‹ La question religieuseChapitre 13 sur 41 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Salut à Kanfc, au législateur de l'Esprit.

KANT

Trop honnêtes, messieurs.,, trop bons, vraiment, de rappeler mes faibles travaux, vpus dont les lumières supérieures...

VOLTAIRE

Monsieur le docteur nous croit peut-être plus éclairés que nous ne le fûmes sur la terre. ,. Mon Dieu ! non.,. J'en causais tout à Theure avec un de ses compatriotes, Tillustre monsieur de Leibnitz... Le meilleur des Paradis possibjes ne vaut guère mieux que la meilleure taupinière... N'est-ce pas , Platon ? N'est-ce pas Aristote ?...

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A V0U8 (Boteiuire la science es|: le bien suprême. En êtes-vous pjus près sous ces bosquets que sous les platanes d'Academuis?... Si vous renr contrez dame Ëatéléchiç o\i ipofis To kalon^ je ferais volontiers leur connaissance... J'estime en effet quç ce qui npys distingue de la brute 0}f de Fréron, c'est de pavoir... m moins que nous ne savgns riei}.., Qu'en di^es-vous, monsieur Kant? N'e$t*ce pas le piot d^ V^îitgm que vous nous donnâtes à débrowlLer ?..••

Voue m'avez bien compris, je yoîs,.,. et vot tre formule est adéquate à celle -ei : L'idée çi» soi répugne absolument aux conditions de la connaissance.

voltaire

Formule adéquate ! Idée en soi ! Un moment, monsieur le docteur... Laissez-moi digérer ce welcbe, avant de reprendre l'entretii^. Il ne faut pas se presser, quand on a devant soi du loisir et l'éternité. Voyez plutôt notre domaine. , . Le pay$ e^t cbarmant, ; fr^is oi};d)rages, gazons fleuris. ., la vie douce, mon<>tone parfois ; mm on 9'y fait, comme on ee f^it à tout.., Q'est

comme sur la terre , moins Nonotte et Patouillet... Ces drôles n'entrent pas ici... Vousdirai-je qu'ils me manquent comme le café... Il faut des excitants... Maison a l'ambroisie et les Muses ; on fait des systèmes, on en défait... Orphée joue de la lyre, et David, du psaltérion... Franchement, j'aime mieux la lyre, n'en déplaise à l'ami Jésus ; mais il garde des façons rustiques dont je veux le corriger... Il se formera dans la bonne compagnie... Il n'est pas jusqu'à Jean- Jacques qui oublie de marcher à quatre pattes parmi ces honnêtes gens... Je vais vous présenter à Fédéric, toujours philosophant, quand il n'apprend pas à Alcibiade la tactique ou l'amour à la prussienne.

KANT

C'est trop d'honneur que vous me faites^ monsieur... Je ne connais pas la cour. Seul avec ma pensée, j'ai passé dans la vie, comme un voyageur en son gîte d'une heure. Incurieux de l'accident, parmi les formes changeantes, je démêlai la racine même de l'Être, la réalité supérieure qui s'affirme en nous, point fixe, où Vobjet, représentation sensible, se subordonne au Noumène des noumènes, à Virréductihle sujet. Je fis la guerre au Phénomène, je dissipai les

spectres de la vieille métaphysique. Achevant les ruines que vous aviez faites, sur la base arrachée d'un savoir illusoire pire que la superstition, sur les débris d'un monde de chimères et de tyrannies, à l'âme affranchie je pus dire : Le moi te reste, et c'est assez. En s'isolant par une abstraction féconde, mon esprit secondait l'œuvre du dehors, mon cœur battait à l'unisson des grands cœurs qui l'accomplirent. J'aimai cette Révolution que les Welches ont faite après vous... Vos leçons, votre incisive critique...

