pologne, et dont les autorités locales se servaient pour entraver tout travail entrepris dans un sens national. En revanche elle fut obligée de se défendre contre l'extension à la Pologne du programme agraire radical des partis russes; elle entendait qu'on réservât pour le Royaume le droit de réglementer sur le terrain de son autonomie ses relations économiques et sociales. Après la dissolution de la Douma, les Polonais refusèrent de signer le manifeste de Wyborg. Ils jugeaient, en effet, que c'eût été outrepasser leur mandat que d'appeler la population à une action politique quelconque. Ils voyaient d'ailleurs dans cet acte une grande faute de
la part du parti constitutionnel russe qui allait ainsi lui-même au devant d'une défaite.
pLes élections à la deuxième Douma donnèrent dans leT^oyaume de Pologne les mêmes résultats politiques que la première fois. Le mot d'ordre général dans tout le pays fut d'élire les mêmes députés et d'après les mêmes principes. Lors de ces élections, le parti démocratique national s'entendit avec deux autres partis polonais moins forts que lui, savoir le parti de la politique réelle -ou réaliste et le parti progressiste polonais, et, de celte manière, il fît passer quelques-uns de leurs candidats; mais il obtint pour lui 27 sièges sur les 34 appartenant aux Polonais du Royaume '.Cependant, dansles pays annexés, Lilhuanie et provinces ruthènes, le nombre des députés polonais descendit de 20 à 12. Cette fois déjà, le Gouvernement avait exercé une forte pression sur les autorités locales pour qu'elles empêchassent d'élire des Polonais. « Mieux vaut des socialistes que des Polonais », disait une instruction télégraphique du ministère à l'un des gouverneurs. Les députés de ces provinces s'unirent en « Club des députés polonais de Lithuanie et des provinces ruthènes »; ils s'engagèrent à observer dans toute action extérieure une stricte solidarité avec le Club polonais représentant le Royaume; ils résolurent ainsi le problème
1. Le Royaume de Pologne, d'après la loi électorale, avait 36 députés, mais le gouvernement de Souvalki,dans lequel la majorité est lithuanienne, avait élu deux Lithuaniens.
Ot'ESTION POLONAISE DANS L EMPIRE RUSSE 283
difficile des relations mutuelles entre ces deux groupes polonais problème que l'on n'avait pas su résoudre dans la première Douma. C'est que dans les pays annexés les Polonais représententpourla plupart la grande propriété, et leurs députés appartenaient presque tous à la seule classe des propriétaires fonciers; ils différaient donc considérablement, par le caractère de leur action politique, de leurs compatriotes du Royaume, pays foncièrement polonais. Grâce à cette union des deux clubs, la représentalion polonaise disposa de ^6 voix qui furent toujours d'accord dans toutes les questions.
Dans la seconde Douma, le Gouvernement, se sentant plus fort, précisa son attitude par la déclaration de Stolypine; il souligna le caractère purement russe de l'État; il méconnaissait ainsi les droits des autres nationalités. En présence de ce fait, les Polonais se virent forcés de sortir de la réserve où ils s'étaient tenus jusque-là et présentèrent leur programme entièrement national. Ils déposèrent donc un projet de loi sur l'autonomie du Royaume de Pologne; ils demandèrent ensuite d'urgence l'introduction la plus prompte possible de la langue polonaise comme langue d'enseignement dans les écoles de tous les degrés.^
m arriva que la Chambre fut mise dans l'alternative ou bien d'être dissoute ou bien de se .soumettre au Gouvernement de Stolypine; les « Cadets » se montrèrent disposés à faire de larges concessions au Gouvernement; la Douma se divisa en deux par-
lies presque égales : les Polonais furent alors dans la situation de groupe central; ils pouvaient faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. C'était d'eux aussi que dépendait le sort des deux votes les plus importants pour les relations de la Douma avec le Gouvernement, à savoir le vole sur le contingent et le vote sur le budget. Sans faire de la question du contingent un objet de marché politique, les Polonais votèrent pour le projet du Gouvernement. Ils déclarèrentpréalablementqu'ilsétaient prêts à remplir leurs devoirs envers l'État, mais qu'en échange ils exigeaient de lui la reconnaissance de leurs droits nationaux; ils exprimaient aussi l'espérance que cette armée servirait à défendre un ordre de choses autre que celui qui existait à cette époque. Ils profitèrent même de cette occasion pour affirmer qu'une armée forte est nécessaire à l'État, afin de lui assurer, même dans ses affaires intérieures, une situation indépendante à l'égard des puissances étrangères; ils faisaient nettement entendre par là que les Polonais ne veulent pas laisser leurs destinées dans l'État russe dépendre d'influences allemandes.
Quant à l'attitude prise par la délégation polonaise dans la question du budget, il est bon de rappeler que le Gouvernement ne voulut entamer aucun pourparler avec elle à cet égard . Elle n'eut d'entretien à ce sujet qu'avec les représentants des groupes de la Douma dévoués au Gouvernement. Ces groupes lui proposèrent de voter le budget. Dans leur réponse,
QUESTION POLONAISE DANS L EMPIRE RUSSE 23ô
les Polonais déclarèrent qu'ils regardaient ce budget comme l'expression d'un système de gouvernement dirigé contre leurs int<^réts nationaux; mais comme ils comprenaient, d'autre part, que ce système ne pouvait pas être remplacé par un autre immédiatement, ils se montrèrent prêts à donner le vote qu'on leur demandait. Toutefois, ils y mettaient une condition, savoir, que le Gouvernement fît un pas en avant, pour prouver qu'il avait l'intention d'entrer dans une autre voie. Ils ajoutèrent qu'ils pouvaient regarder cette condition comme remplie si les représentants du Gouvernementfaisaient une déclaration à la Chambre en faveur du projet polonais de création dans le Royaume d'écoles polonaises relevant de l'État. Mais le Gouvernement avait orienté sa politique dans un sens entièrement opposé; de son côté, il ne put être question d'un compromis de ce genre. iVussi n'y eut-il pas dans la Chambre de majorité pour voter le budget»
^'ailleurs, cette Chambre était d'avance condamnée à être dissoute. Si le Gouvernementpatienta quelque temps, ce fut uniquement à cause des difficultés que rencontrait son crédit à l'étranger. Ces difficultés une fois aplanies, il prononça la dissolution prévué\^
iMais le Gouvernement avait été vivement mécontent en voyant les Polonais, par une situation fortuite, maîtres du résultat des voles les plus importants, et ce mécontentement fut nettement exprimé dans l'oukase du 16 juin 1907. En dissolvant la
Chambre, ce manifeste promulguait une nouvelle loi électorale. 11 y était dit que les éléments non-russes ne devaient pas se trouver dans la Chambre en nombre suffisant pour pouvoir décider des destinées de TEtat russe. La nouvelle loi abaissa le nombre des représentants du Royaume à la Douma de 36 à 12. Pour les pays annexés, elle laissait au ministre de rintérieur le droit de créer à son gré des curies par nationalités. Ce droit, l'administration l'interpréta à sa façon; elle s'en autorisa pour répartir arbitrairement le nombre d'électeurs inscrits entre les diverses nationalités. Partout, excepté dans le gouvernement de Vilna, ce procédé permit de créer une majorité contraire aux Polonais. De plus, cette loi établissait à Varsovie un député pour la population russe seule, alors que l'élément russe s'y compose exclusivement de fonctionnaires de l'Etat. Elle en fit de même pour les gouvernements de Vilna et de Kovno. Par là, du reste, elle reconnaissait offîcielle«ient ces pays comme n'étant pas russes. C'est ainsi qu'elle soumit la représentation polonaise de la Douma à une loi d'exception; elle déclarait aux Polonais une guerre ouverte sur le terrain même de la Chambre.
Le trait caractéristique de cette attitude, c'est que, afin d'assurer des élections favorables au Gouvernement, on changea l'ordonnance électorale dans tout l'Empire, sauf dans le Royaume. On y réduisit simplement des deux tiers le nombre des députés. On affichait ainsi officiellement la méfiance du Gou-
QUESTION POLONAI-K DANS l'eMPIRE RUSSE 237
vernement et son attitude hostile à l'égard du pays polonais et de toute sa population. Il paraît qu'on avait projeté d'agir d'une autre manière et de créer pour le Royaume un mode spécial d'élection ; mais les informations recueillies prouvèrent que toutes les classes de la société polonaise étaient tellement unies dans la revendication de l'autonomie du pays, que n'importe quel mode d'élection donnerait toujours les mômes résultats}'
Néanmoins, par cette façon d'esquiver la difficulté que la question polonaise lui créait dans la Chambre, le Gouvernement en souligna limportance en même temps que sa propre impuissance à lui donner une solution^.^
Cet acte du Gouvernementne fut pas approuvé par l'opinion vraiment libérale en Russie et à l'étranger. Il le fut d'autant moins que les Polonais s'étaient fait remarquer à la Douma comme un groupe mûr au point de vue politique, calme et plein de tact, étranger à toute doctrine préconçue et comprenant d'une façon pratique le travail parlementaire; ils étaient vivement appréciés dans les commissions de la Chambre, à cause de leur compétence et de leur habileté.
Néanmoins, le fait, de la part du Gouvernement, d'enlever à une Chambre une certaine quantité d'hommes capables d'y travailler utilement, n'avait qu'une importance secondaire si on le compare avec le fait même de son attitude à Tégard de la nation polonaise tout entière. Cette nation avait été cruel-
lement lésée parla Russie; el cependant, à l'heure du péril, elle ne lui donnait aucune preuve de haine, alors que, dans sa situation, cette haine eût été parfaitement compréhensible ; au contraire, elle lui avait proposé un modus videndi; elle s'était donnée avecla nation russe à une œuvre commune qui avait pour but de réformer une organisation politique qui prépare la ruine de l'État.