VOLTAIRE

Tout beau, monsieur le philosophe !... Je répudie pour héritiers ces fous et ces monstres. Paris est toujours le singe-tigre qui gambade dans le sang, qui le matin fait la Saint-Barthélémy, et rit le soir à l'Opéra-comique... Qu'importe l'idole à laquelle il sacrifie ! Je regarde aux victimes, surtout lorsqu'on pourrait m'en faire honneur... Je l'ai dit à monsieur Bailly, qui nous vint, portant son chef comme Denis... Encore un astrologue qui s'est laissé choir...

KANT

Monsieur de Voltaire y serait tombé lui-même

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dans ce puits de la Révolution, ou plutôt dans ce cratère dont la lave attiédie fertilisera l'Europe. Il n'eût pas renié sa fille, ingrate même, et débordée... J'en croîs plutôt que sa mauvaise humeur, son ardeur pour la Justice et pour la vérité... L'asymptote de l'absolu ne rencontre jamais la courbe du développement historique. . . Monsieur Bailly le savait en géomètre, et qu'on ne calcule pas comme un orbe planétaire, révolution indéfinie de l'Humanité!... Hélas!...

DIDEROT

jusqu'alors distrait ; H interrompt brusquement

Eh ! sans doute... Je connais monsieur de Voltaire... Il rechigne et se fait tirer l'oreille, mais il marche, il marche. C'était ainsi, lorsqu'il prétendait amortir les coups portés à V Infime,.. Nous faisions pour lui notre besogne athée... Et, au fond, il s'en frottait les mains, tout comme à présent... Morbleu! Je ne suis pas pelite-maîtresse... Quand on forge^ il ne faut pas craindre les brûlures, ou de prendre son doigt entre l'enclume et le marteau... Je sais cela, moi, le fils du coutelier de Langres... AnchHo era fabbro... et j'eusse bien battu le fer, quand il était chaud, comme ce Danton, un gaillard de mon école, comme tant d'autres, qui avancèrent

LA QUESTION RELIGIBUSE 175

fort l'œuvre profane et sacrée dont j'ai laissé le canevas... J'eus des entrailles pourtant...

Nature, tu le sais, et que la bile des cagots n'empoisonnait pas che? moi les sources bouillonnantes de la vie... Mais en les pleurant toutes, je distingue parmi les hosties de la Révolution... Que, ministre inconscient du Destin, un peuple prononce, les bras dans le meurtre, l'arrêt fatidique d'une société, que le Moloch du progrès boive à flots le sang des victimes... Passons... l'Humanité, appelant des jours meilleurs, se voile lin moment la face. Qu'est-ce après tout?. .. Sans péril pour l'avenir, le panier de Sanson reçoit sa moisson de têtes vulgaires... Mais, si les masses cédant aux inspirations d'une démagogie envieuse, poursuivent de leurs proscriptions les révélateurs des lois éternelles, si le fatal couperet arrête sur des lèvres consacrées , le mot ou la Muse de la Révolution, déplorons à jamais les égarements d'un fanatisme aveugle. Lavoisier, Chénier bêtement décapités, Condorcet, un de mes fils, réduit à emporter dans le néant l'ébauche interrompue de la philosophie moderne, accusent dans le peuple le monstre même qu'ilscombattirent après moi, l'ignorance, pire que le crime, car elle l'enfante et le justifie... Bourreau stupide, qui tue Archimède avant le problème résolu !

1*76 LA QUESTION RBLIGIBUSB

KANT

C'est cela !

DIDEROT, boun^ el se frappant le front

Je sais bien que c'est cela !.. Les idées sont mes catins, elles m'entraînent: ne m'interrompez donc pas, sublime naïf que vous êtes. . . ou j'envoie tout au Diable, et vous avec, comme au meilleur de mes amis... Voyons, puisque le mot est lâché,., que pensez- vous du Diable, monsieur le docteur?... Nous avons fort, tous deux, travaillé pour, ou, si mieux aimez, contre lui,... c'est tout un... Tout dépend de quel bout on saisit le Prêtée, — auribus aut caudâ...

Car le Diable n'est pas ce qu'un vain peuple pense ; Notre incrédulité mesure sa puissance...

Et ce bouffon de Prêtée n'était pas fâché d'être vaincu ! Il savait qu'il aurait sa revanche... Ainsi du vieux Satan, du Fatum^ qui se laisse voir, mais par derrière, comme le Dieu du buisson, qui livre ses secrets, mais un à un, gardant, le sournois! mais non pas pour notre soif, un quartier de la pomme ou de la poire qui pendait au bel arbre du Savoir. J'ai bien peur de

LA QUESTION RSLIOIEUSB 177

ne jamais goûter au morceau final... Et vous aussi !... C'est égal! vous n'êtes pas fâché d'avoir mordu le fruit qui nous fit semblables aux Dieux, bien qu'à présent que j'en connais plusieurs je ne voie pas que les Dieux soient beaucoup ][^lus avancés que nous.

KANT , imperturbable

« En quelqu'ordre qu'on le considère, l'Absolu répugne entièrement h la nature du phénomène. Dans chacune des séries où le place nécessairement notre entendement, le phénomène doit toujours être rapporté à un terme supérieur (cause déterminant sa place dans le temps, substance lui servant de théâtre, ensemble plus vaste de forces coexistantes déterminant sa place dans l'espace); il ne peut donc jamais être le terme premier ou absolu de la série. La catégorie ne saurait donc, tant qu'elle est impliquée dans le phénomène sensible, atteindre l'absolu \ »

VOLTAIRE

En français cela peut se traduire: Sur la

* Œuvres de Kant, trad. de M. Barni; Willm, Histoire de la philosophie allemande; analyse de Kant, par M. Emile Manrial, (page 121). Paris - Durand, 1857.

178 LA QUESTION RBLIOIBUBB

route des causes, il y a des étapes et pas de rendee-vous;.. Il faut bien s'arrêter quelque part, palsambleu!...

DIBBftOT

Fût-ce au jardin de Candide ! Je vous vois venir, maître:

Si Eiiea n'existait pasi, il faudrait riuYenter...

Laissez faire. Depuis quMl est monde, le monde accouche de Dieu.. «Et tout-ti'est pas sorti...

KANT

Et tout ne sortira pas... monsieur Diderot, selon sa coutume, synthétise dans une image... J'admire un don qui n'est pas le mien. Ma tâche est d'abstraire des principes, non de passionner pour des vérités senties... Pardonnez à mon langage; mais, sMl faut dire toute ma pensée, adéquate à Dieu, la formule : Idéal, est le produit du sentiment progressif des masses. L'analyste est impuissant à la déduire autrement que comme un postulat nécessaire, indéfini de la Raison. Et je viens de vous montrer la valeur uniquement catégorique des concepts de la raison pure...

LA QUESTION RELIGIEUSS 1*79

DIDEROT

Tirez-vous de là, si vous pouvez...

VOLTAIRE

Donc monsieur Tathée, nos gens iront à confesse.. Et ils feront bien. Je vois trop comment les rustres s'arrangeraient du postulat... Toujours des extrêmes. « Le grand objet, le grand intérêt, cependant, n est pas d'argumenter en métaphysique, mais de peser s'il faut pour le bien commun de nous autres animaux misérables et pensjmts, admettre un Dieu rémunérateur et vengeur.. » Le vrai, soit ; mais l'utile, par Dieu ! Qu'en faisons-nous, messieurs ? Qu'à l'abri de vos maximes, un gredin me détrousse ou m'égorge au coin d'un bois!... Postulat^ postulat!... un vilain mot dans sa bouche! N'y a-t-il pas d'ailleurs certain Traité de la raison pratiqua où l'on se déclare pour la reUgion de Sœrate, de Confucius, de Cicéron, d'Epictète, de l'Hôpital, et de ce Lycurgue en habit gris dont j'ai béni le fils au nom de Dieu et de la liberté?