C'est avec le plus grand calme que les Polonais accueillirent cet acte du Gouvernement. Pour eux, l'importance de la question polonaise dans l'Empire ne consistait pas dans le nombre des députés polonais à la Chambre, étant donné surtout que cette Chambre, — ils en étaient convaincus, et ils le sont encore, — ne pouvait s'assurer une indépendance quelconque vis-à-vis du Gouvernement. Les élections à la troisième Douma furent encore faites dans le Royaume par le parti démocratique national, sans aucune concurrence. Les Juifs eux-mêmes ne posèrent pas leurs candidatures et s'abstinrent de voter : les élus furent en général des députés sortants ou d'anciens députés de la première Douma. La part prise par le public aux élections fut cette fois beaucoup moindre ; mais les Polonais, en général, avaient perdu leur confiance dans l'importance de la Douma; de plus, en l'absence de toute concurrence, ces élections étaient devenues un acte de pure forme, et néanmoins il y eut encore un grand nombre de votants. Cela montre bien que la société polonaise voulait nette-
ment affirmer que sa politique restait la même, que l'autonomie revendiquée dans le programme de sa représentation continuait à être i expression de ses tendances politiques.
Dans la troisième Douma, les Polonais n'étaient plus que 18 (il du Royaume et 7 des Pays annexés) et ils se trouvaient en présence d'une majorité qui n'était pas favorable à leurs revendications d'autonomie. De plus, dans les provinces non-russes, le Gouvernement avait déjà conquis une certaine quantité de siègpes de députés pour des fonctionnaires; il avait créé, en effet, à leur profit des mandats propres à la population russe à Varsovie, ainsi que dans les gouvernements de Vilna et de Kovno. Ces députés sont donc d'un genre tout particulier. Leur tâche à la Douma est d'accuser les Polonais de tendances hostiles à l'Empire : après chaque discours prononcé par un député polonais, ils doivent prendre la parole l'un après l'autre, et, sans se préoccuper de ce qui fait l'objet de la discussion, ils démontrent que les Polonais détestent tout ce qui est russe et qu'ils ne pensent qu'à détruire l'Etat russe. De cette manière, dune part, on combat la politique polonaise et de l'auti'e on réveille le chauvinisme dans l'âme des Russes. Or^ l'expérience du passé nous l'apprend, ce chauvinisme est un excellent point dappuipour la politique réactionnaire,.
Après le décret du 16 juin 1907, les élections à la troisième Douma donnèrent 70 sièges sur 100 au parti octobriste et aux groupes de droite. D'autre
part, les conslitutionnels s'étaient affaiblis et avaient perdu une notable partie de leur influence sur l'opinion russe ; ils avaient même été forcés de se mettre ïîur la défensive. En présence de ce double fait, il devenait évident que la cause de la Constitution en Russie était une cause perdue ; le moment historique où elle avait eu quelque chance d'être gagnée était passé sans résultats. Ce moment historique était également passé pour la cause de l'autonomie du Hoyaume de Pologne. La représentation polonaise comprit que son rôle changeait radicalement. Dans la troisième Douma, sa tâche se réduisait à préserver le pays le plus habilement possible de nouveaux attentats contre ses droits et ses intérêts; elle devait s'efforcer d'obtenir aussi des réformes de détail dans l'administration, et pour cela user de compromis avec les groupes qui disposaient de la majorité. Et c'est dans cette direction que commença à se produire l'évolution de la politique polonaise dans la troisième Douma.';
/Avant que ce changement d'attitude fût un fait accompli, les députés polonais profitèrent de la discussion du budget pour critiquer énergiquement le syslème de gouvernement appliqué en Pologne. Ils montrèrent que ce système est non seulement injuste à l'égard de la nation polonaise, mais encore qu'il porte préjudice à lEmpire russe lui-même, et qu'il prépare à cet Empire un péril considérable. Au cours même de cette discussion, ils dirent qu'ils regardaient l'autonomie comme Tunique forme
logique de Tunion du Royaume avec l'État russe, comme Tunique moyen d'établir dans ce pays un ordre durable et des rapports sociaux normaux; mais ils déclarèrent que néanmoins ils étaient prêts à collaborer avec la Douma pour améliorer graduellement la situation du pays au moyen de réformes de détail] iPlus tard, à l'occasion d'une autre discussion, la représentation polonaise expliqua son attitude à l'égard de la question constitutionnelle en Russie dans les conditions nouvelles. Les Polonais sont constitutionnalistes non seulement par conviction, mais par instinct ; cet instinct, ils le doivent à l'histoire de l'ancien État polonais qui eut en quelque sorte son prolongement dans le royaume constitutionnel qui exista de i8i5 à i83i. Ce qui leur rend extrêmementpénible leur sujétion àl'Etat russe, outre la perte de leur indépendance politique et l'oppression de leur nationalité, c'est précisément qu'il leur est impossible de s'habituer aux institutions d'un État autocratique, car ces institutions furent de tout temps étrangères à leur histoire. Aussi, dans la lutte engagée en Russie au sujet de la Constitution, toutes leurs sympathies ont toujours été pour les constitutionnels. Or, leur cause est perdue au moins pour un certain temps; les constitutionnels russes n'ont pas fait prouve d'assez de force et de logique dans leur manière d'agir pour pousser l'État sur la voie d'une réforme politique définitive. Ce n'est cependant point l'affaire des Polonais d'entreprendre la tâche, audessus de leurs forces d'ailleurs, d'imposer à la
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Russie leurs tendances constitutionnelles. Ils s'efforcent de créer un modus viuendi; ils doivent par suite prendre la Russie telle qu'elle est à l'heure actuelle; sans jeter aucun trouble dans sa vie politique, ils tâchent d'obtenir pour eux-mêmes les conditions indispensables de vie et de développement national. C'est pourquoi, tandis que dans la première et dans la seconde Douma, luttant à côté des a Cadets », ils s'efforçaient de faire aboutir une large réforme constitutionnelle, dans la troisième ils ont adopté une attitude nouvelle. Puisque cette grande réforme leur paraît impossible à obtenir dans le moment présent, ils ont résolu de travailler au progrès politique de l'État dans les limites possibles; autrement dit, ils ont lâché de faire réaliser les réformes partielles promises par le manifeste d'octobre. De là, un certain rapprochement du Club polonais de la Douma avec les octobristes ; si les Polonais les appuient contre l'extrême droite, c'est que le but de cette dernière est de faire retirer par le Gouvernement même ce qu'a concédé à la Russie le manifeste du 3o octobre igoS. Néanmoins, la situation des Polonais dans l'Etat russe est restée difficile, et les dangers qui les menacent sont toujours aussi grancïsj
[Le Royaume de Pologne est, de toutes les parties de l'État russe, le pays qui vit dans les conditions politiques les plus anormales ; c'est lui qui a besoin des plus promptes et des plus profondes réformes. Or, ni le Gouvernement, ni la Douma ne semblent
porlés à s'en occuper. Guidée par son égoïsme national facile à comprendre, l'immense majorité de la Douma témoigne une indifférence complète pour tout ce qui concerne la Pologne. Il faut dire que pour les neuf dixièmes de ses membres, c'est un pays entièrement étranger; ils ne le connaissent pas, ils ne comprennent ni sa manière de vivre ni ses besoins, ils n'ont pas la moindre idée de son caractère politique et social ; ils ignorent môme quelle législation y est en vigueur. Seulement, ils ne veulent pas consentir à son autonomie ; ils ne peuvent pas admettre qu'il puisse exister à Varsovie une diète appelée à régler la vie du pays et seule compétente pour cette tâche ; ils traitent en définitive le Royaume comme s'il se trouvait hors des frontières de l'État ; toutes les fois qu'on le rappelle h leur mémoire, qu'on leur parle des réformes dont il a besoin, ils regardent cela comme l'importune manie de gens qui s'obstinent à leur causer de choses qui ne les regardent pas. Qu'on prenne un membre quelconque de la Douma, il ne comprend pas l'absurdité de cette attitude, qui peut être exprimée de la manière suivante : nous ne vous permettrons pas de travailler à l'organisation politique de votre pays et de chercher à satisfaire ses besoins intellectuels, sociaux et économiques ; mais nous ne nous en occuperons pas non plus nous-mêmes, parce que tout cela est trop loin et que nous avons assez à faire chez nous. Il n'est pas jusqu'aux ministres qui, afin d'être tenus à la Douma pour de bons patriotes, n'hésitent pas à s'exprimer ainsi ouvertement. A la Gommision du
budget, quand il fut question de la régularisation de la Vistule (à laquelle la Russie s'était engagée par la convention avec l'Autriche), le ministre des Communications, M. Schaufuss, se prononça contre le vote du crédit demande ; il déclara que le fleuve de son pays natal, le Volga, lui était plus cher que la Vistule. Etant donnée cette indifférence du Gouvernement et de la Douma à l'égard des affaires du Royaume de Pologne, son avenir s'annonce tristement]
^n raison de sa situation géographique, delà densité de sa population et de son développement économique, ce pays exige une organisation politique bien supérieure à celle de la Russie. Il est la partie de l'État russe la plus occidentale; par suite il a des rapports plus intimes que le reste de lEmpire avec l'Europe occidentale et surtout avec l'Europe centrale. Il se trouve exposé à toutes les influences qui viennent de l'Occident ; il est directement menacé par la conquête économique savamment organisée par l'Allemagne, sa voisine. Il souffre donc bien plus que tous les autres pays de l'Empire du moindre retard et de la moindre lacune dans son organisation sociale et économique. Or, cette organisation n'estelle pas impossible sans des formes politiques appropriées ? D'autre part, il a une population beaucoup plus dense que la France (85 habitants par kilomètre carré), et il possède une industrie relativement considérable ; le pourcentage de population agglomérée dans les villes et dansles centres industriels est
QUESTION POLONAISE DANS l'eMPIRE RUSSE 245