KANT

Je ne désavoue ni cette œwvre, ni ma Critique

180 LA QUESTION RBLIGXBUSE

de la raison pure. Par Tune, j'éliminai l'Absolu du domaine de l'Esprit. Par l'autre, au point de vue relatif du sentiment et de l'action, je relevai, en les purifiant, des sanctions, des espérances qui ne peuvent s'affaiblir sans péril pour la foule, qui spontanément, d'ailleurs, s'imposeraient toujours à sa conscience. Ainsi, je combattais, tout ensemble, l'athéisme et la foi vulgaires. Ce double but justifie ma double attitude. Or, pour réussir dans la seconde partie de ma tâche, je devais me placer, non sur la base ruinée d'une métaphysique inconséquente, mais sur le terrain d'un symbole accepté, à l'ombre auguste de la Tradition. — Si l'on repousse, en effet, les croyances traditionnelles, en admettant la notion qui leur sert de fondement, on ne contente ni la logique supérieure, ni le sentiment religieux. Point d'arrêt arbitraire dans la série des causalités, ou votre Dieu, soumis aux lois de l'univers qu'il a créé par un acte contingent, inexplicable, se repose après ce seul miracle, ou il le continue, en intervenant dans les phénomènes. C'est trop d'un miracle, ou ce n'est pas assez. La logique pure, — heureusement ! — n'a rien à voir aux compromis du Mysticisme avec la Raison. Guidé par la raison pratique, j'ai préparé l'un de ces pactes commandés par les besoins nouveaux et auxquels se mesm^e le progrès du sentiment. Le libre exa-

men posé par la Réforme autorisait une interprétation toujours plus large des mythes consacrés, et, comme tels, vénérables aux penseurs. Le mythe fait obstacle au progrès, moins par la réalité qu'on lui prête, que par l'importance attribuée à cette réalité même, aux dépens des vérités qu'elle exprime. D'un symbole méconnu par la foi et par la raison, dégager l'Esprit, c'est résoudre, autant qu'il se peut, la thèse du Sentiment et l'antithèse de la Critique, l'étemelle antinomie du Mysticisme et du Savoir. Je tentai cette synthèse. Au croyant naïf, je laissais, à la rigueur, son idole, mais, dans ce Dieu de chair, je montrais l'Idéal qu'il pouvait adorer avec le sage; car pour tous les deux, il est le Verbe, le type divin incarné dans l'être cosmique raisonnable. « Cette idée a pour la pratique, sa réalité complètement en elle-même; et il n'est besoin d'aucun exemple emprunté à l'expérience pour qu'elle devienne pour nous un type obligatoire, car elle a déjà dans notre raison ce caractère d'obligation^ ».

DIDEROT

Foin des compromis et des mythes!... Les

* Christologie de Kant, d*après Strauss; Vie de Jésus.

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mythes (puisque mythes il y a) nous dévorent comme les vers du sépulcre. J'ai la rage de Polyeucte, et vous ne Téteindrez pas en moi avec votre raison détrempée dans Teau bénite...

Arrière les théories, quand on doit rompre avec les faux Dieux !... Ah ! il vous en faut, messieurs les philosophes modernes de ces monstres qu'écrasa notre massue ! Avec la glu de vos systèmes, vous ressoudez leurs tronçons... Vous parlez de superstitions à châtrer, de croyances salutaires à raffermir... Je dis, moi, que le sage ne se fait jamais le comphce des cagots et des charlatans.. . Vous retapez des rehgions... Je dis, moi, comme Voltaire, à ses bons jours : « Nous vous avons délivrés d'une mauvaise bête, et vous demandez ce qu'il faut mettre à la place. » Délivrez-en, si vous pouvez, les autres, ou cuvez en paix votre incrédulité... N'espérez pas donner le changea qui veut des fétiches : il s'en fera malgré vous, contre vous, des notions même raisonnables, que vous voudrez lui insuffler, de l'Egalité par exemple

KÀNT

Je vous ent^ds... Tom les Absolus se posent, et en même temps se limitent et se conditionnent sous la loi du devenir commun. Quant à faire à

LA QUESTION RBLiaiEUSB 183

chacun d'eux sa part dans Tapplication, quant à régler, d'après la formule du progrès, les relations troublées de la justice sociale, c'est à faire aux politiques, et j'y vois bien du mal.

DIDEROT

. La besogne est rude ; mais il faut la reprendre où nous l'avons laissée, acculer à son dernier boulevarl, l'ignorance, la rabies sacra qu'elle engendre,* et ce besoin de fétiches... le même chez- le nègre du Darfour qui taille son Dieu dans l'ivoire ou l'adore vivant dans le reptile... le même chez ces chrétiens de la dernière heure qui, croyant duper leur Dieu par une conversion au rabais, pâlissent sous l'huile sainte. Ignoble palinodie de la bêtise et des lâchetés humaines. — La superstition du fakir, qui rçve, un croc dans les chairs, aux douceurs d'une autre existence, diffère de la ferveur moins coûteuse de l'anglican mangeant froid le dimanche, par respect du sabbat, son dîner préparé la veille. Mais le même principe, diversement caractérisé chez chacun de ces sectaires, produit néanmoins chez tous des sacrifices également absurdes. Leur maladie a d'ailleurs de plus épouvantables conséquences. Et, d'abord, la folie sacrée enfante le prosélytisme impitoyable, ou cette ardente con-

184 LA QUESTION RBLIGISUSE

.voitise d'imposer une opinion jugée nécessaire, qui rend une religion d'autant plus intolérante qu'elle s'attache avec plus de soin à posséder l'intelligence et le cœur, qu'elle met plus obligatoirement pour condition au bonheur éternel l'acquiescement à une doctrine surnaturelle. — Peu théologiens, ne rendant à la Divinité qu'un culte tout extérieur, les païens étaient d'ordinaire assez tolérants. La graisse fumante des taureaux contentait le père des Dieux, et la blonde Vénus, favorable, au prix d'une colembe, souriait à de plus doux sacrifices. Mais le Christianisme est fatalement cruel. « Crois, ou tu seras damné! » En présence de l'éternité, qu'est la vie d'épreuves que nous menons ici-bas? Cette existence éphémère, de nulle valeur pour le croyant, qu'estelle à côté des ineffables joies qu'un prosélytisme sans merci procure aux âmes égarées? Et depuis quand le supplice n'est-il plus le chemin du ciel ? La Croix sauva le bon larron. Dieu n'a-t-il pas dit : « Contrains- les d'entrer? » Le Seigneur connaît ses élus qu'une violence salutaire purifie pour les tabernacles de sa gloire, tandis que ces saintes rigueurs ne font qu'avancer de quelques jours les inextinguibles supplices réservés aux pervers. « Malheur à celui par qui le scandale arrive! » dit l'Evangile, ce livre étrange, arsenal de contradictions, auquel certains traits sublimes

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ont trop assuré jusqu'à ce jour l'admiration moutonnière des esprits, même les plus émancipés. C'est, l'Evangile à la main, que les persécuteurs versèrent à flots le sang des homme?. Une sinistre émulation de charité coërcitive poussa comme à l'envi dans leur voie sanglante les ministres des diverses communions; Le doux Mélanchton, comme Faigre prescripteur de Servet, peut réclamer sa part dans les hécatombes offertes au Dieu du Calvaire. Il y a sans doute une triste sincérité dans les paroles du légat au siège de Béziers. Le monstre qui les prononça eût peut-être été le bon Samaritain : sa charité pouvait panser des plaies comme elle allumait des bûchers. Telle est la barbarie du dogme! Tel est Thomme, lorsqu'il abandonne aux caprices d'une autorité surnaturelle la réglementation de ses convictions et de sa vie! — Les héritiers des victimaii^s théologiens se targuent aujourd'hui de mieux comprendre la douceur des maximes évangéliques.