incomparablement plus grand chez lui qu'en Russie. Ses habitants ressentent donc vivement toutes les imperfections d'une organisation politique qui le plonge dans une anarchie sociale de plus en plus grande. Et il ne faut pas oublier quelle grande importance a pour eux la tradition politique : le Royaume a grandi sous un régime parlementaire ; il a eu jusqu'en i83i un gouvernement constitutionnel et il a gardé de son passé un souvenir toujours vivant. Cependant, son organisation politiqueest beaucoup plus primitive que celle delà Russie proprement dite. lia conservé, ilestvrai, quelques dispositions judiciaires, vestiges de son passé (le Gode Napoléon, l'organisation des hypothèques, etc.), qui le rapprochent de l'Europe occidentale ; mais, pour ce qui est de l'organisation politique, il est placé au niveau le plus bas, Il ne possède môme pas l'administration autonome locale dont jouit la Russie proprement dite. La seule forme de self-government qui existe dans ce pays est la commune rurale ; or, elle est terrorisée par lesautorités administratives qui lui imposent leur volonté en violant même des règlements qui ont force de loi. En dehors de cela, toute l'administration du pays est entre les mains des autorités gouvernementales : pas de self-governmeni provincial, pas d'organisation municipale ; les villes sont administrées par des fonctionnaires que nomme le Gouvernement, et ce sont leurs abus dans la répartition des finances de ces villes qui ont provoqué dernièrement des scandales retentissants.
Depuis quelque temps, le Gouvernement prépare, pour le soumettre bientôt à la Douma, un projet d'organisation municipale destiné au Royaume de Pologne : on annonce aussi, pour un avenir plus éloigné, un projet d'organisation provinciale pour les gouvernements et les districts dont il se compose; mais ni les ministres, ni la majorité de la Douma ne veulent entendre parler d'une organisation centrale ayant son siège à Varsovie; et pourtant, ne fût-ce que pour des raisons économiques, cette organisation est absolument indispensable. Ils ne veulent pas donner au pays, considéré comme un tout distinct, le gouvernement qui lui conviendrait, ils craignent que l'organe central de cette administration provinciale, siégeant à Varsovie, ne se transforme en une diète polonaise.;
La police, elle aussi, est bien plus défectueuse dans le Royaume qu'en Russie, où d'ailleurs, comme on peut le voir, son organisation est tout à fait insuffisante. Dans le pays polonais, elle est russe et se recrute presque exclusivement parmi les Russes. Se trouvant dans un pays qui leur est étranger, ne le connaissant pas comme il faudrait, les employés ne comprennent pas sa vie; ils sont trop peu instruits; enfin, ils ont une attitude hostile à l'égard de la population et de ses intérêts, et, par suite, un penchant, singulièrement susceptible de se développer, à commettre des abus de toute sorte. Que de fois on a découvert la compHcité des employés de la police avec des bandes de brigands et de voleurs ! Que de fois
on leur a prouvé qu'ils se livraient eux-mêmes au pillage 1 Et naturellement ce que l'on a pu découvrir et démontrer dans de pareilles conditions n'esta peine que la millième partie de ce qui existe en réalité^
L'instruction publique est mal organisée et très insuffisante. Mais ce qui est plus grave, les écoles du Gouvernementsont russes, et ceux qui les dirigent sont des ennemis déclarés de la nationalité polonaise. Aussi ont-elles été transformées en instruments politiques, en instruments de lutte contre le polonisme ; elles sont devenues le facteur principal de la domination russe en Pologne, le plus nuisible à l'éducation; non seulement elles entravent les progrès de l'instruction, mais elles démoralisent les jeunes générations. L'Université de Varsovie s'est posée en ennemie déclarée de la science polonaise; non seulement les cours s'y font en russe, mais les Polonais ne sont pas admis à y enseigner. Il en résulte que son existence est devenue absolument anormale. Pendant trois ans, elle a été fermée à cause du boycottage organisé par la jeunesse polonaise; en 1908, on l'a rouverte, mais on a été obligé d'y envoyer des étudiants de Russie, car les étudiants polonais continuent à la boycotter; ils vont faire leurs études dans des universitésétrangères, surtout dans les deux universités polonaises de Galicie : celle de Gracovie et celle de Léopol.,
Depuis 1905, il était permis d'ouvrir des écoles polonaises libres ; de plus, les réformes d'octobre
iis La guÈâtiON polonaise
donnaienl la possibilité de créer des associations pour la propagande de l'instruction. Les Polonais en profitèrent pour fonder une vaste association appelée « la Mère des Écoles » {Macierz szkolna). Son but principal devait être d'ouvrir des écoles primaires polonaises. Au bout de deux années d'existence, grâce au concours de toutes les classes de la société (une très grande partie des fonds avait été fournie par les paysans), elle comptait dans ses écoles 80.000 enfants. C'e«t alors que les autorités scolaires l'attaquèrent violemment, en l'accusant d'être nuisible à l'État. La « Mère » fut fermée ; on chassa les enfant.s de ses écoles ; 700.000 francs environ se trouvaient encaissés ; lors de la liquidation, l'association dut les distribuer à d'autres institutions.