Illusion! Masque imposteur derrière lequel grimace la haine! Car, supposez un instant le monde peuplé de chrétiens sincères et pratiquants, catholiques ou huguenots, qu'importe! Au milieu, apparent rari nantesj quelques libres-penseurs, quelques libertinsy comme les appelait le cuistre de Noyon. Pensez-vous qu'une église quelconque laisse ces mécréants reposer tranquilles sur l'o-

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reiller du bons sens ou du sans-souci? Or, d'une obsession constante, passionnée, à une charitable violence, il n'y a pas loin. Que serarce dans une société de fidèles, quand les colères du croyant auront le bras du pouvoir? Alors, la tolérance, « vertu des âges sceptiques », devenant une coupable indifférence pour le salut des âmes, le supplice de l'hérétique ou de l'impie sera peut-être le seul moyen de maintenir une orthor doxie plus précieuse que tout bien temporel, que toute garantie sociale... Je. prévois ces théories... Elles se préparent là bas pour arrêter et vicier le développement de notre œuvre d'émancipation... Que dis-je et que ne voyons -nous pas! A la faveur d'une contre-révolution passagère,tous les fanatismes se réveillent à la fois... Tressaillez, Rome et Genève, et toi, Stamboul, prête l'oreille ! Ils reviennent cçs jours bienheureux, où, du fond des chaudières sacrées, la chair des impies exhalait vers Jéhovah des parfums d'agréable odeur ! Hosannah ! du Nord au Midi, du Bosphore à la Tamise, on respire comme un avant-goût de festins pieux; les appétits s'aiguisent, et les pontifes se montrent du doigt les troupeaux à convertir. Pendant que, suspecte aux tyrans, la philosophie bâillonnée est flagellée par les cagots, chacun se parque dans son. église et menace le monde de ses bénédictions... Nous en verrons bien d'au-

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très!.,. Les analogies de l'histoire, ce que nous apprîmes là bas et ce que nous révèle l'existence supérieure où nous sommes parvenus, tout, il est vrai, nous porte à juger éphémère une réaction dont l'extrême limite est fixée : les pouvoirs humains sont bornés par la loi du développement social... C'est là, je crois, une de vos formules : je l'accepte... La marge est large pourtant à l'action libre, intelligente, qui favorise, contrarie, avance ou retarde le progrès... Je crains d'assister d'ici à une immense reculade... Et tous, amis ou ennemis du passé, vont peufr^tre contribuer à la produire. Les philosophes qui s'apprêtent à nous remplacer voudront expier à force de respect pour le Mysticisme, le violent parti-pris qui dut présider à nos efforts. Qu'ils s'arrêtent sur cette pente où vous les avez lancés. Qu'ils ne prêtent pas à croire que l'adversaire est invulnérable, parce qu'en émoussant par trop leurs armes, ils s'ôtent à eux-mêmes les moyens de l'achever. La Science ne doit pas désarmer la Critique. Ses résultats, pour être féconds, ne peuvent reposer sur des équivoques à l'aide desquelles on restaure ce que nous avons détruit. Avec les meilleurs desseins, nos successeurs gâteront leur affaire. Ils laissent déjà se voiler les éclaircies que nous fîmes dans le ciel. On reconstruit sur les nuages que nous avions dissipés.

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Aveugles enfants, qui renierez vos pères!

Diderot vous pardonne d'avance, mais non de travailler pour Tennemi., . 11 vous traça la route, . . Marchez-y droit, morbleu! Fondez l'histoire, révélez l'Humanité à elle-même ; justifiez la Tradition, mais en vous séparant d'elle.,. Bâtissez un temple, je le veux bien, mais non sur des masures ruinées par nous et qu'il faut raser jusqu'au sol. Alors seulement, vous admettrez sans péril, comme un progrès accompli, la victoire du monothéisme chrétien sur le paganisme, vous ensevelirez avec égard les héritiers de l'Olympe dans la nécropole où les déités déchues dorment leur dernier sommeil. Mais cette large et pleine justice rendue au passé par la science ne pourrait encore être comprise par la foule. Pour croire à la chute de ses Dieux, le vulgaire a besoin des profanations éclatantes. Il faut qu'il voie gisante l'idole, sans que la foudre ait tonné contre le sacrilège qui la précipita.

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