Il a été également fondé une série de collèges libres ; ily a seulement trois ans qu'ils ont été ouverts, et cependant ils ont déjà réalisé d'immenses progrès. Ils furent créés pendant la période révolutionnaire ; les élèves qui les fréquentèrent venaient de déserter les écoles gouvernementales ; ils étaient donc fortement surexcités par l'agitation politique ambiante ; enfin, au début. Ion manqua de professeurs compétents. Néanmoins, tous ces établissements ont réussi à faire très bonne figure. La jeunesse soumise à leur influence a cessé de s'occuper de politique ; elle a renoncé à ces révoltes contre ses maîtres auxquelles elle s'él&it habituée dans les écoles russes ; elle s'est mise au travail avec ardeur. Chose inconnue depuis longtemps, il s'est établi entre élèves et pro-
fesseurs une bienveillance mutuelle sans laquelle il n'y a pas d'école véritablement digne de ce nom. A eux seuls, ces lycées possèdent une population scolaire de i5.ooo jeunes garçons.
Mais ces écoles ont à lutter avec des difficultés énormes, et l'on ne .peut nullement regarder leur existence comme assurée. Pour qu'elles puissent se maintenir, il faut de la part des particuliers des sacrifices pécuniaires continuels, car, malgré tout, elles coûtent plus cher que celles de l'État. Quant aux jeunes gens sans fortune, ils ne peuvent en profiter qu'avec de grandes difficultés. De plus, leurs élèves n'ont pas les mêmes droits que ceux des écoles du Gouvernement ; ils ne sont pas admis dans les universités russes ; ils ne participent pas aux avantages dont bénéficient leurs camarades relativement au service militaire ; quand ils veulent passer leurs examens dans les écoles de l'État, les autorités scolaires se font un malin plaisir de les éliminer régulièrement. Disons, entre parenthèses, que quelquesunes de ces écoles, connues pour la grande valeur de leur enseignement, ont obtenu pour leurs anciens élèves le droit d'admission dans les universités d'Autriche et dans plusieurs autres encore, où leurs certificats sont regardés comme l'équivalent du baccalauréat des écoles publiques.
I^'existence, en elle-même tranquille, de ces écoles est sans cesse troublée par l'autorité. Dans le cours de l'année 1908, à deux reprises différentes, on a fermé toutes les écoles polonaises, une première fois
dans le gouvernement de Kielce, une seconde fois à Varsovie, sur un décret du général-gouverneur de Varsovie d'après les ordres du ministre de Tlnstruction publique. Cette décision fut, plus tard, rapportée à la suite de démarches faites auprès du Gouvernement; les motifs qui Favaienl dictée étaient appuyés chaque fois sur des faits sans aucun lien avec la vie scolaire. Il s'agissait, en efîet, du meurtre d'un inspecteur des écoles tué dans les rues de Kielce par un assassin inconnu, et la persécution des étudiants russes par les ouvriers de Varsovie. Le Gouvernement a appliqué ici le principe de la responsabilité collective de la population polonaise pour tout ce qui se passe dans le pays; cependant, cette population est privée des organes qui lui seraient nécessaires pour veiller à l'ordre public. En s'attaquant aux écoles polonaises, on la frappait dans ce qui lui tient le plus à cœur et l'intéresse le plus vivement. D'ailleurs, ce qu'on découvre sous ces manœuvres, c'est le dessein des autorités russes de ruiner ces écoles en les désorganisant. En 1908, on leur a imposé l'obligation de faire des cours d'histoire et de géographie générales en langue russe; ces cours devaient être confiés exclusivement à des professeurs de nationalité russe. Quel pouvait bien être le motif de cet ordre bizarre, sinon l'hostilité du Gouvernement à l'égard des écoles polonaises? Le fait est d'autant plus frappant que dans les écoles allemandes particulières des Provinces Baltiques, l'histoire et la géographie générales sont enseignées en allemand et par des Allemands, la
langue russe n'y élant obligatoire que pour l'histoire et la géographie de la Russie.
Kn résumé, les écoles polonaises sont soutenues uniquement par les subventions des particuliers ; elles ne peuvent assurer à leurs élèves la possibilité de faire leurs éludes supérieures dans l'Empire et d'obtenir des diplômes leur permettant de gagner leur vie dans ce même Empire; d'ailleurs, elles sont soumises à une russification partielle et sans cesse inquiétées par des autorités mal disposées en leur faveur. Dans ces conditions, leur existence ne saurait être regardée comme solide et assurée. Dans un moment critique pour l'État russe, en 1905, le Gouvernement avait accordé la liberté de l'enseignement privé dans la langue maternelle, et il avait déclaré catégoriquement que les écoles du Gouvernement devaient rester russes dans tout l'Empire, y compris le Royaume de Pologne. Aujourd'hui, on a l'impression que les autorités tendent même à rendre impossible l'existence des écoles privées, à les anéantir et à redonner ainsi à l'école russe sa domination entière et exclusive. Et pourtant, une expérience de quarante années a prouvé que l'école russe en Pologne n'a pas transformé en Russe un seul enfant polonais. L'unique résultat qu'elle ait obtenu a été que les jeunes générations polonaises formées par elle ont sans cesse vu baisser leur niveau intellectuel et moral; elles ont été de moins en moins capables du travail intensif que la vie exige aujourd'hui de tout homme civilisé ; par contre, elles manifestaient
une disposition de plus en plus grande à une véritable anarchie dans leur manière de penser. 11 est incontestable que le mouvement révolutionnaire de ces derniers temps s'est signalé par un penchant très marqué à des actes de violence dirigés aussi bien contre les représentants du Gouvernement que contre de simples citoyens ; dans ses manifestations il ressemblait parfaitement au banditisme ordinaire, et il comptait du reste, dans ses rangs, un assez grand nombre de jeunes Polonais, d'étudiants de l'Université et même de lycéens. C'est l'école russe en Pologne qui doit être rendue responsable de cet abaissement de la moralité. Et quel autre résultat pouvaient donner ces écoles où les maîtres étaient étrangers à la population parleurs idées et leurs instincts? Ils haïssaient leurs élèves pour la seule raison qu'ils étaient Polonais; ils s'edorçaienl d'arracher de leur cœur tout ce qui était polonais, d'anéantir dans leur âme juvénile tous les éléments de la civilisation occidentale et toutes les conceptions morales qui s'y rattachent; et, ne sachant leur inculquer rien de positif, ils détruisirent chez eux toute moralité. Quelle jeunesse pouvaient bien former de tels maîtres ? Ils se trouvaient continuellement en lutte avec les influences du milieu social; ils étaient plutôt des policiers que des pédagogues, et, en cette qualité, ils excitaient un esprit de révolte contre eux chez leurs propres élèves. Et ces élèves sentaient, depuis leur enfance, la violence qu'ils subissaient; ils se pénétraient de plus en plus de l'idée
QUESTION POLONAISE DANS L EMPinE RUSSE 253
(Je se venger ég^alement parla violence du mal qu'on leur faisait.
Il existe donc une énorme disproportion entre les besoins du Royaume, résultant de sa vie intérieure et de sa situation vis-à-yis de ses voisins de l'Ouest, et les moyens laissés à sa disposition pour répondre à ces besoins, surtout si l'on tient compte des conditions d'existence où le place la politique du Gouvernement russe. Il est certain que le Gouvernement, ainsi que la Douma aujourd'hui, se désintéressent de ces besoins, parce qu'ils concernent un pays qu'ils considèrent comme étranger ; ils sont même incapables de les comprendre. Mais faut-il voir dans cette indifférence seule la cause de ce grave déséquilibre entre les besoins et les institutions du Royaume ?
Que de fois nous rencontrons en Russie une tendance très marquée à rabaisser le niveau de la civilisation de la Pologne, parce qu'on voit dans sa supériorité un désavantage pour l'élément russe ! Les représentants de celte tendance semblent ne pas comprendre que, situé presque au centre de l'Europe, le Royaume de Pologne ne pourrait rester longtemps en retard dans son développement. Si la civilisation polonaise y était détruite, la civilisation russe ne pourrait la remplacer; elle s'en est montrée incapable; et d'ailleurs cette civilisation ne répond point par son niveau au caractère et à la situation géographique du pays. Dans ce cas, le sort du Royaume serait donc de devenir le terrain d'expansion de la
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civilisation allemande. Et dans ce cas, tout l'avenir de la Russie s'en trouverait changé : la Pologne deviendrait un Irait d'union entre l'Allemagne et les provinces baltiques, et ce pourrait ôtre la ruine de l'œuvre entière de Pierre le Grand, qui a fait de la Russie une puissance européenne.
C'est, du reste, pour cette raison même que l'influence allemande, comme nous l'avons indiqué, est l'un des principaux obstacles à un changement de la politique suivie par la Russie à l'égard de la Pologne. Mais il existe à ce changement un autre obstacle non moins sérieux, c'est le chauvinisme russe. Ce chauvinisme, si général dans la société russe, fait cause commune avec la bureaucratie; il se refuse à abandonner la doctrine de centralisation; il s'obstine à regarder la Russie comme formant une seule nation homogène dans toute l'étendue de l'Empire; il veut que l'on administre de Saint-Pétersbourg toutes les parties de cet immense territoire, et que l'on intervienne dans les affaires locales des provinces jusque dans les plus petits détails. Avec ce système administratif, la Pologne sera toujours lésée, toujours gouvernée avec malveillance et par des fonctionnaires incompétents, toujours entravée dans le développement de sa civilisation.
Le Gouvernement surexcite le chauvinisme russe t pour réagir contre le libéralisme et les tendances
constitutionnelles; il est obligé de lui fournir un aliment et il le fait le plus souvent au détriment des
Polonais. C'est précisément un des moyens employés pour donner satisfaction au chauvinisme russe qu'il faut voir dans ce projet de modification des frontières du Royaume de Pologne, dont on détacherait certains districts du gouvernement de Lublin et de celui de Siedlce pour en faire un gouvernement nouveau, celui de Khelm.
Ce projet a un double but : d'une part, on entend séparer d'un pays portant le nom de Pologne des territoires où vit une population autrefois uniate, aujourd'hui orthodoxe ; parlant un idiome ruthène (le petit-russien), que l'on considère comme une population russe; on confond à dessein Ruthènes et Russes, et l'on conclut que ces districts, ruthènes en partie, doivent par conséquent être incorporés à la Russie proprement dite. D'autre part, il s'agit de démontrer que la frontière du Royaume de Pologne établie par le Congrès de Vienne n'a plus d'importance aujourd'hui; qu'elle n'est rien de plus que la limite ordinaire d'une division administrative, et que par conséquent on peut la changer comme on l'entend.
Ce gouvernement de formation nouvelle, que l'on a l'intention de séparer du Royaume de Pologne, aura forcément une majorité d'habitants catholiques et polonais, d'après le projet définitif du Gouvernement; la population orthodoxe n'a la majorité que dans un seul district de peu d'étendue, celui de Hrubieszow, qui occupe la partie sud-est; partout elle est mêlée avec des catholiques et se trouve au milieu d'eux en minorité. De cette façon la nou-
velle frontière du Royaume telle qu'elle résulterait de ce partage ne serait pas une démarcation rigoureuse entre la population polonaise et celle que la nomenclature officielle regarde comme russe. D'ailleurs si c'est là ce que Ton recherche, il faudrait réunir au Royaume les districts purement polonais du gouvernement de Grodno qui touchent à la frontière (ceux de Biélostok, de Biala et de Sokolka). Or, il n'en est nullement question.
Ce projet a été remis en question à plusieurs reprises dans les sphères gouvernementales au cours des vingt-cinq dernières années. Mais toujours il a rencontré une réprobation générale. Les administrateurs du Royaume eux-mêmes, et même ceux d'entre eux qui étaient les plus acharnés des russificateurs, se sont prononcés contre son adoption. Ils voyaient les complications qui résulteraient de l'annexion à l'Empire d'un territoire constituant une partie organique du Royaume, ayant un calendrier distinct du calendrier russe, possédant de plus le Code civil et une organisation propre de la commune rurale, etc. Los généraux-gouverneurs de Varsovie, sans en excepter le fameux Gourko, y étaient contraires. Le seul d'entre eux qui se soit, en son temps, prononcé en sa faveur, a été le comte Chouvalof, ancien ambassadeur russe à Berlin. C'était un grand ami de l'Allemagne. Il faut ajouter qu'en modifiant les frontières du Royaume établies au Congrès de Vienne, l'on créerait un précédent dont l'Allemagne pourrait peut-être profiter un jour.
Or, c'est ce projet tant de fois condamné et rejeté par les représentants du Gouvernement russe euxmêmes, que le Gouvernement actuel a présenté à la Douma. Il cherche ainsi à satisfaire les cercles ultra-réactionnaires et nationalistes, qui réclament à grands cris cette nouvelle conquête.
En résumé, la question polonaise comporterait une solution qui serait avantageuse à la fois pour la Russie et pour le Royaume de Pologne et qui pourrait fortifier l'Empire vis-à-vis de l'Allemagne. Mais la phase où elle est actuellement engagée, loin de la rapprocher d'une telle solution, l'en éloigne au contraire et prépare plutôt le moment où les destinées de toute la Pologne dépendrontexclusivement de l'Allemagne.
Malgré tous les efforts du côté polonais pour établir un modus vivendi si désirable avec l'État et la nation russe, on ne constate à cet égard aucun progrès. N'y a-t-il pas dans l'organisation de cet État, comme aussi peut-être dans l'âmede cette nation, des facteurs qui préparent, sur le terrain de la question polonaise, un avenir dont les conséquences peuvent être fatales pour le monde slave tout entier ?